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Full text of "Bulletin littéraire et scientifique : revue critique des livres nouveaux"

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REVUE  CRITIQUE 


LIVRES  NOUVEAUX. 


IMPRÎMERIE    DE    FERD.    RAMBOZ. 


REVITE  CllITIQITi; 


LIVRES  NOUVEAUX 


PUBLIES 


PENDANT  L'AIEE  1H4'2. 


Uar     /XlvI     ^<::^l?ei{niue^ 


/Oe    A]¥I¥M:jE. 


GENEVE, 
ÂB.   CHERBLLIEZ    ET   C/,  LIBRAIRES. 
PARIS  9 

MÊME    MAISON,    KDE    DE    TOURNON,    17. 
\Hϱ. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/bulletinlittra1842cher 


Hctiuc    Crttujue 

DES    LIVRES    IVOUVEAUX. 

fUxiwiev   1842. 


INTRODUCTION 


1er  Janvier  1842. 

Qu*esl-ce  que  la  littérature?  Un  illustre  écrivain  de 
notre  époque  a  cru  résoudre  cette  question  en  disant  : 
«  La  littérature  est  l'expression  de  la  société.  »  Mais  une 
semblable  définition  ne  nous  paraît  pas  tout  à  fait  satisfai- 
sante. Sans  doute  la  littérature  est  une  expression  de  la 
société ,  mais  elle  nest  certes  pas  la  seule.  Les  beaux- 
arts  ,  l'industrie  ,  et  toutes  les  autres  manifestations  de 
l'intelligence  humaine  peuvent ,  avec  tout  autant  de  rai- 
son, revendiquer  le  même  titre.  D'ailleurs,  qu'est-ce  que 
la  société  ?  N'y  en  a-t-il  qu'une  dans  le  sein  même  d'une 
nation  considérée  isolément?  Est-elle  si  bien  constituée 
en  un  seul  corps  compact,  que  ses  tendances,  ses  sympa- 
thies et  ses  sentiments  puissent  être  réellement  représentés 
par  la  classe  des  écrivains  ?  Ou  bien  enfin,  a-t-elle  choisi 
ses  organes,  leur  a-t-elle  confié  le  mandat  d'exprimer  en 
son  nom  ce  qu'elle  pense  et  ce  qu'elle  veut?  Non  ,  per- 
sonne ne  saurait  se  prétendre  le  fondé  de  pouvoir  de  la 
société ,  car  celle-ci  se  compose  encore ,  en  grande  ma- 

1 


Il  introdu(;tion. 

jorilé ,  d'hommes  (jui  ne  savent  pas  lire  ou  qui  ne  lisent 
pas.  S'il  existe  sans  doute  une  relation  entre  la  littérature 
et  la  soeiélé ,  ce  n'est  (ju'une  relation  indirecte  et,  dans 
l'action  réciproque  de  l'une  sur  l'autre  ,  je  ne  sais  trop  à 
laquelle  des  deux  appartient  l'initiative. 

En  portant  nos  regards  vers  les  temps  primitifs  ,  nous 
voyons  des  chefs-d'œuvre  littéraires  éclore  au  sein  de  la 
barbarie.  L'immortel  poème  d'Homère  date  évidemmeni 
d'ime  époque  où  les  Grecs  étaient  encore  bien  éloignés 
delà  civilisation.  Il  n'était  donc  pas,  sous  ce  rapport, 
l'expression  de  la  société  ,  quoiqu'il  ofï're  sans  doute  \\n 
reflet  de  ses  mœurs  ,  et  doive  nécessairement  porter  l'em- 
preinte du  milieu  dans  lequel  il  fut  composé.  Sa  per(ec- 
lion  ,  comme  œuvre  d'art ,  est  le  fait  du  génie  de  son 
auteur  ,  et  n'a  point  sa  cause  dans  les  progrès  que  pou- 
vait avoir  fait  alors  l'état  social.  C^est  que  la  littérature, 
expression  de  la  pensée  humaine  ,  organe  précieux  au 
moyen  duquel  les  idées  se  communiquent,  s'éclaircissent, 
se  revêtent  de  formes  séduisantes ,  puise  sa  force  inspira- 
trice dans  l'individualité  de  l'homme  ,  qui ,  malgré  l'ac- 
tion extérieure  de  la  société  sur  lui  ,  conserve  toujours, 
à  un  degré  plus  ou  moins  élevé  ,  cette  spontanéité  de 
l'âme,  sans  laquelle  il  n'y  aurait  plus  de  grand  génie  in- 
venteur. Elle  emprunte  à  l'état  social  les  faits,  les  maté- 
riaux de  son  travail  ,  mais  l'homme  seul  lui  fournil  l'élé- 
ment spirituel,  la  vie  morale  qui  vient  animer  cette  ma- 
tière. C'est  dans  cette  individualité  du  génie  que  se  trouve 
la  source  de  tout  progrès  ;  c'est  elle  qui  de  temps  en 
temps  imprime  à  la  société  un  élan  nouveau  ,  la  tient 
sans  cesse  en  haleine  et  l'empêche  d'oublier  le  noble  but 
de  sa  destination. 

Sans  doute   on  ne  peut   nier   que  chaque  époque  ne 


INTRODUCTION.  ili 

laisse  le  sceau  de  son  empreinte  dans  la  liliéiaiurc.  Au 
flix-septième  siècle  ,  le  despotisme  de  Louis  XIV  imprima 
son  cachet  uniforme  à  toutes  les  productions  du  gënie , 
<|ui  dut  son  prodigieux  essor ,  non  comme  on  le  prétend 
à  l'influence  personnelle  du  monarque ,  mais  à  celle  des 
siècles  précédents  ,  surtout  à  la  g^rande  émancipation  du 
seizième  ,  et  en  partie  peut-être  aussi  au  triomphe  dé- 
finitif de  la  royauté  absolue ,  qui  concentra  sur  un  seul 
point  toutes  les  lumières  éparses  dans  le  royaume  ,  et  , 
par  ce  moyen,  i'avorisa  sans  le  savoir,  le  perfectionne- 
ment de  la  langue  française. 

Pour  peu  qu'on  étudie  avec  attention  les  chefs-d'œuvre 
du  dix-septième  siècle  ,  on  s'aperçoit  bientôt  que  Fin- 
fluence  royale  à  laquelle  on  a  fait  une  si  belle  part ,  fut 
au  contraire  un  obstacle  au  développement  national,  im- 
posa de  fâcheuses  contraintes  à  la  pensée  individuelle,  et 
la  priva  de  cette  originalité  forte  et  vigoureuse  qui  avait 
été  le  caractère  le  plus  frappant  des  écrivains  antérieurs 
à  cette  période.  Le  génie  se  vit  contraint  de  revêtir  l'uni- 
forme de  la  cour,  de  courber  sa  tête  sous  le  joug^  du 
despotisme ,  et  de  soumettre  ses  inspirations  à  la  volonté 
capricieuse  du  maître.  L'indépendance  d'un  Rabelais , 
d'un  Montaigne,  d'un  Agrippa  d'Aubigné ,  d  un  Clément 
Marot,  et  même  d'un  Philippe  de  Comines ,  disparut 
presque  complètement;  ou  du  moins  si  quelques  esprits 
obstinés  continuèrent  à  suivre  cette  route  ,  ce  fut  pour 
eux  non-seulement  une  cause  de  disgrâce ,  mais  encore 
un  brevet  d'impuissance  et  d'incapacité  qui  leur  fermait 
les  abords  du  Parnasse. 

Pour  se  soustraire  à  ce  joug,  on  fut  obligé  de  se  tour- 
ner vers  l'antiquité  classique,  d'aller  demander  aux  Grecs 
et  aux  Romains  des  inspirations  (jui  ne  pussent  porter  n\il 


IV  INTRODUCTION, 

ombrage  au  despotisme  du  souverain.  Les  idées  d'indé- 
pendance n'osèrent  se  faire  jour  qu'en  revêtant  ces  for- 
mes étrangères  au  temps  et  aux  mœurs,  encore  durent-elles 
le  plus  souvent  se  cacher  derrière  d'adroites  flatteries, 
emprunter  le  langage  du  courtisan,  pour  obtenir  grâce 
devant  le  maître.  Les  deux  écrivains  les  plus  originaux  de 
cette  époque ,  Lafontaine  et  Molière ,  furent  presque  les 
seuls  assez  hardis  pour  ne  pas  suivre  la  route  commune 
et  pour  braver  la  faveur  royale. 

Du  reste ,  l'esprit  satyrique  de  Molière  et  la  piquante 
naïveté  de  Lafontaine  n'étaient  pas  plus  l'expression  de  la 
société  du  XVII'^  siècle  que  les  nobles  passions  et  les  gé- 
néreux sentiments,  si  bien  peints  dans  les  tragédies  de 
Racine. 

Les  hommes  de  génie  ne  se  mettent  pas  à  la  suite  de 
leurs  contemporains,  ils  les  précèdent  au  contraire  et  leur 
montrent  la  route. 

Le  XVIII*^  siècle  nous  en  offre  un  exemple  encore  plus 
frappant  peut-être.  Le  mouvement  philosophique  était  si 
peu  l'expression  générale  de  la  société ,  que  l'intolérance 
la  plus  fanatique  régnait  dans  les  lois  et  les  mœurs,  et 
que  l'on  continuait  de  brûler  ou  de  pendre  les  héréti- 
ques ,  alors  même  que  Voltaire  proclamait  hautement  la 
liberté  de  conscience. 

Les  philosophes  formaient  une  société  à  part  qui  n'ex- 
primait que  ses  propres  vues,  et  songeait  moins  à  se  faire 
l'organe  du  présent  qu'à  jeter  des  semences  fécondes 
dans  le  terrain  de  l'avenir.  Ils  préparèrent  la  révolution, 
et  celle-ci  vit  à  son  tour  surgir  une  littérature  qui  porta 
sans  doute  l'empreinte  de  l'époque,  mais  n'en  fut  point 
non  plus  la  véritable  expression. 

Par  im  bizarre  contraste  ,   au  milieu  des  excès  bar- 


INTRODUCTION.  V 

bares  de  la  terreur,  les  lettres  prirent  une  teinte  tout 
à  fait  bénévole  et  sentimentale,  la  vertu  fut  à  l'ordre 
du  jour  dans  les  romans,  sur  les  théâtres,  et,  sous  la 
plume  d'André  Chénier,  la  poésie,  pleine  de  fraîcheur 
et  de  grâces  ,  vint  rappeler  avec  bonheur  les  inspirations 
les  plus  pures  du  génie  antique  ;  tandis  qu'au  contraire, 
de  nos  jours,  au  sein  de  mœurs  douces  et  paisibles  ,  la 
littérature  s'est  montrée  barbare  et  presque  féroce. 

On  se  tromperait  donc  étrangement ,  si  l'on  prenait  à 
la  lettre  la  définition  donnée  par  M.  Yillemain.  La  litté- 
rature porte  à  toutes  les  époques  le  cachet  plus  ou 
moins  fortement  empreint  de  la  société  qui  l'a  vu  naître, 
mais  elle  est  avant  tout  l'expression  individuelle  de  la  pen- 
sée humaine.  C'est  l'instrument  au  moyen  duquel  l'esprit 
communique  avec  le  monde  extérieur  et  peut  aspirer  à 
faire  comprendre  ses  vues,  partager  ses  impressions,  à 
porter  la  conviction  chez  ses  semblables. 

Prise  ainsi  dans  son  acception  la  plus  large ,  la  litté- 
rature joue  un  rôle  beaucoup  plus  important  que  celui 
qu'on  lui  assigne  d'ordinaire.  Elle  se  mêle  à  tout,  elle 
n'est  pas  plus  étrangère  aux  sciences  qu'aux  lettres.  11  est 
facile  de  prouver  que  les  unes  et  les  autres  ont  également 
besoin  de  son  secours. 

En  effet ,  le  savant  arrive  bien  à  l'aide  des  seules  for- 
mules scientifiques  à  découvrir  quelquefois  les  secrets  de 
la  nature,  mais  ses  découvertes  ne  sortiraient  guère  de 
son  cabinet  ou  du  cercle  toujours  étroit  de  ses  confrères 
en  science,  si  la  littérature  ne  se  chargeait  de  les  vulgari- 
ser, en  les  traduisant  dans  un  langage  élégant  et  clair,  que 
tous  peuvent  comprendre.  Elle  se  présente  ici  comme  une 
espèce  de  pont,  destiné  à  franchir  l'abîme  qui,  trop  sou- 
vent, sépare  la  théorie  de  la  pratique.  On  peut  dire  en 


VI  INTRODUCTION, 

quelque  sorte  que  la  science  doit  à  cet  utile  auxiliaire  la 
plupart  des  progrès  qu'elle  a  faits  depuis  deux  cents  ans,  et 
surtout  l'influence  qu'elle  exerce  aujourd'hui  dans  toutes 
les  voies  de  l'activité  humaine.  Pendant  bien  des  siècles, 
l'usag^e  de  la  langue  latine,  qui  offrait,  à  la  vërité,  l'avan- 
tage d'établir  une  communication  plus  intime  et  plus 
prompte  entre  tous  les  savants  du  monde,  avait  frappé 
leurs  travaux  de  stérilité  sous  ce  rapport.  Ils  formaient  une 
classe  à  part ,  ils  n'écrivaient  que  pour  eux  et  pour  le 
public  bien  peu  nombreux  qui  faisait  des  études  classi- 
ques. Mais  à  mesure  que  l'emploi  de  la  langue  nationale  est 
devenu  plus  général ,  à  mesure  que  les  savants  ont  mieux 
compris  la  nécessité  de  se  rendre  intelligibles  pour  le  plus 
grand  nombre  des  lecteurs,  leur  sphère  d'action  s'est  élargie 
d'autant  plus  rapidement  que  d'un  autre  côté  le  besoin 
d'instruction  animait  les  masses,  et  l'enseignement  primaire 
propageait  partout  la  connaissance  de  la  lecture  et  de  ré- 
criture. L'invention  de  l'imprimerie  a  puissamment  se- 
condé ce  développement ,  l'art  merveilleux  des  Fust ,  des 
Guilenberg  et  des  SchœfFer,  a  vaincu  le  temps,  rapproché 
les  distances,  et  permis  à  l'écrivain  d'exercer  du  fond  de 
son  cabinet  un  véritable  empire  sur  les  innombrables  lec- 
teurs, entre  les  mains  desquels  ses  œuvres  ont  ainsi  pu 
parvenir.  Mais  dans  les  temps  antérieurs,  la  littérature 
jouait  déjà  le  même  rôle,  car  à  cette  époque  reculée  où 
l'écriture  n  existait  peut-être  point  encore,  le  poème 
d'Homère  ne  renfermait-il  pas  l'ensemble  des  connaissan- 
ces répandues  dans  le  vulgaire?  On  pourrait  en  citer 
d'autres  exemples  encore  ;  mais  un  fait  plus  rapproché  de 
nous  et  qui  n'en  est  pas  moins  concluant,  c'est  que  tous 
les  savants  dont  le  nom  et  les  ouvrages  ont  survécu  à  l'ou- 
bli, furent  en  même  temps  d'habiles  écrivains.  La  littéra- 


INTRODUCTION.  VH 

lurc  moderne  compte  d'ailleurs  aussi  dans  ses  rangs  plus 
d  une  célébrité  scientifique. 

Comment  donc  se  fait-il  qu'on  ail  si  souvent  méconnu 
l'union  intime  des  sciences  avec  les  lettres,  qu'on  ait  pré- 
tendu les  mettre  en  opposition,  et  que  tant  de  gens  se 
disputent  encore  sur  la  question  de  savoir  s'il  convient 
mieux  de  favoriser  les  unes  ou  les  autres.  C'est  qu'on  ou- 
blie que  la  littérature  n'a  pas  seulement  la  frivole  mission 
de  nous  amuseï*,  et  de  nous  recréer,  mais  qu'elle  ren- 
ferme tout  fart  d'écrire,  et  que  par  conséquent  la  science 
ne  saurait  se  passer  d'elle.  Toutes  les  deux  ont  un  égal 
intérêt  dans  cette  union,  car  si  la  science  a  besoin  de  la 
littérature  pour  faire  sortir  ses  enseignements  du  cercle 
restreint  de  ses  initiés,  la  littérature  serait  à  son  tour  bien 
creuse  et  bien  vide  si  la  science  ne  lui  prétait  secours. 

C'est  surtout  de  nos  jours  que  les  littérateurs  ont  cru 
pouvoir  s  affranchir  de  l'étude,  se  passer  de  connaissances 
générales  et  profondes.  Ils  se  soift  imaginés  que  l'écri- 
toire,  la  plume  et  le  papier  formaient  tout  le  bagage  de 
l'écrivain.  Puis  pour  le  leste  ils  se  sont  leposé  sur  leur 
imagination.  Mais  (jue  peut  l'imagination  abandonnée  à 
elle-même ,  sans  culture  ni  observation  qui  lui  offre  im 
point  de  départ  ?  C'est  un  terrain  non  ensemencé  qui  ne 
produit  rien  ,  sauf  peut-être  quelques  mauvaises  herbes, 
encore  faut-il  que  le  vent  lui  en  ait  apporté  les  graines. 
Dans  le  sens  absolu  du  mot,  nous  n'inventons  rien,  nous 
ne  faisons  que  combiner  d'une  manière  nouvelle  des  rap- 
ports qui  existent,  des  données  que  nous  possédons  déjà. 
Quelle  est  la  création  de  l'homme,  la  plus  fantastique,  la 
plus  originale,  dont  les  éléments  ne  se  retrouvent  pas  tous 
dans  la  nature  ?  L'invention  dans  toute  sa  vérité,  n'appar- 
tient qu'à  Dieu  seul  ;  nous  ne  pouvons  que  mettre  en  œu- 


VIII  INTRODUCTION. 

vre  les  matériaux  qu'il  nous  a  donnés  et,  pour  savoir  naus 

en  servir,  ii  faut  bien  apprendre  à  les  connaître. 

Aussi  qu'est-il  arrivé  à  ceux  qui  ont  prétendu  s'en  pas- 
ser ?  Obéissant  à  ce  qu'ils  veulent  bien  appeler  l'inspira- 
tion, ils  ont  écrit,  écrit,  entassé  volumes  sur  volumes,  car 
la  plume  se  laisse  tailler,  le  papier  se  laisse  noircir  ;  mais 
je  ne  souhaiterais  pas  à  mon  plus  cruel  ennemi ,  si  j'en 
avais  un ,  de  supplice  plus  grand  que  celui  d'être  obligé 
de  lire  tout  ce  fatras  dans  lequel  ne  se  trouve  pas  une 
seule  parcelle  de  bon  sens.  Leur  imagination  s'en  est  don- 
née à  cœur  joie,  mais  l'ignorance  a  marqué  de  son  sceau 
toutes  leurs  œuvres,  et,  heureusement  pour  l'honneur  de 
notre  siècle,  la  postérité  n'en  saura  rien,  parce  que  le 
temps  aura  bientôt  détruit  tout  ce  qu'il  en  reste.  A  peine 
en  trouvera-t-on  quelques  vestiges  dans  ces  espèces  de 
catacombes  littéraires  que  creusent  soit  la  critique,  soit 
la  bibliographie ,  pour  y  entasser  péle-méle  les  noms  des 
bons  et  des  mauvais,  celui  de  l'homme  de  génie  qui  est  la 
gloire  de  son  époque,  et  celui  du  pauvre  hère  qui  n'a  eu 
d'autre  mérite  que  de  faire  gémir  également  la  presse  et 
ses  lecteurs. 

Ces  écrivains  qui  proclament  que  l'imagination  suffit, 
et  dispense  de  tout  savoir,  sont  une  véritable  lèpre  pour 
la  littérature,  car  l'exemple  est  contagieux,  et  c'est  ainsi 
qu'arrive  bientôt  la  décadence  générale.  C'est  si  com- 
mode !  Pour  peu  qu'on  soit  habile  à  manier  la  phrase,  on 
n'a  qu'à  prendre  la  plume,  on  écrit  tout  ce  qui  vous 
vient  à  l'esprit,  sans  recherches,  sans  préparations,  sans 
efforts,  puis  quand  c'est  fait,  on  intitule  cela,  roman,  his- 
toire, drame,  que  sais-je,  et  1  on  est  homme  de  lettres. 
Je  crois  que  les  Grecs,  ni  les  Romains  ne  connaissaient  ce 
métier-là.  S'il  y  avait  eu  des  hommes  de  lettres  du  temps 


INTRODUCTION.  fX 

de  Platon,  il  les  aurait  sans  doute  banni  de  sa  république, 
car  jamais  les  lettres  n'ont  moins  prospéré  que  depuis  que 
nous  avons  tant  de  gens  qui  font  profession  de  les  cul- 
tiver. En  revanche  les  Hésiode,  Pindare,  Xénopbon,  Ju- 
les César,  Virgile,  Horace,  Tacite,  etc.  etc.  étaient  des 
hommes  instruits  en  toutes  choses ,  qui  ne  se  seraient  pas 
imaginé  qu'on  pût  être  littérateur  sans  autre  savoir  qu'une 
connaissance  superficielle  de  sa  grammaire. 

C'est  à  cette  découverte  toute  moderne  que  nous  de- 
vons en  grande  partie  l'état  actuel  de  la  littérature  fran- 
çaise. Ce  n'est  pas  le  talent  qui  lui  manque,  ce  n'est  pas 
l'esprit,  ni  l'imagination  :  c'est  la  science,  et  en  ceci  je 
ferai  remarquer  encore  qu'elle  n'est  point  l'expression  de 
la  société,  car  à  quelle  époque  la  science  a-t-elle  été  plus 
popularisée,  à  quelle  époque  une  plus  grande  masse  de 
connaissances  a-t-elle  été  répandue  dans  le  public  ?  Mais 
les  hommes  de  lettres  semblent  pour  la  plupart  se  tenir 
en  dehors  de  ce  mouvement.  Souvent  ils  se  lancent  dans 
la  carrière  en  quittant  les  bancs  du  collège  où  ils  n'ont  fait 
qu'ébaucher  leurs  études  ;  quelquefois  même  ils  n'en  ont 
pas  fait  du  tout.  Grâces  au  développement  de  la  presse 
périodique,  ce  monstre  aux  mille  bouches  qu'il  faut  ali- 
menter sans  cesse,  quiconque  sait  tenir  la  plume,  trouve  à 
végéter  à  l'entour  de  ses  ateliers  en  attendant  que  l'ins- 
piration lui  vienne.  Une  fois  entré  dans  cette  voie,  la  pente 
est  glissante,  le  tourbillon  vous  emporte  et  il  n^y  a  plus 
moyen  de  réparer  le  temps  perdu.  Ignare  on  a  vécu,  ig- 
nare on  mourra.  En  effet,  au  milieu  des  luttes  de  la  polé- 
mique quotidienne,  ou  des  triomphes  éphémères  du  feuil- 
leton, la  science  n'est  rien  moins  que  de  rigueur  et  l'on 
n'a  pas  un  instant  à  soi  pour  y  songer. 

A  ceux  donc  qui  veulent  cultiver  la  littérature  avec 


X  INTRODUCTION. 

IVuil^  qui  aspirent  à  lui  rendre  son  lustre  et  à  produire  des 
œuvres  durables ,  nous  dirons  :  Ne  débutez  pas  par  vous 
faire  journalistes,  attendez  d'avoir  beaucoup  lu,  beaucoup 
vu ,  beaucoup  observé.  Ne  vous  pressez  pas  non  plus  de 
vous  faire  homme  de  lettres.  Pour  le  plus  jjrand  nombre, 
c'est  un  triste  métier,  semé  de  déboires  et  de  misères  de 
toutes  sortes  ;  dès  que  l'inspiration  est  obligée  de  céder 
la  j)lace  au  calcul,  le  génie  s'en  va,  le  talent  baisse  et  les 
regrets  arrivent  ;  souvenez-vous  qu'il  faut  vivre  pour 
écrire  et  non  pas  écrire  pour  vivre.  Tâchez  donc  de  n'ai- 
mer la  littérature  que  pour  elle-même,  d'y  voir  une  ré- 
création de  l'esprit  plutôt  qu  une  occupation  industrielle, 
et  surtout ,  gardez-vous  de  l'isoler  de  la  science  qui  doit 
toujours  l'éclairer  de  son  flambeau.  Voyez  où  nous  a 
conduit  la  littérature  toute  seule.  Combien  d'extravagantes 
élucubrations,  sans  compter  les  rêveries  du  St-Simonisme, 
du  fouriérisme,  du  messianisme,  du  communisme  et  tous 
les  autres  grands  mots  en  isme,  avec  lesquels  on  veut  ré- 
générer le  monde.  Ce  sont  là  les  produits  de  sa  prétendue 
émancipation.  L'homme  de  lettres  ne  se  contente  pas 
longtemps  de  sa  renommée  de  littérateur,  il  désire  bien- 
tôt y  ajouter  celle  de  publiciste,  d'autant  plus  que  son 
imagination  se  meut  dans  le  vide  qui  n'a  point  de  bornes, 
et  embrasse  tous  les  sujets  avec  une  égale  audace 
parce  qu'il  est  sur  tous  d'une  égale  ignorance.  Il  fait 
donc  de  l'économie  sociale  comme  il  fait  du  roman,  et 
ne  craint  pas  d'exploiter  le  domaine  des  sciences  morales 
et  politiques ,  parce  que  celles-ci ,  ne  pouvant  point, 
comme  les  autres ,  s'appuyer  à  chaque  pas  sur  l'expé- 
rience ,  se  prêtent  plus  aisément  à  toutes  les  fantaisies  ca- 
pricieuses d'une  imagination  désordonnée.  Mais  il  est  facile 
de  comprendre  les  funestes  résultats  d'une  œuvre  pareille. 


INTRODUCTION.  \! 

C'est  ainsi  que  le  dt^sorclre  se  glisse  dans  les  esprits ,  que 
les  doctrines  les  plus  absurdes  ,  les  plus  subversives  pé- 
nètrent dans  les  masses,  et  que  l'instruction  populaire, 
([u'on  regardait  comme  un  signe  de  progrès,  comme  une 
garantie  pour  l'avenir  de  la  société,  devient  linstrument 
le  plus  dangereux,  l'agent  de  dissolution  le  plus  actif  qui 
puisse  menacer  l'ordre  social.  Alors  on  s'en  prend  à  la 
littérature,  on  l'accuse  de  tout  le  mal,  tandis  que  la  pau- 
vre malheureuse  en  est  bien  innocente  et  se  trouve  la 
première  victime  de  ses  faux  disciples,  qui  ont  commencé 
par  la  séparer  de  son  appui,  de  son  auxiliaire  naturel. 

Que  du  moins  la  leçon  ne  soit  pas  perdue.  Pour  ne 
point  imiter  de  si  déplorables  erreurs ,  travaillez  à  re- 
nouer le  lien  rompu ,  à  rétablir  l'alliance  entre  les  scien- 
ces et  les  lettres.  La  gloire  sera  moins  prompte,  sans 
doute,  mais  plus  vraie  et  plus  durable.  Les  fruits  mûris 
dans  une  serre  chaude  ne  valent  pas  ceux  que  porte  l'ar- 
bre en  pleine  terre.  Du  courage,  du  zèle,  de  la  persé- 
vérance, et  surtout  n'oubliez  jamais  que  la  littérature, 
étant  l'expression  de  la  pensée,  la  première  condition 
nécessaire  pour  bien  écrire ,  c'est  d'apprendre  d'abord  h 
bien  penser. 


ERRATA 

DD    NUMÉRO     DE     DECEMBRE     1841. 

Pag'e  395,  ligne  30,  au  lieu  de  supérieur,  lisez  inférieur. 
Page  405,  ligne  3,  au  lieu  de  sincère,  lisez  sévère. 


REVUE  CRITIQIJE  DES  LIVRES  PiOCVEADX. 

JANVIER    1842. 

LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 


L4  CHRONIQUE.    Revue  mensuelle.  Paris ,   57,  rue  Neuve  Saint- 
Augustin,   et  cnez  A.  Hugot,   10,   rue  Christine,  in-32,   i  fr. 

Décidément  notre  siècle  tourne  à  la  faribole;  la  bluette 
triomphe,  et  celte  jeunesse  sérieuse  qui,  disait-on,  avait  fait 
la  révolution  de  i83o,  jette  le  masque  de  la  gravité  pour  re- 
prendre la  marotte  de  la  folie.  Aux  luttes  passionnées  des  par- 
tis, à  la  vive  polémique  de  la  presse,  aux  lourdes  et  nuageuses 
dissertations  pliilosophico-ampliibologico-politiques,  enfin  aux 
coups  de  fusils  et  aux  barricades  ,  succède  une  guerre  d'épi- 
grammes,  de  coups  d'épingles,  de  sarcasmes  et  de  plaisan- 
teries, moins  dangereuse  et  beaucoup  plus  amusante.  La  vieille 
gloire  des  grands  journaux  pâlit  devant  le  succès  de  ces  petits 
in-32  qui  viennent  chaque  mois  frappera  notre  porte,  et  nous 
demander  l'hospitalité  qu'ils  paient  généreusement  par  quel- 
ques heures  d'insouciante  gaîté.  La  balance  penche  volontiers 
en  leur  faveur,  car  ils  nous  font,  du  moins  pour  un  instant,  ou- 
blier les  préoccupations  du  jour  dans  lesquelles  les  autres,  au 
contraire ,  nous  replongent  chaque  matin  plus  profondément, 
avec  leurs  longues  colonnes  de  premier  ou  de  second  Paris. 

Ce  genre  léger  et  badin  convient  d'ailleurs  à  merveille  aux 
allures  do  l'esprit  français.  Quoiqu'il  v  ait,  sans  doute,  dans  le 
nombre,  beaucoup  de  lazzis  assez  niais,  beaucoup  de  platitudes 
et  de  sottises,  cependant  je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  parcourir 
un  seul  de  ces  recueils  lilipuliens,  sans  y  rencontrer  quelque 
trait  piquant,  quelque  saillie  originale. 

Sous  ce  rapport,  la  Chronique  ne  reste  pas  en  arrière  de 
ses  devanciers.  Le  numéro  que  j'annonce  ici ,  renferme  une 
foule  d'articles  fort  récréatifs,  parmi  lesquels  je  citerai ,  entre 
autres,  la  physiologie  du  Lion  ,  qui  nous  représente  cet  inté- 
ressant animal  sous  toutes  ses  formes  ,  tant  parisiennes  que 
provinciales,  et  la  biographie  de  M.  Victor  Hugo,  écrite  dans 
le  style  de  ses  préfaces.  Si  la  Chroiiifjue coiMÏnue  ainsi  à  mettre 
en  relief  tous  les  ridicules  de  l'époque,  nous  lui  prédisons  une 
longue  carrière,  car  la  matière  ne  lui  manquera  pas  plus  que 
les  applaudissements. 


LirTEBATUBB  , 


r.lJlUOSITBS  cl  anecckties  italiennes,  par  M.  \'alery.  Paris,  1  vol,  8", 
7  f  r.  50  c. 

C'est  clans  le  but  de  compléler  son  travail  sur  l'Italie  que 
M.  \  alerv  publie  ce  volume  ,  où  se  trouvent  réunis  une  (ouïe 
«le  matériaux  (]ui  n'avaient  pu  entrer  dans  le  cadre  de  ses 
Vovai^es.  Ce  sont  des  anecdotes  littéraires  et  arlislif|ues ,  des 
cilalions  d'anciens  ouvrages  peu  connus,  des  notices  biogra- 
phiques sur  un  assez  grand  nombre  d'hommes  célèbi'es,  des 
faits  curieux  propres  à  jeter  du  jour  sur  l'histoire  de  la  langue 
et  lies  mœurs  italiennes,  enfin  des  détails  fort  piquants  sur  la 
société  contemporaine  et  sur  les  personnages  distingués  que 
l'auteur  a  connus,  soit  à  Rome,  soit  en  d'autres  villes  d'Italie. 
M.  Valéry  déploie  ici  beaucoup  d'érudition  ,  luais  sans  pédan- 
terie, ni  prétention.  Il  raconte  avec  simplicité,  jette  du  charme 
jusque  sur  ses  rechercbes  philologiques  ,  et  son  espi  it,  plein 
de  bonhomie,  porte  un  cachet  tout  à  fait  original.  Dans  un  li- 
vre de  ce  genre  il  ne  peut  y  avoir  ni  ordre  ,  ni  méthode  ;  ce 
sont  des  mélanges  sans  autre  liaison  que  le  litre  général  qui 
leur  sert  de  rubrique  ;  mais  ce  défaut  est  amplement  racheté 
par  la  variété  des  sujets.  On  y  trouve  des  aperçus  ingénieux, 
des  portraits  fort  bien  tracés ,  des  peintures  spirituelles  et 
vraies.  D'ailleurs,  l'imagination  n'y  joue  cjue  le  moindre  rôle; 
ce  sont  dei  données  toutes  empruntées  à  l'histoire  ,  soit  du 
passé,  soit  du  présent. 

L'auîeur  n'imite  point  le  bavardage  de  nos  littérateurs  tou- 
ristes. Sa  personnalité  s'efface  constamment  derrière  les  hom- 
mes el  les  choses  qu'il  veul  mettre  en  relief.  Il  s'altache  surtout 
à  faire  ressortir  toul  ce  qui  peut  contribuer  à  augmeulc;r  le 
luslre  de  celle  Italie  pour  laquelh;  il  professe  un  véritable 
amour.  Mais  ce  n'est  pas  avec  un  enthousiasme  aveugle  ,  et 
l'on  voit  que  son  unique  but  est  d'en  présenter  l'image  la  plus 
fidèle  possible.  Ses  éludes  sur  la  lillératurc  el  les  arts  lui  ont 
peinn's  de  rectifier  bien  des  erreurs,  de  léparer  bien  des  ou- 
blis conmiis  par  ses  devanciers.  Il  complèle  ainsi  l'œuvre  dont 
le  succès  rapide  a  déjà  prouvé  les  mérites  supérieurs,  el  nous 
ne  douions  pas  (pie  ce  nouveau  voUune  ne  soil  également  bien 
accueilli  du  public,  car  il  offie  une  leclure  pleine  d'altrait. 


H1ST0IIU-.  ;i 

l.K    MIDI   l)i;   L'AMJ:  5   par  Alatl,  IJ.  I.e.sgiiitloii.  Paris,  chez  Aniiol, 
ti,  nie  (le  la  Paix,  i  aoI.  S",  7  IV.  50  c. 

L'auleur  i\e  Rêveuse  ,  de  Rosées,  et  i\o  Rajons  (T Amours , 
poursuit  son  œuvre  de  poésie  ,  sans  se  laisser  décourager  ,  ni 
détourner  du  but  qu'elle  croit  noble  et  utile.  Elle  lutte  avec 
persévérance  contre  les  dédains  trun  public  tout  préoccupé 
d'intérêts  nuilériels,  contre  l'esprit  positif  de  noire  époque  in- 
dilîérenle  et  sourde  à  la  voix  des  poètes,  f /inspiration  la  pousse 
à  exprimer  tout  haut  les  pensées  secrètes,  les  sentiments  et  les 
vœux  de  la  femme,  qui  ne  sauraient,  en  efïet,  avoir  d'organe 
meilleur  que  la  douce  et  harmonieuse  poésie.  Sous  ce  rapport, 
M""^  Lesguillon  a  certainement  mieux  compris  sa  tâche  que  la 
plupart  de  ses  contemporaines  qui  aspirent  à  pénétrer  dans  le 
sanctuaire  de  la  philosophie,  et  prétendent,  par  leurs  écrits  , 
réformer  Tordre  social  tout  entier.  Plus  modeste,  elle  ne  porte 
pas  ses  vues  si  haut,  elle  se  contente  de  revêtir  la  plainte  et 
l'espoir,  des  formes  qui  lui  paraissent  les  plus  propres  à 
émouvoir  les  cœurs,  à  toucher  les  âmes.  Faire  vibrer  les  cordes 
sympathiques  partout  où  elle  les  rencontre  .  c'est  là  son  uni- 
que ambition.  Elle  dévoile  les  souffrances,  gémit  sur  les  plaies 
sociales,  chante  l'espérance  d'un  avenir  meilleur  ,  exalte  les 
rêves  généreux  de  la  philanthropie,  mais  elle  ne  se  mêle  point 
tle  vouloir  juger  la  société,  ni  la  réorganiser  sur  de  nouvelles 
bases. 

Le  Midi  de  V  Ame,  c'est 

....  une  heure  ardente  où  tout  brûle  e!  sVnllamnie  , 
Où  tout  bondit  sur  terre,  où  tout  grandit  dans  rànie  ; 

Où  se  fanent  parfois  les  germes  des  printemps  ! 

C'est  l'âge  de  lutte,  de  souffrance  et  de  force  : 

Midi  le  souflle  de  la  vie  , 
Midi ,   Taube  des  passions  , 
Le  soleil  où  tombe  pâlie 
La  fleur  de  pos  illusions! 

C'est  donc  le  moment  où  la  fougue  de  la  jeunesse  prend  une 
direction  nouvelle,  et,  sans  rien  perdre  encore  de  sa  bouillante 
ardeur,  commence  à  mieux  entrevoir  le  véritable  but  de  la 
vie.  L'auteur  développe  celte  pensée  en  débutant  par  une 
pièce  intitulée  :  L' An^e  et  la  Femme.  On  y  trouve  la  peinture 
d  une  de  ces  femmes,  comme  il  y  en  a  tant  ,  qui  se  lamentent 
sans  trop  savoir  pourquoi ,  (pu  ne  peuvent  se  résigner  à  leur 
vie  paisible  et  obscure ,  qui ,  possédant  tous  les  éléments  du 
bonheur,  se  persuadent  qu'elles  sont  infiniment  malheureuses. 


i  LITTÉRATURE. 

Dans  un  songe,  son  ange  protecteur  lui  apparaît,  lui  demande 
la  cause  de  ses  larmes,  et  lui  montre  le  chemin  quelle  doit 
suivre  pour  échapper  au  doute  qui  l'assiège,  aux  folles  rêveries 
qui  la  poursuivent  : 

Vis  sans  penser  à  toi,  comme  Teau  solitaire 
Qui  féconde,  en  glissant,  les  germes  de  la  terre, 

Nourrit  les  herbes  et  les  fruits  ; 
Donne  ta  vie  à  boire  à  l'enfant  qui  sV'Iè\  e  ; 
Sois  l'ange  de  la  terre,  et  que  l'œuvre  s'achève 

Sans  regrets,  sans  larmes,  sans  bruits! 

Partant  de  cette  donnée,  ^1""=  Lesguillon  consacre  toutes  les 
autres  pièces  de  son  recueil ,  soit  à  Tamour  maternel,  soit  à 
Tamitié,  sauf  pourtant  Le  Rci^e  du  l'am're,  et  l'épître  A  Fictor 
Considérant ,  qui  sont  de  hrillantes  apologies  du  fouriérisme 
et  de  toutes  les  merveilles  du  phalanstère. 

En  général  ,  les  vers  de  M'"''  Lesguillon  sont  faciles  ,  gra- 
cieux et  flatteurs  à  l'oreille,  mais  souvent  le  fond  est  complète- 
ment sacrifié  à  la  forme.  Ils  sont  surchargés  d'épithètes  qui  ne 
paraissent  pas  toujours  très-justes,  de  mots  sonores  qui  sem- 
hlent  fort  étonnés  de  se  trouver  ensemhle.  l/auleur  ne  calcule 
pas  assez  la  portée  de  ses  expressions  et  se  joue  un  peu  trop 
de  la  langue  qu'elle  prétend  plier  arbitrairement  à  tous  ses 
caprices.  Ainsi  dans  le  morceau  suivant  : 

Viens,  mou  beau  rayon  d'or,  vJfciis  tomber  sur  mon  àme, 
Ouvre-moi  tes  grands  yeux  où  déborde  la  flamme  ; 
Suspends  à  mon  plafond  ta  lampe  aux  jets  fleuris  ; 
Jeune  et  doux,  couche-loi  sur  mes  pieds  engourdis  : 
J'ai  froid  d'ennuis  sans  noms  et  de  vagues  alarmes; 
Mon  toit  sombre  n'a  plus  ni  ciel,  ni  Heurs,  ni  charmes: 
Mon  foyer  monte  pàli; ,  et  son  factice  feu 
Me  laisse  sans  chaleur  ;  la  terre  donne  peu  ; 

Qu'est  ce  que  les  grands  yeux  d'un  rayon  d'or?  et  les 
jcls  fleuris  d'une  lampe?  Peut-on  dire  :  J'ai  froid  d'ennuis  et 
d'alarmes?  Et  ce  foyer  qui  monte  pâle ,  qu'est-ce  que  cela  si- 
gnifie? De  pareilles  expressions,  aussi  creuses  que  sonores,  ne 
sont  pas  rares  dans  les  poésies  de  M""^  Lesguillon.  C'est  un 
travers  de  l'école  moderne  que  nous  voudrions  lui  voir  aban- 
donner. Ses  vers  lui  coûteraient  peut-être  un  peu  plus  de  tra- 
vail, ils  ne  couleraient  pas  si  abondants  et  si  prompts  ,  mais 
ils  seraient  plus  limpides,  plus  purs  ,  et  si,  après  le  Midi  de 
l'âme,  elle  veut  nous  donner  le  Crépuscule  du  cœur  et  le  Soir 
de  la  pensée,  nous  serions  heureux  d'avoir  à  signaler  chez  elle 
un  progrès  qui  ne  pourrait  qu'être  éminemment  favorable  à 
son  talent. 


HISTOIRE.  5 

OF.LvnES  SACRÉES  de  Pabbc  Métastase,  traduites  en  français,  par 
AI.  Th.  Tl)ierry.  Paris,  chez  A,  Hugot,  10,  rue  Christine,  18°,  2  fr. 

Les  sept  drames  sacrés  que  renferme  ce  volume,  sont  tles 
compositions  lyriques  que  l'auteur  fit  pour  la  chapelle  de 
l'empereur  à  Vienne,  et  qui  furent  représentées  avec  accom- 
pagnement de  musique.  Ils  perdent  donc  beaucoup  à  être  tra- 
duits en  prose,  car  c'est  leur  ôter  leur  principal  mérite.  Comme 
productions  dramatiques  ,  ils  ne  sont  pas  assez  remarquables 
pour  supporter  cette  métamorphose  Ce  ne  sont  plus  que  des 
paraphrases  dialoguées,  mais  froides  et  peu  intéressantes  de 
quelques  scènes  de  la  Bible  ,  et  nous  les  aimons  mieux  alors 
sous  leur  forme  primitive,  telles  qu'elles  se  trouvent  rappor- 
tées dans  les  livres  saints.  M.  Thierry  ne  nous  semble,  d'ail- 
leurs ,  pas  toujoui  s  heureux  dans  sa  traduction.  Son  style 
manque,  en  général,  d'énergie  et  de  noblesse.  Sous  sa  plume, 
l'accent  lyrique  s'éteint  complètement,  et  les  drames  de  Tabbé 
Métastase  prennent,  en  quelque  sorte,  l'aspect  des  mystères 
du  moyen  âge.  Du  reste,  ce  n'est  pas  tout  à  fait  sa  faute  ,  car, 
il  est  bien  évident  que  la  poésie  et  la  musique  sont  des  acces- 
soires sans  lesquels  de  semblables  conceptions  perdent  tout 
leur  charme. 


QUINZE  ANS  D'EXIL  dans  les  états  romains,  pendant  la  proscrip- 
tion de  Lacien  Bonaparte  par  le  C'e  de  Chatillon.  Paris,  2  vol.  8". 
%,  16fr. 

La  plupart  des  voyageurs  qui  visitent  l'Italie  nous  en  rap- 
portent de  belles  descriptions  du  pays,  du  climat,  des  poéti- 
ques aspects  de  cette  contrée  favorisée  de  la  nature;  ou  bien 
de  savantes  dissertations  sur  les  antiquités  dont  elle  est  jon- 
chée; ou  bien  encore  de  superbes  commentaires  sur  les  chefs- 
d'œuvres  artistiques  qui  remplissent  ses  musées.  Mais  M.  le 
comte  de  Chatillon  ne  suit  point  leurs  errements,  il  dédaigne 
cette  route  battue,  et  s'enfonçant  dans  les  sentiers  perdus  des 
forêts  et  des  montagnes,  il  va  chercher  des  inspirations  plus 
saisissantes  encore,  loin  du  monde  civilisé,  au  miUeu  de  scènes 
qui  louchent  presque  à  la  barbarie.  Le  typ^  qu'il  préfère  à 
tout,  qu'il  étudie  con  ainorc,  qu'il  poursuit  avec  l'ardeur  d'un 
infatigable  touriste,  c'est  le  brigand  italien.  Pendant  ses  quinze 
années  d'exil,  il  a  passé  tout  son  temps  à  recueillir  tous  les  dé- 


6  LITTÉRATURE, 

tails  possibles  sur  les  plus  fameux  brigands  qui  faisaient  la  ter- 
reur des  Fatals-Romains.  Bien  mieux,  il  pai'aît  avoir  recbercbé 
leur  société,  car  il  parle  do  plusieurs  d'entre  eux  comme  les 
ayant  personnellement  connus,  et  nous  donne  leurs  portraits 
dessinés  d'après  nature.  Ses  récils  plairont  sans  doute  beau- 
coup aux  amateurs  d'aventures  de  ce  genre.  Malheureusement 
ils  sont  écrits  avec  une  certaine  emphase  assez  faliganle.  Slvle 
et  dessins,  tout  est  dans  le  ton  du  mélodrame,  c'est-à-dire  em- 
preint de  mauvais  goiàt. 


OEUVRES  complètes  d'Homère,  traduites  du  grec,  par  Alad.  Dacier, 
MM,  Trianonet  E.  Falconnct.  Paris,  chez  Lefèvro,  6,  rue  de  l'Epe- 
ron. 2  gros  vol.  12°,  7  l"r. 

Traduire  Homère  est  une  entreprise  séduisante  que  ,  qui- 
conque sait  assez  de  grec  pour  bien  saisir  tous  les  mérites  du 
chef-d'œuvre  original  ,  est  tenté  d'essayer,  mais  qui  présente 
des  obstacles  presque  insurmonlables  contre  lesquels  viennent 
échouer  les  plus  habiles.  TjCS  difficultés  sont  d'autant  plus 
grandes  que  ce  poème  est  à  la  fois  le  seul  monument  littéraire 
et  l'unique  document  bistoriquc  qui  nous  reste  de  l'époque  re- 
culée dont  il  nous  retrace  le  tableau,  ei  que  nous  ne  connais- 
sons, en  quelque  sorte,  que  par  lui.  Aussi,  malgré  les  travaux 
de  plusieurs  écrivains  d'im  talent  incontestable  ,  Homère  n'a 
pas  encore  trouvé  un  interprèle  complélemcnt  digne  de  son 
génie.  Quoique  les  diverses  traductions  que  nous  en  possé- 
dons, offrent  cliacune  un  mérite  particulier,  aucune  n'est  tout 
à  fait  satisfaisante.  Celle  de  M™"  Dacier  se  distingue  par  le 
mérite  de  la  fidélité,  par  une  intelligence  profonde  du  texte  et 
par  des  efforts,  souvent  heureux,  pour  s'approcher,  autant 
que  possible  ,  du  génie  de  la  langue  grecque.  C'est  pourquoi 
M.  Triauon  l'a  choisie  de  préférence.  Il  a  pensé  que  de  telles 
qualités  valaient  mieux  qu'une  élégance  de  style,  que  d'autres 
n'avaient  atteinte  qu'à  leurs  dépens,  en  subsliluant  leurs  pro- 
pres inspirations  à  celles  du  poète.  Celte  manière  de  voir  nous 
paraît  assez  juste,  car,  si  l'œuvre  de  M'"'-  Dacier  n'est  pas 
aussi  parfaite  qu'on  peut  le  désirer,  elle  a,  du  moins,  l'avan- 
tage de  présenter,  comme  vme  espèce  de  canevas  susceptible  de 
recevoir  toutes  les  broderies ,  tous  les  perfectionnements  que 
les  progrès  de  la  philologie  permettent  d'y  enchâsser  ,  sans 
trop  s'éloigner  du  modèle  qu'on  veut  reproduire.  En  sorte 
qu'avec  des  corrections  bien  ménagées  ,  M.  Trianon  a  pu  lui 


HISTOIRE.  7 

(louiier  une  physioaomic  nouvelle,  la  rajeunir  et  la  compléter 
sous  certains  rapports,  tout  en  lui  conservant  cette  exactitude 
scrupuleuse,  ce  parfum  d'antiquité  dont  la  savante  M'"''  Dacier 
avait  si  bien  su  lui  imprimer  le  cachet.  Ainsi  modifié,  son  tra 
vail  parait  supérieur  à  celui  des  autres  traducteurs  qui  sont 
venus  après  elle.  A  la  suite  de  l'Odyssée  ,  les  éditeurs  ont 
ajouté  la  traduction  de  la  Catrachomjomachie ,  par  M.  Tria- 
non,  et  celle  des  Hymnes  par  M.  Falconnet.  Toutes  les  œuvres 
d'Homère  se  trouvent  ainsi  renfermées  dans  deux  volumes, 
d'un  format  commode,  d'une  exécution  typographique  très- 
élégante,  et  d'un  prix  tout  à  fait  modique. 


RÉVOLCTIOIVS  des  peuples  du  Nord,  par  J.-M.  Chopin.  Paris,  chez 
Cor[uehert,  A8,  rue  Jacoh.  2  vol.  8°,  15  fr. 

Les  peuples  du  INord,  qui,  dans  les  temps  antiques,  n'ap- 
paraissent que  comme  des  barbares  à  demi  sauvages  ,  tout  à 
fait  étrangers  à  la  civilisation  du  midi,  ont  joué  le  rôle  le  plus 
important  dans  Thisloire  moderne,  et  sont  venus  à  leur  tour 
exercer  une  puissante  influence  sur  les  institutions  et  les 
mœurs  de  TEurope  occidentale.  Lorsque  l'esprit  de  conquête 
des  Romains  eut  aUeiiit  ses  limites  extrêmes  ,  et  que  son  acti- 
vité dévorante,  n'ayant  plus  d'aliment  à  l'extérieur,  se  tourna 
vers  les  dissenlions  intestines  ,  les  peuples  du  J\ord  se  réveil- 
lèrent tout  à  coup  de  l'espèce  de  stupeur  dans  laquelle  sem- 
blait les  avoir  jetés  la  vue  des  aigles  romaines,  et  débordèrent 
comme  un  torrent  impétueux  sur  l'empire  dont  ils  consom- 
mèrent bientôt  la  ruine.  Dès  cette  époque  ils  figurent  au  pre^ 
mier  rang  sur  la  scène  de  l'histoire;  leur  génie  domine  toute 
la  réorganisation  sociale  et  c'est  à  eux  que  sont  dûs  presque 
tous  les  progrès  de  la  civilisation  cuiopéenne.  Tel  est,  à  peu 
près ,  le  thème  que  M.  Chopin  s'est  proposé  de  développer 
dans  le  tableau  qu'il  nous  présente.  Son  ouvrage  ne  renferme 
pas  une  histoire  complète  et  suivie  des  peuples  du  Nord  ;  une 
pareille  entreprise  ne  pourrait  être  convenablement  exécutée 
que  sur  des  bases  beaucoup  plus  larges,  et  il  n'a  point  la  pré- 
tention de  la  resserer  dans  le  cailie  étroit  qu'il  a  choisi.  Ce 
n'est  qu'un  aperçu  général  des  principaux  événements  qui  ont 
agi  sur  les  destinées  de  ces  peuples.  Il  se  borne  à  retracer  les 
grandes  phases  de  leur  existence  et  à  rechercher  dans  leur 
passé ,  aussi  bien  que  dans  leurs  circonstances  actuelles ,  des 
données  propres  à  jeter  quelque  jour  sur  leur  avenir. 


8  LITTÉRATURE, 

M.  Chopin  paraît  avoir  fait  une  élude  profonde  de  son  sujet; 
il  le  manie  avec  aisance,  il  en  est  maître  et  sait  en  faire  jaillir 
des  considérations  ingénieuses,  des  vues  pleines  de  justesse  et 
de  sagacité.  Son  style  grave,  mais  élégant,  rapide  et  incisif, 
jette  beaucoup  de  charme  sur  ce  résumé  dans  lequel  l'histoire 
n'est,  sans  doute,  qu'esquissée,  mais  de  manière  à  faire  res- 
sortir ses  traits  les  plus  caractéristiques.  Nous  recommandons 
cet  estimable  travail  à  nos  lecteurs ,  comme  un  livre  du  plus 
grand  intérêt,  qui  nous  semble  devoir  èlre  placé  au  nombre 
des  meilleures  productions  de  la  littérature  sérieuse,  dont  le 
réveil  est  un  sujet  de  joie  pour  tous  les  vrais  amis  des  lettres. 


FRÉDÉRIC  ET  LÉONIE  j  ou  vertus  et  malheurs  ,  par  Ac.  Duval.  Pa- 
ris, chez  Ch.  Leclère,  10,  rue  Gît-le-Cœur.  2  vol.  in-8,  15  fr. 

Ce  roman  ne  renferme  rien  que  de  tout  à  fait  moral^  et  la 
mère  pourra,  sans  aucun  scrupule,  en  permettre  la  lecture  à 
sa  fille.  Je  crains  seulement  que  celle-ci  n'en  use  guère  ,  car, 
il  faut  bien  le  dire,  le  talent  de  l'écrivain  n'est  pas  précisément 
à  la  hauteur  de  ses  excellentes  intentions.  Dans  son  zèle 
d'honnête  homme,  il  oublie  un  peu  ti*op  que  la  première  con- 
dition de  succès,  pour  un  roman,  c'est  de  savoir  intéresser  les 
lecteurs.  Il  est  vrai  qu'à  cet  égard  il  ne  nous  prend  pas  en 
traître,  car  dès  la  première  page  de  sa  préface,  il  nous  pré- 
vient qu'il  ((  ne  faut  pas,  dans  sa  lecture,  chercher  seulement 
le  plaisir,  qu'on  serait  loin  de  rencontrer  à  chaque  pas ,  mais 
se  résigner  à  écouter  de  temps  en  temps  la  discussion  résumée 
d'opinions  plus  ou  moins  graves,  et  sinon  toujours  justes  ,  du 
moins  consciencieuses.  »  Mais  alors  il  eut  mieux  fait  de  choisir 
une  autre  forme  pour  présenter  ses  opinions  :  les  lecteurs  de 
romans  ne  se  soucient  guère  de  graves  discussions,  quelque  cons- 
ciencieuses qu'elles  soient,  et  les  amateurs  de  celles-ci,  pro- 
fessent, en  général,  un  grand  mépris  pour  tout  ce  qui  s'ap- 
pelle roman.  Ainsi ,  M.  Ac.  Duval  risque  fort  de  ne  satisfaire 
personne.  Cependant  son  but  était  digne  d'un  meilleur  sort  ; 
la  pensée  qui  dirige  sa  plume  est  des  plus  estimables.  Il  cher- 
che à  montrer  que  dans  toutes  les  situations  de  la  vie,  le  droit 
sentier  est  toujours  le  meilleur  ;  que  l'homme  trouve  dans  la 
vertu  la  plus  douce  récompense  de  ses  efforts,  le  refuge  le  plus 
sur  contre  les  atteintes  du  malheur.  Son  héros  est  un  nouveau 
Grandisson  qui,  fort  d'un  cœur  pur  et  d'une  âme  religieuse, 
navigue  ,  sans  échouer,  au  milieu  des  écueils  du  monde.  I^a 


HISTOIRE.  9 

pauvreté,  l'abanclon,  la  vie  périlleuse  du  soldat,  rien  ne  peut 
î'ébrauler.  Toujours  et  partout  il  porte  avec  lui  le  calme  d'une 
conscience  en  paix  avec  elle-même,  il  conserve  le  caractère 
de  riionnèle  homme.  En  vain,  des  peines  de  toutes  sortes  l'as- 
siègent, sou  courage  ne  se  dément  point,  et  s'il  n'atteint  pas  le 
bonheur,  si  difficile  à  rencontrer  ici-bas  ,  du  moins  il  soutient 
noblement  la  lutte  et  succombe  avec  honneur,  laissant  après 
lui  des  regrets  bien  mérités,  une  renommée  sans  tache. 

Ainsi  que  l'annonce  M.  Duval,  ce  récit  est  semé  d'une  foule 
de  digressions  morales,  philosophiques  ou  religieuses,  qui  sont 
dictées  par  un  excellent  esprit.  Malheureusement  il  n'offre  rien 
de  dramatique  et  manque  tout  à  fait  de  couleur  et  de  mouve- 
ment. En  dissertant  moins  ,  en  s' effaçant  davantage  derrière 
ses  acteurs  et  en  laissant  ceux-ci  agir  plus  librement,  l'auteur 
réussirait  certainement  beaucoup  mieux  à  captiver  l'intérêt  et 
à  produire  l'effet  moral  qu'il  se  propose. 


CHOIX  des  meilleurs  morceaux  de  Fénélon  ou  recueil  des  passages  les 
plus  remarquables  de  ce  grand  écrivain  ,  sous  le  rapport  du  style  et 
de  la  pensée.  Paris,  chez  Belin- Wandar ,  5,  rue  Christine, 
in- 18°,  1  fr.  50. 

Ce  petit  volume  renferme  des  extraits  bien  choisis  de  toutes 
les  œuvres  de  Fénélon.  Ce  sont  d'excellents  modèles  de  style 
pur  et  noble ,  mais  ils  offrent  peu  de  variété.  Fénélon  est  un 
écrivain  du  plus  grand  mérite,  sans  doute;  cependant  son  ta- 
lent porte  un  certain  cachet  de  monotonie,  il  est  toujours 
semblable  à  lui-même,  il  affectionne  certaines  allures,  certains 
tours  de  phrases  qui  reviennent  sans  cesse  ;  et  quelque  sujet 
qu'il  traite,  il  ne  quitte  guère  le  Ion  élevé,  mais  parfois  un  peu 
trop  tendu,  de  la  prose  poétique.  Il  nous  semble  donc  que  , 
comme  étude  de  style,  il  convient  d'en  faire  un  usage  modéré, 
car  c'est  un  genre  qui  ne  supporte  pas  la  médiocrité,  qui  pré- 
sente des  écueils  nombreux  contre  lesquels  une  servile  imi- 
tation échouerait  infailliblement.  Sous  le  rapport  de  la  pensée, 
au  contraire,  il  est  bien  peu  d'auteurs  qui  puissent  fournir  une 
raine  aussi  riche  de  leçons  précieuses  ,  de  conseils  salutaires  , 
des  directions  morales,  unissant  le  charme  de  l'expression  h 
l'attrait  de  la  forme  ingénieuse.  Son  traité  sur  l'existence  de 
Dieu,  ses  dialogues  des  morts,  ses  lettres  sur  la  religion,  aussi 
bien  que  le  Télémaque,  les  fables  et  l'éducation  des  filles,  ren- 
ferment une  foule  de  morceaux  très-propres  par  leur  clarté  , 


10  LITTÉRATURE, 

leur  simplicité,  leur  intérêt  et  leur    utilité   pratique   à   servir 
trenseignemenls  à  la  jeunesse. 


LA  POLOGNE  illustrée,  contenant  Thistoire  de  Pologne  et  les  variétés 
polonaises,  publiée  sous  la  direction  de  L.  Chodzko.  Paris,  9,  rue 
St-Germain-des-Prés,  1  beau  vol.  grand  in-8.  orné  de  vues  et  de 
portraits  gravés  par  les  meilleurs  artistes.  20  fr. 

Cet  ouvrage,  auquel  nous  avons  déjà  consacré  un  article 
dans  notre  numéro  de  septembre  i84i,  est  maintenant. ter- 
miné. 11  forme  le  complément  de  la  Pologne  pittoresque  du 
même  auteur,  mais  peut  aussi  s'en  détacher  sans  nul  inconvé- 
nient, car  il  renferme  tout  ce  que  la  Pologne  offre  de  plus  re- 
marquable sous  le  rapport  historique  et  littéraire.  Dans  la 
pensée  de  l'auleur,  c'est  un  monument  élevé  à  la  nationalité 
polonaise,  destiné  à  constater  à  la  fois  sa  gloire  passée  ,  sa  vie 
actuelle,  malgré  l'espèce  de  mort  apparente  dont  elle  semble 
frappée  ,  et  les  nombreux  signes  de  réveil  qui  se  manifislent 
au  milieu  de  ses  débris  épars  sur  la  terre  d'exil.  On  ne  peut 
qu'être  vivement  frappé  de  cette  protestation  éclatante  contre 
la  force  brutale  du  despotisme.  C'est  l'inlelligence  qui  survit 
à  toutes  les  persécutions,  qui  se  révolte  contre  ses  oppresseurs 
et  brave  hautement  ceux  qui  ont  prétendu  l'étouffer  sous  leur 
joug  de  fer.  Un  pareil  spectacle  est  certes  bien  digne  d'exciter 
le  plus  haut  intérêt,  d'éveiller  les  sympathies  les  plus  vivesj 
et  les  plus  indiflérenls  ne  sauraient  se  défendre  d'une  certaine 
émotion  en  voyant  cette  noble  lutte  de  l'esprit  contre  la  ma- 
tière, dans  laquelle  se  trouve,  en  quelque  sorte,  résumée  toute 
l'histoire  du  monde,  tout  le  grand  combat;  de  la  civilisation  aux 
prises  avec  la  barbarie. 

Il  ne  faut  pas  exiger  de  M.  Chodzko  la  froide  impartialité 
de  riiislorien.  Le  sentiment  profond  de  patriotisme  quia  guidé 
sa  plume  ne  lui  laisse  pas  le  calme  nécessaire  pour  envisager 
les  faits  avec  une  entière  abnégation  de  tout  intérêt  personnel. 
Il  plaide  la  cause  de  son  pays  et  répond  à  des  adversaires  sou- 
vent passionnés,  il  se  lève  seul  contre  les  nombreux  courtisans 
de  la  puissance  russe ,  et  si  l'irritation  perce  (juelquefois  dans 
ses  paroles,  elle  est  certainement  bien  excusable.  D'ailleurs, 
il  s'abstient,  en  général,  de  toute  déclamation  violente.  Son 
but  est  simplement  de  prouver  que  la  Pologne ,  malgré  ses 
fautes  ,  qu'il  ne  nie  point ,  n'a  jamais  mérité  d'être  rayée  du 
rang  des  nations ,  qu'elle  est  encore  digne  d'y  reprendre  sa 


HISTOIRH.  11 


place  el  que  l'avenir  lui  réserve  peut-être  des  destinées  plus 
hrillanlos  encore  que  son  passé.  M.  Cliodzko  ne  pouvait  mieux 
prouver  la  juslice  de  cet  espoir  qu'en  oHVanl  ainsi  le  tableau 
de  la  vie  inlellecluelle  et  morale  qui  a,  jusqu'à  nos  jours,  animé 
la   nation   polonaise  et  (ait  sortir   de  son   sein   tant  d'hommes 


distingués  dans  tous  les  i^enrcs. 


Les  nombreuses  gravures  qui  accompagnent  ce  volume 
sont  exécutées  avec  une  grande  perfection  et  en  font  Tune 
des  plus  belles  publications  illustrées  de  la  presse  française. 


HISTOIRE  DE  JÉRUSALEM,  tableau  religieux  et  philosophique,  par 
M.  Poujoulat  ;   tome  I.  Paris.  1  vol.  in-8,  8  fr. 

M.  Poujoulat  entreprend  d'écrire  l'histoire  de  Jérusalem, 
et  son  style  noble  et  sévère  nous  paraît  convenir  admirable- 
ment à  un  pareil  sujet.  Il  sait  donner  à  son  récit  une  couleur 
tout  à  fait  orientale.  Sa  plume  revêt  des  allures  poétiques  qui 
rappellent  la  manière  de  M.  de  Chateaubriand  avec  plus  de 
correction  et  de  simplicité.  Ce  n'est  pas  de  l'histoire  philoso- 
phique. La  critique  ne  préoccupe  guère  l'écrivain  qui  s'aban- 
donne plutôt  avec  bonheur  aux  inspirations  de  son  enthou- 
siasme religieux.  Prenant  la  Bible  pour  base  principale  de  son 
travail  ,  il  en  résume  habilement  les  divers  livres  dans  une 
narration  suivie ,  oia  la  voix  des  prophètes  se  confond  avec  les 
témoignages  des  écrivains  profanes  ,  de  manière  à  présenter 
un  ensemble  harmonieux,  bien  fait  pour  altirer  l'intérêt  de 
tous  les  lecteurs.  Les  uns  y  trouveront  de  quoi  satisfaire  leur 
foi  vive,  leurs  inclinations  pieuses;  les  autres  le  liront  avec  ce 
plaisir  pur  que  fait  éprouver  unbeau poème  plein  de  grandeur 
et  de  majesté.  Tous  s'accorderont,  sans  doute  ,  à  reconnaître 
l'incontestable  talent  de  l'auteur.  Mais  en  examinant  de  plus 
près  cet  ouvrage  ,  on  doit  avouer  que  ce  n'est _,  en  réalité,  ni 
une  histoire  dans  le  sens  ordinaire  du  mot,  ni  une  œuvre  pu- 
rement Uiéologique.  M.  Poujoulat  admet  toutes  les  données  de 
la  Bible  sans  se  permettre  aucune  réflexion  critique,  tandis  que 
d'une  autre  part  il  ne  s'astreint  point  dulout  à  suivre  le  texte 
sacré,  mais  en  modifie  la  forme  suivant  sa  fantaisie  ,  ne  con- 
servant que  les  passages  qui  peuvent  s'enchâsser  dans  le  ca- 
dre qu'il  s'est  tracé.  IjCS  notes  et  indications  de  source  sont 
peu  nombreuses,  car  l'auteur  n'a*pas  voulu  s'embanasser d'un 
cortège  d'érudition  qui  aurait  elTaroucbé  facilement  la  classe 
de  lecteurs  qu'il  a  principalement  en  vue  ,  c'est-à-dire  ,   le? 


12  LITTERATURE, 

gens  du  monde.  Son  récit,  plein  de  pompe  ,  marche  avec  ai- 
sance, sans  efforts  ni  fatigue.  Le  merveilleux  s'y  présente  sous 
la  forme  la  plus  attrayante ,  et  se  lie  tout  naturellement  aux 
faits  matériels  de  l'histoire. 

Ce  premier  volume  renferme  depuis  l'entrée  des  Hébreux 
dans  le  pays  de  Chanaan,  jusqu^à  l'avènement  du  christia- 
nisme. En  bon  catholique  ,  M.  Poujoulat  nous  représente  Jé- 
sus-Christ comme  le  fondateur  de  l'Eglise,  non  paschrétienne, 
dans  le  sens  général  du  mot ,  mais  catholique  romaine.  Il 
nous  raconte  la  vie  de  la  vierge  Marie,  avec  beaucoup  plus  de 
détails  qu'il  ne  s'en  trouve  dans  les  Evangiles  ,  et  appuie  sur- 
tout sur  ce  qu'elle  avait  fait  vœu  de  virginité  ,  voulant  établir 
ainsi  que  cet  état  serait,  pour  la  femme,  la  plus  haute  des  ver- 
tus chrétiennes.  Toute  celte  partie  du  travail  de  M.  Poujoulat 
ne  peut  convenir  qu'à  ceux  qui  partagent  ses  croyances  ;  les 
autres  la  trouveront  probablement  assez  niaise  et  empreinte 
d'un  caractère  presque  superstitieux.  Mais  ces  défauts  nous 
ont  paru  rachetés  par  le  charme  du  style  qui  est  vraiment  fort 
remarquable.  Comme  œuvre  littéraire,  V Histoire  de  Jérusalem 
place  M.  Poujoulat  au  premier  rang.  D'ailleurs,  le  second  vo- 
lume, qui  racontera  rétablissement  du  christianisme,  les  croi- 
sades, le  rovaurae  français  fondé  en  terre  sainte,  et  la  domina- 
lion  musulmane  jusqu'à  nos  jours  ,  ne  peut  manquer  d'offrir 
un  intérêt  plus  vif  encore,  surtout  plus  historique.  L'auteur 
connaît  bien  le  pays  qu'il  a  parcouru  dans  tous  les  sens,  et  l'é- 
lude qu'il  a  faite  de  ses  habitants,  de  leur  caractère  et  de  leurs 
mœurs,  jettera  ,  sans  doute,  sur  sou  récit  une  couleur  pleine 
de  vie  et  d'originalité. 


LA  SYRIE  sous  le  gouvernement  de  Méhémet-AIi  jusqu'en  18/10,  par 
iNI.  F.  Perrier,  aide-de-canip  de  Soliman-Pacha.  Paris.  1  vol.  in-8, 
7  IV.  50  c. 

Après  les  nombreux  ouvrages  publiés  sur  le  gouvernement 
de  Méhémet-Ali,  on  s'étonnera,  sans  doute,  d'en  voir  paraître 
encore,  car  il  semble  que  le  sujet  soit  épuisé,  qu'il  n'y  ait  plus 
rien  de  neuf  à  dire.  Cependant  on  aurait  grand  tort  de  pro- 
noncer un  pareil  jugement  avant  d'avoir  parcouru  le  volume 
que  nous  annonçons  ici.  Nous  engageons  nos  lecteurs  à  l'on  - 
vrir,  et  nous  sommes  certains  qu'ils  ne  s'en  repentiront  pas. 
Ils  y  trouveront  du  savoir,  de  la  bonne  foi,  des  détails  fort  cu- 
rieux, tuie  connaissance  profonde  du  pays,  de  ses  habitants  et 


HISTOIRE.  !> 

de  ses  ressources.  M.  F.  Périer,  Suisse  ilii  canton  de  Frihoiiri^, 
a  servi  sous  Soliraan-Paclia,  pendanl  les  campagnes  de  i838, 
i83()  et  i84o.  Sa  qualité  d'aide-de  camp  du  général  le  plus 
distingué  qu'ail  eu  le  pacha  d'Egvpte,  Ta  misa  même  de  tout 
voir  et  bien  voir.  Il  Ta  suivi  dans  toutes  ses  campagnes  .  a  pu 
pénétrer  ainsi  dans  des  contrées  jusqu'ici  presque  tout  à  fait 
inabordables  pour  les  Européens,  s'est  trouvé  en  rapport  avec 
des  hommes  de  tous  les  rangs  et  de  toutes  les  peuplades,  et 
parlant  la  langue  du  pavs,  il  a  eu,  sur  la  plupart  des  autres 
voyageurs,  l'avantage  de  pouvoir  se  passer  de  drograan,  ce 
tléau  de  l'Orient ,  qu'un  dicton  populaire  lange  à  côté  de  la 
peste  et  de  l'incendie. 

Ce  n'est  point  un  admirateur  passionné  de  Mébéraet-Ali , 
quoi(ju'il  rende  hommage  au  génie  de  cet  homme  remarqua- 
ble. La  justice  et  l'impartialité  président,  en  général,  aux  ju- 
gements qu'il  porte  sur  l'administration  du  pacha.  M.  Perrier 
ne  cherche  pas  à  dissimuler  les  vices  du  despotisme,  mais  il 
s'attache  à  montrer  que  cette  forme  de  pouvoir  est  la  seule 
propre  à  cicatriser  les  plaies  de  l'anarchie  ;  et  les  faits  nom- 
breux qu'il  cite  ,  prouvent  que  tous  les  elForts  de  Méhémel 
n'avaient  encore  pu  réussir  à  détruire  complètement  les  habi 
tudes  d'arbitraire  contractées  sous  l'empire  de  la  domination 
musulmane.  D'ailleurs,  il  dispense  le  blâme  aussi  bien  que  l'é- 
loge, et  fait  ressortir,  avec  beaucoup  de  force,  les  désastreuses 
conséquences  des  exactions  du  fisc  oriental.  Sous  ce  rapport, 
l'ordre  apporté  dans  l'administration  par  le  pacha  d'Egvpte  , 
n'avait  guère  contribué  qu'à  rendre  le  fardeau  plus  lourd,  et 
le  bien  qui  devait  en  résulter  ne  se  faisait  encore  sentir  que 
dans  les  caisses  de  l'Etat.  Mais  on  ne  saurait  nier  l'avantage  de 
cette  régularité  qui  tendait  à  chasser  petit  h  petit  des  rapports 
administratifs,  ce  pouvoir  arbitraire  qu'y  avait  établi  la  domi- 
nation musulmane,  et  à  substituer  la  loi  aux  volontés  capri- 
cieuses de  chaque  subalterne.  On  comprend  que  pour  accom- 
plir une  pareille  œuvre,  le  despotisme  était  une  nécessité.  Les 
résistances  que  rencontrait  le  pacha  étaient  loin  ,  sans  doute  , 
d'être  tout  à  fait  vaincues  malgré  l'énergique  fermeté  de  son 
caractère.  Mais  il  avait  obtenu  déjà  plus  d'une  victoire;  l'ordre 
commençait  à  s'établir,  la  justice  encore  bien  barbare  prenait 
des  allures  plus  régulières,  les  supplices  les  plus  cruels  étaient 
abolis,  et  si  la  tvrannie  continuait  à  opprimer  le  peuple,  du 
moins  le  pouvoir  se  concentrait  de  plus  en  plus  entre  les  mains 
d  un  seul,  et  l'on  semblait  arriver  à  cette  phase  que  l'histoire 
de  toutes  les  nations  nous  montre  comme  une  transition  indi- 
spensable pour  le  triomphe  de  la  civilisation.  Du  reste,  M .  Per- 
rier signale,  avec  une  grande  sagacité,  les  défauts  du  gouver- 


14  LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 

nctuenl  égyplieu.  Dans  les  divers  sujels  qu'il  traite,  il  déploie 
une  intelligence  vive  ,  un  esprit  cultivé  ,  un  talent  d'observa- 
tion très-remarquable.  La  première  partie  de  sou  livre  reu- 
ièrme  un  aperçu  rapide  de  la  géographie  et  de  riiisloire  de  la 
Syrie.  Il  trace  ensuite  un  tableau  fort  piquant  du  caractère  et 
des  mœurs  de  ses  habitants.  Un  séjour  de  sept  années  au  mi- 
lieu d'eux,  lui  a  permis  de  les  étudier  de  près  et  de  pénétrer  , 
mieux  que  ne  peuvent  le  faire  la  plupart  des  voyageurs,  daus 
le  sanctuaire  des  habitudes  domestiques.  Il  rectifie,  à  cet  égard, 
beaucoup  d'opinions  erronées,  beaucoup  de  faits  mal  compris 
ou  mal  rendus.  Les  notions  qu'il  expose  sur  la  jurisprudence, 
sur  la  couslilulion  de  la  propriété,  sur  le  commerce,  l'indu- 
strie, sur  la  famille  et  les  relations  des  deux  sexes  offrent  le 
plus  grand  intérêt.  La  médecine  ,  les  superstitions  ,  les  diver- 
tiss(;menls  lui  fournissent  une  foule  de  données  curieuses  dans 
lesquelles  l'auteur  sait  jeter  beaucoup  d'attrait,  sans  jamais 
oublier  les  convenances  les  plus  scrupuleuses.  Dans  la  seconde 
partie,  il  passe  en  revue  les  diverses  populations  de  la  Syrie, 
Musulmans,  Druses,  Métualis,  Ansariens,  Kurdes,  etc.,  etc.; 
puis,  en  parlant  du  Liban  et  des  Maronites,  il  raconte  la  vie  du 
vieil  émir  Beschir,  et  termine  par  une  notice  sur  deux  p^erson- 
nages  extraordinaires,  le  général  Louslannau  et  lady  Slanbope, 
qui  furent  longtemps  un  objet  de  curiosilé  pour  tous  les  voya- 
geurs en  Orient, 


RELIGION,  PHILOSOPHIE  ,  MORALE,  ÉDUCATIOIN. 

LE  NOUVEAU  TESTAMI!:iVT  traduit  fidèlement  du  texte  original  grec, 
et  commenté  sur  tons  les  points  qui  ont  liesoin  «l'explication.  Paris, 
chez  Am-el,  158,  rue  St-Honoré,  et  chez  Cherbuliez  et  C^,  l  vol.  8", 


L'auteur  de  celle  nouvelle  traduction  s'esl  attaché  surloulù 
rendre  exactement  le  sens  du  texte  dans  un  style  clair  et  agréa- 
ble. De  nombreuses  noies  offrent  toutes  les  explications  né- 
cessaires pour  aider  l'inlelligeuce  des  lecteurs  les  moins  versés 
dans  la  connaissance  de  l'histoire,  des  institutions  et  des  mœurs 
de  la  Judée.  En  lêle  du  volume  se  trouve  une  préface  dans 
laquelle  le  traducteur  expose  les  preuves  de  l'authenticité  du 
Nouveau  Testament,  qui  lui  paraissent  ne  laisser  aucun  doulc 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION.         15 

possible  sur  la  véracité  des  évangélislos,  et  mériter  la  plus  en- 
tière eoiifiaiice.  Mais  il  ne  les  appuie  point  sur  l'inspiration 
divine,  et  considère  les  évangiles  connue  une  oeuvre  puremeni, 
humaine,  écrite  par  des  hommes  simples,  peu  lettrés  ,  qui 
n'ont  fuit  que  raconter  les  fails  dont  ils  ont  été  témoins,  répéter 
les  paroles  qu'ils  ont  entendues,  et  qui  n'ont  jamais  eu  la  pré- 
tention détreinfiùlliblesou  inspirés.  Dès  lors  les  contradictions 
de  détads  qui  se  remarquent  entre  les  diverses  parties  du 
Nouveau  Testament  n'ont  plus  aucune  espèce  d'importance; 
elles  viennent  même  plutôt  confirmer  la  bonne  loi  des  écri- 
vains qui,  placés  dans  des  circonstances  difîerenles,  et  ne  pou- 
vant disposer  des  mêmes  matériaux  ,  n'ont  point  cherché  à 
tromper  le  public  par  un  accord  calculé^  par  une  harmonie 
parfaite  dont  on  n'aurait  puadmetire  la  possibilité,  puisqu'elle 
ne  se  rencontre  cbez  les  historiens  d'aucune  époque.  Du 
reste,  cela  n'ébranle  en  rien  la  divinité  de  Jésus-Christ,  que  le 
traducteur  admet  avec  toutes  ses  conséquences.  Il  condamne 
seulement  la  superstition  aveugle  qui  pousse  la  doctrine  de 
l'inspiration  jusqu'à  l'absurde,  en  prétendant  retrouver  celle- 
ci  dans  la  lettre  même  d'un  texte,  sujet  à  tant  d'interprétations 
diverses.  Ce  point  de  vue  ne  manque  pas  d'originalité  ,  mais  il 
aurait  exigé  plus  de  développement ,  et  nous  craignons  que  la 
courte  introduction  dans  laquelle  il  est  exposé  ne  suffise  j  as 
pour  le  faire  bien  comprendre.  Il  est  vrai  que  l'auteur  a  déjà 
présenté  les  mêmes  vues  dans  un  ouvrage  intitulé  :  La  Ueli- 
gion  défendue  contre  les  préjugés  et  la  superstition.  Sa  tra- 
duction du  Nouveau  Testament  en  forme  comme  le  troisième 
volume,  et  pour  bien  saisir  la  portée  de  son  système  *  il  faut 
avant  de  lire  celui-ci   étudier  les  deux  autres. 

On  y  trouvera  d'ailleurs  une  curieuse  manifestation  du 
besoin  de  réforme  qui  agite  un  grand  nombre  d'esprits,  au 
sein  même  de  l'Eglise  catholique. 


LE  P.\TER  de  Fénélon,  par  S.-H.  Kerthoud.  Paris,  chez  Lebrun,  G, 
rue  (les  Petits  Augustins,  in-18,  fig.,  2  fr.  30. 

Je  ne  sais  si  le  récit  de  M.  Berlboud  repose  sur  quelque 
document  bislorique,  itiais  comme  disent  les  Italiens,  se  non  e. 
vero  ,  e  bcn  troi'ato.  De  toutes  les  prières  qui  aient  jamais  été 
faites,  il  n'y  en  a,  certes,  pas  de  plus  belle  à  la  (ois  et  de  plus 
simple  que  l'Oraison  dominicale- 
Tous  les  devoirs  du  chrétien  s'y  trouvent  exposés  de  la  ma- 


16  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

nière  la  plus  précise  el  la  plus  complète,  sans  inyslicisme  ob- 
scur ,  sans  exagératiou  austère.  C'est  la  religion  tout  entière 
dans  sa  morale  si  pure,  dans  sa  sublime  grandeur.  Ou  ne  peut 
donc  qu'applaudir  à  Ibeureuse  idée  d'eu  avoir  fait  le  caté— 
cbisme  de  Fénélou,  le  manuel  élémentaire  dans  lequel  il  puise, 
enfant,  le  principe  des  nobles  vertus  dont  il  devait,  plus  tard, 
donner  le  bel  exemple.  Il  est  vrai  qu'on  a  mis  en  doute  le  ca- 
ractère de  ce  digne  prélat,  mais  que  n'a-t-on  pas  mis  en  doute 
dans  notre  siècle  sceptique  ,  et  si  Fénélon  fut  un  bomme  sus- 
ceptible de  faiblesses,  comme  tous  ses  semblables,  ses  écrits 
n'eu  sont  pas  moins  de  précieux  trésors  qu'il  nous  a  légués,  et 
<|ui  lui  donnent  des  droits  incontestables  à  la  reconnaissance 
de  la  postérité.  L'épisode  raconté  par  M.  Bertboud,  qu'il  soit 
bistorique  ou  non,  n'a  donc  rien  que  de  Irès-vraisemblable.  Il 
nous  montre  Fénélon  élevé  avec  uu  petit  émule  ,  fds  d'un 
paysan  auquel  son  père  devait  la  vie,  sous  la  direction  d'un 
jeune  abbé  plein  d'une  piété  douce  et  élevée,  qui  s'attacbe  à 
développer  cbez  ses  élèves  ,  les  sentiments  généreux  du  cœur, 
encore  plus  que  les  brillantes  qualités  de  l'esprit.  Ce  sage 
précepteur  prend,  pour  unique  base  de  son  enseignement  re- 
ligieux ,  le  Pater  dont  il  inculque  successivement  les  diverses 
parties,  dans  la  mémoire  des  deux  enfants,  par  des  applications 
ingénieuses  qui  frappent  leur  jeuue  imagination  et  leur  fout 
saisir  les  admirables  préceptes  que  renferme  cette  prière.  Cba- 
que  demande  forme  le  sujet  d'un  cbapitre  auquel  se  ratta- 
cbent  les  incidents  du  récit.  Il  y  a  beaucoup  de  simplicité  dans 
cette  espèce  de  commentaire  pratique,  où  l'on  volt  se  déve- 
lopper eans  effort,  tout  naturellement,  l'intluence  salulaii'edes 
idées  religieuses  sur  la  conduite  de  la  vie.  Les  questions  de 
dogme  sont  adroitement  écartées  ,  il  n'est  question  que  de  la 
morale  chrétienne,  qui  se  montre  sous  son  jour  le  plus  vrai  et 
le  plus  séduisant,  en  sorte  que  ce  petit  volume,  écrit  par  un 
calbolique,  peut,  sans  nul  inconvénient,  être  placé  entre  les 
mains  des  enfants,  à  quelque  communion  qu'ils  appartiennent. 
D'ailleurs,  la  lecture  en  est  agréa!)le,  et  les  incidents  sont  mé- 
nagés de  manière  à  soutenir  l'intérêt  jusqu'au  bout  ,  sans  ja- 
mais sortir,  cependant,  du  cadre  restreint,  du  but  spécial  que 
s'est  proposé  l'auteur.  De  nombreuses  gravures  accompagnent 
le  texte,  mais  elles  nous  ont,  en  général,  paru  très-inférieures 
à  celui-ci.  Elles  sont  conçues  dans  un  mauvais  style,  exécu- 
tées sans  goût,  ni  grâce,  et  rappellent  trop  le  genre  de  ces  pi- 
toyables images  de  saints  dont  sont  ornés  les  missels  el  les  li- 
vres d'beures. 


MORALE  ,  ÉDUCATION.  H 

FHA6MENTS  philosophiques,  par  le  marquis  G.  tle  CaAour.  Turin, 
chez  Al.  Kontana  ;  Genève  et  l'aris,  chez  Ab.  Cherbuliez  et  C*. 
1  vol.  in-8.  7  fr.  50. 

Ces  fragments  ne  forment  pas  un  tout  bien  lié  ,  bien  suivi. 
I/auteur  a  reculé  devant  l'idée  de  présenter  une  doctrine  com- 
plète ,  et  convaincu  du  danger  des  vues  trop  systématiques  ,  il 
s'est  contenté  d'examiner  lune  après  l'autre  les  questions  les 
plus  importantes  dans  une  série  tle  morceaux  détachés,  grou- 
pés simplement  autour  d'une  pensée  commune  qui  les  domine 
tous.  Celte  méthode  présente  les  véritables  avantages  de  l'é- 
cleclisme  et,  quoi  qu'on  ail  dit,  c'est  bien  la  meilleure  ,  sinon 
pour  arriver  à  la  solution  définitive  du  problème  philosophi- 
que ,  du  moins  pour  constater  et  résumer  les  conquêtes  de 
l'esprit  humain  sur  la  route  de  la  vérité. 

M.  de  Cavour  part  du  point  de  vue  religieux.  Il  regarde  le 
mouvement  philosopliique  de  notre  époque  conmie  un  moyen 
providentiel  de  ramener  les  esprits  aux  doctrines  chr  tiennes 
après  avoir  permis  ,  dans  des  vues  profondes  ,  que  les  fonde- 
ments de  toutes  les  croyances  humaines  subissent  une  épreuve 
redoutable  et  décisive  ,  en  passant  au  creuset  du  doute  et  du 
scepticisme.  Cette  tendance  imprime  parfois  à  ses  idées  une 
couleur  uq  peu  mystique  ;  cependant  comme  elles  sont  tou- 
jours larges  et  élevées  ,  cela  ne  rétrécit  nullement  le  champ 
de  sa  philosophie  ,  et  la  clarté  de  ses  définitions  n'en  est  point 
trop  altérée. 

Les  fragments  de  M.  de  Cavour  se  rangent  sous  cinq  chefs 
principaux  ,  savoir  :  i"  Marche  et  caractère  général  des  scien- 
ces philosophiques  ;  2"  Histoire  de  la  philosophie  moderne  j 
3°  Esquisse  de  la  doctrine  métaphysique  de  l'abbé  Rosmini  ; 
4°  Essai  sur  la  nature  du  principe  moral;  5"  Sur  la  philoso- 
phie du  christianisme. 

On  comprend  qu'il  est  à  peu  près  impossible  d'analyser  un 
ouvrage  de  ce  genre.  Chaque  morceau  est  lui-même  une  ana- 
lyse rapide  du  sujet  qu'il  traite  ,  et  l'auteur  ne  s'est  point 
astrernt  à  un  ordre  régulier  qui  permette  d'en  embrasser 
l'ensemble  d'un  seul  coup  d'oeil.  Aussi  nous  contenterons - 
nous  de  recomm  tnder  ce  volume  à  nos  lecteurs  ,  et  nous 
le  faisons  en  toute  confiance,  bien  persuadé  qu'ils  ne  se  re- 
pentiront pas  d'avoir  suivi  notre  conseil  ,  car  ils  trouveront 
dans  ces  fragments  une  foule  d'aperçus  ingénieux  ,  de  pen- 
sées profondes,  de  sentiments  nobles  et  purs,  revêtus  de  tous 
les  charmes  d'un  style  élégant  et  facile. 


18  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

LE  BRACELET  on  IVlourdie  corrigée,  suivi  de  Théodore  et  Constan- 
tin ou  les  amis  de  collège,  par  Mad.  C.  Lebrun,  Paris,  chez  Pesron, 
15,  rue  Pavée  St-André,  l  \o\.  in-12,  5tï\ 

De  cos  deux,  contes  .  le  premier  a  pour  but  de  faire  res- 
sortir les  inconvénients  de  l'étourderie  ;  le  second  ,  de  mon- 
îrer  les  dangereux  écarts  dans  lesquels  la  présomption  peut 
entraîner  un  jeune  homme  qui  néglige  ses  devoirs  et  prétend 
réussir  sans  étude  ni  travail.  L'un  s'adresse  aux  petites  fdies, 
Tautre  aux  jeunes  garçons.  Il  nous  semble  donc  que  l'auteur 
aurait  mieux  fait  de  ne  pas  les  réunir  dans  un  même  volume. 
La  morale  eu  est  également  bonne  sans  doute,  mais  chacun 
a  une  deslii  alion  tout  à  fait  spéciale.  Tous  deux  ne  sauraient 
d'ailleurs  convenir  au  même  âge.  Le  Bracelet  peut  être  lu  par 
de  tiès-jetuics  enfants  ,  tandis  que  l'histoire  de  Théodore  et 
Constantin  ne  doit  être  mise  qu'entre  les  mains  des  adoles- 
cents, car  elle  renferme  sur  le  monde  et  ses  écueils  des  don- 
nées qu'il  est  pour  le  moins  inutile  d^exposer  trop  !Ôt  à  la 
jeunesse.  Nous  regrettons  aussi  que  M""*^  Lebrun  n'ait  pas  res- 
serré davantage  son  cadre.  L'action  se  traîne  au  milieu  d'une 
foule  de  détails  puérils  ,  de  longueurs  fatigantes  qui  font  per- 
dre de  vue,  l'intention  morale.  L'intérêt  languit  et  les  inci- 
dents ne  sont  pas  assez  liabileracnt  ménagés  poursoulenir  l'at- 
tention des  lecteurs.  Il  y  a  bien  aussi  quelques  reproches  à 
lairc  au  style,  qui  manque  do  grâce,  souvent  même  de  correc- 
tion. Mais  on  nous  accusera  d'être  trop  sévères  ,  il  est  vrai 
que  ,  si  cet  ouvrage  n'est  pas  un  chef-d'œuvre,  il  se  distin- 
i;ue,  du  moins,  par  le  bon  esprit  qui  l'a  dicté  ;  il  ne  renferme 
que  d'excellentes  leçons,  et  mérite  certainement  d'être  admis 
dans  la  bibliothèque  de  l'enfance. 


LA  VEI\TU  VM  EXEMPLES,  par  M.  le  C"=  P.  de  Ségur,  et  la  Bn^^  dé 
Norew.  Paris,  chez  D.  Eymery,  1 5,  quai  Voltaire,  in-1 2 ,  fig.  -2  fr.  50. 

Ces  petits  contes  sont,  en  général,  bien  écrits,  conçus  dans 
un  esprit  sage  et  vraiment  éducatif.  Ils  renferment  d'excel- 
lentes leçons  présentées  avec  art,  cachées  sous  des  récits  bien 
faits  pour  captiver  l'inlérêl  des  jeunes  lecteurs  auxquels  ils 
sont  destinés.  Nous  reprocherons  seulement  à  quelques-uns 
d'entre  eux,  tels  que  le  Collier  de  Perles  et  la  Fausse  Magie, 
d'offrir  des  incidents  un  peu  trop  compliqués  ,  de  faire  jouer 


MORALE,  EDUCATION.  19 

hoaucoup  pins  de  rcssorls  (ju'il  n'en  laiil  pour  arriver  au  bnt, 
(Tentasser  inutilement  les  eireonstanecs  exlraoï'dinaires,  et  de 
sVearter  un  peu  Irop  des  sentiers  de  la  vie  eomniune.  La  qua- 
lité la  plus  essentielle  pour  se  faire  eoniprendre  des  enfants  . 
pour  ai^ir  sur  letu"  intellii^enee  et  laisser  quelque  trace  sur 
leur  esprit,  c'est  la  simplicité.  I^es  auteurs  oublient  souvent 
(pudle  est  la  portée  du  })uhlic  auquel  ils  s'adressent.  Il  est  vrai 
(pie  c'est  un  écueil  bien  diflicile  à  éviter  dans  ce  genre  d'écrits. 
On  s'abandonne,  saus  ypenser,  aux  fantaisies  de  sou  imagina- 
lion,  et  l'on  Irancliil  insensiblement  la  limite  qui  sépare  le 
conte  moral  du  roman.  Du  reste,  M.  de  Ségur  ne  mérite  pas 
précisément  ce  reproche,  mais  il  a  trop  de  penchant  à  faire 
usage  du  merveilleux,  comme  moven  d'éducation. 


ALPHABIÎT  (le  la  bonne  mère,  par  INIacl.  Midy  ;  illustré  par  12  jolies 
graMu-es,  Paris,  chez  Mlle  Eymery,  15,  cjuai  Voltaire,  in-12.  2  iV. 

L'enseignement  de  la  lecture  a  subi  ,  depuis  plusieurs  an- 
nées, des  modilications  qui  sembleraient  devoir  rendre  les  al- 
phabets inutiles.  L'épellation  est  assez  généralement  abamlon- 
née  ,  et  au  lieu  de  commencer  par  apprendre  aux  enfants  à 
connaître  les  lettres,  c'est  par  là  qu'on  finit.  Mais  l'ancienne 
méthode  compte  ,  cependant,  encore  des  partisans  nombreux. 
Elle  a  pour  elle  l'habitude,  qui  ne  se  déiacine  pas  aisément, 
et  le  préjugé  qui  prétend  qu'elle  rend  l'étude  de  l'orthographe 
beaucoup  plus  facile.  Celte  dernière  objection  est  bien  mal 
fondée,  car,  avant  d'être  en  âge  d'étudier  rorlbograpbe,  l'en- 
fant a  de  reste  le  temps  d'oublier  ces  premiers  rudiments  par 
lesquels  on  l'a  fait  passer  pour  apprendre  à  lire.  Quoi  qu'il  en 
soit,  les  alphabets  sont  encoie  très-usités,  et  celui  que  nous 
annonçons  ici  trouvera,  sans  doute,  beaucoup  d'amateurs.  Tl 
renferme  de  petites  historiettes  fort  simples,  empreintes  d'une 
piété  douce  et  de  sentiments  élevés  ,  très-propres  à  produire 
sur  les  enfants,  des  impressions  salutaires  ,  tout  en  excitant 
leur  intérêt.  Les  gravures  dont  il  est  orné  sont  mieux  exécu- 
tées que  celles  ([ui  se  trouvent  d'ordinaire  dans  les  livres  de  ee 
genre. 


30  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 


RÉPEI'.TOIRE  dramatique  des  familles  et  des  pensionnats,  jiar  J.  Miil- 
hauser.  Paris,  1  "^^  série,  in-12.  2  l"r.  50. 

En  publiant  ce  petit  ouvrage,  M.  Mûlhauser,  rend  uu  vrai 
service  aux  pensionnais  et  en  général  à  toutes  les  personnes 
qui  se  mêlent  d'éducation.  Ses  pièces  sont  parfaitement  adap- 
tées au  but  auquel  il  les  destine.  Elles  peuvent  être  très-bien 
représentées,  soit  par  des  jeunes  garçons,  soit  par  des  jeunes 
filles.  Le  langage  en  est  convenable,  le  sens  moral,  et  l'intri- 
gue fort  simple.  La  plupart  de  ces  petits  drames  sont  dans  le 
genre  sentimental  ,  et  propres  à  exciter  des  émotions  douces 
et  salutaires.  Quelques-uns  sont  plutôt  du  genre  comique 
mais  toujours  avec  une  gaîlé  convenable  et  de  bon  goîu.  Il  ne 
s'y  trouve  pas  un  mot,  pas  une  situation  qui  prêle  à  l'équi- 
voque. Ou  voil  que  l'auteur  possède  une  certaine  expérience 
éducative  ,  qui  est  la  première  condition  nécessaire  pour  un 
semblable  travail.  Du  reste,  il  met  de  côté  toute  prétention 
littéraire  ,  et  ne  cberclie  point  à  cacher  les  emprunts  qu'il 
a  faits  aux  écrivains  dramatiques  ,  toutes  les  fois  qu'il  a  trouvé 
da4is  leurs  ouvrages  des  données  qui  convenaient  à  son  plan. 
Sou  style  est  d'ailleurs  coj'rect ,  élégant,  et  bien  adapté  au 
sujet.  Ou  ne  saurait  donc  qu'approuver  l'entreprise  de  M. 
Mulliauser  et  l'encourager  à  la  continuer,  en  suivant  l'excel- 
lente voie  dans  laquelle  il  est  entré  ,  car  le  théâtre  lui  offrira 
une  abondante  mine  de  scènes  très-susceptibles  d'être  enchâs- 
sées dans  sou  répertoii'e  avec  les  modifications  convenables 
pour  qu'elles  puissent  être  représentées  par  des  jeunes  gens. 


GENEVE  ,    IMPRIMERIE  DE  FERD.  RAMBOZ. 


cvm    (îirtttque 


DES    LIVRES    IVOUVEAUX. 

S^évtiev   1842. 


LITTERATURE,  HISTOIRE. 


LE  RHIN  y  lettres  à  un  ami,  par  Victor  Hugo.  Paris,  2  vol.  in-8. 
16fr. 

'M.  Victor  Hugo  a  fait  son  tour  d'Allemagne ,  c'est-à-dire 
une  promeuade  sur  le  Rhin,  et  il  en  a  rapporté  deux  gros  vo- 
lumes d'impressions  de  voyages,  beaucoup  plus  prétentieuses 
et  moins  anuisautes  que  celles  de  M.  Alex.  Dumas.  Comme 
lui,  il  vise  à  l'originalité,  il  court  après  l'esprit,  mais  c'est  une 
allure  qui  ne  lui  va  guère,  et  son  style,  quelquefois  gracieux 
lorsqu'il  décrit  en  poète,  quelquefois  éloquent  lorsqu'il  aborde 
des  sujets  graves  et  nobles ,  devient  lourd  dès  qu'il  veut  être 
bouffon.  D'ailleurs,  les  deux  idées  qui  le  préoccupent  exclu- 
sivement n'appartiennent  point  au  genre  léger  ou  badin.  La 
première  est  un  enthousiasme  d'antiquaire  pour  les  moindres 
ruines  architecturales  du  moyen  âge  ;  la  seconde  une  préten- 
tion fort  ambitieuse  de  se  poser  en  prophète  politique  ,  en  lé- 
gislateur inspiré,  qui,  du  haut  de  son  trépied,  embrasse  d'un 
coup  d'œil  les  destinées  des  peuples  et  des  empires,  et  semble 
dicter  des  arrêts  souverains  au  monde  entier. 

M.  Victor  Hugo  ne  nous  fait  pas  grâce  d'une  ogive  ,  d'un 
cintre  ou  d'un  transept.  Il  se  pâme  d'admiration  devant  le 
plus  obscur  pan  do  muraille  où  il  peut  retrouver  le  cachet  de 
son  époque  favorite ,  et  comme  les  mines  abondent  sur  la 
route  qu'il  parcourt  ,  on  rencontre  presque  à  chaque  page  de 
son  livre  un  curieux  étalage  d'érudition  architectonique,  pour 
l'intelligence    duquel   la  plupart  des  lecteurs  auraient  besoin 

4 


22  LITTÉRATURE. 

d'un  glossaire  explicatif.  Cela  peut  être  fort  savant,  mais  c'est 
bien  monotone  et  passablement  ennuyeux  ,  malgré  les  efforts 
tic  l'auteur  pour  soutenir  Tintérêt  par  de  petites  anecdotes  fa- 
cétieuses ^  semées  au  milieu  do  ces  pierres  noires  et  froides. 
Il  est  vrai  que  ces  anecdotes  sont,  en  général,  d'une  parfaite 
niaiserie.  Tantôt  c'est  une  compagne  de  diligence  qui  appelle 
son  mari  mon  pauvre  chîat,  ou  bien  c'est  une  conversation  de 
relai ,  semblable  à  celle-ci  :  ((  Dis-donc ,  liée  I  —  Dis-donc, 
((  bée!  —  Qu'est-ce  que  c'est  que  cette  rosse-là?  Je  n'en  veux 
{(  pas  ;  c'est  le  gigoteur.  —  Et  Monsieur  Simon  ?  où  est  Mon- 
((  sieur  Simon?  —  Monsieur  Simon?  bah,  il  travaille^  il  tra- 
((  vaille  toujours  ;  il  travaille  pire  quun  malsenaire.  n  Tantôt 
c'est  un  garçon  d'hôtel  allemand  qui  appelle  des  pigeons  ,  des 
bichons,  ou  bien  un  compatriote  français^  sans  doute  quelque 
commis-voyageur,  qui  plaisante  agréablement  ,  nommant  le 
vin  de  Moselle,  du  vin  de  demoiselle^  et  remarquant  que  Veau 
du  Rhin  ne  faut  pas  le  mn  du  Rhin^  etc.,  etc.  En  vérité  ,  si 
ce  sont  là  toutes  les  impressions  que  l'homme  de  génie  re- 
cueille dans  ses  voyages,  il  ferait  mieux  de  rester  dans  son  ca- 
binet. Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier  encore  dans  les  lettres 
de  M.  Victor  Hugo,  c'est  qu'après  nous  avoir  entretenus  pen- 
dant environ  sept  cents  pages  d'absides  et  de  frises,  entremê- 
lées d'une  foule  de  balivernes  sur  les  touristes  anglais  ou  fran- 
çais, sans  un  seul  mot  sur  les  mœurs  et  les  institutions,  sans 
une  seule  observation  qui  dénote  chez  lui  la  moindre  étude 
des  pays  qu'il  traverse,  il  change  tout  à  coup  de  ton,  et  con- 
clut par  dix-huit  chapitres  d'élucubrations  bistorico-philoso- 
phiques  du  style  le  plus  tranchant  et  le  plus  ampoulé.  C'est 
un  parallèle  de  ce  qu'était  l'Europe,  il  y  a  deux  cents  ans, 
avec  ce  qu'elle  est  aujourd'hui.  Ce  morceau  renferme  de  belles 
choses  bien  pensées  et  bien  dites  ;  l'histoire  y  est  traitée  à 
grands  traits ,  et  la  hardiesse  de  l'expression  ,  quoique  trop 
souvent  recherchée,  y  produit  quelques  efïels  heureux.  Mais 
c'est  de  l'antithèse,  toujours  de  l'antithèse,  seule  forme  ora- 
toire que  semble  connaître  l'auteur,  et  dont  il  abuse  étrange- 
ment. D'ailleurs,  la  conclusion  finale  de  cette  longue  conclu- 
sion est  l'éternel  thème  de  l'orgueil  national,  c'est-à-dire  que 
la  France  est  le  premier  pays  du  monde  ,  que  la  nation  fran 
çaise  est  la  grande  nation  par  excellence.  «  Qu'on  songe  à  ce 
que  c'est  que  la  France.  » 

«  Vienne,  Berlin,  Saint-Pétersbourg,  Londres,  ne  sont  que 
des  villesj  Paris  est  un  cerveau.  » 

D'où  il  résulte  que  Paris  doit  tout  dominer,  tout  régir,  tout 
asservir,  et  que  l'Europe  ne  saurait  être  heureuse  et  tranquille 
tant  que  Paris  ne  sera  pas  content. 


HISTOIRE.  23 

On  voit  que  cv  ii'esi  qu'un  nouveau  développement  de  l'i- 
dée déjà  conlciuie  dans  le  discours  de  réception  de  M.  Victor 
Hugo  à  TAcadémie  française.  L'auteur,  toujours  également 
sourd  aux  remontrances  de  la  critique,  persiste  à  la  soutenir, 
malgré  le  peu  de  succès  qu'elle  a  obtenu.  Il  est  douteux  que 
cette  insistance  convertisse  les  incrédules.  Pour  nous  l'ouvrage 
de  M.  Victor  Hugo  serait,  au  contraire,  un  motif  de  repousser 
de  toutes  nos  forces  l'influence  parisienne,  autant,  du  moins, 
qu'il  la  représente  sous  le  rapport  littéraire.  En  effet,  jamais 
plus  rude  atteinte  ne  fut  portée  à  la  langue  française,  jamais 
la  belle  prose  que  nous  ont  léguée  les  deux  derniers  siècles 
ne  fut  plus  maltraitée  que  dans  ce  style  abrupte,  heurté,  tout 
à  la  fois  trivial  et  enflé,  qui  ne  ménage  ni  le  goût,  ni  l'oreille. 
Nous  ne  citerons  rien,  afin  de  laisser  aux  lecteurs  le  plaisir  de 
la  surprise,  nous  dirons  seulement  que  tout  le  système  de  l'au- 
teur se  résume  dans  cette  exclamation  qui  lui  est  arrachée  par 
la  vue  d'un  incendie.  «  Vraiment,  c'était  hideux,  mais  c'était 
beau.  » 


LA  MARQUISE  de  Parabère,  par  Mad    la  comtesse  Dash.  Paris,  i 
vol.  in-8.  15  fr. 

La  marquise  de  Parabère  ,  maîtresse  du  régent ,  est  une  de 
ces  femmes  qui ,  foulant  aux  pieds  la  première  vertu  de  leur 
sexe,  ont  acheté  au  prix  de  leur  honneur  l'avantage  de  jouer 
un  rôle  dans  l'histoire  de  France.  Nous  ne  sommes  heureuse- 
ment plus  au  temps  où  le  prestige  de  la  cour  suffisait  pour  ef- 
facer de  pareilles  taches,  et  où  on  donnait  presque  en  exemple 
à  nos  jeunes  fdies  ces  maîtresses  de  rois,  dont  on  faisait  des 
héroïnes  d'amour  ,  de  grandeur  d'âme  et  de  piété.  M™*^  la 
comtesse  Dash  n'a  point  la  prétention  d'écrire  un  livre  de  mo- 
rale ou  d'éducation.  Elle  ne  cherche  pas  à  excuser  le  vice, 
ni  à  le  parer  de  couleurs  aimables.  La  peinture  qu'elle  fait  de 
la  cour  du  régent  est  trop  vraie  pour  être  dangereuse.  Elle 
jette  cependant  peut-être  encore  un  peu  trop  d'intérêt  sur  ma- 
dame de  Parabère ,  mais  c'est  pour  satisfaire  aux  exigences 
du  roman  ,  et ,  d'ailleurs,  le  rôle  qu^elle  lui  donne  n'est  que 
celui  d'une  femme  éminemment  coquette,  légère  et  ambi- 
tieuse, quoiqu'elle  lui  fasse  terminer  sa  carrière  par  la  dévo- 
tion, refuge  ordinaire  de  ces  déesses  d'un  jour,  lorsque  leur 
règne  est  passé.  Son  style  élégant  et  facile  fera  lire  ce  roman, 
qui  n'est ,  du  reste  ,  pas  fort  remarquable  sous  le  rapport  de 


24  LITTÉRATURE , 

J'imagination.  C'esl  du  verbiage,  du  caquet  de  salon  et  de  bou- 
doir ,  comme  celui  qu'on  rencontre  dans  les  innombrables 
mémoires  dé|à  publiés  sur  cette  époque.  Les  caractères  n'y 
sont  que  faiblement  esquissés,  et  l'action  manque  à  la  foi  de 
but  et  d'unité. 


RKCUEIL  de  morceaux  choisis  en  vers  et  en  prose,  en  patois  suivant 
les  divers  dialectes  de  la  Suisse  française  ,  recueillis  par  un  araatear. 
I>ausanne,  chez  B.  Corbaz,  livr.  1  à  3.  in-12.  90  c. 

Celte  petite  collection  promet  d'être  assez  curieuse.  En 
effet ,  c'est  en  patois  que  sont  écrits  la  plupart  des  chants  ua- 
tionaiix  de  la  Suisse  française,  tels  que  les  ranz  des  vaches  des 
cantons  de  Fribourg  et  de  Yaud,  et  les  chansons  de  Tesca- 
lade  du  canton  de  Genève.  On  y  trouve  la  véritable  ex- 
pression des  sentiments  populaires  ,  le  cachet  original  de  ce 
que  nous  pouvons,  en  quelque  sorte ,  regarder  comme  les 
temps  héroïques  de  notre  histoire.  Le  patois  a  été  la  langue 
de  nos  ancêtres,  il  se  parlait  dans  nos  villes  presque  autant  que 
dans  nos  campagnes.  C'est  une  ruine  du  passé  qui  mérite 
d'exciter  notre  intérêt  autant  que  notre  curiosité.  Son  élude 
n'est,  d'ailleurs^  pas  sans  utilité  sous  le  rapport  philologique. 
Elle  nous  donne  la  clef  de  maintes  expressions  locales,  de 
maints  dictons  que  nous  employons  souvent  sans  en  bien  com- 
prendre le  sens.  Le  recueil  que  nous  annonçons  ici  sera  donc, 
nous  n'en  doutons  pas  ,  généralement  apprécié.  Le  cboix  en 
est  bon,  et  la  traduction  française  de  quelques-unes  des  pièces 
les  plus  difficiles,  ['crmet  au  lecteur  de  se  familiariser  bientôt 
avec  les  formes  étranges  et  un  peu  rudes  de  ce  langage  gros- 
sier, mais  énergique. 


LE  PI-PA-Kl  ou  rhistoire  du  luth,  drame  chinois  de  Kao-Tong-Kia, 
représenté  à  Pékin  en  laod  avec  les  changements  de  Mao-Tseu; 
trad.  par  M.  Bazin  aîné.  Paris,  i  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

La  litlératnre  dramatique  des  Chinois  s'est  développée  plu- 
sieurs siècles  avant  la  nôtre.  A  une  époque  où  l'on  commen- 
çait à  peine,  en  Europe,  à  représenter  de  grossiers  mystères, 
le  théâtre  chinois  possédait  déjà  des  chefs-d'œuvre  fort  re- 


HISTOIRE.  55 

marquables.  Ainsi  le  Pi-Pa-Ki  se  distingue,  soit  par  le  talent 
de  la  conception,  soit  par  la  marche  de  rinlriL;ue,  soit  par 
l'intérêt  et  la  vérité  des  détails.  Les  caractères  sont  bien  tra- 
cés, bien  soutenus,  l'action  se  développe  naturellement  et  l'on 
voit  que  l'auteur  emprunte  à  la  vie  réelle  tous  les  incidents 
de  son  drame.  C'est  un  tableau  de  mœurs  plein  d'originalité, 
qui  nous  fait  pénétrer  dans  l'intérieur  de  la  vie  chinoise,  nous 
offre  une  image  fidèle  des  coutumes  de  ce  singulier  pays  ,  et 
nous  initie  à  la  connaissance  de  cette  civilisation  si  différente 
de  la  nôtre.  L'immobilité  du  caractère  chinois  permet ,  d'ail- 
leurs, de  croire  que,  depuis  quatre  cents  ans,  les  choses  n'ont 
guère  changé  ,  de  telle  sorte  que  la  peinture  n'a  presque  rien 
perdu  de  son  prix  et  qu'elle  peut  sans  doute  encore  nous 
donner  une  idée  assez  exacte  de  l'état  actuel  du  céleste  em- 
pire. 

Le  sujet  du  drame  est  fort  simple.  Le  jeune  bachelier  Tsai- 
Youg  vit  avec  sa  femme  auprès  de  ses  parents  dont  il  veut 
adoucir  les  vieux  jours,  en  se  consacrant  tout  entier  aux  soins 
de  la  piété  filiale.  Mais  son  père  lui  rappelle  qu'il  doit  aussi 
servir  son  souverain,  être  utile  à  son  pajs  ,  et  il  exige  qu'il 
parte  pour  la  capitale  ,  afin  d'acquérir  les  titres  honorifiques 
qui  lui  manquent.  Ïsai-Yong  essaie  vainement  de  résister  à 
la  volonté  paternelle,  le  respect  lui  impose  la  soumission  et  il 
se  décide  enfin  à  quitter  tout  ce  qui  lui  est  cher  pour  aller, 
sou  luth  en  mains,  chercher  la  gloire  et  la  fortune.  En  Chine, 
la  carrière  lettrée  est  la  seule  qui  conduise  aux  honneurs  ;  les 
offices  sont  l'apanage  des  divers  grades  scientifiques.  Aussi 
Tsai-Yong  débute  par  faire  un  examen  dans  lequel  il  l'em- 
porte sur  tous  ses  rivaux.  C'est  une  scène  fort  curieuse  et  qui 
donne  une  idée  peu  brillante  de  l'érudition  chinoise.  Les 
épreuves  auxquelles  sont  soumis  les  candidats  ressemblent 
beaucoup  à  certains  jeux  de  société  ,  tels  que  les  bouts-rimés , 
le  mot  à  double  sens  ou  le  propos  interrompu.  Tsai  Yong  est 
récompensé  de  son  habileté  par  la  faveur  impériale  qui  en  fait 
bientôt  un  personnage  important  et  le  désigne  pour  époux  de 
la  fille  d'un  de  ses  grands  officiers.  Quoique  déjà  marié,  Tsai- 
Yong  est  bien  obligé  d'obéir  à  la  décision  impériale.  Il  épouse 
la  belle  Nieou-Chi  et  se  trouve  placé,  par  cette  union  ,  dans 
la  position  la  plus  honorable.  Fortune  ,  rang  ,  considération  , 
rien  ne  lui  manque  de  ce  qui  peut  flatter  un  ambitieux  ,  mais 
son  cœur  n'est  pas  satisfait.  11  est  triste,  il  soupire  et  gémit 
sans  cessej  son  vieux  luth  est  brisé  et  sur  le  nouveau  il  ne  peut 
retrouver  ces  sons  enchanteurs  qui  charmaient  autrefois  ses 
heures  de  loisir.  Cependant  que  sont  devenus  ces  vieux  pa- 
rents abandonnés?  La  misère  et  le  chagrin  les  a  fait  descendre 


26  LITTÉRATURE, 

daus  la  lombe  araul  le  temps,  et  leur  bru ,  qui  s'est  eu  vain 
sacrifiée  pour  leur  procurer  quelque  soulagement,  réduite 
elle-même  au  dénuement  le  plus  complet,  obligée  de  mendier 
sur  les  grandes  routes  ,  se  met  à  la  recherche  de  Tsai-Yong 
dont  elle  ignore  tout  à  l'ait  la  destinée.  Le  hasard  l'amène  en- 
fin dans  la  maison  des  nouveaux  époux,  elle  se  fait  connaître, 
apprend  à  Tsai-Yong  la  mort  de  ses  parents,  et  trouve,  dans 
un  accueil  plein  de  tendresse,  la  récompense  de  sa  vertueuse 
fidélité. 

On  voit  que  la  piété  filiale  est  le  sentiment  que  les  Chinois 
mettent  au-dessus  de  tous  les  autres.  Elle  est  à  leurs  yeux, 
la  première  des  vertus,  el  il  j  a  beaucoup  d'art  dans  la  ma- 
nière dont  l'auteur  la  présente  sous  ses  divers  aspects,  soit 
chez  Tsai-Yong  qui  ne  peut  se  consoler,  au  milieu  de  ses  suc- 
cès, d'avoir  quitté  la  maison  palornelle,  ;  f;ii  chez  sa  première 
femme  qui  en  remplit  les  devoirs  avec  un  courage  infatigable, 
malgré  les  préventions  d'une  belle-mère  injuste  et  soupçon- 
neuse qui  travaille  sans  cesse  à  faire  partager  sa  défiance  à 
son  mari. 

Mais  ce  qui  nous  frappe  le  plus  dans  ce  drame ,  ainsi  que 
dans  tous  les  autres  empruntés  au  théâtre  chinois ,  c'est  la 
haute  tendance  morale  qui  dirige  constamment  la  plume  des 
auteurs.  Pour  eux  ,  la  littérature  n'est  pas  seulement  une  af- 
faire d'art  ou  une  simple  récréation  de  l'esprit ,  c'est  un 
moyen  d'enseignement,  une  source  de  leçons  fécondes  et  sa- 
lutaires. 


DIX  ANNÉES  D'ÉPREUVES  pendant  la  révolution,  par  Ch.Lacré- 
telle.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

L'époque  révolutionnaire  est  un  champ  fertile  où ,  malgré 
les  nombreux  moissonneurs  qui,  les  premiers,  en  ont  fait  de- 
puis longtemps  la  récolle,  chacun  trouve  encore  à  glaner 
quelques  épis.  Tous  les  hommes  qui  ont  traversé  cette  terrible 
période  ont  leur  mémoire  pleine  de  souvenirs  qui  ne  s'efifacent 
point ,  et  qu'ils  éprouvent  le  besoin  de  léguer  à  la  postérité 
comme  un  enseignement ,  comme  une  leçon  de  l'expérience. 
Ceux  mêmes  qui  n'ont  pas  été  appelés  à  jouer  un  rôle  impor- 
tant daus  les  événements  politiques,  ne  peuvent  résister  au  dé- 
sir de  rendre  la  leçon  plus  forte  et  plus  efficace  en  montrant , 
par  leur  exemple  ,  que  les  désastres  d'une  révolution  n'épar- 
gnent personne,  que  le  bouleversement  de  l'Etat  réagit  sur 


HISTOIRE.  27 

l'existence  de  tous  les  citoyens,  quel  cjoe  soient  leur  rang, 
leur  fortune  ou  leur  position.  L'utilité  de  ce  but  ne  saurait  être 
eonlestée.  Aussi  c'est  toujoursavecun  vif  iulérèt  que  nous  par- 
courons les  publications  de  ce  genre,  quoique  nous  y  rencon- 
trions sans  doute  ,  le  récit  dos  mêmes  faits,  la  description  des 
mêmes  scènes  que  nous  savons  déjà  par  cœur.  L'individualité  de 
Féciivain  leur  donne  souvent  un  aspect  nouveau,  et,  d'ailleurs, 
dans  cet  immense  tableau  n^y  a-t-il  pas  toujours  quelque  détail 
omis  ou  laissé  dans  l'ombre  par  d'autres ,  qui ,  mieux  mis 
en  relief,  jette  une  nouvelle  lumière  sur  quelqu'une  de  ses 
parties? 

Le  témoignage  des  spectateurs  ou  des  acteurs  les  plus  obs- 
curs de  ce  grand  drame  ne  doit  pas  être  dédaigné.  Mais  l'in- 
térêt est  bien  plus  fortement  excité  lorsqu'il  s^agit  d'un  écri- 
vain connu ,  distingué  par  son  talent  aussi  bien  que  par  son 
caractère  j  peu  importe  alors  qu^jl  n'ait  pas  figuré  au  premier 
rang  parmi  les  bommes  d'action.  Observateur  expert ,  il  juge 
avec  une  grande  sagacité  les  choses  qu'il  a  vues  ,  les  person- 
nages qu'il  a  connus,  et  ses  souvenirs  sont  rendus  plus  at- 
trayants encore  par  le  charme  du  style  dont  il  sait  les  revêtir. 
Ceci  s'applique  tout  particulièrement  à  M.  Lacrélelle,  dont  la 
plume  ,  aimable  et  facile,  nous  a  toujours  paru  faite  pour  ce 
genre  de  travail.  Ses  Dix  années  cVépreiwc  sont  écrites  avec 
un  esprit  plein  de  bonhomie  et  de  simplicité.  C'est  une  galerie 
de  portraits  fort  piquants  ,  quoique  sans  la  moindre  tendance 
satyrique.  Les  goûts  et  les  occupations  littéraires  de  l'auteur 
l'avaient  mis  en  rapport  avec  la  plupart  des  personnages  mar- 
quants de  l'époque  révolutionnaire.  Par  ses  tendances  et  ses 
sympathies,  il  se  trouvait  rangé  parmi  les  modérés,  et,  comme 
tant  d'autres  ,  il  fut  en  butte  à  la  persécution  sans  avoir  rien 
fait  qui  semblât  mériter  un  pareil  honneur.  Obligé ,  d'abord  , 
de  se  cacher,  puis  de  recourir  à  la  ruse  pour  obtenir  un  sauf- 
conduit  ,  il  dut  enfin ,  malgré  ses  dispositions  naturellement 
peu  belliqueuses,  aller  chercher  un  refuge  à  l'armée.  Le  récit 
qu'il  fait  de  ses  campagnes  est  assez  curieux,  en  ce  qu'il  oflre 
une  image  fidèle  de  ce  qu'étaient  ces  régiments  improvisés  à 
la  hâte,  envoyés  sur  le  champ  de  bataille  avant  même  d'avoir 
reçu  les  premiers  éléments  de  l'instruction  militaire,  et  man- 
quant, le  plus  souvent,  des  objets  les  plus  nécessaires  au  sol- 
dat. Du  reste,  il  s'abstient  de  toute  broderie  ,  de  toute  fanfa- 
l'onnade  et  ne  cache  pas  le  désappointement  qu'il  éprouvait 
eu  comparant  la  monotonie  de  son  sort,  avec  les  incidents  glo- 
rieux et  variés  des  héros  d'Homère  dont  il  avait  emporté 
l'Iliade  et  l'Odyssée  dans  son  havresac.  Rentré  dans  la  vie 
civile ,  il  se  lança  dans  la  polémique  des  journaux  et  prit  une 


28  LITTÉRATURE , 

part  plus  active  aux  derniers  événements  de  la  révolution  jus- 
qu'au moment  où  Napoléon  vint  y  mettre  un  terme  par  son 
audacieuse  usurpation. 

M.  Lacrélelle  montre  une  grande  impartialité  dans  la  ma- 
nière dont  il  apprécie  les  divers  partis  qui  figurèrent,  soit  à 
l'Assemblée  constituante  ,  soit  à  la  Convention.  Les  hommes 
de  la  terreur  sont  les  seuls  pour  lesquels  il  n'ait  pas  d'indul- 
gence; il  ne  peut  en  parler  sans  luie  clialeureuse  indignation, 
qui  n'est,  d'ailleurs,  que  trop  bien  motivée  parles  détails 
qu'il  donne  sur  les  effets  de  leur  déplorable  système.  Mais  à 
côté  de  ces  hideuses  figures ,  qu'il  peint  en  quelques  traits 
bien  caractérisés,  il  se  plaît  à  faire  ressortir  la  noble  individua- 
lité du  vertueux  Larochefoucauh-Liancourt,  dans  l'intimité 
duquel  il  eut  le  bonheur  de  vivre  pendant  quelque  temps. 

Le  public  accueillera  sans  doute  ovec  faveur  le  volume  de 
M.  fjacrételle,  et  prendra  bonne  note  de  la  promesse  qu'il 
semble  nous  faire,  en  terminant,  d'un  ouvrage  du  même  genre 
sur  le  règne  impérial. 


OIME  SINGLE  RULE  determining  the  french  genders  ,  by  Achilles 
Albitès.  London,  \^"hittaker  and  C<^,  ave-maria  lane,  in  8. 

Les  genres  des  noms  sont  une  des  grandes  difficultés  de 
notre  langue ,  surtout  pour  les  Anglais  qui  n'ont  qu'un  seul 
article  invariable  pour  rendre  le,  la,  les,  et  ne  changent  ja- 
mais la  forme  de  l'adjectif,  quel  que  soit  le  substantif  avec  le- 
quel il  s'accorde.  M.  Albitès,  qui  professe  la  langue  française 
à  Londres  ,  a  donc  cherché  à  donner  la  solution  de  ce  pro- 
blème dans  une  formule  simple  et  générale.  C'était  un  vérita- 
ble tour  de  force  grammatical,  car  nous  ne  possédons  aucune 
règle  certaine  qui  puisse  nous  servir  à  déterminer  le  genre 
des  noms.  L'usage  seul  est  notre  maître  à  cet  égard,  encore 
nous  laisse-t-il  bien  des  doutes  qui  forcent  souvent  l'écrivain 
le  plus  habile,  à  recourir  au  dictionnaire. 

Voici  le  résultat  des  recherches  de  M.  Albitès  :  ce  sont 
quatre  vers  qui,  dit-il,  donnent  la  clef  de  la  plupart  des  cas  où 
l'étranger  se  trouve  embarrassé  pour  reconnaître  le  genre 
d'un  nom  : 

Tous  les  noms  en  consonne ,  en  voyelle  sonore , 
Et  ceux  terminés  en /ce,  ide,  ile,  ire,  igite,  ore, 
Ble,  dre,  ge,  me,  pte,  sque,  ste,  ze  sont  masculins; 
Ceux  en  aison,  ion,  té,  tous  autres  féminins. 


HISTOIRE.  29 

On  voil  tout  do  suite  ([ue  celle  règle  est  sujelle  à  un  giarul 
nombre  d'exceptions,  car  le  mol  type  du  genre  féminin  .Jciume, 
se  trouve  dons  la  catégorie  de  ceux  terminés  en  me  ,  qui  de- 
vraient, suivant  ces  vers,  être  tous  masculins. 

Mais,  en  fait  de  grammaire,  il  n'y  a  guère  de  règle  absolue, 
et  M.  Albilès,  pour  compléter  son  travail  ,  a  réuni  toutes  les 
exceptions  dans  deux  bislorieltes  ,  l'une  sur  le  Règne  du  Na- 
poléon ,  ne  renfermant  que  des  noms  masculins;  l'autre  sur 
Elisabeth,  reine  d' Angleterre  ^  ne  renfermant  que  des  noms 
féminins.  De  cette  manière  il  suffit  de  s'adresser  deux  ques- 
tions pour  résoudre  toutes  les  difficultés  qui  se  présentent  : 

1°  IjC  nom  a-l-il  l'une  des  terminaisons  indiquées  dans  les 
trois  premiers  vers? 

Oui,  alors  il  est  masculin.  — Non,  alors  il  est  féminin. 

1'^  Mais  se  trouve-t-il  dans  le  Règne  de  Napoléon  ,  ou  dans 
V Histoire  d'Elisabeth? 

S'il  est  dans  le  premier  de  ces  morceaux  ,  il  est  masculin , 
s'il  est  dans  le  second,  féminin.  Et  s'il  ne  se  rencontre  ni  dans 
l'un,  ni  dans  l'autre,  la  réponse  à  la  première  question  est  suf- 
fisante. Celte  métbode ,  toute  mécanique,  présente  quelque 
cbose  d'assez  ingénieux ,  et  nous  croyons  qu'elle  peut,  en 
effet  ,  faciliter  aux  étrangers,  la  connaissance  de  nos  genres 
si  fantasques  et  si  capricieux,  dans  leur  détermination  arbi- 
traire. 


BIBLIOGRAPHIE  GITHOLIQUE  j  revne  critique  des  ouvrages  de  re- 
ligion, de  philosophie,  d'histoire,  etc.,  etc.,  U<=  année.  Paris,  rue 
Cassette,  13.  Il  parait  chaque  mois  une  livraison  de  2  feuilles  in-8. 
Prix  :  1 0  fr.  par  an. 

On  trouvera  singulier,  peut-être,  que  nous  annoncions  ici 
un  Recueil  qui  doit  nécessairement  faire  concurrence  au  nô- 
tre. Mais  le  travail  auquel  nous  nous  livrons  par  goût,  par 
amour  des  lettres,  n'est  point  une  affaire  de  pure  spéculation. 
Persuadé  de  l'utilité  précieuse  d'une  œuvre  semblable,  nous 
sommes  beureux  de  voir  notre  exemple  imité,  et  de  penser 
que  nos  efforts  auront  pu  contribuer,  pour  une  |  élite  part  du 
moins,  au  réveil  de  la  critique  en  France. 

D'ailleurs,  la  Ribliographie  catholique  a  des  tendances  tout 
à  fait  différentes  des  nôtres.  Elle  prend  pour  point  de  départ 
un  principe  que  nous  nous  sommes  souvent  permis  de  com- 
battre, celui  de  l'autorité,  qui  doit,  par  conséquent,  lui  im- 
primer  une   direction  toute   spéciale  ,  et  lui  donner  surtout 


30  LITTÉRATURE , 

accès  auprès  d'un  public  auquel  l'espril  de  libre  o.xamen  que 
notre  Revue  a  toujours  professé,  ne  peul  qu'inspirer  de  la  dé- 
fiance. Son  but  est  de  défendre  les  intérêts  de  la  religion  et  de 
la  morale,  sous  le  point  de  vue  catholique.  Or,  quoique  nous 
ne  partagions  point  ses  idées,  nous  reconnaissons  qu'elles  ont 
aussi  leur  mérite ,  et  peuvent  rendre  service  à  la  cause  des 
lettres. 

Du  choc  des  opinions  jaillit  la  lumière  :  ce  dicton,  que  l'on 
répète  souvent  sans  en  bien  comprendre  les  conséquences , 
nous  l'acceptons  franchement  dans  sa  signification  la  plus 
large  ,  et  tout  en  étant  prêt  à  défendre  notre  manière 
de  voir,  comme  la  meilleure,  nous  ne  prétendons  point  lui 
donner  un  sens  exclusif,  nous  poser  comme  étant  seuls  pos- 
sesseurs de  la  vérité  absolue. 

La  Bibliographie  catholique  nous  paraît  en  général  bien 
rédigée.  Sans  doute  l'esprit  qui  la  domine  est  parfois  con- 
traire à  l'impartialité  des  jugements,  mais  ceux-ci  sont  toujours 
motivés  avec  convenance  ,  et  le  lecteur ,  dûment  averti  du 
point  de  départ ,  peut  aisément  rectifier  ce  qu'ils  offrent  de 
trop  exclusif.  Les  rédacteurs  se  distinguent  également  par  le 
talent  du  style  et  par  celui  de  l'analyse.  Ils  savent  éviter  avec 
bonheur  l'écueil  contre  lequel  échouent  la  plupart  des  aris- 
tarques  de  la  presse;  leurs  articles  sont  courts  ,  mais  clairs  et 
bien  nourris.  Ils  s'attachent  à  faire  connaître  le  contenu  des 
livres  et  ne  se  contentent  pas ,  après  la  simple  inspection  du 
titre  ,  de  discourir  sur  le  sujet  qu'ils  traitent ,  en  substituant 
leurs  propres  élucubrations  à  celles  de  l'auteur.  La  nature 
spéciale  de  leur  Reuue  indique,  du  reste,  de  quels  genres  d'ou- 
vrages ils  s'occupent  plus  particulièrement.  Les  publications 
rehgienses  et  celles  relatives  à  l'éducation  tiennent  la  place 
principale.  L'histoire  vient  en  seconde  ligne  ,  et  la  littérature 
légère  n'y  figure  que  rarement. 


HISTOIRE  POLITIQUE  de  l'Espagne  moderne,  par  M.  de  Marliani, 
2^  édit.  Paris,  chez  Paulin,  55,  rue  de  Seine.  2  vol.  in-8. 16  fr . 

Nous  avons  annoncé  déjà  cet  ouvrage  en  1840,  lors  de  sa 
première  publication.  Son  succès  a  justifié  nos  éloges.  Les 
données  que  l'auteur  fournit  sur  la  situation  poUtique  de  l'Es- 
pagne sont  d'un  haut  intérêt.  Elles  sont  comme  un  fil  conduc- 
teur, propre  à  nous  diriger  au  milieu  du  labyrinthe  de  cette 
question  si  compliquée  en  elle-même ,  et  si  défigurée  par  les 


HISTOIRE.  31 

journaux  des  divers  partis.  M.  Marliaui  ledit  avec  raison  dans 
sa  nouvelle  préface  ;  on  semble  prendre  h  lâche  de  fausser 
l'opinion  publique  ,  de  présenter  sous  le  Jour  le  moins  vrai , 
soit  les  mœurs  ,  soit  le  caractère  et  les  institutions  de  l'Espa- 
gne. Il  n'y  a  pas ,  jusqu'aux  voyageurs ,  qui  loin  de  chercher 
à  reproduire  l'image  fidèle  de  ce  qu'ils  ont  vu  ,  préfèrent  em- 
prunter à  leur  imagination  des  traits  et  des  couleurs  tout  à  fait 
en  désaccord  avec  la  réalité.  Les  récits  des  littérateurs  touristes 
qui  vont  chercher  des  impressions  de  voyage  au  delà  des  Py- 
rénées, ne  jettent  pas  la  moindre  lumière  sur  ce  qu'il  nous  im- 
porterai! le  plus  de  bien  connaître  ,  sur  la  vie  morale  du  pays, 
ses  tendances  et  ses  ressources.  Ils  négligent  les  faits  les  pius 
dignes  d'exciter  notre  intérêt  ,pour  ne  s'attacher  qu'à  des  formes 
dont  la  poésie  les  séduit,  et  qu'ils  brodent  au  gré  de  leur  fan- 
taisie, sans  se  soucier  le  moins  du  monde  d'être  exacts  et  véri- 
diques. 

Aussi ,  les  nouveaux  incidents  qui  surgissent  en  Espagne 
trouvent  toujours,  non-seulement  dans  la  presse  ,  mais  encore 
chez  les  hommes  d'étal ,  la  plus  complète  ignorance  de  leur 
cause  et  de  leur  portée.  Ils  sont  jugés  avec  autant  de  préven- 
tion que  de  légèreté ,  d'après  des  idées  préconçues ,  qui  repo- 
sent sur  de  fausses  données  et  engendrent  des  erreurs  déplo- 
rables. C'est  ce  qui  a  engagé  M.  Marliani  à  consacrer,  dans 
cette  seconde  édition,  un  long  chapitre  aux  événements  de 
i84o.  Celle  addition  lui  a  paru  d'autant  plus  nécessaire  que  la 
conduite  d'Esparlero  n'a  guère  trouvé  dans  les  journaux  fran- 
çais que  des  détracleors  plus  ou  moins  injustes  ,  plus  ou  moins 
passionnés.  On  a  représenté  le  général  espagnol  comme  uu 
ambitieux  vulgaire  ,  sans  talent  et  sans  courage.  M.  MarHani 
n'hésite  pas  à  prendre  sa  défense,  et  c'est  par  le  simple  exposé 
des  faits  qu'il  réfuie  victorieusement  toutes  ces  ridicules  accu- 
sations. Il  prouve  que  dans  les  divers  actes  de  sa  carrière  glo- 
rieuse ,  Esparlero  n'a  jamais  eu  d'autre  mobile  qu'un  patrio- 
tisme aussi  vrai  que  désintéressé  ;  que  dans  sa  lutte  contre  la 
reine  Christine ,  il  n'a  fait  que  défendre  les  intérêts  bien  en- 
tendus de  la  liberté  ,  que  le  peuple  espagnol  lui  rend  pleine 
justice  à  cet  égard  et  voit  en  lui  le  véritable  organe  de  ses, 
vœux,  le  ferme  soutien  de  ses  droits.  En  efiet,  de  quoi  s'agis- 
sait-il ,  sinon  de  détruire  les  franchises  municipales,  si  vivaces. 
en  Espagne,  pour  y  transplanter  le  système  de  la  centralisa- 
tion française  ,  dont  un  parti  s'est  épris  aveuglément,  sans  se 
soucier  s'il  convenait  aux  circonstances  du  pays  ,  s'il  était  eu 
harmonie  avec  le  caractère  national?  Or  ,  ces  franchises  mu- 
nicipales ne  sont-elles  pas  le  meilleur  élément  de  liberté,  la 
seule  base  sur  laquelle  puisse  s'asseoir  son  développement  , 


32  LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 

large  et  salutaire?  Pour  l'Espagne  surtout ,  il  est  évident  que 
là  se  trouve  le  véritable  principe  de  vie  et  de  progrès  ,  eu 
même  temps  que  le  lien  qui  doit  servir  à  rattacher  l'avenir  au 
passé.  Envisagée  sous  cet  aspect,  la  conduite  d'Espartero  ne 
saurait  plus  donner  lieu  à  aucune  espèce  de  soupçon,  et  mé- 
rite certainement  les  plus  grands  éloges.  M.  Marliani  le  re- 
garde comme  le  libérateur  et  le  pacificateur  de  l'Espagne. 
Mais  il  avoue  que  la  tâche  est  encore  loin  d'être  terminée. 
Il  appelle  de  tousses  vœux  la  réorganisation  administrative  de 
son  pays ,  et  termine  eu  exprimant  l'espoir  de  voir  bientôt 
cesser  cette  espèce  de  marasme  ou  de  consomption  qui  menace 
de  ruiner  tout  à  fait  l'Espagne,  si  l'on  n'y  apporte  un  prompt 
remède. 


RELIGION  ,  PHILOSOPHIE  ,  MORALE  ,  ÉDUCATION. 


HISTOIRE  DE  SAINT-BERNARD  et  de  son  siècle,  par  Aug.  Néander, 
traduit  de  l'allemand  par  Th.  Vial.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

C'est  un  fait  assez  curieux  que  Tempressemeut  avec  lequel 
des  écrivains  catholiques  s'emparent  des  travaux  les  plus  re- 
marquables des  théologiens  protestants  de  l'Allemagne ,  et  se 
chargent  de  les  faire  connaître  en  France  par  leurs  traduc- 
tions. Déjà  V Histoire  de  la  Papauté ,  de  Ranke,  et  V Histoire 
et Inocent  III,  de  Hurter ,  ont  obtenu,  par  ce  moyeu,  une  pu- 
blicité certainement  beaucoup  plus  grande  que  celle  qu'aurait 
pu  leur  donner  un  traducteur  protestant.  Il  en  sera  sans  doute 
de  même  de  Y  Histoire  de  St.  Bernard,  et  ici  du  moins  ,  il  n'y 
a  point  d'intention  suspecte,  point  d'arrière-pensée  qui  se  ca- 
che sous  l'hommage  rendu  à  l'impartialité  de  l'auteur.  M.  Vial 
n'imite  pas  M.  de  St.  Chéron,  il  ne  nous  représente  pas  Néan- 
der  comme  inclinant  au  catholicisme  ,  parce  qu'il  se  montre 
juste  envers  une  de  ses  gloires  les  plus  brillantes.  La  qualité 
du  théologien  protestant  est  simplement ,  à  ses  yeux ,  un  titre 
de  confiance  ,  car  elle  a  du  ôter  aux  recherches  de  l'auteur 
toute  vue  exclusive,  toute  prévention  trop  marquée  en  faveur 
de  l'homme  dont  il  écrit  l'histoire.  Il  se  contente  de  témoiguer 


RELIGION,   PHlLOSOPHlli ,   MORALE,   ÉDUCATION.       33 

une  liaule  oslinie  pour  le  lalenl  el  le  savoir  du  docteur  Néan- 
der  ,  qui  est  en  effet  l'une  des  principales  lumières  de  l'Eglise 
allemande. 

Si  Bernard  naquit  en  1091 ,  au  cliàteau  de  Fontaines,  près 
de  Dijon.  Elevé  par  sa  mère  au  milieu  des  pratiques  austères 
d'une  vie  dévole  ,  entouré  dès  son  enfance  de  moines,  il  con- 
tracta de  bonne  heure  un  goût  bien  décidé  pour  la  retraite  el 
Tétude.  Aussi  ,  lorsque  après  la  mort  de  sa  mère,  ses  amis 
voulurent  l'engager  à  quitter  la  solitude  pour  le  monde,  leurs 
efforts  échouèrent  devant  sa  ferme  résolution  el  ils  se  virent, 
au  contraire,  entraînés  à  le  suivre  dans  la  retraite  qu^il  choisit 
pour  fonder  avec  eux  un  ordre  nouveau  qui  devait  se  distin- 
guer par  la  ferveur  de  son  zèle  et  par  le  plus  entier  renonce- 
ment à  toutes  les  vanités  mondaines.  A  celte  époque  ,  les  moi- 
nes jouissaient  encore  d'une  très-grande  considération  ,  mais 
ils  s'en  montraient  en  général  peu  dignes.  Les  couvents 
étaient  souvent  Tasile  du  luxe  cl  des  jouissances  sensuelles. 
Les  abbés  menaient  un  train  de  prince  ,  avec  une  suite  nom- 
breuse et  des  meutes  pour  la  chasse.  Et  comme  ,  d'un  autre 
côté,  le  goût  de  l'étude  se  réveillait  chez  le  public,  de  jour  en  jour 
le  contraste  devenait  plus  frappant  ,  el  l'Eglise  était  menacée 
de  voir  la  direction  du  mouvement  intellectuel  lui  échapper  ;  les 
esprits,  dégagés  de  toute  espèce  de  liens,  allaient  se  lancer 
dans  des  roules  nouvelles  dont  elle  avait  su  ,  jusques-là  ,  leur 
interdire  l'accès.  Si.  Bernard  comprit  alors  la  nécessité  de 
combattre  celle  tendance  dissolvante,  de  couper  le  mal  dans 
sa  racine  ,  en  rendant  à  la  vie  monastique  sa  pureté,  son  aus- 
térité primitives  ,  unies  à  des  éludes  profondes  et  sérieuses. 
Plein  d'ardeur  el  de  courage,  il  éleva  la  voix  avec  force  contre 
les  abus  qui  s'étaient  glissés  dans  tous  les  rangs  du  clergé  ,  il 
prêcha  la  réforme  des  couvents  el  donna  lui-même  l'exemple 
par  une  conduite  digne  des  temps  apostoliques.  Son  talent, 
son  activité,  son  éloquence  ,  le  firent  bientôt  reconnaître  pour 
un  homme  supérieur.  On  ne  larda  pas  à  comprendre  que 
l'Eglise  avait  trouvé  dans  ce  simple  moine  un  ferme  champion 
dont  le  zèle  importun  allait  troubler  la  vie  molle  el  dissipée 
des  prélats  el  des  abbés.  On  lui  suscita  des  obstacles;  puis  , 
voyant  que  sa  constance  n'en  devenait  que  plus  inébranlable  , 
on  voulut  le  séduire  par  l'appât  des  dignités  et  des  honneurs. 
Mais  Si.  Bernard  ne  fut  pas  plus  accessible  à  l'ambition  qu'à 
la  crainte  ,  ou  plutôt  son  ambition,  dédaignant  les  hochets  de 
la  vanité,  n'aspirait  qu'à  la  gloire  plus  haute  de  dominer  par 
la  seule  influence  de  son  génie,  de  sa  volonté  puissante  et  de 
son  caractère  irréprochable.  Il  voulait  réhabiliter  le  froc  du 
moine,  et  pour  a  teindre  ce  but,  il  fallait  qu'il  restât  moine  jus- 
qu'au bout. 


M  BELIGION,  PHILOSOPHIE, 

Dans  les  Iiilles  qu'il  eut  à  soulonir,  il  déploya  uue  vigueur 
peu  commune.  Ce  fui  lui  le  plus  redoutable  adversaire  d'A- 
beilard  ,  et ,  non  content  de  veiller  ainsi  sur  le  dépôt  sacré  des 
doctrines  de  l'Eglise,  il  se  montrait  également  jaloux  de  lui 
rendre  sa  discipline  primitive,  de  défendre  son  indépendance 
contre  la  faiblesse  de  ses  cliefs  ,  et  contre  les  empiétements  du 
pouvoir  civil,  [ia  hardiesse  avec  laquelle  il  admonestait  les 
évêques  cl  quelquefois  même  le  pape  ,  nous  prouve  quelle 
était  la  considération  universelle  donl  il  jouissait,  combien  il 
avait  réussi ,  par  ses  seuls  efforts,  à  obtenir  cet  ascendant  mo- 
ral que  ne  donnent  à  un  si  haut  degré  ni  les  honneurs  mon- 
dains ,  ni  la  force  matérielle.  La  tâche  devant  laquelle  quatre 
siècles  plus  tard  recula  Luther  ,  et  où  nous  avons  vu  de  nos 
Jours  encore ,  échouer  un  autre  homme  de  génie  ,  il  l'accom- 
plit autant  qu'il  était  possible  de  le  faire.  Il  redonna  la  vie  au 
catholicisme  languissant  et  releva  TEglise  ,  qui  commençait  à 
chanceler  sur  sa  base.  Sous  ce  rapport  ,  il  fut  véritablement 
un  grand  homme  ,  et  son  histoire  nous  oflfre  un  tableau  du 
plus  haut  intérêt.  L'ouvrage  de  Néander  la  divise  en  trois 
époques ,  savoir  :  la  vie  domestique  et  monastique ,  poli>iqne 
et  scientifique ,  et  enfin  la  vie  apostolique  du  saint.  Il  nous  le 
peint  sous  ces  divers  aspects  en  traits  nobles  et  purs  ,  bien 
dignes  d'un  si  beau  type  intellectuel.  Mais  il  n'y  a  point  en  lui 
d'enthousiasme  aveugle  ,  il  n'oublie  pas  que  son  héros  fut  un 
homme  qui  eut  ses  travers  et  ses  faiblesses,  el  tout  en  rendant 
hommage  à  ses  grandes  qualités  ,  il  ajoute  :  «  Cependant ,  il 
n'y  avait  pas  lieu  à  l'appeler  saint ,  comme  le  fit ,  après  sa 
mort,  son  Eglise.  Les  saints  ne  se  rencontrent  que  là  où  l'es- 
prit mnlin  n'a  point  accès  ,  où  le  vin  est  pur.  Ils  se  trouvent 
difficilement  parmi  ceux  qui  furent  engendrés  par  la  femme , 
parmi  ceux  qui,  jouissant  de  considération  dans  le  monde  ont 
des  moyens  puissants  d'action  sur  lui.  En  effet,  il  est  difficile  , 
il  est  grand,  il  est  beau  d'y  renoncer  quand  on  s'y  trouve  dans 
de  telles  conditions.  Quel  vin  ,  disait  le  spirituel  Bérenger , 
faisant  allusion  à  St.  Bernard,  peut  séjourner  dans  la  poix  sans 
changer  de  goût  1  » 


ESSAI  SUR  LES  CARACTERES  MORAUX  et  sur  la  classification 
qu'ion  peut  en  faire,  à  l'usage  des  moralistes,  des  parents  et  des 
instituteurs,  par  M.  F.-L.  Duby.  1  vol.  in-12.  2  fr. 

li'influence  des  classifications  sur  la  marche  des  sciences  est 
trop  généralement   reconnue  pour  qu'il  soit  nécessaire  d'iu- 


MORALE,  ÉDUCATION.  S5 

sislcr  beaucoup  sur  leur  utilité.  L'histoire  naturelle,  par  exem- 
ple, leur  doit  ses  progrès  rapides.  Sans  elles,  jamais  on  n'au- 
rait pu  réussir  à  gix)uper  les  ohservations  éparses  ,  de  ma- 
nière à  former  un  ensemble  bien  coordonné  qui  vint  jeter 
quelques  lumières  sur  les  lois  générales  de  la  nature.  On  com- 
prend donc  que  les  moralistes  cberchent  à  s'appuyer  aussi  sur 
ce  précieux  auxiliaire  pour  rendre  leurs  recherches  moins  in- 
certaines et  plus  fécondes.  Mais  ,  dans  la  sphère  qu'ils  exploi- 
tent, les  faits  n'ont  point  ce  caractère  positif,  bien  déterminé  , 
qui  permet  à  tout  oliservateur  attentif  d'en  apprécier  aisément 
la  valeur  réelle,  et  de  s'en  servir  comme  de  bases  générale- 
ment reconnues.  Ce  sont  des  faits  d'un  ordre  tout  diflérent, 
dont  la  nature  varie  beaucoup  ,  suivant  la  disposition  particu- 
lière de  ceux  qui  les  observent  et  qui  les  décrivent.  La  classi- 
fication devient  donc  singulièrement  difficile^  car  il  s'agit 
d'abord  de  faire  accepter  la  définition  de  chacun  des  éléments 
sur  lesquels  on  veut  la  faire  reposer.  Ainsi,  pour  arriver  à 
classer  les  caractèi-es moraux.  M.  Duby  commence  par  définir 
les  facultés,  les  naturels  et  les  penchants  dont  ils  se  composent. 
Or  ,  tous  ces  points  sont  autant  de  sujets  de  discussion  qui 
peuvent  conduire  à  des  résultats  très-divers  suivant  la  ma- 
nière de  les  envisager.  Ensuite  viennent  les  modifications  ap- 
portées par  l'éducation,  autre  source  d'opinions  fort  diver- 
gentes entre  lesquelles  on  ne  saurait  espérer  que  la  fusion 
s'opère  de  sitôt.  Cependant ,  l'auteur  ne  recule  pas  devant  ces 
obstacles  ,  et  il  a  raison  ,  car  si  Tentreprise  est  chanceuse  on 
ne  peut  nier  qu'elle  ne  soit  utile, et  n'eut-il  d'autre  mérite  que 
d'avoir  le  premier  frayé  la  route,  ce  serait  déjà  bien  assez 
pour  le  récompenser  de  ses  travaux.  Mais  nous  pensons  qu'on 
verra  dans  son  œuvre  plus  qu'une  simple  ébauche.  Son  sys- 
tème, susceptible  sans  doute  de  modifications  et  de  dévelop- 
pements nombreux,  nous  semble  à  la  fois  ingénieux  et  logique. 
Il  divise  les  caractères  en  trois  grandes  familles.  La  première 
qu'il  appelle  somatique  ,  d'un  mot  grec  qui  signifie  corps  , 
renferme  les  caractères  dans  lesquels  les  penchants  l'empor- 
tent sur  les  facultés.  Ce  sont  les  hommes  dont  le  tempéram- 
ment  est  en  quelque  sorte  plus  fort  que  la  volonté.  Les  types 
des  divers  genres  de  cette  classe  sont  empruntés  aux  animaux 
dont  ils  se  rapprochent  en  effet  par  leur  penchant  à  se  laisser 
dominer  par  des  instincts  plutôt  que  par  des  sentiments.  C'est 
le  léi'rier ,  caractère  résultant  de  la  combinaison  du  naturel 
constant  et  du  naturel  vif.  «  Ceux  qui  sont  ainsi  doués  auront 
assez  de  capacité  pour  les  affaires ,  ils  y  apporteront ,  non 
sans  doute  de  grandes  conceptions  ,  mais  des  aperçus  de  dé- 
tails assez   heureux  ,   une  précieuse  persévérance  ;  ils  seront 


36  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

irritables,  liendronl  fortemeul  à  leurs  opinions  et  à  leurs  anti- 
pathies. »  C'es\.\e  taureau,  combinaison  du  naturel  constant 
et  du  naturel  fort  :  caractère  volontiers  Ijrannique,  intolérant, 
opiniâtre  ,  qui  peut  faire  d'un  homme  le  fléau  de  sa  famille  et 
de  la  société  ,  mais  qui  renferme  aussi  de  précieux  éléments. 
«Vouloir  fortement  et  vouloir  constamment,  voilà  en  toute 
chose  le  secret  du  succès.  Ce  fut  celui  de  tous  les  grands 
hommes  qui  préparèrent  de  loin  quelque  entreprise  impor- 
tante et  triomphèrent  ,  par  leur  persévérance  ,  de  tous  les 
obstacles  qui  les  auraient  arrêtés  ;  ce  fut  celui  de  Richelieu  , 
qui  fit  tout  fléchir  devant  lui  et  parvint  à  abaisser  les  Hugue- 
uots,  les  grands  seigneurs,  les  communes,  qui  osaient  souvent 
rivaliser  avec  la  royauté  ;  de  Bonaparte  ,  dont  la  volonté  de 
fer  était  bien  connue  de  tous  ceux  qui  étaient  admis  dans  ses 
secrets.  »  C'est  le  mulet,  combinaison  du  naturel  constant  et 
du  naturel  actif ,  heureux  accord  lorsque  celui  qui  le  possède 
dirige  ses  efïorts  vers  un  but  utile  ,  porte  ses  investigations  sur 
la  science  à  laquelle  il  fait  faire  des  progrès  rapides ,  obéit 
à  des  penchants  sympathiques  qui  le  rendent  le  bienfaiteur  de 
la  société.  C'est  le  chet^al ,  qui  unit  la  force  à  la  vivacité,  se 
montre  violent ,  impétueux  ,  énergique  dans  les  circonstances 
difficiles  ,  mais  qui  manque  de  persévérance  ,  de  suite  dans 
ses  idées  et  dans  sa  conduite;  le  lapin,  qui  n'a  que  de  l'activité 
et  de  la  vivacité  ,  semble  ne  pouvoir  jamais  goûter  aucun  re- 
pos et  n'être  né  que  pour  troubler  celui  des  autres  ;  enfin  le 
lion  ,  résultat  du  naturel  actif  combiné  avec  le  naturel  fort, 
caractère  remarquable,  qui  ne  peut  passer  inaperçu  dans  la 
société  ,  qui  imprime  le  mouvement  à  tout  ce  qui  l'entoure  el 
entraîne  tons  ceux  qui  n'ont  que  la  velléité  de  lui  résister. 

La  seconde  famille,  so mato-pneuma tique ^  renferme  les  ca- 
ractères dans  lesquels  les  penchants  l'emportent  sur  le  naturel 
et  les  facultés  ,  et  la  troisième  ou  la  famille  pneumatique  est 
composée  de  ceux  dans  lesquels  les  facultés  dominent,  tant  les 
naturels  que  les  penchants.  Dans  ces  deux  dernières  classes  , 
ce  sont  des  personnages  célèbres  qui  servent  de  types  aux 
genres  établis  par  l'auteur. 

Tel  est  le  canevas  de  la  classification  proposée  par  M.  Duby. 
Sans  doute  elle  peut  donner  lieu  à  un  grand  nombre  d'ob- 
jections. Mais  l'auteur  ne  s'en  sert  que  comme  d'un  moyen 
d'ordre  et  de  méthode.  Son  livre  est  moins  destiné  à  défendre 
son  svstème  qu'à  offrir  une  lecture  agréable ,  riche  en  obser- 
vations fines,  en  remarques  judicieuses.  Il  cherche  surtout  h 
présenter  des  données  susceptibles  d'application  ,  des  conseil» 
salutaires  dont  ou  puisse  profiter  pour  la  conduite  de  la  vie 
la  plus  commune.  Sous  formes  de  notes,  il  a  inséré  à  la   fin 


MORALE,  ÉDUCATION.  37 

«lu  volume  ,  un  appendice  dans  lequel  se  Irouvent  une  foule 
de  principes  d'éducation  pratique,  qui  nous  paraissent,  enge- 
ndrai ,  pleins  de  sngesse  et  de  modération.  Nous  ne  saurions 
donc  trop  vivement  recommander  cet  excellent  petit  ouvrage 
à  nos  lecteurs,  et  cette  fois  du  moins,  nous  sommes  bien  cer- 
tains qu'ils  ne  se  repentiront  pas  d'avoir  eu  quelque  confiance 
dans  notre  jugement. 


MISSION  DE  LA  FEMIUE  ,  ouvrage  traduit  sur  la  9^  éiJition  an- 
glaise, par  Mad.  F.  Trembicka.  Paris,  chez  Lachèze,  24,  rue  des 
Malhurins  Sl-J.  1  vol.  in-1 2.  5  fr,  50  c. 

En  voyant  ce  titre,  vous  croirez  peut  être  d'abord  ,  comme 
moi ,  qu'il  s'agit  de  la  mission  de  la  femme  telle  que  l'enten- 
dent les  St-Simoniens  ou  les  Fourriéristes,  et  vous  serez  tentés 
de  repousser  le  volume  sans  l'ouvrir.  Mais,  détrompez-vous  , 
car  vous  commettriez  une  grande  injustice  ,  et  vous  vous  pri- 
veriez d'une  lecture  qui  vous  procurera  sans  doute  quelques 
moments  agréables,  de  laquelle  vous  pourrez  même  retirer 
quelques  fruits  salutaires.  En  effet,  ce  livre  n'a  pas  le  moindre 
rapport  avec  les  doctrines  de  l'émancipation  St.  Simonienne. 
Son  auteur  voit  au  contraire  la  mission  de  la  femme,  précisé- 
ment dans  ce  qu'on  a  prétendu  appeler  son  esclavage.  Il  la 
renferme  dans  la  sphère  de  la  vie  de  famille,  étroite  en  appa- 
rence ,  mais  qui  certes  ne  Test  pas  en  réalité,  puisque  c'est  là 
que  l'homme  s'élève  ,  se  forme  ,  puise  les  impressions  et  1rs 
principes  qui  doivent  le  suivre  dans  le  monde  et  exercer  leur 
action  sur  toute  sa  destinée.  Le  foyer  domestique  est ,  à  ses 
yeux  ,  le  sanctuaire  des  devoirs  les  plus  élevés  ,  les  plus  im- 
portants ,  de  ceux  qui  ont  la  plus  grande  influence  sur  la  con- 
duite de  la  vie.  Partant  de  ce  principe,  il  veut  que  l'éducation 
des  femmes  ail  pour  but  de  former  des  mères  de  famille. 
C'est  là  que  se  trouve  leur  véritable  rôle  ,  et  si  elles  le  rem- 
plissent bien,  elles  en  retireront  plus  de  gloire  que  ne  pourrait 
leur  en  procurer  jamais  l'émancipation  civile  et  politique. 
En  effet,  n'est-ce  pas  d'elles  que  dépend  le  premier  développe- 
ment de  l'enfance  ,  dont  la  direction  est  si  importante,  et  dont 
l'empreinte  demeure  iuelïaçable?  N'est-ce  pas  à  elles  qu'est 
abondonné  le  soin  de  cultiver  le  cœur  et  d'y  déposer  les  se- 
mences qui  doivent  plus  tard  porter  leurs  fruits? 

«(  Mous  gouvernons  le  monde,  et  les  femmes  nous  gouver- 
nent ,  »  a  dit  un  poëte  polonais.  En  effet ,  si  nous  possédons  le 


38  RELIGION,   PHILOSOPHIE, 

pouvoir  ,  elles  ont  l'inflnence ,  et  bien  souvent  ce  qu'une  vo- 
lonté de  fer  ne  peut  obtenir  est  accordé  à  Taclion  de  celle  force 
moins  directe  et  plus  douce  qui  s'exerce  en  quelque  sorte  à 
Tinsu  même  de  ceux  qu'elle  domine.  La  mission  de  la  femme 
n'est  donc  pas  de  se  placer  à  côté  de  l'bomme  sur  toutes  les 
voiesdeson  activité  physique  et  morale,  mais  deplaner  au-des- 
sus, et,  sans  sortir  de  la  sphère  domestique,  de  travaillera  for- 
mer descitoyens  utiles  et  dévoués,  des  jeunes  filles  dignes  d'èlre 
leurs  compagnes  et  capables  à  leur  tour  d'en  élever  d'autres. 
C'est  une  tâche  assez  belle,  certes,  quoique  sans  doute  elle  ne 
réponde  pas  tout  à  fait  aux  vues  ambitieuses  de  celles  qui  re- 
cherchent l'éclat  et  les  succès  mondains,  car  elle  se  compose 
d'une  foule  de  petits  devoirs  obscurs  et  peu  bruyants.  Mais  , 
l'auteur  le  dit  avec  raison  ,  «  il  y  a  de  la  médiocrité  à  dédai- 
gner les  petits  devoirs.  »  Ce  volume  semble,  du  reste,  être  en 
quelque  sorte ,  un  résumé  du  livre  de  M.  Aimé  Martin  ,  qui 
s'y  trouve  cité  presque  à  chaque  page. 


RAPPORT  à  la  commission  des  écoles  primaires,  par  .1.  Martin  ,  pas- 
teur et  inspecteur  des  écoles  protestantes  du  Canton  de  Genève. 
18/11,  in-8. 

Le  système  d'enseignement  adopté  dans  les  écoles  primaires 
du  Canton  de  Genève  ayant  été  depuis  quelques  années  le 
sujet  d'une  polémique  assez  vive  ,  le  rapport  que  nous  annon- 
çons ici  présente  un  grand  intérêt,  en  ce  qu'il  jette  du  jour  sur  la 
question  et  fournit  un  nouvel  élément  propre  à  bien  faire  con- 
naître l'état  des  choses.  Les  circonstances  actuelles  qui  vont 
peut-être  amener  à  Genève  un  changement  complet  d'admi- 
nistration lui  donnent  d'ailleurs  une  grande  importance  , 
comme  document  officiel  destiné  à  diriger  ceux  qui  voudront 
introduire  des  réformes  dans  cette  partie  de  l'instruction  pu- 
blique. Les  écoles  primaires  du  Canton  de  Genève  ont  été 
fondées  sur  la  méthode  de  l'enseignement  mutuel.  Or  ,  cette 
méthode,  qui  jouissait  naguère  d'une  si  brillante  renommée, 
est  tombée  tout-à-coup  dans  un  discrédit  complet.  Elle  a 
subi  le  sort  des  caprices  de  la  mode,  qui ,  une  fois  l'engoue- 
ment passé,  deviennent  souvent  un  objet  de  dédain  et  de  mé- 
pris pour  ceux-là  même  qui  les  avaient  accueillis  avec  le 
plus  de  faveur.  Après  l'avoir  prônée  comme  un  admirable 
moyen  de  développer  l'intelligence  ,  on  s'est  aperçu  qu'elle 
ne  produisait  point  tous  les  merveilleux   résultats  qu'on   en 


MOHALE.   RDUCATfON.  39 

attendait^  et  passant  d  un  excès  dans  un  autre,  on  a  prétendu 
n'y  voir  plus  qu'un  iustruntenl  sans  valeur,  un  rouage  inutile 
qui  ne  servait  qu'à  retarder  la  marche  de  renseignement  et 
donnait  des  résultais  précisément  contraires  à  ceux  que  l'on 
s'était  promis.  De  là  ces  attaques  violentes  contre  les  écoles 
primaires.  On  a  réclamé  l'adoption  de  la  méthode  simultanée 
comme  un  progrès  indispensahle,  et  sans  tenir  peut-être  assez 
compte  des  obstacles  pratiques  qui  s'opposent  toujours  à  un 
changement  subit  de  méthode ,  on  s'est  hâté  de  condamner 
l'administration  parce  qu'elle  ne  semblait  pas  s'empresser 
d'accéder  à  des  vœux  exprimés  avec  tant  d'insistance. 

Le  rapport  de  M.  Martin  se  ressent  un  peu  de  la  vivacité 
de  celte  polémique.  Il  tient  à  réfuter  les  assertions  de  ses  aii- 
versaires,  il  veut  disculper  l'administration  de  tous  les  repro- 
ches qui  lui  ont  été  adressés.  La  principale  des  attaques  diri- 
gées contre  l'enseignement  mutuel,  l'enquête  faite  par  la 
Société  d'Utilité  publique,  lui  a  paru  surtout  mériter  une  ré- 
futation détaillée,  et  il  s'attache  à  démontrer  qu'elle  repose  sur 
des  faits  mal  observés,  mal  compris,  qui  ont  été  l'unique  source 
d'accusations  injustes  et  quelquefois  malveillantes.  Nous  con- 
cevons fort  bien  que  des  hommes  consciencieux,  qui  remplis- 
sent leurs  fonctions  avec  zèle  et  dévouement,  éprouvent  quel- 
que irritation  en  voyant  ainsi  leurs  efforts  suspectés,  leurs 
intentions  méconnues.  Mais  n'ont-ils  pas  c|uelque  tort  de  lais- 
ser s'accréditer  des  notions  erronées  ,  ne  devraient-ils  pas 
s'empresser  de  rectifier,  dès  qu'ils  sont  énoncés,  les  faits 
inexacts  sur  la  foi  desquels  on  argumente  contre  eux?  Dans 
un  pays  où  règne  en  général  la  publicité  la  plus  complète,  il 
nous  semble  qu'il  est  du  devoir  des  fonctionnaires  de  s'en 
servir  le  plus  souvent  possible  pour  rendre  compte  de  leurs 
actes,  pour  éclairer  l'opinion  publique  qui  sans  cela  risque 
d'être  aisément  faussée.  Si  la  commission  des  écoles  avait  pu- 
blié plus  tôt  son  rapport,  certainement  la  discussion  eût  à  la 
fois  été  plus  féconde  et  plus  modérée.  On  aurait  entendu  le 
pour  et  le  contre,  le  débat  contradictoire  se  serait  établi  et  l'on 
aurait  pu  du  moins  asseoir  son  jugement  sur  une  connaissance 
réelle  des  faits  et  de  leur  portée.  Ceci  nous  paraît  d'autant 
plus  regrettable  qu'au  fond  la  querelle  reposait  sur  un  jna- 
lentendu.  Les  adversaires  de  l'administration  lui  opposaient 
à  tort  un  système  absolu  dont  ils  prétendaient  qu'elle  ne  vou- 
lait point  se  départir ,  et  la  force  d'inertie  qu'elle  opposait 
seule  à  leurs  attaques  semblait  justifier  cette  opinion. 

Or,  il  résulte  du  rapport  de  M.  Martin  que  la  commission 
n'a  jamais  voulu  faire  prévaloir  un  système  exclusif.  Elle  re- 
coimaît  les  défauts  de  l'enseignement  mutuel,  et,  si  elle  croit 


40  RELIGION,    PHILOSOPHIE. 

devoir  en  conserver  quelques  applications  qui  lui  paraissent 
utiles,  c'est  en  le  modifiant  autant  que  possible  par  Tinlroduc- 
tion  de  la  méthode  simultanée  partout  où  l'emploi  de  celle-ci 
peut  être  avantageux.  I -a  voie  du  progrès  graduel  lui  semble 
préférable  à  celle  des  changements  brusques,  et  l'on  ne  sau- 
rait qu'approuver  cetle  marche  qui  tend  à  écarter  toute  vue 
systématique,  exclusive  ou  absolue.  Le  r.ipporl  constate  plu- 
sieurs améliorations  opérées  dans  ce  but,  et  prouve  par  des 
faits  nombreux  que  les  écoles  primaires  du  canton  de  Genève 
ne  sont  point  inférieures  à  celles  des  pays  voisins  ,  n'ont  au- 
cun résultat  important  à  leur  envier.  Elles  sont  encore  loin 
sans  doute  de  la  perfection,  mais  la  commission  travaille  aussi 
sans  relâche  à  favoriser  leur  développement.  Sous  ce  rapport, 
un  point  surtout  a  fixé  son  attention,  c'est  la  nécessité  de  for- 
mer de  bons  régents,  car  si  les  méthodes  sont  des  instruments 
précieux  ,  c'est  à  la  condition  d'être  mises  en  œuvre  par  des 
ouvriers  habiles.  L'établissement  d'une  école  normale  n'est 
guère  possible  dans  un  pays  aussi  restreint  que  le  nôtre.  Elle 
propose  donc  d'y  suppléer  par  deux  autres  mesures  d'une 
exécution  plus  facile  et  qui  pourraient  produire  des  résultats 
à  peu  près  semblables.  La  première  consisterait  dans  la  créa- 
tion d'un  certain  nombre  de  sous-maîtres  qui  seraient  fort 
miles  dans  les  écoles  nombreuses  et  feraient  ainsi  une  espèce 
d'apprentissage  pratique  très-propre  à  les  rendre  capables  de 
devenir  régents  à  leur  tour.  La  seconde  serait  l'établissement 
d'une  école  de  perfectionnement,  où  les  régents  et  les  sous- 
maîtres  viendraient,  pendant  deux  ou  trois  semaines  chaque 
année,  suivre  des  cours  destinés  à  compléter  leur  instruction, 
à  les  tenir  en  haleine  et  à  leur  faire  secouer  le  joug  de  la  rou- 
tine. L'exécution  d'un  semblable  projet  nous  paraît  très-dési- 
l'able,  et  il  faut  espérer  que  le  Rapport  de  la  commission  des 
écoles  trouvera  faveur  auprès  de  la  nouvelle  administration 
qui  sera  chargée  de  gouverner  le  canton  de  Genève. 


MELANGES  moraux  et  instructifs,  par  l'auteur  de  l'Ami  des  enfants 
vaudois.  Lausanne,  chez  B.  Corbaz.  in-12.  i  fr.  — L'ABEILLE  ou 
les  veillées  du  village.  Lausanne,  chez  B.  Corbaz.  2  vol.  in- 12.  2  fr. 

Ces  deux  ouvrages  font  partie  d'une  bibliothèque  instruc- 
tive et  amusante  à  l'usage  de  la  jeunesse,  qui  se  publie  sous 
les  auspices  de  la  Société  vaudoise  d'Utilité  publique.  Ils  sont 
destinés  aux  écoles  et  renferment  une  foule  de  notions  intéres  • 


MORALE,   EDUCATION.  41 

s.mles,  enlremélées  de  sages  coiisoils  «.t  de  rétlexioiis  pieuses. 
C'est  une  leclure  excellenle  pour  les  enfants,  clans  larpielle 
l'instruclion  est  mise  à  leur  portée  sous  une  forme  agréable  , 
variée  et  tout  à  fait  propre  à  fixer  leur  attention.  Les  Mélanges 
sont  en  partie  traduits  de  l'anglais,  ou  plutôt  imités  de  ma- 
nière à  mieux  répondre  aux  besoins  du  public  suisse,  et  le 
traducteur  y  a  joint  deux  notices  biograpliiques  fort  bien  faites 
sur  Pestalozzi  et  Fréd.  C.  De  la  Harpe.  \i  abeille  est  un  re- 
cueil d'enseignements  ,  d'anecdotes  ,  de  traits  bistoriques  ,  de 
méditations  religieuses  ,  remarquable,  soit  par  le  cboix  judi- 
cieux des  pièces  dont  il  se  compose  ,  soit  par  la  manière  sim- 
ple dont  les  sujets  sont  traités.  Au  milieu  des  nombreuses  col- 
lections de  ce  genre  qui  se  publient,  la  Bibliotbèque  vaudoise 
mérite  d'être  distinguée  comme  l'une  des  meilleures,  et  c'est 
peut-être  la  seule  qui  puisse  être  mise  avec  fruit  entre  les 
mains  des  enfants  de  la  campagne. 


CONTES  de  ma  mère  TOie,  par  Mlle  S.  Ulliac  Tremadeure  ;  ornés 
de  12  belles  lithographies  ,  par  Chandellier  et  Montaut,  Paris,  chee 
Bréauté,  passage  Choiseul.  1  vol.  in-8,  fig.  5  fr. 

On  ne  saurait  qu'applaudir  à  l'idée  qu'a  eue  M"«  Ulliac  de 
ressusciter  la  Mère  TOie  et  d'augmenter  le  nombre  de  ses 
charmants  récils  qui  font  toujours  les  délices  de  l'enfance. 
Avec  son  talent  fécond  et  ingénieux  elle  nous  semble  bien 
faite  pour  une  pareille  entreprise;  d'une  part  son  imagination 
no  lui  fera  pas  défaut,  et  de  l'autre  les  excellents  ouvrages 
d'éducation  que  nous  lui  devons  déjà  ,  nous  garantissent 
<|u'elle  saura  mieux  que  nul  autre  ,  présenter  sous  les  dehors 
les  plus  aimables,  les  leçons  de  la  morale  la  plus  pure.  Mais 
la  haute  estime  que  nous  avons  pour  M""  Ulliac  doit  aussi 
nous  rendre  plus  exigeant  avec  elle,  et  précisément  parce  que 
nous  la  croyons  très-capable  de  bien  remplir  la  lâche  qu'elle 
s'est  imposée,  nous  n'hésiterons  pas  à  lui  soumettre  les  obser- 
vations critiques  qui  nous  ont  été  suggérées  par  la  lecture  de 
son  premier  volume. 

Les  contes  qu'il  renferme  sont  cerlainement  remarquables 
sous  plus  d'un  rapport;  ils  sont  écrits  avec  charme,  on  j 
trouve  des  observations  piquantes,  des  peintures  originales  , 
de  spirituels  portraits.  Cependant  ds  ne  nous  paraissent  point 
satisfaire  complètement  aux  exigences  de  leur  titre  commun. 
En  efTet,  quel  est  le  caractère  dislinclif  des  contes  de  ma  Mère 


42  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

l'Oie?  Le  succès  de  ces  récils  merveilleux  esl  dû  à  la  naivelc 
parfaite  de  leur  allure  qui ,  donnant  à  tous  les  détails  l'appa- 
rence de  la  réalité,  fait  oublier  l'extravagance  de  la  forme  et 
les  rend,  en  quelque  sorte,  d'autant  plus  vrais  qu'ils  sont  plus 
invraisemblables. 

Le  talent  de  l'écrivain  consiste  à  employer  le  merveilleux 
comme  un  instrument  propre  à  donner  plus  de  force  aux  le- 
çons morales  qu'il  présente,  en  frappant  vivement  l'imagina- 
tion de  ses  petits  lecteurs.  Il  revêt  la  vérité  des  couleurs  bril- 
lantes de  la  fiction  dans  le  seul  but  de  la  rendre  plus  séduisante 
et  plus  efficace.  Or,  c'est  ce  que  M''''  Ulliac  nous  semble  avoir 
un  peu  trop  oublié.  Le  premier  et  le  plus  long  de  ses  contes, 
le  Nid  du  Corbeau,  est  beaucoup  plus  romanesque  que  mer- 
veilleux. C'est  un  épisode  du  moyen  âge  qui  offre  certaine- 
ment de  l'intérêt ,  dans  lequel  on  iccoiinaît  une  plume  fort 
exercée  et  fort  habile  ,  mais  qui  n'est  point  du  tout  fait  pour 
les  enfants  et  trouverait  mieux  sa  place  dans  tout  autre  re- 
cueil que  celui-ci.  Vient  ensuite  Mon  Cousin  le  Hâbleur,  es- 
quisse assez  plaisante  d'un  caractère  qu'on  rencontre  fré- 
quemment parmi  les  vieux  soldats.  Puis  enfin  ,  La  Fée  des 
Mousses ,  Le  Cierge  béni  et  Le  Don  de  prét^ision,  sont  bien 
des  contes  où  le  merveilleux  Joue  un  certain  rôle,  mais  ils  ont 
une  portée  un  peu  trop  philosophique,  un  sens  trop  profond 
pour  les  jeunes  lecteurs  auquels  s'adresse  surtout  M^'"  Ulliac. 

Ce  n'est  pas  ainsi  que  procédait  ma  Mère  l'Oiej  elle  ne  vou- 
lait que  récréer  ses  petits-enfants ,  et  il  s'est  trouvé  que  ses 
modestes  chefs-d'œuvi-e  ont  également  amusé  jeunes  et 
vieux,  petits  et  grands.  M"*"  Ulliac,  au  contraire,  semble  s'être 
surtout  préoccupée  du  grand  public.  Il  en  résulte  que  ses 
contes  manquent  en  général  de  cette  simplicité  qui  a  fait  le 
succès  des  autres,  sont  souvent  au-dessus  de  l'intelligence  en- 
fantine et  donnent  à  la  Mère  l'Oie  une  certaine  teinte  de  gra- 
vité, mieux  en  harmonie  peut-être  avec  l'esprit  de  notre  épo- 
que ,  mais  qui  n'était  pas  dans  son  caractère  primitif  et 
s'accorde  mal  avec  la  naïve  bonhomie  du  bon  vieux  temps. 

Puisque  M"*^  Ulliac  veut  ressusciter  celte  aimable  conteuse 
qui  a  fait  le  charme  de  nos  jeunes  ans ,  qu'elle  nous  la  rende 
telle  qu'elle  était  avec  tous  ses  atours  qui  sont  passés  de  mode 
sans  doute,  mais  n'en  offriront  que  plus  d'originalité.  C'est  une 
entreprise  bien  digue  d'elle  et  nous  ne  doutons  pas  que  ses 
efforts,  mieux  dirigés,  ne  soient  couronnés  d'un  plein  succès. 
La  seconde  série  qu'elle  nous  promet  nous  fournira  bientôt  , 
nous  l'espérons,  l'occasion  de  compenser  par  un  éloge  com- 
plet, les  légères  criliques  (juc   nous  avons  cru  devoir   adres- 


MORALE,   EDUCATION.  43 

ser  à    la   première,    qui   forme,  du  resle ,   uu  beau   volume 
illustré   par  de  nombreuses  lilliograpbies  Irès-Jolimcnl  dessi- 


LEGISLATION,  ECONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


MANUEL  DE  DROIT  ROMAIM  ou  explication  des  Institutes  de  Jus- 
tinien  par  demandes  et  réponses  ,  par  Eiig.  Lagrange,  doct.  en 
droit;  Inédit.  Paris,  chez  IMansutfils,  50,  place  St-André-des- Arts. 
1  vol.  in-18.  6  fr. 

Ce  petit  volume  est  une  espèce  de  catéchisme  destiné  spé- 
cialement aux  étudiants  qui  se  préparent  pour  leurs  examens. 
II  est  rédigé  suivant  Tordre  des  Institutes  et  d'après  les  meil- 
leurs commentaires.  Les  demandes  sont  nombreuses ,  les  ré- 
ponses courtes ,  mais  claires  et  suffisantes  pour  expliquer  les 
points  les  plus  difficiles  et  rappeler  à  la  mémoire  les  dévelop- 
pements dont  ils  sont  susceptibles.  Dans  une  introduction  bien 
faite,  l'auteur  présente  un  résumé  rapide  de  l'histoire  du  droit 
romain,  puis  il  donne  à  la  suite  le  catalogue  des  meilleurs  ou- 
vrages qui  traitent  de  ses  différentes  branches.  Ce  manuel 
n'est  pas  exempt  sans  doute  du  défaut  commun  à  tous  les  livres 
de  ce  genre  qui  peuvent  servir  d'oreiller  de  paresse  aux  jeu- 
nes gens  peu  laborieux,  pour  lesquels  la  mémoire  vient  ainsi 
remplacer  l'étude  et  suppléer  au  travail  qu'ils  redoutent.  Mais 
il  peut  également  être  utile  à  l'étudiant  studieux  comme  une 
espèce  de  mémorandum  propre  à  lui  faciliter  des  exercices  de 
répéfition,  comme  un  questionnaire  qui  lui  fournira  le  moyen 
de  se  rendre  compte  à  lui-même  du  résultat  de  ses  efforts  et 
de  la  marche  de  ses  progrès. 


a  LÉGISLATION , 

COURS  DE  RÉDACTION  NOTARIALE  ou  nouveau  recueil  de  modè- 
les des  actes  et  contrats  accompagnés  de  tableaux  synoptiques ,  par 
N.-H.  Cellier.  Paris,  chez  Joubert,  14,  rue  des  Grès.  1  vol.  gr.  8°. 
9fr. 

La  réilaclion  notariale  est  un  objet  de  la  plus  haute  impor- 
tance. Chacun  le  comprend  facilement,  car  on  sait  combien  de 
grands  procès  n'ont  d'autre  origine  qu'une  légère  erreur  dans 
un  acte  de  cette  espèce.  Los  notaires  devraient  être  obligés 
d'en  faire  une  étude  d'autant  plus  parfaite,  que  leur  langue 
n'est  pas  celle  de  tout  le  monde  ,  et  que  souvent  eux  seuls 
comprennent  complètement  le  sens  des  formules  qu'ils  em- 
ploient. Mais  ce  n'est  pas  seulement  aux  notaires  que  le  livre 
de  M.  Cellier  peut  être  utile.  Chacun  y  trouvera  des  directions 
précieuses  dont  il  aura  plus  ti'uiu-  occasion  de  profiter  dans  le 
cours  de  sa  vie.  Avec  certaines  notions  sur  la  valeur  des  mots 
et  sur  leur  signification  légale,  on  peut  s'éviter  beaucoup  d'en- 
nuis et  de  fâcheux  contre-temps.  Il  est  bon,  du  moins,  de  pos- 
séder une  connaissance  générale  du  langage  notarial  pour  être 
en  état  de  surveiller  soi-même  la  rédaction  des  contrats  dans 
lesquels  on  se  trouve  engagé.  M.  Cellier  donne  des  modèles 
de  tous  les  genres  d'actes,  et  s'attache  à  bien  faire  comprendre 
le  sens  de  chaque  formule.  Ses  explications  sont  très  claires 
et  suffisamment  développées.  Il  ne  se  borne  pas  à  transcrire 
servilement  les  usages  de  la  routine,  il  cherche  aussi  à  intro- 
duire des  formes  plus  simples,  plus  correctes  et  mieux  à  la 
portée  de  tons.  Enfin,  ne  perdant  pas  de  vue  les  modifications 
que  le  développement  de  l'industrie  amène  dans  les  transac- 
tions, il  a  réuni,  dans  son  travail,  les  éléments  nécessaires  pour 
satisfaire  aux  exigences  des  cas  imprévus  qui  peuvent  se  ren- 
contrer dans  la  pratique.  On  voit  que  c'est  un  formulaire  rai- 
sonné, bien  fait  et  plus  complet  qu'aucun  de  ceux  qui  existent. 


ÉCONOMIE   POLITIQUE.  45 


LETTnES  à  un  Américain  sur  la  constitution  genevoise  et  sur  les  évé- 
nements actuels,  par  A.-E.  Cherbuliez,  professeur  de  droit,  n"*  • 
à  6.  Genève,  in  8.  —  LETTUES  d'un  Américain  à  M.  Cherbuliez. 
Lausanne.  N°^  1  à  7,  in-8.  —  COUI'  D'OEIL  sur  le  22  novembre  par 
M.  Uupin  1).  AI.  Genève,  in-8.  —  LETTRES  au  peuple,  par  .lames 
B'azy.  xN«^  I  à  â.  Genève  ,  in-8.  —  J.  C.-L.  DE  SISMOIVDI  à  TAsso- 
cialion  du  Trois-Mars.  Genèxe,  in-8. 


Après  avoir  longtemps  échappé  au  mouvement  démocra ti- 
que qui,  tlepiiis  une  douzaine  d  années,  agile  la  plupart  des 
cantons  suisses,  Genève  vient  d'avoir  son  tour.  Une  révolu- 
tion, toutà  fait  inattendue,  l'a  tirée  subitement  de  cet  état  de 
prospérité  paisible  qui  faisait  l'admiration  de  tout  ceux  qu'un 
sé|"our  de  quelque  durée,  mettait  à  portée  de  la  bien  juger. 

Le  2;!  novembre  dernier,  au  moment  où  son  Conseil  Re- 
présentatif s'assemblait  pour  discuter  plusieurs  projets  de  ré- 
formes constitutionnelles,  une  émeute  l'a  forcé  d  abdiquer  son 
pouvoir  en  décrétant  une  Constituante,  cbargée  de  reviser  la 
Constitution  tout  entière  ,  et  d'adopter  le  suffrage  universel 
pour  base  de  l'élection  de  cette  nouvelle  assemblée.  Le  canton 
a  été  divisé  en  lo  collèges  électoraux,  qui  ont  dû  nommer 
I  i5  députés,  à  raison  de  i  pour  5oo  habitants,  et  la  Consti- 
tuante, ainsi  formée,  s'est  mise  immédiatement  à  l'œuvre. 

Pour  l'étranger,  qui  savait  qu'à  Genève  le  cens  électoral 
était  de  3  fr.  5o  c,  et  pouvait  être  payé  par  quiconque  le  dé- 
sirait ;  qui  connaissait  la  liberté  parfaite  de  cet  heureux  petit 
pays,  où  le  gouvernement  ne  coûtait  presque  rien,  et  appelait 
sans  cesse,  sur  tous  ses  actes,  le  contrôle  des  citoyens  ;  cette 
révolution  ne  peut  qu'être  une  véritable  énigme.  Et  elle  de- 
vient encore  bien  plus  inexplicable,  lorsqu'd  voit  la  Consti- 
tuante, sortie  des  nouvelles  élections,  renfermer  yq  membres 
du  Conseil  Représentatif,  et  présidée  par  le  clief  même  du 
gouvernement  contre  lequel  était  dirigée  l'émeute.  Ce  singu- 
lier résultat  n'est,  en  effet,  pis  très-facile  à  comprendre.  C'est 
une  preuve  frappante  de  la  puissance  extraordinaire  de  cer- 
taines formules  sur  la  foule  avide  de  grands  mols,et  toujours 
prompte  à  suivre  l'impulsion  des  agitateurs  qui  savent  l'émou- 
voir par  leur  langage  sonore.  Souveraineté  du  peuple  et  suf- 
frage universel,  telle  est  la  recette  avec  laquelle  on  tait  les  ré- 
volutions, n'importe  en  quel  pays  et  en  quelles  circonstances. 

La  constitution  sous  l'empire  de  latjuelle  Genève  s'était  re- 
constitué en  iBi4,  faite  à  la  hâte  par  des  hommes  amis  de  leur 
pays  sans  doute,  mais  un  peu  trop  préoccupés  des  intérêts  du 
moment  et  obéissant  à  des  tendances  aristocratiques  assez  pro- 


46  LÉGISLATION , 

noncées  ,  n'avait  iamais  été  populaire.  Malgré  les  modifica- 
tions nombreuses  qu'elle  avait  subies,  il  lui  restait  toujours  sa 
tacbe  originelle  qui  était  un  continuel  sujet  de  vexation  pour 
l'amour-propre  national.  Une  association  s'étant  donc  formée 
il  y  a  dix  mois  ,  dans  le  but  d'obtenir  quelques  réformes  et 
d'agir  à  cet  effet  sur  l'opinion  publique  par  une  série  de  pe- 
tits écrits,  tous  dirigés  contre  les  côtés  faibles  de  cette  constitu- 
tion, le  peuple  qui  saisit  volontiers  les  questions  sous  leur  forme 
la  plus  simple  et  la  plus  trancbée,  n'a  rien  trouvé  de  plus  na- 
turel que  de  faire  acte  de  souveraineté  en  renversant  l'édifice 
(ju'on  lui  proposait  de  réparer.  L'idée  d'une  Constituante  s'est 
présentée  comme  le  meilleur  moyen  de  faire  cesser  le  débat  par 
un  appel  au  pays,  et  on  Ta  d'autant  mieux  accueillie  que  c'é- 
tait l'expédient  auquel  on  avait  eu  recours  dans  les  autres 
Cantons. 

Malheureusement  la  position  de  Genève  n'est  point  la  même 
que  celle  de  ses  confédérés.  En  faisant  table  rase  de  ses  insti- 
tutions civiles  et  politiques ,  il  ne  peut  rompre  certain  traité 
qui  le  lie,  au  sujet  des  communes  que  la  Savoie  lui  a  cédées 
en  i8i5.  Une  foule  de  problèmes  délicats,  dont  la  solution  est 
épineuse,  se  trouvent  engagés  par  cet  agrandissement  de  ter- 
ritoire qui  a  donné  au  Canton  de  Genève  une  population  ca- 
tholique assez  considérable.  Aussi  les  hommes  à  vues  élevées 
n'ont  pu  envisager  sans  terreur  cette  reconstitution  qui  allait 
dévoiler  au  grand  jour  des  plaies  qu'on  avait  mis  jusque-là 
tant  d'adresse  et  tant  de  soin  à  pallier  en  suivant  un  système 
de  perpétuelles  transactions.  Dès  le  22  novembre,  M.  le  pro- 
fesseur Cherbuliez  protesta  en  plein  conseil  contre  la  votation 
arrachée  par  une  pression  extérieure,  puis  il  publia  une  série 
de  lettres  où  l'Association  du  3  mars  est  vigoureusement  atta- 
quée soit  dans  son  but,  soit  dans  ses  moyens.  Bientôt  l'illustre 
historien,  M.  de  Sismondi,  fit  également  entendre  sa  voix  pour 
proclamer  l'excellence  de  la  Constitution  qu'on  venait  d'abat- 
tre, et  stygmatiser  ceux  qui  l'avaient,  suivant  lui,  calomniée. 
Enfin  un  honorable  citoyen,  M.  !e  docteur  Dupin,  ne  put  re- 
tenir un  cri  d'indignation  contre  l'illégalité  du  22  novembre. 
De  son  côté,  la  révolution  ne  manqua  pas  de  défenseurs,  entre 
lesquels  M,  J.  Fazy  se  distingua  par  la  fianchise  de  son  lan- 
gage et  la  hardiesse  de  ses  théories.  Le  caractère  général  de 
ces  divers  écrits  est  le  courage  avec  lequel  chacun  émet  ses  opi- 
nions, dit  toute  sa  pensée,  au  milieu  de  l'agitation  des  esprits, 
dans  un  moment  où  l'on  pouvait  croire  qu'il  y  avait  quelque 
danger  à  le  faire.  C'est  un  trait  assez  remarquable,  et  qui  nous 
semble  faire  l'éloge  du  caractère  genevois.  Un  autre  trait  non 
moins  frappant,  c'est  la  fécondité  merveilleuse  de  tous  ces  écri- 


ÉCOiNOMlL    POLITIQUE.  4  7 

vains  qui,  dans  l'espace  Je  huil  à  dix  jours,  ont  inondé  le  pays 
do  plus  de  cincfuanle  !)rocluires,  dont  la  plupart  se  distinguent 
par  le  talent  du  style  et  la  force  de  la  pensée.  Certes,  quoique 
le  théâtre  soit  petit,  il  y  a  Imcu  là  de  <pioi  exciter  vivement  l'at- 
tention de  tout  observateur. 

Mais  ce  ne  sont  en  quelque  sorte  que  les  préliminaires  de 
l'œuvre.  On  s'est,  en  général,  abstenu  jusqu'ici  de  discuter  les 
graves  questions  que  la  Constituante  devra  résoudre.  Une  seule 
se  trouve  abordée  dans  les  Lettres  d'un  ^iniéricain,  que  l'on 
croit  écrites  par  une  plume  vaudoise.  L'auteur,  homme  de  la- 
lent,  qui  paraît  être  très-versé  dans  tout  ce  qui  touche  à  son 
sujet,  traite  des  rapports  de  l'Eglise  avec  l'Etat,  et  pose  en 
principe  la  séparation  complète.  Il  voudrait  que  Genève  don- 
nât le  premier  exemple  en  Europe  de  cette  liberté  religieuse 
dont  les  Etats-Unis  ont  fait,  dit  on,  une  heureuse  expérience. 
Les  difficultés  de  l'application  ,  les  circonstances  spéciales  du 
pays,  qui  semblent  la  rendre  presque  impossible,  ne  l'arrêtent 
point  ;  il  tranche  la  question  fort  lestement  ,  et  il  entre  dans 
tous  les  détails  de  l'exécution  avec  l'aplomb  d'un  homme  qui 
connaît  très-bien  l'état  des  choses  ,  qui  en  a  fait  longtemps 
l'objet  de  ses  recherches  et  de  ses  études. 

Eu  théorie,  son  opinion  trouvera  beaucoup  de  partisans , 
cela  n'est  pas  douteux.  La  séparation  complète  de  l'Eglise  d'a- 
vec l'Etal  est  en  effet  la  seule  base  logique  de  la  véritable  li- 
berté religieuse.  Mais  quand  on  veut  aborder  la  pratique,  les 
obstacles  se  multiplient  à  chaque  pas,  et  la  Constituante  recu- 
lera sans  doule  devant  la  solution  de  ce  difficile  problème.  Au 
reste,  le  résultat  de  ses  travaux  ne  tardera  pas  à  être  connu, 
et  seulement  alors  la  discussion  pourra  s'engager  sérieusemenl 
sur  tous  les  points  du  projet  qui  fera  la  base  de  ses  délibéra- 
lions.  En  attendant,  les  divers  écrits  que  nous  annonçons  peu- 
vent donner  une  idée  assez  juste  de  la  position  actuelle,  et  ser- 
vir de  documents  à  ceux  qui  désirent  suivre  le  curieux  specta- 
<;le  d'un  petit  peuple  intelligent  el  éclairé,  Iravaillanl  à  refaire 
sa  Constitution  d'après  les  données  que  peuvent  lui  fournir 
soit  une  longue  habitude  de  la  liberté,  soil  les  progrès  récents 
de  la  science  sociale. 


IDEES  sur  le  pouvoir  social  et  rinilueiice  morale  de  la  musique,  cx|)<)- 
sées  à  Tacarlémie  de  Lausanne,  par  Ed.Lenz.  8"  i  fr.  5o  c. 

l/auteur  di' cet  opuscule  est  un  nmsicien  endiousiaste,  (|ui 
voit  dans  son  art  le  moven  le  plus  puissant  de  favoriser  le  dé-» 


48  LÉGISLATJON, 

veloppoment  ialellecluel  el  moral  des  sociétés  Imniniiies,  de 
leur  donner  une  civilisation  plus  pure  el  plus  noble,  de  coni- 
batlre  avec  succès  les  causes  dissolvantes  dont  leur  avenir  sem- 
ble menacé.  Sans  partager  entièremeni  la  confiance  a])Solue  de 
M.  Lenz  dans  le  pouvoir  de  la  musique,  on  doit  reconnaître 
que  ses  vues  reposent  sur  un  principe  vrai  et  renferment  une 
foule  de  considérations  ingénieuses,  d'idées  fécondes  dont  l'ap- 
plicaliou  ne  saurait  produire  qued'beureux  résultats.  Les  deux 
buts  qu'il  se  propose  sont  de  prouver  les  bienfaits  d'un  ensei- 
gnement musical  basé  sur  le  sentiment  religieux,  et  de  s'élever 
contre  le  mauvais  goût  de  notre  époque,  contre  le  danger  des 
tendances  individuelles  qui  frappent  la  musique  d'impuissance 
et  de  stérilité.  Passant  rapidement  en  revue  l'bistoire  des  siè- 
cles précédents,  il  montre  que  la  musique  n'a  pu  atteindre  un 
haut  degré  de  perfection  que  dans  les  pays  où  elle  était  en 
quelque  sorte  devenue  Tun  des  éléments  constitutifs  de  la  vie 
nationale,  qu'aux  époques  où  son  alliance  intime  avec  les  idées 
religieuses  lui  permettait  de  retremper  son  inspiration  aux 
sources  vives  de  la  foi,  el  donnait  à  ses  œuvres  une  action  puis- 
sante sur  les  masses.  Il  suit  sa  décadence  parallèle  au  déclin 
du  sentiment  religieux  et  nous  fait  voir  comment,  faute  d'a- 
voir su  s'emparer  d'un  antre  mobile  également  universel,  elle 
s'est  petit  à  petit  retirée  du  monde,,  renfermée  dans  le  sanc- 
tuaire de  l'inspiration  individuelle  et  réduite  aux  mesquines 
proportions  d'un  dillettantisme  sans  portée  et  sans  profondeur. 
Il  stjgmatise  avec  une  verve  pleine  d'indignation  «  cette  fu- 
neste tendance  à  propager  le  virluosisrae ,  tendance  si  com- 
mune de  nos  jours,  ce  désir  inconcevable  de  beaucoup  de  per- 
sonnes de  perdre  leur  temps,  leurs  idées,  et  pour  ainsi  dire  la 
plus  belle  part  de  leur  sentiment  moral ,  pour  apprendre  à 
exécuter,  soit  en  chantant,  soit  sur  un  instrument  quelconque, 
des  morceaux  de  musique  dépourvus  d'idées  élevées  ,  respi- 
rant la  volupté  et  le  désir  de  satisfaire  les  exigences  d'un 
amour-propre  ridicule.  »  Il  déplore  la  manie  de  «ces  airs  va- 
riés, devant  donner  le  change  à  un  public,  qui  finit  par  croire 
que  l'exécutant  sachant  le  mieux  croiser  les  doigts,  ou  faisant 
le  plus  de  notes,  est  un  homme  supérieur  à  celui  qui ,  avec  le 
vrai  sentiment  du  beau  dans  le  cœur,  oublie  ses  propres  suc- 
cès personnels,  en  communiquant  à  son  auditoire  les  pens  es 
et  les  inspirations  des  vrais  maîtres.» 

C'est  bien  là  le  travers  de  notre  époque,  et  l'on  ne  peut  frap- 
per plus  juste  sur  le  véritable  défaut  de  la  musique  actuelle. 

M.  Lenz,  persuadé  que  la  puissance  réelle  de  la  musique 
réside  dans  les  effets  salutaires  de  l'harmonie,  voudrait  donc 
que,  renonçant  aux  jouissances  étroites  du  dillettantisme,  ou 


ÉCONOMlIi    POLITIQUE.  49 

dirigeât  ses  efforts  vers  l'éducalion  musicale  des  masses.  Le 
chanl  nalionni  ,  le  cliant  patriotique  doit  jouer  aujourd'hui  le 
rôle  que  remplissait  jadis  le  chant  religieux.  D'ailleurs  l'un 
n'exclut  point  l'autre,  au  contraire,  il  existe  entre  eux  une  con- 
nexion intime,  et  leur  union  ne  saurait  être  qu'émineramenl 
avantageuse.  M.  Lcliz  croit  que  la  musique  pourra  devenir 
ainsi  le  moyen  le  plus  sûr  <  d'harmoniser  entre  elles  toutes  les 
branches  de  l'éducation,  qui  ne  s'appuiera  plus,  elle-même, 
que  sur  l'esprit  de  fraternité  parmi  les  hommes,  el  sur  leur 
devoir  d'apprécier  le  mérite  des  autres,  chaque  iudividu  pos- 
sédant une  vertu  ou  une  aptitude  spéciale  el  soci  île,  qui  man- 
que à  tous  les  autres.  »  Il  y  voit  de  plus  une  garantie  d'ordre 
public,  et  cite  à  cet  égard  l'exemple  de  ses  compatriotes  ,  les 
Allemands,  qui  ont  dû,  dit-il,  à  rinlluence  de  la  musique,  de 
résister  jusqu'ici  au  souffle  révolutionnaire  qui  agite  les  autres 
peuples.  C'est  à  elle  qu'est  réservée,  suivant  lui,  la  belle  tâche 
de  détruire  à  tout  jamais  ce  fléau  qu'on  appelle  l'esprit  de  parti. 
Enfin,  dans  son  enthousiasme  original,  il  en  fait  une  espèce  de 
paratonnerre  social  qui  seul  pourra  nous  préserver  des  orages 
dont  notre  avenir  est  menacé.  Il  y  a  certainement  de  l'exagé- 
ration dans  ces  brillantes  espérances,  et  ce  serait  déjà  beau- 
coup d'obtenir  la  réalisation  d'une  seule  d'eutre  elles,  mais  la 
difficulté  de  la  tache  ne  doit  pas  arrêter  les  efforts  et,  pour  tout 
promoteur  d'idées  nouvelles,  l'enthousiasme  est  la  première 
et  la  plus  indispensable  condition  du  succès. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


L'UIMIVEllS  expliqué  par  la  révélation,  ou  essai  de  philosophie-posi- 
tive,  par  L.-A.  Chaubnrd.  Paris,  i  gros  volume  in-8.  7  l"r. 

M.  Chaubard  a  déjà  publié,  il  y  a  quelques  années,  des  Elé- 
ments de  géologie,  dans  lesquels  il  s'est  attaché  à  faire  ressor- 
tir l'accord  de  la  science  avec  la  Genèse.  Le  succès  obtenu  par 
ce  premier  ouvrage  paraît  avoir  excité  chez  l'auteur  un  sen- 
timent de  satisfaction  ,  bien  naturel  sans  doute,  mais  un  peu 
trop  exagéré.  Son  amour-propre  s'est  exalté ,  le  résultat  de 
ses  recherches  lui  est  apparu  comme  une  révélation  nouvelle, 
et  il  s'est  cru  chargé  d'une  mission  divine  pour  soulever  le 


50  SCIENCES  ET  ARTS. 

voile  qui  cachait  aux  yeux  des  hommes  le  mystère  de  la  créa- 
tion. C'est  dans  cette  conviction  qu'il  nous  annonce  aujour- 
d'hui que  son  livre  renferme  tout  à  la  fois  une  explication  de 
l'Univers  parla  révélation,  un  traité  de  pliilosophie  positive, 
c'est-à-dire  une  théorie  de  la  science  universelle,  un  commen- 
taire scientifique  des  six  journées  de  la  création,  et  la  philoso- 
phie antédiluvienne  restituée  sur  son  principe  fondamental. 
C'est  heaucoup  de  choses,  en  vérité,  et  la  moindre  d'entre 
elles  suffirait  à  la  gloire  d'un  écrivain  moins  amhitieux.  Mais 
ce  n'est  pas  trop  peut-être  pour  celui  qui  se  pose  en  serviteur 
choisi  par  Dieu  lui-même  ,  pour  accomplir  ce  que  l'éternelle 
et  impénétrable  sagesse  a  résolu  de  toute  éternité.  D'ailleurs 
il  confesse  en  toute  humilité  qu'il  ne  joue  dans  cette  affaire 
que  le  rôle  d'un  instrument  passif.  «  Il  n'y  a  rien  dans  les  idées 
mères  et  originales  de  ce  livre,  rien  où  à  peu  près  rien,  dont 
lu  puisses  tirer  vanité  sans  devenir  un  vrai  foa  à  tes  propres 
veux.  Laisse  donc  l'ineptie  des  sots  se  mettre  à  genoux  devant 
les  réputations  que  sa  propre  ignorance  déifie,  et  garde-toi  de 
te  laisser  ainsi  encenser  toi-même.  »  Cependant  il  se  ravise, 
et  sachant  la  chair  faible,  il  ajoute  :  «  Et  si  tu  ne  peux  l'empê- 
cher, garde-toi  de  faire  comme  ces  enfants  d'orgueil,  hommes 
superbes,  mais  en  réalité  simples  amas  de  poudre  organisée 
comme  tous  les  êtres  ,  et  qui  s'imaginent  valoir  plus  que  le 
reste  dos  hommes,  parce  que  des  sots  le  leur  disent,  n 

Il  est  vrai  que  suivant  la  sagesse  des  nations  :  Qui  dit  trop 
ne  dit  rien,  et  sans  doute  le  public  ne  pourra  s'empêcher  de 
trouver  quelque  peu  de  charlatanisme  dans  cette  orgueilleuse 
humilité  avec  laquelle  l'auteur  se  présente  à  lui.  Pour  l'excu- 
ser, du  moins  faudrait-il  que  son  livre  renfermât  une  exposi- 
tion claire  et  éloquente  de  son  suj.et.  Or  c'est  précisément  ce 
qu'on  n'y  trouve  point.  Il  y  a  beaucoup  de  faits  entassés  pêle- 
mêle,  un  grand  nombre  de  découvertes  nouvelles  que  M.Chau- 
bard  paraît  avoir  faites  ,  maintes  assertions  contraires  à  la 
science  telle  que  l'ont  comprise  les  physiciens  les  plus  distin- 
gués. Mais  tout  cela  est  si  confus,  si  péniblement  déduit ,  que 
malgré  la  curiosité  vivement  excitée  par  ces  théories  étranges 
qu'on  nous  donne  pour  une  révélation  divine,  il  sera  bien  dif- 
ficile à  tout  lecteur  consciencieux  non-seulement  de  compren- 
dre, mais  encore  même  d'étudier  ce  monstrueux  assemblage. 
Pour  nous,  c'est  en  vain  que  nous  avons  essayé  d'en  faire  l'a- 
nalyse. Après  d'inutiles  efforts  nous  avons  dû  renoncer,  et 
nous  contenter  de  recommander  la  philosophie  antédiluvienne 
à  ceux  qui  aiment  les  idées  originales  quelque  bizarres  qu'elles 
puissent  être.  M.  Chaubard  leur  en  offre  de  quoi  les  satisfaire 
et  ne  craint  pas  d'entrer  en  lice  avec  Newton  et  toutes  les  Aca- 
démies scientifiques  du  monde. 


SCIENCES  ET  ARTS.  51 

BIBLIOïHEQI;E  des  scieuces  et  des  arts  :  Nouveau  discours  sur  les  ré- 
volutions dit  globe ,  par  Aj.  de  Gr.  et  P.  suivi  d'un  article  sur  les 
changements  de  température  du  globe,  et  sur  les  volcans,  par  M.  F. 
Arago.  2  vol.  in-32.  fig.  1  fr.  GO.  —  Ossements  et  coquilles  fossiles,  par 
MINI.  J.-J.  Huot  et  Deshayes.  2  vol.  in-â2  ,  fig.  1  IV,  60  c.  Paris,  1 5, 
rue  de  Bussy. 

Ces  quatre  petits  volumes  forment  un  cours  de  géologie, 
très-abrégé  sans  doute,  mais  bien  suffisant  pour  ceux  qui  ne 
cultiveut  la  science  qu'en  amateurs  et  se  contentent  d'avoir  des 
données  générales  sur  l'ensemble  de  ses  découvertes.  Les  noms 
des  savants  distingués  qui  ont  pris  part  à  leur  rédaction  ,  sont 
d'ailleurs  un  titre  précieux  à  la  confiance  publique.  On  sait 
combien  M.  Arago  s'entend  à  populariser  la  science  ,  et  MM. 
HuoI  et  Desbayes  se  sont  fait  déjà  depuis  longtemps  connaître 
par  des  travaux  importants.  Aussi  trouve-t-on  dans  ces  résu- 
més plus  d'intérêt  que  n'en  offrent  d'ordinaire  les  livres  de  ce 
genre.  Les  principaux  faits  sont  présentés  d'une  manière  at- 
trayante, dégagés  de  tous  les  détails  secondaires,  et  cependant 
assez  développés  pour  satisfaire  l'intelligence.  On  n'y  rencon- 
tre point  cette  sécheresse,  cette  aridité  qu^offrent  trop  souvent 
les  Manuels  scientifiques  où  Ton  se  borne  à  donner  des  no- 
menclatures bien  complètes,  mais  sans  aucun  attrait  pour  ce- 
lui qui  ne  se  propose  pas  de  collectionner  et  de  classer.  Le 
discours  sur  les  révolutions  du  globe  est  extrait  des  Piincipes 
de  géologie  de  Tjyell,  en  sorte  que  s'il  n'y  a  pas  le  savoir  pro- 
fond et  l'éloquent  style  du  fameux  discours  deCuvier,  il  donne 
du  moins  un  aperçu  très-exact  de  l'état  actuel  de  la  science 
géologique.  L'article  de  M.  Arago,  quoique  partant  d'un  point 
de  vue  tout  autre,  et  s'appuyant  sur  l'ancienne  opinion  pluto- 
nienne,  aujourd'hui  presque  abandonnée,  n'en  forme  pas  moins 
un  appendice  du  plus  vif  intérêt,  et  ajoute  certainement  un 
grand  prix  à  ce  petit  ouvrage.  Le  travail  sur  les  ossements  fos- 
siles est  dîi  à  M.  Huot,  et  celui  sur  les  coquilles  à  M.  Des- 
bayes. Tous  deux  sont  remarquables  par  la  clarté,  la  préci- 
sion et  les  vues  ingénieuses  dont  ils  sont  remplis. 


DE  L'AIR  COMPRIME  et  dilaté  comme  force  motrice,  ou  des  forces 
naturelles  recueillies  gratuitement  et  mises  en  réserve,  par  MM. 
Andraud  et  Tessié  du  Motay.  Paris,  chez  Guillaumin  ,  5  galeries  de 
la  Bourse.  8°,  fig.  3  fr. 

Ilemplaccr  la   vapeur  por  l'air  comprimé^    subslilnrr  ;i  tirs 


52  SCIENCES  ET  ARTS. 

moteurs  coûleiix  el  dangereux  un  moteur  qui  ne  coule  rien  et 
n'oflre  aucun  danger,  tel  est  le  but  que  s'est  proposé  M.  An- 
draud.  Il  paraît  avoir  fait  beaucoup  d'expériences  curieuses  , 
si  l'on  en  juge,  du  moins,  d'après  les  résultats  qu'il  nous  offre, 
car  il  n'entre  point  dans  les  détails  de  ses  opérations  el  ren- 
voie pour  loule  la  partie  scientifique  aux  ouvrages  spéciaux 
(|ue  chacun  peut  consulter  s'il  lui  plaît.  Un  seul  fait  le  frappe, 
c'est  que  la  nature  renferme  des  forces  puissantes  dont  nous 
n'avons  jusqu'ici  lait  aucun  usage  quoiqu'elles  fussent  à  notre 
portée  et  que  nous  n'eussions  ,  comme  on  dit  vulgairement, 
qu'à  nous  baisser  pour  en  ramasser.  Ainsi  l'air  se  trouve  par- 
tout en  abondance  el  il  suffit  de  le  comprimer  pour  obtenir  un 
moteur  qui  fera  marcher  nos  voitures  ,  avancer  nos  navires  , 
fonctionner  nos  machines  sans  rien  consommer  ,  et,  par  con- 
séquent, d'une  manière  beaucoup  plus  économique  que  tous 
les  procédés  inventés  jusqu'à  ce  jour.  C'est  bien,  direz- vous 
sans  doute,  mais  l'air  ne  se  comprime  pas  tout  seul,  et  il  faut 
avoir  recours  à  des  procédés  assez  dispendieux.  Bah.'  vous 
plaisantez.  Eh  !  n'avons-nou.<  pas  les  fleuves  dont  le  cours  ra- 
pide ne  demande  qu'à  nous  servir  gratis  el  sans  relâche'?  N'a— 
vons-nous  pas  les  vents  qui  seront  à  notre  disposition  dès  que 
nous  voudrons  utiliser  leur  souffle  impétueux.''  M-  Andraud 
couvre  la  lerre  de  roues  hydrauliques  el  de  roues  éoliques 
qui  bientôt  deviendront  d'inépuisables  sources  d'air  comprimé 
où  chacun  ira  prendre  la  quantité  de  force  dont  il  aura  besoin 
pour  son  industrie  ou  ses  menus-plaisirs.  Il  est  vrai  qu'il  fau- 
tlra  pour  cela  des  machines  assez  compliquées,  mais  M.  An- 
draud ne  doute  pas  qu'on  ne  parvienne  à  les  établir  de  la  ma- 
nière la  plus  simple  et  la  plus  durable,  d'ailleurs,  il  renvoie 
cet  objet  aux  mécaniciens  que  cela  concerne  tout  spécialement. 
Théoriciens  el  praticiens,  mettez-vous  à  l'œuvre  ,  rivalisez  de 
zèle  pour  accomplir  toutes  les  merveilles  que  nous  promet 
M.  Andraud.  Il  vous  montre  le  but,  c'est  à  vousde  l'atteindre. 
Avec  un  peu  de  bonne  volonté  vous  pourrez  réaliser  des  pro- 
diges qui  laisseront  bien  loin  derrière  eux  ,  ceux  des  Mille  et 
une  Nuits.  Non-seulement  chacun  pourra  porter  dans  sa  po- 
che ,  peut-être  même  dans  sa  tabatière  une  quantité  de  force 
suffisante  pour  lui  tenir  lieu  d'ouvriers,  pour  le  dispenser  d'a- 
voir des  chevaux  à  l'écurie  el  des  bœufs  à  l'élable,  mais  en- 
core ce  maudit  combustible  qui  renchérit  tous  les  jours,  qui 
menace  de  devenir  de  plus  en  plus  rare  ne  sera  plus  du  tout 
nécessaire  pour  produire  la  chaleur  dont  nous  avons  besoin. 
Avec  quelques  douzaines  de  miroirs,  nous  saurons  bien  forcer 
le  soleil  à  se  montrer  moins  avare  de  ses  dons.  De  tous  cotés, 
au  milieu  de  nos  places  et  sur  nos  grandes  routes  s'élèveront 


SCIENCES  ET  ARTS.  53 

lies  fourneaux  économiques  où  le  moindre  rayon  solaire  sera 
tlécuplc ,  cenluplé  ,  au  profil  de  quiconque  en  voudra  faire 
usage.  Et  combien  d'autres  perfectionnements  encore  décou- 
leront de  cet  emploi  judicieux  des  agents  que  la  nature  nous 
prodigue  avec  tant  de  largesse!  Au  moyen  de  l'air  com- 
primé, le  problème  de  la  navigation  aérienne  sera  bientôt  ré- 
soluj  la  poudre  à  canon  serait  avantageusement  remplacée  et 
obaque  ville  aurait  son  réservoir  d'air  comprimé  toujours  prêt 
à  lancer  des  milliers  de  boulets  à  la  fois  sur  l'ennemi  j  la  terre 
pourrait  être  perforée  jusque  dans  ses  entrailles  et  fournir 
ainsi  des  sources  de  chaleur  qui,  bien  ménagées,  chaufferaient 
toutes  les  habitations  sans  autres  frais  que  l'établissement  de 
conduits  solides;  la  poste  adopterait  les  voies  pneumatiques  et 
les  lettres  chemineraient  par  des  canaux  souterrains,  presque 
aussi  rapides  que  la  pensée  :  soixante  lieues  à  l'heure .'  On 
pourra  écrire  de  Paris  à  Marseille  et  recevoir  la  réponse  le 
même  jour  !  Enfin  ,  l'acoustique  prendrait  un  développement 
dont  on  n'a  jusqu'à  présent  nulle  idée;  que  sont  nos  concerts- 
monstres  exécutés  à  grand'peine  par  la  réunion  de  plusieurs 
centaines  de  musiciens,  à  côté  de  ces  concerts-colosses  pour 
lesquels  il  suffira  d'un  seul  orgue;  lorsque  nos  récipients,  avec 
leur  poitrine  de  fer,  soufflant  quarante  atmosphères,  feront 
vibrer  de  fortes  lames  d'acier  ou  de  longues  cordes  métalli- 
ques l  Et  Tair  comprimé  ne  permettra-t-il  pas  aussi  de  faire 
entendre  la  voix  humaine  à  plusieurs  lieues  de  distance  ?  Alors 
peut-être  se  réaliseront  les  rêves  sociétaires  du  fouriérisme  , 
alors  le  monde  entier  pourra  n'être  plus  qu'un  vaste  phalan- 
stère où  l'homme  régnera  en  souverain  maître,  ayant  pour  es- 
claves les  agents  naturels  qui  lui  laisseront  à  peine  le  temps 
de  formuler  un  désir. 

On  se  défiera  sans  doute  de  l'imagination  de  M.  Andraud , 
on  craindra  qu'il  n'y  ait  plus  d'illusions  que  de  réalité  dans  le 
tableau  qu'il  nous  offre.  Cependant  il  paraît  avoir  fait  une  foule 
d'essais  fort  ingénieux.  La  partie  expérimentale,  pour  laquelle 
il  s'est  associé  M.  Tessié  du  Motay,  prouve  qu'il  ne  s'est  pas 
borné  simplement  à  la  théorie,  mais  qu'il  est  entré  dans  la  voie 
plus  chanceuse  de  la  pratique,  et  la  voiture  à  air  dilaté  et  com- 
primé dont  le  modèle  accompagne  son  écrit,  fonctionne  sur  un 
chemin  de  fer  construit  exprès  dans  l'atelier  de  ces  messieurs  , 
à  l'ancienne  fonderie  de  Chaillot. 


54  SCIENCES  ET  ARTS. 


ELEMENTS  DE  GEOGllAPHIE  j  à  l'usage  des  écoles  primaires ,  par 
M.  Desdouits.  Paris,  chez  E.  Bar,  rue  du  Bac,  1 25.  1  vol.  in-18  cart. 
75  c.  —  PETIT  ATLAS  élémentaire  du  même  auteur.  18°  cartonné. 

ÎJOc. 

Ces  deux  petits  ouvrages  destiués  à  renseignement  primaire 
renferment  les  premières  notions  de  la  géographie,  accompa- 
gnées de  caries  lithographiées  fort  réduites  ,  mais  suffisantes 
pour  donner  une  idée  juste  de  la  forme  des  pays  et  de  la  si- 
tuation des  principales  villes.  Dans  les  Eléments  de  géogra- 
phie l'auteur  a  su  résumer  avec  clarté  les  faits  les  plus  impor- 
tants, les  données  statistiques  les  plus  propres  à  jeter  quelque 
intérêt  sur  la  nomenclature  dont  l'aridité  rebuterait  sans  cela 
l'intelligence  des  enfants.  Ils  sont  très-abrégés,  et  cependant 
contiennent  tout  ce  qu'il  faut,  parce  que  les  détails  inutiles  en 
ont  été  soigneusement  élagués.  Ou  en  peut  dire  autant  de 
l'atlas,  qui  renferme  19  cartes  très-claires  et  joliment  dessi- 
nées; pour  éviter  la  confusion  ,  un  petit  nombre  de  villes  seu- 
lement y  sont  indiquées  ,  mais  les  cbaînes  de  montagnes  et  le 
cours  des  fleuves  s'y  trouvent  de  manière  à  bien  représenter 
la  forme  générale  des  diverses  contrées. 


DESCRIPTIONS  et  figures  des  céréales  européennes,  telles  que  orge 
seigle,  blé,  niviera,  avoine,  phalaris,  riz,  millet,  maïs,  etc.,  par  INI. 
C.  Seringe.  Paris  ,  chez  Boucha rd-Huzard  ,  7,  rue  de  l'Eperon, 
l'e  livr.  a»  fig.  d  fr.  50  c. 

La  famille  des  céréales  est  sans  doute  peu  remarquable  par 
la  beauté  de  ses  fleurs.  Mais  elle  est  la  plus  utile  de  toutes,  et 
présente  d'ailleurs  dans  son  organisation  de  curieux  phéno- 
mènes à  étudier.  Sa  monographie  intéresse  donc  non-seule- 
ment les  botanistes,  mais  encore  les  agriculteurs  qui  peuvent 
y  puiser  une  foule  de  notions  précieuses  dont  la  connaissance 
est  presque  indispensable  pour  eux. 

M.  Seringe  avait  déjà  publié  una  première  esquisse  de  ce 
travail  dans  ses  mélanges  botaniques,  sous  le  titre  de  Céréales 
de  la  Suisse.  Des  recherches  ultérieures  lui  ont  permis  d'éten- 
dre son  sujet,  d'embrasser  une  sphère  plus  vaste,  et  cette  se- 
conde édition  est  en  quelque  sorte  un  ouvrage  tout  nouveau. 
L'auteur  s'attache  à  bien  décrire  d'une  manière  claire  et  com- 
plète toutes  les  diverses  espèces ,  en  indiquant  les  caractères 


SCIENCES  ET  ARTS.  55 

particuliers  que  chacune  d'elles  présente  ainsi  que  les  res- 
sources qu'elle  peut  offrir,  soit  pour  l'alimentation  de  l'homme, 
soit  pour  d'autres  usages  de  l'économie  domestique.il  expose 
les  procédés  de  culture,  de  conservation  et  de  préparation  qui 
doivent  être  employés  ,  les  conditions  nécessaires  pour  le  suc- 
cès et  la  valeur  comparative  des  produits.  Enfin  il  passe  en  re- 
vue les  différentes  maladies  auxquelles  sont  sujettes  les  céréa- 
les, et  par  l'élude  des  causes  cherche  à  découvrir  les  meilleurs 
moyens  de  les  prévenir.  Quoique  fait  sous  une  forme  scienti- 
fique, ce  travail  est  à  la  portée  de  toutes  les  intelligences;  le 
style  est  simple,  les  explications  faciles  à  comprendre ,  l'au- 
teur se  montre  aussi  bien  versé  dans  l'économie  rurale  que 
dans  la  botanique.  De  nombreuses  figures  dessinées  et  gravées 
avec  une  grande  netteté  permettent  de  suivre  l'analyse  des  or- 
ganes Jusque  dans  leurs  moindres  détails.  L'ouvrage  complet 
formera  4  livraisons  avec  3o  à  35  planches.  La  première  que 
nous  annonçons  ici  renferme  : 

1  °  Description  des  organes  des  Graminées  céréales  ; 

a"  Dictionnaire  et  tableau  des  noms  d'organes  employés  par 
les  auteurs  qui  ont  écrit  sur  les  graminées. 

3°  Description  des  genres  Orge  et  Seigle. 

Les  suivantes  contiendront  les  antres  genres  ,  et  les  5  der- 
nières parties  traitant  de  la  conservation  des  céréales,  de  leur 
usage  dans  l'économie  rurale  et  domestique,  de  leurs  prépa- 
rations industrielles,  de  l'analyse  de  leurs  produits  et  de  leurs 
maladies. 


BIBLIOTHÈQUE  des  sciences  et  des  arts:  De  la  marine,  par  i\I.  Le- 
i,     comte ,  in-32,  fig.  80  c. — Petit  dictionnaire  de  marine,  par  Ed.  Lamy. 
32"'.  80  c.  —  Traité  élémentaire  de  géographie  physique.  52°,  cartes. 
80  c.  Paris ,  rue  de  Bussy. 

La  science  du  marin  ne  peut  s'acquérir  que  par  de  longues 
études.  Elle  exige  des  connaissances  positives  ,  profondes ,  et 
qu'il  n'est  guère  possible  de  présenter  sous  une  forme  élé- 
"  mentaire.  Aussi  n'est-ce  point  là  ce  qu'ont  prétendu  faire  les 
auteurs  des  deux  petits  volumes  annoncés  en  tête  de  cet  arti- 
cle. Laissant  de  côté  la  partie  scientifique  qui  ne  convient 
qu'aux  gens  du  métier ,  ils  se  sont  proposé  seulement  d'offrir 
dans  un  résumé  clair  et  concis,  les  notions  générales,  les  ex- 
plications techniques  dont  chacun  a  besoin  pour  bien  com- 
prendre les  relations  de  Toyage  et  les  autres  livres  dans  les- 


56  SCIENCES  ET  ARTS. 

«juels  la  marine  joue  un  rôle  quelconque.  Un  semblable  se- 
cours est  devenu  surtout  nécessaire  depuis  que  nos  romanciers, 
quittant  la  terre  ferme,  sont  allés  cbercber  leurs  inspirations 
au  sein  de  la  plaine  liquide.  M.  Lecointe  esquisse  rapidement 
les  progrès  et  les  développements  de  la  marine  dès  les  temps 
les  plus  anciens  jusqu'à  nos  jours.  Il  passe  en  revue  les  prin- 
cipaux moyens  de  navigation ,  les  ressources  de  la  marine,  le 
caractère  et  les  mœurs  du  marin.  L'bistoire  de  la  marine  aux 
dix-septième  et  dix-huitième  siècles  lui  fournil  la  matière  d'un 
chapitre  fort  intéressant,  et  il  termine  par  quelques  considé- 
rations techniques  sur  le  gouvernail  et  sa  puissance.  Le  petit 
dictionnaire  de  M.  Lamy  complète  heureusement  cette  espèce 
de  manuel  dont  Futilité  sera  certainement  bien  appréciée  par 
la  plupart  des  lecteurs.  Il  est  extrait  du  grand  ouvrage  de 
M.  le  vice-amiral  Willaumez,  et  renferme  tous  les  principaux 
termes  qui  sont  le  plus  fréquemment  usités  dans  le  langage 
maritime. 

La  Géographie  physique  est  encore  une  de  ces  sciences 
qui  se  résument  difficilement ,  et  auxquelles  on  ne  peut  re- 
trancher l'espace  qu'aux  dépens  de  l'intérêt.  Resserrée  dans 
la  forme  élémentaire  ,  elle  n'ofifre  qu'une  nomenclature  aride 
de  chiffres,  de  noms  propres  et  de  résultats  scientifiques  dont 
on  ne  saurait  comprendre  la  portée  sans  entrer  dans  les  dé- 
veloppements qu'ils  exigent.  Les  auteurs  du  traité  que  nous 
annonçons  n'ont  pu  vaincre  ces  obstacles  tout  à  fait  insurmon- 
tables. Ils  ont  bien  rassemblés  les  données  principales,  les 
faits  les  plus  importants,  mais  leur  travail  manque  d'unité  , 
de  liaison  ,  et  semble  fait  pour  servir  de  mémorandum  à  ceux 
qui  possèdent  déjà  des  connaissances  assez  complèles  ,  plutôt 
que  pour  fournir  le  moyen  d'en  acquérir  les  éléments.  Il  se- 
rait injuste,  cependant,  de  leur  en  faire  un  reprochej  la  place 
leur  a  manqué  pour  développer  convenablement  leur  sujet, 
et  dans  les  limites  qui  leur  étaient  sans  doute  imposées,  ils 
so  sont  acquittés  de  leur  tâche  aussi  bien  que  possible. 


GENEVE  ,     IMPRIIYIERIB   I>E   FERU.    RAIHBOZ. 


Hetiue    Critique 

DES    LIVRES   I\[OUVEAUX. 

clllUat(S:^   1842. 


^^rgiS>^ 


LITTERATURE,  HISTOIRE. 


DONA  OLIMPIA  par  E.-J.  Delécluze.  Paris,   2  vol,  in-8.  15  fr.— 
LE  PÉCHÉ  originel ,  par  J.-A.  David.  Paris,  2  vol.  ia-8.  1 5  fr. 

M.  Delécluse  s'est  proposé  de  noas  reiracer  sous  forme  de 
roman  un  lablean  du  pontifical  d'Innocent  X.  Olimpia  est  la 
belle-sœur  du  pape,  femme  adroite  et  ambitieuse  qui  avait  su 
s'emparer  de  son  esprit  et  gagner  sa  faveur,  à  tel  point  qu'elle 
dirigeait  presque  seule  les  affaires  de  la  cour  de  Rome.  Elle 
jouait  assez  ouvertement  le  rôle  de  la  favorite  da  saint  Père, 
et  la  malignité  publique  y  trouvait  une  source  abondante  de 
scandale  qui  affligeait  profondément  les  amis  de  l'Eglise,  et 
fournissait  à  ses  adversaires  des  armes  dont  ils  ne  manquaient 
pas  de  profiler.  Dans  le  roman  de  M.  Delécluze  on  retrouve 
toutes  les  intrigues  qui  signalèrent  la  fin  du  règne  d'Innocent  X, 
qui  séparèrent  ce  vieillard  de  sa  famille  et  de  ses  amis,  qui  Ti- 
solèrent  si  bien,  qu'après  sa  mort  son  corps  fut  abandonné  sans 
bière  ni  linceul  aux  soins  d'un  pauvre  ouvrier  maçon  ,  à  la 
piété  duquel  il  dut  de  ne  pas  devenir  la  proie  des  rats  avant 
d'être  enterré.  L'auteur  ne  s^est  pas  beaucoup  donné  de  peine 
pour  imaginer  une  action.  On  peut  dire  en  quelque  sorte  qu'il 
n'y  en  a  point  ;  ce  sont  plutôt  des  scènes  spirituellement  dé- 
crites, dans  lesquelles  les  caractères  des  personnages  les  plus 
éminenls  de  l'époque  sont  peints  avec  beaucoup  de  finesse. 
M.  Delécluze  a  un  talent  d'artiste  qui  se  dislingue  par  une  lou- 

6 


58  LITTÉRATURE, 

che  délicaie  et  des  traits  assez  piquants;  mais  il  ne  possède  pas 
précisément  les  qualités  nécessaires  pour  faire  un  bon  roman- 
cier. Il  copie  plutôt  qu'il  n'invente,  et  son  œuvre  n'offre  guère 
qu'un  intérêt  purement  historique,  ce  qui  du  reste  sera  peut- 
être  une  recommandation  de  plus  auprès  d'un  bon  nombre  de 
lecteurs. 

M.  J.-A.  David  est  au  contraire  essentiellement  romancier, 
et  de  plus  mi  des  plus  grands  faiseurs  de  feuilletons  de  la 
presse  parisienne.  Son  imagination  et  sa  plume  sont  égale- 
ment promptes  à  inventer  et  à  écrire,  avec  une  merveilleuse 
facilité,  des  récits  qui  ne  brillent  pas  toujours  par  la  vraisem- 
blance, mais  qui  sont  pleins  de  vie,  de  mouvement  et  d'attrait. 
De  semblables  romans  n'offrent  pas  sans  doute  un  mérite,  bien 
solide.  Ce  sont  en  quelque  sorte  les  éphémères  de  la  littéra- 
ture qui  brillent  un  jour,  puis  disparaissent  pour  faire  place  à 
d'autres.  Mais  on  y  trouve  une  lecture  assez  amusante  qui  vous 
procure  quelques  instants  de  distraction,  et  c'est  tout  ce  qu'on 
leur  demande.  Le  péché  originel  est  une  œuvre  de  ce  genre 
qui  se  ressent  un  peu  du  procédé  de  fabrication,  et  qui  se  com- 
pose de  deux  histoires  assez  mal  cousues  ensemble.  L'auteur 
nous  introduit  d'abord  dans  la  petite  ville  de  Melun.  Son  hé- 
ros est  un  jeune  procureur  du  roi  qui  vient  faire  part  de  sa 
nomination  récente  à  son  oncle,  vieux  garçon  fort  riche,  dont 
il  flaire  d'avance  l'héritage.  Il  trouve  l'oncle  au  café  où  chaque 
soir  l'appelle  la  classique  partie  de  dominos.  Taudis  qu'ils  s'en- 
tretiennent ensemble,  entre  un  grand  jeune  homme  pâle,  dé- 
vasté, qui  se  fait  servir  deux  flacons  d'eau-de-vie  qu'il  avale 
tout  d'un  trait  sans  rien  dire  à  personne,  avec  la  froide  réso- 
lution d'un  malheureux  qui  veut  se  tuer.  En  effet,  le  lende- 
main il  se  fait  sauter  la  cervelle,  et  le  procureur  du  roi  dont  la 
curiosité  est  vivement  excitée  par  ce  personnage  énigmatique 
s'empare  d'un  manuscrit  qui  contient  ses  Mémoires.  Cette  his- 
toire de  l'inconnu  remplit  le  premier  volume.  Elle  est  assez  bi- 
zarre et  peu  morale,  mais  ne  manque  pas  d'intérêt.  L'auteur 
nous  introduit  dans  l'intérieur  d'une  famille  dont  tout  le  bon- 
heur est  détruit  par  la  jalousie.  Le  père  du  jeune  homme  pâle, 
persuadé  que  ce  fils  est  le  fruit  d'un  amour  adultère,  le  prend 
en  haine  et  passe  sa  vie  à  tyranniser  sa  femme,  sans  vouloir 
jamais  s'expliquer  sur  l'origine  de  ses  soupçons,  qui  ne  se  dé- 
voile qu'à  la  conclusion  du  drame  et  tient  en  suspens  jusqu'au 
bout  la  curiosité  du  lectem'  vivement  excitée  par  une  foule 
d'incidents  mystérieux.  Le  jeune  homme,  victime  d'une  mau- 
vaise éducation,  se  perd  dans  les  excès  les  plus  honteux,  et 
devenu  orphelin,  privé  par  les  injustes  préventions  de  son 
père  du  bien  qui  devait  lui  appartenir ,  se  trouve  conduit  au 


HISTOIRE.  59 

suicide  par  lequel  débute  le  roman.  Ensuite  l'auteur  reprend 
riiistoire  du  procureur  du  roi,  qui  n'est  pas  tout  à  fait  aussi 
tragique.  Au  grand  déplaisir  du  neveu,  dont  les  espérances  de 
fortune  sont  ainsi  singulièrement  menacées  ,  l'oncle  se  met  en 
tète  de  se  marier  avec  une  jeune  veuve  qui  habite  près  de  Me- 
lun.  Mais  il  se  trouve  que  cette  prétendue  veuve  est  une  an- 
cienne maîtresse  du  procureur  du  roi,  une  grisette  qu'il  a  dé- 
laissée après  en  avoir  eu  un  enfant  quand  il  faisait  ses  études 
à  Paris,  et  pour  comble  de  malheur  une  de  ses  amies,  qui  suit 
la  carrière  théâtrale  et  que  le  hasard  amène  à  Meluu,  s'obstine 
à  vouloir  lui  faire  épouser  son  perfide  amant,  qu'elle  trouve 
fort  piquant  de  forcer  ainsi  à  réparer  sa  faute  et  à  renoncer 
aux  projets  ambitieux  qu'il  rêvait  pour  son  avenir.  Cette  intri- 
gue est  habilement  conduite.  I/auteur  déploie  un  esprit  fertile 
en  ressources  ingénieuses,  mais  il  se  montre  en  général  peu 
scrupuleux  sur  le  choix  des  mojens. 


UN  niVEK  à  Majorque  ,  par  G.  Gand.  Paris.  2  vol,  in-8.  15  fr. 

Dans  un  accès  d'enthousiasme  poétique,  M'"'^  Sand  eut  la 
fantaisie  d'aller  s'enterrer  loin  du  monde,  dans  une  solitude 
an  peu  sauvage  où  elle  put  vivre  à  sa  fantaisie  et  retremper 
son  imagination  au  milieu  des  beautés  de  la  nature.  Elle  se 
rendit  donc  à  Majorque  avec  ses  enfants  et  un  ami  dont  les 
goùls  sympathisaient  avec  les  siens.  La  retraite  était  bien  choi- 
sie. M'"''  Sand  nous  peint  le'  pays  sous  les  couleurs  les  plus 
brillantes,*  c'est  une  terre  fertile,  une  végétation  magnifique, 
un  sol  accidenté  comme  celui  de  la  Suisse  avec  un  climat  déli- 
cieux. Rien  n'y  manque  donc  pour  en  faire  un  séjour  tel  que 
peut  le  désirer  un  poète  ou  un  artiste.  Mais,  hélas  I  le  plus 
beau  rêve  perd  souvent  tout  son  charme  en  devenant  une  réa- 
lité. Il  semble  quelquefois  qu'il  y  ait  chez  le  poète  deux  êtres 
distincts  et  même  opposés  ;  l'un  prend  plaisir  à  errer  dans  un 
monde  idéal  qu'il  peuple  à  son  gré  de  personnages  imaginai- 
res auxquels  il  attribue  toutes  les  qualités  qui  lui  plaisent  ;  l'au- 
tre renfermé  dans  le  cercle  étroit  de  la  vie  positive,  courbé 
sous  le  joug  des  instincts  matériels,  des  petites  passions  et  des 
penchants  égoïstes,  paraît  obéir  aux  sentiments  les  moins  no- 
bles, et  prendre  à  tâche  de  détruire  une  à  une  toutes  les  illu- 
sions du  premier.  M™"-'  Sand  nous  offre  un  exemple  frappant 
de  ce  singulier  phénomène.  Du  moins  c'est  l'impression  que 
nous  a  faite  la  lecture  de  son  livre.  Dès  les  premières  pages 


60  LITTÉRATURE. 

de  sa  relation,  le  poète  disparaît  pour  faire  place  à  la  femme 
du  monde,  que  les  succès  et  la  flatterie  ont  rendue  fort  exi- 
geante, et  qui  se  trouve  très-désappointée  de  se  voir  traitée 
en  inconnue,  de  ne  pas  recevoir  de  tous  ceux  qui  l'entourent 
les  hommages  auxquels  elle  est  habituée.  S'élanl  embarquée 
sur  le  bâtiment  qui  fait  le  service  habituel  de  Majorque  et  sert 
au  transport  des  marchandises  encore  plus  qu'à  celui  des  pas- 
sagers, elle  s'indigne  de  ce  que  le  capitaine  s'occupe  beaucoup 
moins  d'elle  que  de  sa  cargaison  de  cochons  qui  ont  le  mal  de 
mer.  Elle  en  tire  aussitôt  une  foule  de  corollaires  très  peu  flat- 
teurs pour  le  peuple  espagnol  qui  est  déclaré  ignorant,  super- 
stitieux ,  manquant  de  foi  et  de  charité,  avide,  égoïste  et 
fourbe,  le  tout  parce  qu'un  petit  capitaine  caboteur  a  manqué 
de  politesse  et  d'égards  envers  M""*"  Georges  Sand.  En  vérité, 
ceci  rappelle  un  peu  les  femmes  rousses  et  acariâtres  du  tou- 
riste anglais,  et  n'annonce  pas  beaucoup  de  charité  ni  de  bien- 
veillance chez  l'auteur.  Dans  cette  disposition  d'esprit,  elle  ar- 
rive à  Majorque  très-décidée  à  trouver  les  habilauls  détesta- 
bles ,  et  à  ne  pas  leur  faire  grâce  du  moindre  défaut.  Nous 
voulons  bien  croire  qu'il  y  a  du  vrai  dans  les  reproches  qu'elle 
leur  adresse,  que  les  Majorquins  ne  brillent  pas  par  excès  de 
civilisation,  et  que  pour  une  française  surtout  les  mœurs  de  ce 
pays  ont  peu  d'attrait.  Mais  quand  on  voyage  il  faut  savoir  se 
faire  à  tout,  ne  pas  être  trop  exigeant ,  et  se  souvenir  que  les 
usages  sont  une  affaire  de  convention  qui  varie  suivant  les 
lieux  et  les  temps,  et  qui  le  plus  souvent  ne  touche  en  rien  aux 
qualités  solides  et  vraiment  estimables  d'un  peuple.  Ainsi  , 
parce  que  M""^  Sand  a  rencontré  un  capitaine  peu  galant,  un 
propriétaire  méticuleux  et  avide,  clés  voisins  importuns,  nous 
ne  voyons  pas  là  de  raison  suffisante  pour  faire  un  procès  à 
toute  la  nation  espagnole  et  la  condamner  en  masse.  Sans  sor- 
tir de  Paris,  il  serait  facile  de  faire  les  mêmes  rencontres  et 
bien  d'autres  encore,  ce  qui  n'empêche  certainement  pas  que 
le  peuple  français  ne  soit  très- justement  réputé  pour  l'un  des 
plus  aimables,  et  des  plus  faciles  à  vivre.  Mais  M"^  Sand, 
toute  poète  et  philosophe  qu'elle  soit,  paraît  aimer  l'existence 
confortable,  et  l'on  doit  bien  avouer  que  ce  n'est  pas  en  Espa- 
gne qu'il  faut  aller  chercher  les  aisances  de  la  vie.  La  pro- 
preté y  est  un  luxe  à  peu  près  inconnu  ;  la  vermine  et  les  scor- 
pions sont  les  hôtes  habituels  de  tout  lit  d'auberge,  et  il  n'est 
pas  même  permis  de  s'en  plaindre  ;  enfin  l'ail  étant  l'un  des 
condiments  les  plus  essentiels  de  la  cuisine  espagnole,  il  en  ré- 
sulte que  dans  des  réunions,  du  reste  fort  respectables  et  même 
assez  brillantes,  l'odorat  se  trouve  péniblement  affecté.  Ce  sont 
là,  nous  en  convenons  volontiers,  de  graves  inconvénients  qui 


HISTOIRE.  61 

ne  rendent  pas  le  séjour  de  Majorque  bien  attrayant.  Cepen- 
dant qaand  on  y  va  pour  vivre  dans  la  solitude,  loin  du  monde, 
il  nous  semble  assez  facile  d'y  échapper,  et  la  description  que 
l'auteur  fait  de  sa  retraite  montre  qu'elle  avait  trouvé  moyen 
de  s'arranger,  sinon  splendidement,  du  moins  d'une  ma- 
nière passablement  confortable.  Mais  on  voit  qu'après  avoir 
cberciié  la  solitude  et  le  repos,  elle  a  été  déçue  dans  ses  rêves 
de  bonheur,  et  n'a  pu  se  faire  à  l'isolement  dans  lequel  la  lais- 
saient ces  braves  Majorquins^  qui  ne  semblaient  pas  seulement 
se  douter  de  l'honneur  qu'ils  avaient  de  posséder  au  milieu 
d'eux,  l'une  des  gloires  contemporaines  de  la  littérature  fran- 
çaise. Il  est  juste  de  dire  aussi  que  les  éléments  eux-mêmes 
paraissaient  se  conjurer  pour  détruire  les  illusions  du  poète  et 
ramener  sans  cesse  son  esprit  aux  petites  misères  de  la  vie  hu- 
maine. Un  hiver  pluvieux  est  toujours  fort  pénible  dans  un 
pays  dont  les  habitations  ne  sont  construites  que  pour  servir 
d'abri  contre  les  rayons  d'un  soleil  brûlant,  et  pour  comble  de 
malheur,  le  compagnon  de  voyage  de  notre  auteur  fut  atteint 
d'une  maladie  qui  lui  donna  de  graves  inquiétudes. 

Quoi  qu'il  en  soit,  M™'^  Sand  termine  par  une  réflexion  qui 
vient  malheureusement  à  l'appui  de  ce  que  nous  disions  tout  à 
l'heure  des  poètes  : 

«  Et  la  morale  de  cette  narration  ,  puérile  peut-être,  mais 
sincère,  c'est  que  l'homme  n'est  pas  fait  pour  vivre  avec  des 
arbres,  avec  des  pierres,  avec  le  ciel  pur,  avec  la  mer  azurée, 
avec  les  fleurs  et  les  montagnes  ,  mais  bien  avec  les  hommes 
ses  semblables. 

«  Dans  les  jours  orageux  de  la  jeunesse,  on  s'imagine  que 
la  solitude  est  le  grand  refuge  contre  les  atteintes,  le  grand  re- 
mède aux  blessures  du  combat  ;  c'est  une  grave  erreur,  et  l'ex- 
périence de  la  vie  nous  apprend  que  là  où  l'on  ne  peut  vivre 
en  paix  avec  ses  semblables,  il  n'est  point  d'admiration  poéli- 
tique  ni  de  jouissances  d'art  capables  de  combler  l'abîme  qui 
se  creuse  au  fond  de  l'âme,  h 

L'aveu  est  naïf  de  la  part  d'un  auteur  dont  tous  les  écrits 
sont  autant  d'attaques  plus  ou  moins  violentes  contre  la  vie  so- 
ciale. Il  faut  espérer  qu'il  s'appliquera  sa  morale  à  lui-même, 
qu'il  comprendra  que  pour  bien  vivre  avec  les  hommes  ses 
semblables,  la  première  chose  nécessaire  est  de  se  soumettre 
aux  conditions  sans  lesquelles  toute  société  serait  impossible , 
et  que  par  conséquent,  il  ne  faut  pas  employer  son  talent  à 
semer  le  dégoût,  le  doute  et  le  découragement. 

En  attendant,  Un  kU'cr  à  'Majorque  trouvera  sans  doute  de 
nombreux  lecteurs  qui  pourront  aussi  profiter  de  la  leçon. 
C'est  une  relation  piquante,  spirituelle,  où  l'écrivain  montre 


62  LITTÉRATURE, 

beaucoup  plus  de  simplicité,  beaucoup  plus  d'abandon  que 
dans  la  plupart  de  ses  précédents  ouvrages.  11  ne  pose  pas  ici 
comme  dans  les  L&ttres  d'un  voyageur,  mais  se  livre  tout  na- 
turellement, sans  effort  ni  recherche,  et  nous  permet  ainsi  d'ap- 
précier beaucoup  mieux  son  vérilablccaractère. 


LA  GOUTTE  D'EAU  j  par  Emile  Souvestre.  Paris.  2  vol.  in-8. 15  fr, 

iVous  avons  eu  déjà  plusieurs  fois  l'occasion  d'exprimer  no- 
tre sympathie  pour  les  productions  de  M.  Emile  Souvestre. 
Nous  aimons  ses  romans,  ils  nous  paraissent  dignes  d'être  ran- 
gés parmi  les  meilleurs  de  l'époque  actuelle,  et  c'est  avec  sur- 
prise que  nous  les  voyons  passer  presque  inaperçus,  dédaignés 
ou  même  xuallraités  par  la  critique  des  grands  journaux.  Ils 
nous  semblent  infiniment  supérieurs  à  tant  d'autres  que  l'on 
prône  comme  des  chefs-d'œuvre.  L'observation  y  est  plus 
vraie,  le  style  plus  pur  et  plus  correct,  l'intention  plus  mo- 
rale. Mais  M.  Souvestre  nous  apprend  que  précisément  à 
cause  de  ces  qualités  on  méprise  ses  écrits  et  l'on  prétend  les 
décrier  aux  yeux  du  pubhc.  Ce  n'est  pas  de  l'art,  dit-on,  c'est 
tout  simplement  du  naturel  simple  et  vrai.  Comment  estimer 
un  écrivain  qui  se  contente  de  copier  la  nature  et  ne  se  bat  pas 
les  flancs  pour  créer  des  femmes  incomprises  et  des  caractères 
exceptionnels!  Ce  serait  renier  tous  les  principes  de  la  nou- 
velle école,  porter  atteinte  aux  arrêts  de  la  mode  et  faire  la  cri- 
tique de  ses  coryphées.  En  effet  M.  Souvestre  ne  s'est  point  en- 
régimenté sous  leur  drapeau ,  il  a  voulu  garder  son  indépen- 
dance, et  a  su  demeurer  original  en  suivant  une  route  qui  n'est 
pas  la  leur.  Au  lieu  de  s'attacher  à  faire  de  l'art  en  dépit  du 
bon  sens,  il  a  préféré  nous  offrir  dans  ses  œuvres  les  fruits  de 
l'élude  et  de  l'observation,  et  chercher  en  général  à  leur  don- 
ner un  but  utile  et  salutaire.  Nous  comprenons  que  pour  les 
admirateurs  du  talent  d'un  Balzac  ou  d'un  Fréd.  Soulié,  une 
pareille  tendance  a  peu  d'atlrait.  Ils  n'y  trouvent  point  une 
dose  suffisante  d'émotions  fortes,  ni  le  charme  de  ces  analyses 
mycroscopiques  dans  lesquelles  ils  voient  le  comble  de  l'art, 
ni  ce  fumet  de  corruption  raffinée  qui  plaît  tant  à  leur  goût 
blasé.  Mais  M.  Souvestre  a  bien  raison  de  ne  pas  s'arrêter  à 
leur  dédain  et  de  croire  que  leur  approbation  n'est  point  ab- 
solument nécessaire  pour  assurer  à  ses  romans  succès  et  durée. 
IjC  public  reviendra  tôt  ou  lard  à  lui ,  parce  ^le  le  mauvais 
goût  n'a  qu'un  temps,  et  quele  naturel  et  la  simplicité  sont  des 
qualités  qui  conservent  toujours  leur  prix. 


HISTOIRE.  63 

Dans  La  Goutte  d'eait^  l'antcnr  peint  ane  classe  de  la  so- 
ciété dont  la  vie  humble  et  obscure  attire  eu  général  fort  peu 
l'attention ,  mais  qui  n'en  offre  pas  moins  un  sujet  d'études 
Irès-intéressanles  pour  robservateur.  Le  titre  ne  nous  semble 
pas  heureux ,  et  nous  n'avons  pas  trop  compris  l'explication 
qu'en  donne  M.  Souvestre.  Mais  il  y  a  longtemps  que  les  écri- 
vains imitent  en  ceci  les  boutiquiers,  qui  choisissent  des  ensei- 
gnes sans  aucun  rapport  avec  la  nature  de  leurs  marchan- 
dises. 

Les  personnages  de  ce  roman  sont  de  petits  employés  et  des 
sous-officiers  de  l'armée  ;  la  scène  se  passe  dans  des  villes  de 
garnison,  au  commencement  de  la  restauration,  et  le  sujet  de 
l'intrigue  est  l'amour  d'un  jeune  caporal  pour  la  nièce  d'un 
vieux  prêtre  constitutionnel  en  butte  à  la  défiance  qu'inspi- 
raient alors  tous  ceux  qui  ,  par  un  acte  quelconque ,  avaient 
donné  leur  adhésion  au  régime  révolutionnaire.  La  jalousie 
d'un  sergent  vient  traverser  cet  amour  ;  le  pauvre  caporal  est 
victime  à  la  fois  de  la  tyrannie  disciplinaire  et  des  vieux  fer- 
ments de  haine  que  les  souvenirs  de  la  guerre  civile  réveil- 
laient si  facilement  à  cette  époque  dans  une  province  comme 
la  Bretagne,  qui  avait  été  si  longtemps  le  théâtre  d'une  lutte 
acharnée.  De  nombreux  incidents  bien  ménagés  soutiennent 
l'intérêt  ,  l'action  marche  sans  efforts,  et  tout  en  se  renfermant 
dans  le  cercle  de  la  vie  la  plus  commune  ,  l^auteur  nous  pré- 
sente maintes  scènes  d'un  effet  très-dramatique. 


NOTICE  sur  le  général  La  Fayette,  parM.-A.  Boullée.  Paris,  chez 
Desenne,  28,  rue  Hautefeuille.  Genève,  chez  Ab.  Cherbuliezct  C^, 
i  vol.  ia-8.  3  fr.  50. 

Le  général  La  Fayette  est  certainement  l'un  des  hommes  les 
plus  remarquables  que  la  révolution  française  ait  mis  en  évi- 
dence. Mais  il  est  peut-être  aussi  l'un  de  ceux  qu'il  est  le  plus 
difficile  de  bien  apprécier.  Eu  clFet,  son  caractère  ne  présente 
pas  ces  traits  fortement  accentués  qui  distinguent  le  chef  de 
parti  et  permettent  d'embrasser  d'un  seul  coup  d'œil  les  di- 
verses phases  de  sa  conduite,  de  déterminer  les  principes  qui 
l'ont  dirigé  dans  toutes  les  circonstances  de  sa  vie.  Il  semblait 
obéir  aux  événements  plutôt  qu'il  ne  les  dominait,  et  si  son 
rôle  fut  toujours  celui  d'un  honnête  homme^  il  manqua  sou- 
vent de  prévoyance  et  de  fermeté.  Son  cœur  généreux  était 
facilement  accessible  aux  illusions  de  l'enthousiasme,  et  sa  haute 


64  LITTÉRATURE, 

raison  se  laissait  quelquefois  égarer  par  le  charme  magique  de 
certaines  idées  qui  s'offraient  à  lui  entourées  de  l'auréole  sé- 
duisante de  la  popularité.  Plusieurs  actes  de  sa  carrière  sont 
entachés  de  cette  faiblesse  qui  lui  valut  tour  à  tour  la  malveil- 
lance des  divers  partis  et  le  fit  plus  d'une  fois  accuser  de  tra- 
hison. Cependant  on  peut  dire  qu'un  véritable  amour  de  la  li- 
berté ne  cessa  jamais  de  diriger  toute  sa  conduite  ;  malgré  les 
reproches  d'inconséquence  qui  lui  furent  souvent  adressés,  il 
demeura  certainement  plus  fidèle  que  bien  d'autres  aux  prin- 
cipes qu'il  avait  adoptés  dès  l'origine.  Mais  celte  constance 
même  avec  laquelle  il  suivit  la  ligne  qu'il  s'était  tracée,  ne  fai- 
sait pas  les  affaires  de  l'esprit  de  parti ,  dont  la  nature  est  de 
franchir  bientôt  les  bornes  de  la  modération  et  de  se  révolter 
contre  quiconque  essaie  de  mettre  un  frein  à  ses  excès.  Après 
avoir  mis  ses  talents  et  sa  fortune  à  la  disposition  de  l'indépen- 
dance américaine,  La  Fayette  revint  en  France  saluer  avec 
transport  les  premiers  symptômes  de  la  révolution.  Il  fut  l'au- 
teur de  la  déclaration  des  droits  de  l'homme,  et  devint  d'abord 
le  chef  du  mouvement  démocratique.  Mais  avec  celte  droiture 
vertueuse  qui  le  distingua  toujours ,  an  milieu  des  ambitions 
de  toute  espèce  que  là  tourmente  révolutionnaire  faisait  surgir, 
il  demeura  pur  de  toute  vue  personnelle  ,  il  s'oublia  pour  ne 
songer  qu'à  l'intérêt  du  pays,  et  n'hésita  point  à  sacrifier  sa 
popularité  dès  qu'il  crut  que  son  devoir  l'exigeait.  M.  Boullée, 
avec  une  impartialité  qu'on  ne  saurait  trop  louer,  rend  hom- 
mage aux  nobles  efforts  de  La  Fayette  pour  sauver  le  roi.  Il 
s'attache  à  dissiper  tous  les  doutes  qu'on  a  voulu  jeter  sur  sa 
conduite  à  cet  égard ,  et  nous  le  montre  allant  expier  dans 
l'exil,  dans  une  prison  étrangère,  son  dévouement  pour  la  fa- 
mille royale,  ses  efforts  pour  opposer  une  digue  au  déborde- 
ment révolutionnaire.  Puis  il  fait  ressortir  sa  noble  indépen- 
dance vis-à-vis  du  gouvernement  impérial  et  la  franchise  avec 
laquelle  il  se  rangea  d'abord  au  système  pacifique  de  la  restau- 
ration. Enfin  il  nous  le  peint  rentrant  dans  les  rangs  de  l'oppo- 
sition, devenant  l'adversaire  le  plus  redoutable  du  gouverne- 
ment, se  retrouvant  après  la  révolution  de  i83o  encore  une 
fois  maître  des  destinées  de  la  France ,  et  voyant  encore  une 
fois  aussi  son  désintéressement  chevaleresque  payé  d'ingrati- 
tude et  d'abandon.  Cette  dernière  partie  de  la  vie  de  La  Fayette 
est  jugée  plus  sévèrement  par  M.  Boullée  ;  cependant  il  ne  se 
laisse  point  aveugler  par  l'esprit  de  parti,  et  paie  un  juste  tri- 
but d'éloges  au  caractère  si  respectable  de  ce  grand  citoyen.  Sa 
notice  écrite  avec  talent  présente  un  vif  intérêt.  Elle  nous  pa- 
raît digne  d'être  recommandée  à  nos  lecteurs  comme  la  plus 
complète  et  la  meilleure  qui  ait  été  publiée  jusqu'ici. 


HISTOIRE.  65 

LETTRES  sur  la  Hollande,  par  X.  Marmier.  Paris,    1  vol-  in-i2. 
3  fr.  50. 

M.  X.  Marmier  s'entend  fort  bien  à  faire  des  relations  de 
voyage,  intéressantes  et  pleines  d'attrait.  Ce  n'est  cependant 
pas  un  observateur  bien  profond  ;  il  parcourt  assez  rapide- 
ment les  pays  qu'il  visite,  et ,  comme  tous  ses  compatriotes  , 
il  abuse  parfois  de  cette  promptitude  de  perception  ,  qui  est 
l'un  des  traits  distinctifs  de  l'esprit  français.  Mais  il  se  montre 
en  général  exempt  de  préjugés  nationaux  ,  il  n^est  pas  sans 
cesse  préoccupé  de  la  supériorité  française  ,  et  reconnaît  vo- 
lontiers ce  qu'il  y  a  de  bon  et  de  beau  cbez  les  autres  peuples. 
Dailleurs  il  décrit  avec  cbarme,  sans  recbercbe  ni  prétention, 
les  contrées  dont  l'esprit  le  frappe  ,  il  juge  avec  bienveillance 
les  usages  étrangers  ,  et  s'il  ne  séjourne  pas  assez  longtemps 
pour  se  livrer  à  des  observations  bien  complètes,  il  sait  admi- 
rablement profiter  de  celles  des  autres,  se  les  approprier  en 
quelque  sorte  par  l'art  avec  lequel  il  les  encadre  dans  son  ré- 
cit. Ainsi,  ses  lettres  sur  la  Hollande  offrent  un  résumé  bien 
fait  de  tout  ce  qui  a  été  publié  sur  ce  pays  ;  seulement  M.  Mar- 
mier modifie,  d'après  ses  propres  impressions,  les  jugements 
qui  lui  paraissent  entacbés  d'injustice  ou  de  prévention  fâ- 
cheuse. Il  ne  partage  ni  le  dédain  railleur  de  Voltaire  qui 
s'écriait  en  quittant  la  Hollande  :  Adieu  canaux,  canards,  ca- 
naille  ,  ni  le  mépris  du  poète  anglais  Butler  qui  comparait 

les  Hollandais  à  des  poissons  cannibales  mangeant  d'autres 
poissons  ,  et  servant  sur  leurs  tables  leurs  cousins-germains. 
Il  ne  s'amuse  pas  non  plus  à  nous  conter  des  bistoires  fabu- 
leuses sur  la  propreté  bollandaise  ,  sur  les  villages  dont  le 
pavé  est  entretenu  avec  des  soins  plus  minutieux  que  ne  le 
sont  les  parquets  de  nos  salons ,  et  où  l'on  prétend  que  le 
voyageur  ne  peut  entrer  qu'après  avoir  déposé  sa  cbaussure. 
M.  Marmier  n'imite  pas  ces  touristes  bableurs  qui  se  livrent  à 
toutes  les  fantaisies  de  leur  imagination,  sans  respect  pour  la 
vérité.  Il  cbercbe  à  instruire  ses  lecteurs  non  moins  qu'à  les  amu- 
ser ,  et  veut  autant  que  possible  être  exact  dans  ses  descrip- 
tions de  mœurs  et  de  paysages.  Le  tableau  qu'il  trace  de  la 
Hollande  nous  parait  digne  d'exciter  vivement  l'intérêt  de  ses 
lecteurs  II  fait  ressortir  d'une  manière  très-piquante  les  traits 
caractéristiques  de  ce  peuple  marcband  ,  mais  il  signale  en 
même  temps  les  excellentes  qualités  qui  le  distinguent,  et  il 
entremêle  agréablement  sa  relation  de  traits  et  d'anecdotes 
propres  à  nous  le  faire  connaître  sous  le  jour  le  plus  favora- 
ble. On  voit  que  l'babiludc  de  voyager  dans  le  Nord  a  rendu 


66  LITTÉRATURE, 

M.  Marmier  plus  capable  que  ne  le  sont  d'ordinaire  ses  com- 
patriotes ,  d'apprécier  les  vertus  domestiques  ,  les  jouissances 
de  la  vie  de  famille  qui  sont  en  général  l'apanage  des  pays 
septentrionaux. 

Plusieurs  de  ses  lettres  sont  consacrées  à  la  littérature  hol- 
landaise. L'auteur  passe  en  revue  ses  productions  anciennes 
et  modernes.  Il  nous  donne  un  aperçu  rapide  mais  plein  d'in- 
lérèl'du  développement  littéraire  et  scientifique  de  la  Hollande, 
qui  a  eu  de  brillantes  époques,  et  compte  encore  des  écrivains 
d'un  grand  mérite.  Enfin  il  termine  par  quelqifes  données 
statistiques  sur  l'élat  actuel  du  commerce  et  sur  les  riches  co- 
lonies qui  font  la  prospérité  du  pays.  Ce  petit  volume  forme 
le  complément  des  autres  ouvrages  que  M.  Marmier  a  déjà 
publiés  sur  la  Suéde  ,  la  Norvège,  l'Islande  et  le  Dannemarck. 
Nous  ne  doutons  pas  qu'il  n'obtienne  un  égal  succès. 


HISTOIRE  POLITIQUE  des  peuples  musulmans ,  depuis  Mahomet 
jusqu'à  nos  jours  ,  suivie  de  considérations  sur  les  destinées  futures 
deTOrienl,  par  J.-J.  Barreau.  Paris.  2  vol.  in-8.  i5  fr. 

M.  Barreau  nous  paraît  avoir  un  certain  faible  pour  le  Ma- 
hométanisme.  Dès  les  premières  pages  de  soïî  livre,  il  prend 
la  défense  du  prophète  de  la  Mekke  et  nous  le  peint  sous  des 
couleurs  beaucoup  plus  favorables  que  ne  le  font  la  plupart 
des  historiens.  Au  lieu  d'un  fanatique  ou  d'un  imposteur  ,  il 
nous  le  montre  comme  un  enthousiaste  animé  des  sentiments 
les  plus  nobles,  obéissant  aux  inspirations  les  plus  généreuses. 
Suivant  lui ,  la  religion  de  Mahomet  serait  un  déisme  pur , 
élevant  l'homme  par  d'ingénieuses  et  simples  pratiques  qui  le 
rapprochent  sans  cesse  de  la  divinité.  Si  sa  mission  s'accomplit 
par  le  glaive,  ce  fut  la  faute,  non  de  sa  doctrine,  mais  des  cir- 
constances qui  le  forcèrent  d'adopter  ce  remède  héroïque  con- 
tre les  obstacles  qu'on  opposait  à  la  réalisation  de  ses  grandes 
vues.  Il  reconnaît  bien  que  la  polygamie,  l'esclavage  et  la  fa- 
talité sont  trois  principes  funestes  qui  condamnent  la  religion 
musulmane  à  l'immobiUlé,  mais  il  paraît  les  mettre  sur  le 
compte  des  exigences  de  l'époque,  et  croire  que  plus  tard  on 
aurait  pu  facilement  modifier  sous  ce  rapport  les  doctrines  de 
Mahomet.  Cette  tendance  qui  domine  dans  les  idées  de  M.  Bar- 
reau ,  imprime  à  son  livre  un  cachet  assez  original.  Il  nous 
raconte  d'une  manière  tout  à  fait  dramatique  les  diverses  cir- 
constances de  la  vie  du  prophète  d'Allah,  et  nous  fait  suivre  avec 


HISTOIRE.  67 

beaucoup  d'intérêt  le  développement  de  la  puissance  arabe  jas- 
qu'à  l'époque  où  elle  atteignit  en  Espagne  l'apogée  de  sa  gloire. 
Le  tableau  qu'il  trace  de  celte  civilisation  brillante  qui  contras- 
tait avec  la  barbarie  dans  laquelle  était  alors  plongé  le  reste 
de  l'Europe  est  rempli  de  détails  fort  curieux.  Il  nous  montre 
les  savants  musulmans  s'occupant  à  faire  passer  dans  la  langue 
arabe  les  travaux  de  la  science  et  de  l'érudition  grecques  ,  et 
sauvant  ainsi  de  l'oubli  des  matériaux  précieux  qui^  sans  cela 
peut-être,  ne  seraient  point  parvenus  jusqu'à  nous.  Il  est  vrai 
qu'après  avoir  jeté  cet  éclat  remarquable  mais  éphémère,  la 
civilisation  musulmane  disparut  rapidement  pour  faire  place 
au  despotisme  le  plus  ignorant  et  le  plus  brutal.  lia  race  turque 
vint  faire  prédominer  l'élément  barbare  qui  se  trouvait  dans 
la  religion  de  Mahomet;  aussi,  l'empire  ottoman  vit-il  bientôt 
décliner  sa  puissance  et  tomba-t-il  graduellement  dans  cet  état 
de  dissolution  qui  depuis  longtemps  aurait  entraîné  sa  ruine , 
si  la  politique  européenne  n'avait  eu  intérêt  à  maintenir  son 
existence. 

M.  Barreau  termine  par  quelques  considérations  sur  l'ave- 
nir de  l'Orient.  Il  regarde  le  partage  de  la  Turquie  comme 
inévitable  ,  parce  que  sa  régénération  lui  semble  tout  à  fait 
impossible  ,  soit  qu'on  essaye  dans  ce  but  de  réveiller  le  vieil 
esprit  musulman,  soit  qu'on  tente  encore  une  fois  les  réformes 
4ans  lesquelles  le  sultan  Mahmoud  et  le  pacha  Mehemet-Ali 
ont  obtenus  si  peu  de  succès.  Mais  ce  partage,  c'est  à  la  France 
qu'il  en  adjuge  l'arbitre  ,  et  elle  devrait  suivant  lui ,  prendre 
pour  sa  part  l'Egypte ,  donner  Conslantinople  à  la  Russie  ,  la 
Syrie  à  l'Angleterre  ,  le  reste  à  l'Autriche  ,  puis  faire  de 
Smyrne  une  ville  libre  ,  entrepôt  de  toutes  les  nations  com- 
merçantes, centre  de  civilisation  dont  les  rayonnements  s'éten- 
draient petit  à  petit  sur  toute  l'Asie.  Cependant  il  ne  voit  nul 
avantage  à  brusquer  un  tel  projet,  et  croit  qu'il  est  d'une  sage 
politique  d'attendre  patiemment  que  les  circonstances  viennent 
faciliter  son  exécution. 


ALBUM  de  la  Suisse  romande  ,  rédigé  par  les  principaux  littérateurs 
de  la  Suisse  et  orné  de  gravures  et  de  lithographies  par  les  premiers 
artistes  de  ce  pays.  Genève,  chez  Ch.  Gruaz.  in-4.  Prix  :  18  fr.  par 
an.  Il  paraît  chaque  mois  une  livraison  de  2  feuilles  et  2  dessins. 

Nous  avons  annoncé  déjà  cet  Album  lorsque  le  premier  nu- 
méro fut  publié,  vers  la  fin  de  l'année  dernière.  Depuis  lors, 


68  LITTERATURE , 

deux  nouvelles  livraisons  ont  paru ,  et  nous  en  reparlerons 
d'autant  plus  volontiers  ,  que  nous  avons  eu  mieux  le  temps 
d'en  apprécier  le  mérite.  Les  écrivains  et  les  artistes  se  sont 
empressés  de  répondre  à  l'appel  de  l'éditeur  j  avec  leur  con- 
cours sa  publication  marche  régulièrement  et  n'est  pas  indigne 
de  figurer  à  côté  des  meilleurs  recueils  de  ce  genre  qui  se  pu- 
blient à  Paris.  Des  paysages  de  M.  Calame  ,  de  M.  Guigon , 
une  statuette  de  Pradier,  de  beaux  portails  lithographies  par 
M.  Hébert,  une  vue  de  l'ancien  palais  Gondebaud,  par  M.  Ay- 
monier,  tel  est  le  contingent  fourni  par  nos  artistes  ;  les  noms 
des  auteurs  nous  dispensent  de  tout  autre  éloge  ,  les  uns  sont 
déjà  connus  comme  les  maîtres  de  l'école  genevoise,  les  autres 
en  sont  des  élèves  distingués  ,  et  il  nous  suffira  d'ajouter  que 
les  lithographies  sont  en  général  exécutées  avec  beaucoup  de 
soins. 

Quant  à  la  partie  littéraire ,  elle  nous  semble  également 
remarquable  par  la  variété  des  genres  et  par  un  style  assez 
élégant  et  pur  ,  qui  dénote  un  véritable  progrès  sous  ce  rap- 
port chez  les  écrivains  Suisses.  Pour  la  poésie,  jusqu'à  présent 
c'est  à  M.  Pelit-Senu  qu'appartient  la  palme.  Son  talent ,  mûri 
par  le  travail  et  la  méditation  prend  un  essor  plus  élevé.  Disant 
adieu  à  la  poésie  légère  qu'il  mania  longtemps  avec  autant  de 
grâce  que  d'esprit,  il  fait  rendre  à  sa  lyre  des  sons  plus  graves, 
il  cherche  ses  inspirations  dans  un  sentiment  plus  profond  , 
plus  réfléchi,  et  quoique  la  transition  ait  pu  d'abord  paraître 
étrange  ,  on  ne  saurait  nier  que  celte  nouvelle  tendance  ne 
prête  à  sa  voix  de  nobles  accents  pleins  de  grandeur  et  d'har- 
monie. Nous  citerons  pour  exemple  les  strophes  suivantes  de 
son  épître  au  père  Ludovico  du  couvent  de  Cimier  : 

La  main  du  temps  fait  tout ,  sous  ses  pas  tout  se  brise  ; 
Cimier  fut  une  ville  et  nVst  plus  qu'une  église  ; 
De  ses  temples  croulants  le  culte  est  aboli  ; 
Ton  cloître  a  remplacé  l'antique  hôtel-de-ville  , 
L'amour  pour  le  Sauveur,  une  crainte  servile  , 
Où  l'homme  a  commandé  ,  Dieu  seul  est  obéi. 

En  face  de  l'Église  et  devant  son  portique 

Des  fermiers  d'alentour  est  la  place  publique; 

Là,  tous  les  jours  de  fête  on  les  voit  réunis  : 

Jamais  de  vils  excès  n'y  souillent  le  dimanche  ; 

Leurs  jeux  sont  innocents  ,  leur  allégresse  est  franche  , 

Et ,  comme  leurs  travaux  ,  leurs  plaisirs  sont  bénis. 

Là,  de  l'espoir  du  juste  impérissable  image, 
Des  chênes  vénérés  à  l'éternel  feuillage 
Chassent  de  leur  abri  la  pluie  et  la  chaleur  : 
L'ombre  en  vient  caresser  les  escaliers  du  temple, 


HISTOIRE.  69 

Comme  pour  engager  celui  qui  les  contemple 
A  monter  vers  Pautel  qui  calme  la  douleur. 

De  cet  enclos  céleste  où  ton  destin  s^écoule 

Quelle  vaste  étendue  à  tes  yeux  se  déroule  ! 

Elle  charme  tes  jours  dont  aucun  n'est  amer, 

Tu  peux  voir  à  tes  pieds  Tonde  au  loin  tourmentée; 

De  mille  passions  une  ville  agilée, 

Les  tempêtes  du  cœur ,  et  celles  de  la  mer. 

Car,  ainsi  que  la  mer,  la  terre  a  ses-  naufrages. 
Poussé  par  ses  désirs  ,  impétueux  orages  , 
Le  pécheur  égaré  tend  ses  bras  vers  le  port  ; 
Mais  la  foi  monte  au  ciel  sans  rien  qu'elle  redoute  ; 
Point  d'obstacle  à  son  vol ,  point  d'écueil  sur  sa  route  , 
Jésus  est  sa  boussole  et  l'Eternel  son  nord. 

A  côté  de  ce  morceau,  les  autres  vers  de  TAlbum  sont  bien 
pâles.  Ceux  de  M.  Favre  ,  sur  Hégésippe  Moreau  ,  quoique 
faciles  et  harmonieux  ,  ressemblent  trop  à  tout  ce  qu'on  a  déjà 
dit  cent  fois  sur  un  pareil  sujet  ;  nous  ferons  le  même  repro- 
che au  petit  conte  de  M.  Auquier,  qui  n'a  pas  su  rajeunir  par 
le  charme  de  l'expression  ,  une  donnée  assez  piquante,  mais 
bien  usée.  La  petite  pièce  de  M.  Porchal  fait  seule  exception  , 
et  l'on  regrettera  que  l'auteur  n'ait  pas  envoyé  à  l'Album  de 
nouvelles  productions  de  son  aimable  et  gracieux  talent. 

Nous  avons  déjà  mentionné  dans  notre  premier  numéro  le 
coup  d'œil  de  M.  Manget  sur  les  langues  de  la  Suisse.  C'est 
un  morceau  fort  intéressant ,  bien  écrit,  plein  de  vues  ingé- 
nieuses et  dans  lequel  on  trouve  une  érudition  solide,  accom- 
pagnée de  beaucoup  d'esprit.  La  notice  de  M.  J.  Coindet  sur 
la  manière  dont  Genève  rentra  en  possession  de  ses  canons  , 
et  celle  du  docteur  Ch.  ,  sur  l'ancien  palais  Gondebaud  ,  sont 
deux  fragments  historiques  de  genres  irès-différents,  mais  qui 
offrent  un  égal  intérêt.  Enfin  la  littérature  d'imagination  a  pour 
sa  part ,  outre  l'épisode  de  M.  Rilliet-Conslant  et  une  traduc- 
tion de  M.  J.  Fazy ,  dont  nous  avons  déjà  parlé,  le  Fin  du 
dernier  adieu  ^  par  M.  Gaudy  Le  Fort,  et  La  Régleuse^  conte 
de  la  fabrique,  par  Mme  G.  Cette  dernière  nouvelle,  dont  la 
première  partie  seulement  se  trouve  dans  la  troisième  livrai- 
son de  l'Album  ,  est  écrite  avec  une  simplicité  charmante; 
c'est  une  peinture  de  mœurs  locales  qui  préseule  de  l'attrait 
et  dont  les  lecteurs  seront  sans  doute  impatients  de  connaîtra 
la  suite. 


70  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

RELIGION  ,  PHILOSOPHIE  ,  MORALE  ,  ÉDUCATION. 


OEUVRES  françoises  de  J.  Calvin,  recueillies  pour  la  premici-e  fois, 
précédées  de  sa  vie  par  Th.  de  Bèze,  et  d'une  notice  bibliographique, 
par  P.-L.  Jacob.  Paris.  1  vol.  in- 12.  5  fr.  50. 

Le  mérite  littéraire  de  Calvin,  après  avoir  été  laissé  long- 
temps dans  l'oubli ,  en  est  sorti  tout  à  coup  de  la  manière  la 
plus  inattendue.  En  même  temps  que  l'animosité  de  l'Eglise 
catlioli(jue  se  réveillait  et  clierchail  de  nouveau  par  ses  accu- 
sations violentes  ,  à  ternir  la  gloire  du  grand  réformateur, 
quelques  érudils  se  sont  avisés  d'aller  découvrir  que  Calvin 
fut  aussi  l'un  des  écrivains  français  les  plus  distingués  du  sei- 
zième siècle,  l'un  de  ceux  qui  exercèrent  la  plus  heureuse  in- 
fluence sur  le  développement  de  la  langue.  Son  nom  a  retenti 
dans  les  cours  publics  à  coté  de  ceux  de  Rabelais  ,  de  Mon- 
taigne; des  extraits  de  ses  écrits  ont  pris  place  dans  les  chres- 
tomalbies,  enfin  voici  le  bibliophile  Jacob  qui  publie  le  recueil 
de  ses  opuicules  français  dans  l'une  de  ces  élégantes  petites 
bibliothèques,  dont  le  format  commode  cl  le  prix  modique 
concourrent  si  heureusement  à  populariser  les  chefs-d'œuvre 
de  notre  lilléralure.  L'auslère  réformateur  s'y  trouvera  sans 
doute  en  étrange  compagnie,  mais  il  n'en  pénétrera  que  mieux 
partout  et ,  grâce  à  ce  cortège  un  peu  profane  pour  lui  ,  ses 
écrits  seront  lus  d'une  foule  de  gens  qui ,  sans  cela  ,  n'en  au- 
raient pas  seulement  connu  l'existence.  C'est  une  chose  cu- 
rieuse que  la  coïncidence  de  celle  réhabililation  tardive  avec 
le  réveil  du  zèle  calholique.  Nous  serions  presque  tentés  d'y 
voir  un  signe  providentiel ,  l'indice  d'une  réaction  prochaine 
en  faveur  de  la  Réforme.  En  effet ,  si  les  opuscules  de  Calvin 
exercèrent  de  son  temps  une  puissante  influence  sur  l'esprit 
de  ses  contemporains ,  ne  peul-on  pas  espérer  qu'ils  produi- 
ront de  nos  jours  un  résultat  à  peu  près  semblable?  Les  mê- 
mes abus,  les  mêmes  préjugés  ,  les  mêmes  superstitions  sub- 
sistenl  encore.  I^^es  bûchers  de  l'inlolérance  arrêtèrent  l'œuvre 
salutaire  de  la  Réforme  qui  était  en  bon  cliemin  de  rompre 
avec  tous  ces  liens  dans  lesquels  l'ignorance  retenait  les  es- 
prits enchaînés  ;  puis  le  scepticisme  du  dix-huitième  siècle  qui 
sembla  d'abord  tendre  bien  plus  sûrement  au  même  but ,  n^a 
guère  servi,  par  ses  imprudents  excès  ,  qu'à  préparer  leur 
nouveau  triomphe  dont  nous  sommes  aujourd'hui  les  témoins. 


MOBALE  ,  ÉDUCATION.  71 

Il  n'est  donc  pas  inopportun  d'évoquer  l'ombre  du  grand  ré- 
formateur, d'appeler  encore  une  fois  au  secours  de  la  bonne 
cause  sou  puissant  génie,  dont  les  productions  n'ont  presque 
rien  perdu  de  leur  actualité  ,  dont  l'éloquence  vigoureuse  n'a 
pas  tellement  vieilli  qu'elle  ne  puisse  être  encore  intelligible 
pour  la  foule  et  trouver  de  l'écho  dans  plus  d'un  cœur. 

Le  volume  que  publie  M.  Jacob  renferme  deux  petits  traités 
théologiques  :  l'un  sur  la  condition  et  vie  des  âmes  après  la 
vie  présente,  l'autre  sur  la  Sainte^Cèiie  ;  quatre  sermons 
traitant  des  matières  fort  utiles  pour  notre  temps;  V  exposition 
sur  le  psaume  S'y;  la  préface  des  psaumes  traduits  par  Clément 
Marot  ;  la  confession  de  foi  des  églises  réformées  de  France, 
et  quatre  petits  pamphlets,  le  premier  contre  l'astrologie,  le 
second  sur  le  très-grand  projit  qui  ret'iendroit  â  la  chré- 
tienté s'Use  faisoit  im'entaire  de  tous  les  corps  saints  et  reli- 
ques qui  sont  tant  en  Italie  quen  France,  Allemagne,  Espa- 
gne et  autres  royaumes  et  pays  ;  le  troisième  contre  un  fran- 
ciscain, sectateur  des  erreurs  des  libertins  ,  le  quatrième 
intitulé  :  Réformation  pour  imposer  silence  à  un  certain  bélî- 
tre nommé  Antoine  Cathelan,  jadis  cordelier  d'Albigeois. 

On  sera  surpris  sans  doute  de  ne  pas  voir  figurer  ici  la  fa- 
meuse dédicace  à  François  l*'".  Mais  l'auteur  a  préféré  réser- 
ver ce  morceau,  qu'il  regarde  comme  l'une  des  plus  belles 
choses  que  possède  notre  langue,  pour  le  publier  dans  un  au- 
tre volume  avec  V Institution  de  la  religion  chrétienne  à  laquelle 
il  sert  de  préface. 

En  lisant  ces  opuscules  divers  on  est  frappé  de  l'admirable 
souplesse  avec  laquelle  le  style  de  Calvin  se  plie  à  tous  les 
tons.  Tour  à  tour  il  édifie,  il  console  ,  il  porte  la  conviction, 
la  terreur  ou  l'espoir  au  fond  des  âmes,  ou  bien  s'armant  du 
fouet  de  la  satire  il  flagelle  sans  pitié  ses  adversaires  ,  les 
poursuit  de  ses  saillies  piquantes  ,  de  ses  mordantes  railleries, 
el  ne  les  lâche  pas  qu'il  n'ait  détruit  une  h  une  toutes  leurs 
assertions,  renversé  tous  leurs  arguments  quelque  bien  écha- 
faudés  qu'ils  soient. 

On  comprend  quel  effet  devait  produire  celle  espèce  d'ar- 
tillerie légère  de  la  réforme.  Ses  coups  portaient  juste  ,  et  cha- 
cun d'eux  faisait  trou  dans  le  manteau  brillant  sous  lequel 
l'Eglise  romaine  cachait  ses  plaies  Ils  ballaient  en  brèche 
l'édifice  de  la  superstition  ,  se  servant  des  arguments  les  plu? 
propres  à  frapper  le  bon  sens  populaire,  et  ne  craignant  pas 
d'employer  l'arme  du  ridicule  dans  l'intérêt  de  la  sainte  cause. 
Cette  polémique  un  peu  grossière  dans  ses  allures ,  comme 
le  comportaient  les  mœurs  de  l'époque,  abonde  en  traits  spiri 
tuels ,  en  verve  satirique  pleine  de  vigueur  et  d'originalité. 


72  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

Le  Traité  des  reliques  et  la  réponse  à  un  certain  be'litre 
nommé  Antoine  Cathelan  sont  de  petits  chefs-d'œuvre  dans 
ce  genre.  On  y  trouve  à  la  fois  une  vive  image  de  la  lutte  du 
seizième  siècle  et  maintes  saillies  qui  n'ont  en  quelque  sorte 
rien  perdu  de  leur  mérite ,  car  elles  sont  dirigées  contre  des 
abus  ou  des  travers  qui,  malgré  le  progrès  des  lumières, 
sont  encore  loin  d'avoir  complètement  disparu.  Le  réveil  de 
l'esprit  catholique  nous  semble  même  donner  à  cette  publica- 
tion une  espèce  d'à-propos  tout  à  fait  piquant. 


LE  DEVO'lR  5  livre  de  toutes  les  classes  sociales,  par  P.  Baessard. 
Paris,  chez  A.  Hugot,  51,  rueSt-André-des-Arts.  1  vol.  in-32. 1  fr. 

Au  milieu  de  toutes  les  utopies  par  lesquelles  on  prétend 
régénérer  la  société,  M.  Buessard  entreprend  une  œuvre  qui 
nous  paraît  beaucoup  plus  raisonnable  et  plus  utile.  Il  veut 
ramener  les  hommes  à  l'idée  du  devoir,  en  la  leur  présentant 
comme  le  véritable  moyeu  de  se  procurer,  dans  toutes  les  po- 
sitions sociales,  la  plus  grande  somme  de  bonheur  possible.  Il 
s'attache  à  prouver  que  la  plupart  des  maux  de  ce  bas-monde 
proviennent  de  l'oubli  du  devoir,  et  qu'en  suivant  à  cet  égard 
les  directions  de  la  conscience ,  on  parviendrait  ,  sinon  à  les 
guérir  tous,  du  moins  à  en  soulager  le  plus  grand  nombre. 
En  effet,  accomplir  ce  qu'on  doit  à  Dieu  ,  à  ses  semblables  et 
à  soi-même,  c'est  assurément  travailler  de  la  manière  la  plus 
efficace  au  bien-être  de  la  société.  M.  Buessard  traite  ces  di- 
vers points  avec  beaucoup  de  hou  sens  et  donne  une  foule 
d'excellents  conseils  qui ,  s'ils  étaient  suivis,  ne  tarderaient 
sans  doute  pas  à  produire  les  résultats  les  plus  salutaires. 
Mais  le  mobile  auquel  il  a  recours  pour  rappeler  les  hommes 
au  devoir  ne  nous  semble  pas  très-bien  clioisi.  Croyant  l'élé- 
ment religieux  trop  faible  aujourd'hui  pour  exercer  une  in- 
fluence réelle,  il  s'adresse  à  l'égoïsme  et  veut  fonder  le  devoir 
sur  l'intérêt  personnel.  Celtemorale  utilitaire,  quelque  spécieuse 
quelle  puisse  être  en  principe  ,  n'offre  pas  dans  son  applica- 
tion des  rapports  assez  clairs  pour  être  facilement  comprise 
de  tous  11  est  à  craindre  qu'elle  ne  favorise  trop  les  instincts 
égoïstes  et  ne  crée  de  nouveaux  dangers  en  faussant  l'idée  du 
devoir  qui ,  pour  conserver  sa  puissance  féconde,  doit  être 
puisée  à  une  source  plus  haute  et  plus  noble.  Cependant, 
nous  ne  faisons  qu'émettre  un  doute,  car,  ainsi  que  le  dit 
M.  Buessard,  il  faut  bien  prendre  les  hommes  tels  qu'ils  sont 


MORALE,   EDUCATION.  73 

et  chercher  à  tirer  le  meilleur  parti  possible  de  la  nature  et  de 
la  société  telles  qu'on  les  trouve  dans  chaque  siècle.  Les  ef- 
forts qu'il  tente  pour  réveiller  le  senlimcnl  du  devoir  chez  la 
nation  française,  méritent  d'ailleurs  d'élre  encouragés.  C'est 
une  tache  très-difficile,  hérissée  d'obstacles  et  remplie  d'écueils, 
mais  quand  il  n'aurait  fait  que  donner  le  signal  et  montrer  le 
but,  ce  serait  déjà,  il  faut  bien  le  reconnaître,  un  immense  ser- 
vice rendu  à  la  cause  de  la  vraie  civilisation. 


LE  LIVRE  des  mères  de  famille  et  des  institutrices  sur  l'éducation  pra- 
tique, par  Mlle  de  Lajolais.  Paris,  chez  Didier,  quai  des  Augustins. 
1  gros  vol.  in-12.  3  fr.  50  c. 

Si  nos  enfants  ne  sont  pas  bien  élevés  ce  ne  sera  pas  faute 
de  livres  sur  l'éducation  Jamais  on  n'a  tant  écrit  qu'aujourd'hui 
sur  cette  matière  imporUinte  et  difficile.  On  ne  se  contente  plus 
comme  dans  le  siècle  dernier  d'émettre  des  idées  générales, 
de  bâtir  des  systèmes  dans  le  domaine  de  la  théorie  ;  on  sent 
le  besoin  d'aborder  l'application,  de  faire  descendre  dans  la 
pratique  ce  qu'offraient  de  bon  et  de  vrai  les  conceptions  des 
philosophes  qui  les  premiers  ont  attiré  l'attention  publique  sur 
la  nécessité  de  réformer  les  méthodes  éducatives.  Ija  lâche 
n'est  pas  aisée,  car  on  se  trouve  obligé  de  lutter  à  chaque  pas 
contre  des  obstacles  de  toutes  sortes.  La  France  surtout  est 
moins  avancée  sous  ce  rapport  que  bien  d'autres  contrées.  Les 
révolutions  politiques  dont  elle  est  le  théâtre  depuis  plus  de 
5o  ans,  n'ont  pas  été  très-favorables  au  perfectionnement  de 
l'éducation.  On  peut  dire  que  la  famille  s'y  ressent  encore 
cruellement  de  la  désorganisation  de  tous  les  éléments  sociaux. 
Au  despotisme  de  l'ancien  régime  a  d'abord  succédé  l'anar- 
chie, puis  le  mouvement  industriel,  Tesprit  mercantile  et  les 
préoccupations  politiques  ont  détourné  l'attention,  produit  l'in- 
différence. On  a  confondu  l'éducation  avec  l'instruction  ,  on  a 
cru  qu'il  suffisait  de  développer  rintelligeuca<rijns  s'occuper  du 
cœur,  et  tous  les  efforts  se  sont  dirigés  vers  l'enseignement 
public  comme  l'unique  moyen  de  répondre  aux  besoins  de  l'é- 
poque. L'éducation  est  ainsi  devenue  un  métier  dont  les  pères 
et  mères  ont  abandonné  le  soin  à  ceux  qui  en  faisaient  leur  pro- 
fession spéciale.  Mais  la  spéculation  s'étant  bientôt  mise  en  de- 
voir d'exploiter  ces  grandes  fabriques  qu'on  appelle  des  insti- 
tuts ou  des  pensionnats,  on  a  reconnu  que  si  elles  offraient  des 
ressources  précieuses  pour  la  culture  intellectuelle,  elles  n'é- 


74  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

laient  pas  également  fécondes  pour  le  développement  des  qua- 
lités morales,  sans  lesquelles  rinslruction  n'est  qu'un  don  as- 
sez stérile,  souvent  même  funeste.  On  a  compris  que  rien  ne 
pouvait  remplacer  l'influence  du  fojer  domestique,  et  que  l'é- 
ducation devait  être  replacée  au  sein  de  la  famille  si  Ton  vou- 
lait rendre  à  celle-ci  sa  vie  et  son  action  salutaire  sur  la  société. 
C'est  vers  ce  but  que  tendent  tous  les  écrits  des  moralistes  de 
nos  jours  ;  c'est  aussi  celui  que  s'est  proposé  M"''  de  Lajolais. 
Mais  tenant  compte  des  préjugés,  des  liabitudes  et  des  obsta- 
cles réels  qui  s'opposent  à  la  réalisation  immédiate  et  complète 
d'une  semblable  réforme,  elle  s'adresse  aux  instituteurs  aussi 
bien  qu'aux  parents,  et  les  préceptes  qu'elle  expose  peuvent 
s'appliquer  à  l'éducation  du  pensionnat  comme  à  celle  de  la  fa- 
mille. Sou  livre  ne  traite  que  de  ce  qui  concerne  les  jeunes 
filles  ;  elle  paraît  en  avoir  fait  une  étude  spéciale  ,  et  d'ailleurs 
c'est  là  que  le  mal  est  le  plus  grand,  le  remède  le  plus  néces- 
saire, car  il  importe  avant  tout  de  former  des  mères  capables 
d'élever  leurs  enfants.  M'i«=  Lajolais  s'atlacbe  surtout  à  donner 
des  directioDS  pratiques,  applicables  à  toutes  les  circonstances 
que  peut  présenter  la  diversité  si  grande  des  caractères  et  des 
positions.  Sa  médiode  n'a  rien  de  systématique,  elle  est  toute 
expérimentale,  et  se  modifie  suivant  les  faits  sans  prétendre 
follement  faire  plier  ceux-ci  devant  des  djéories  préconçues. 
Ce  ne  sont  pas  sans  doute  des  idées  bien  nouvelles,  ses  obser- 
vations renlerment  beaucoup  de  lieux  communs,  mais  les  vé- 
rités ont  besoin  d'être  souvent  répétées  sous  toutes  les  formes 
pour  obtenir  quelque  crédit  ;  l'intelligence  populaire  est  un 
peu  comme  la  barre  de  fer  qui  ne  se  forge  qu  a  coups  redou- 
blés. M'**^  de  Lajolais  traite  tour  à  tour  de  l'éducation  pbysi- 
que,  de  la  culture  intellectuelle  et  du  développement  moral. 
Elle  insiste  avec  force  sur  la  nécessité  de  commencer  l'éduca- 
tion en  quelque  sorte  avec  la  vie,  et  signale  l'influence  des  pre- 
mières impressions,  des  premières  liabitudes,  dont  le  cacbet 
reste  quelquefois  empreint  d'une  manière  indélébile  dans  le 
caractère  des  enfants.  Les  mères  et  les  institutrices  pourront 
puiser  d'excellentes  directions  dans  cet  ouvrage ,  qui  est  en 
général  écrit  ave  clarté,  sans  recberclie  de  style  ni  déclama- 
tions prétentieuses.  Nous  reprocberons  seulement  à  l'auteur 
d'avoir  donné  une  forme  un  peu  trop  scientifique  à  la  partie 
qui  traite  de  l'âme.  On  aimerait  y  trouver  un  peu  plus  d'en- 
traînement, un  peu  moins  de  raideur  pédagogique,  un  langage 
fjui  s'adressât  au  sentiment  encore  plus  qu'à  la  raison.  Dans  la 
dernière  partie  où  sont  résurpés  les  divers  objets  qui  doivent 
composer  l'instruction  des  femmes,  l'auteur  a  cberché  tout  à 
la  fois  à  indiquer  la  marcbe  qu'il  faut  adopter  pour  l'enseigne- 


MORALE,    EDUCATION.  75 

ment,  Tesprit  dans  lequel  il  convient  de  le  diriger  et  les  ouvra- 
ges élémentaires  qui  lui  paraissent  le  plus  propres  à  faciliter  la 
tache  des  mères  el  des  institutrices.  C'est  une  espèce  de  guide 
pratique  bien  fait  et  qui  peut  ctre  fort  utile.  Cependant  M"*  de 
Lajolais  prononce  parfois  des  jugements  un  peu  légers,  comme 
lorsqu'elle  nous  dit  que  la  langue  allemande  manque  de  sou- 
plesse, de  richesse  et  d'harmonie,  que  sa  prononciation  est  ai- 
guë, monotone  et  sourde,  ou  lorsqu'elle  nous  représente  l'an- 
glais comme  la  plus  expressive  de  toutes  les  langues.  Ce  sont 
là  des  opinions  personnelles  fort  sujettes  à  discussion  et  qu'elle 
eût  mieux  fait  de  ne  pas  émettre  sous  forme  d'axiomes  sans 
les  appuyer  sur  de  plus  amples  développements. 


LEGISLATION,  ECONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


TRAITÉ  de  la  législation  et  de  la  jurisprudence  des  chemins  de  fer , 
par  H.  Nogent-St-Laureus.  Paris,  chez  Colomb  de  Batines,  15, 
quai  Malaquais.  1  vol.  in- 8.  8  fr. 

IjCS^  chemins  de -fer  sont  à  l'ordre  du  jour.  Partout  on  s'en  oc- 
cupe ;  déjà  de  nombreuses  lignes  sont  en  activité,  d'autres  sont 
en  voie  d'exécution,  el  bientôt  leur  réseau  couvrant  l'Europe 
rapprochera  les  dislances,  rendra  les  communications  rapides 
et  changera  peut-cire  toute  la  face  des  relations  internationales. 
C'est  parmi  les  inventions  modernes,  celle  qui  semble  promet- 
tre les  résultats  les  plus  vastes,  dont  l'avenir  paraît  devoir  être 
le  plus  important  dans  son  influence  sur  tous  les  autres  rap- 
ports sociaux.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  l'allenlion  pu- 
blique soit  vivement  excitée  par  ce  nouveau  développement 
industriel  qui  domine  aujourd'hui  tous  les  autres.  D'ailletirs, 
il  soulève  une  foule  de  questions  intéressantes,  relatives  soit  à 
la  propriété  ,  soit  à  la  police  administrative  et  aux  droits  res- 
pectifs de  l'Etat  et  des  particuliers.  Ou  peut  dire  qu'il  exige 
toute  une  législation  spéciale,  cl  que  ses  progrès  ne  pourront 
prendre  une  marche  régulière  que  lorsque  celle-ci  sera  bien 
déterminée. 

L'ouvrage  que  nous  annonçons  ici  a  pour  but  de  constater  les 
faits  établis  déjà  par  la  jurisprudence  et  d'éclairer  les  questions 
encore  douteuses  par  une  discussion  approfondie.  Dans  un  précis 


76  LÉGISLATION , 

rapide,  l'auteur  expose  d'abord  Thistorique  des  chemins  de  fer 
depuis  leur  première  origine  jusqu'à  l'époque  actuelle.  Il  traite 
ensuite  avec  beaucoup  de  détails  ce  qui  concerne  la  conces- 
sion, la  formation  des  compagnies,  et  leur  mode  de  procéder. 
On  V  trouve  toutes  les  instructions  nécessaires  sur  les  diverses 
opérations  d'une  semblable  entreprise,  telles  que  l'expropria- 
tion pour  cause  d'utilité  publique,  la  compétence  et  les  attri- 
butions du  jury,  le  paiement  des  indemnités,  etc.  Puis  viennent 
les  tarifs,  l'impôt,  la  réception  des  travaux  et  les  difiérentes 
parties  de  l'exploitation.  A  la  suite  de  ces  données,  en  quelque 
sorte  théoriques,  se  trouvent  de  nombreux  litres  et  documents 
qui  peuvent  être  considérés  comme  en  renfermant  l'application 
pratique.  Un  dictionnaire  abrégé  de  la  jurisprudence,  présente 
l'explication  de  tous  les  termes  relatifs  à  la  législation  des  che- 
mins de  fer,  et  l'ouvrage  est  terminé  par  des  tables  statistiques 
fort  intéressantes  offrant  l'état  actuel  des  chemins  de  fer  en  An- 
gleterre, en  Belgique,  aux  Etats-Unis  et  en  France.  A  la  suite 
de  ces  tables  sont  insérés  les  statuts  approuvés  ou  projetés  des 
principales  compagnies  françaises.  Cet  aperçu  nous  semble 
suffisant  pour  faire  apprécier  l'importance  de  cette  publication 
qui  sera,  comme  le  dit  l'auteur,  un  Manuel  pour  l'industrie 
el  la  propriété,  un  guide  sûr  pour  l'homme  étranger  à  la  lé- 
gislation et  en  même  temps  un  recueil  utile  aux  professions  ju- 
diciaires. Les  projets  dont  s'occupe  actuellement  la  chambre 
des  députés  lui  donnent  de  plus  un  intérêt  de  circonstance  qui 
ne  peut  manquer  de  contribuer  à  son  succès. 


ESSAI  SUR  LA  VIE  et  les  doctrines  de  Fréd.-Ch.  de  Savigny,  par 
Ed.  Laboulaye.  Paris,  chez  Joubert,  1  i,  rue  des  Grès. 

M.  de  Savigny  est  le  représentant  de  l'école  historique  alle- 
mande qui  a  fait  faire  de  grands  progrès  à  la  science  du  droit. 
Tandis  qu'en  France  les  praticiens  dominaient  presque  exclu- 
sivement et  semblaient  prendre  à  tâche  de  renfermer  la  juris- 
prudence dans  le  cercle  restreint  de  l'application,  en  Hollande 
d'abord,  puis  en  Allemagne,  la  théorie  était  cultivée  avec  zèle, 
et  l'étude  du  droit  envisagée  sous  un  point  de  vue  philosophi- 
que ne  se  bornait  point  à  la  simple  interprétation  des  paroles 
du  législateur.  Celte  marche  était  certainement  bien  plus  fé- 
conde, elle  tendait  à  substituer  la  science  au  métier,  et  par  des 
j-echerches  savantes  elle  devait  naturellement  conduire  à  Tal- 
liance  heureuse  du  droit  avec  l'histoire.  En  effet  la  théorie  en- 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  T7 

fantant  des  systèmes  plus  ou  moins  absolus ,  il  fallut  recourir 
aux  sources  historiques  pour  les  comballrc  ou  les  soutenir,  et 
l'on  reconnut  que  là  se  trouvait  le  véritable  auxiliaire  de  la  ju- 
risprudence, le  flambeau  qui  devait  l'éclairer  de  sa  vive  lu- 
mière. Ainsi  rattaché  à  la  vie  même  des  nations,  dans  laquelle 
il  joue  d'ailleurs  un  si  grand  rôle,  le  droit  prend  une  toute  au- 
tre importance,  son  étude  offre  un  intérêt  bien  plus  général, 
et  l'on  comprend  quelle  iniluence  peut  exercer  sur  son  déve- 
-loppement  cette  direction  nouvelle. 

M.  de  Savigny  est  à  la  fois  le  fondateur  et  le  chef  de  l'école 
historique.  A  peine  sorti  des  bancs  de  l'école,  il  débuta  comme 
professeur  et  s'acquit  d'abord  une  grande  réputation  par  la  va- 
riété de  ses  connaissances,  par  son  éloquence  pleine  de  charme 
et  par  la  chasteté  de  son  enseignement.  Après  avoir  tour  à 
tour  abordé  dans  ses  cours  maints  sujets  divers,  comme  pour 
s'essayer,  le  jeune  professeur  rencontra  enfin  la  direction  na- 
turelle de  son  génie.  Alors  il  publia  son  premier  livre  ;  le  Droit 
de  possession,  qui  obtint  un  grand  et  légitime  succès,  car  mal- 
gré les  attaques  dont  il  fui  l'objet,  c'est  encore  aujourd'hui  le 
travail  le  plus  remarquable  que  l'on  possède  sur  cette  difficile 
matière.  Celte  publication  fît  beaucoup  d'honneur  à  M.  de  Sa- 
vigny et  lui  attira  des  propositions  avantageuses  de  la  part  de 
plusieurs  Universités.  Mais,  venant  de  se  marier,  il  désira  se 
réserver  quelques  années  de  loisir  avant  de  se  vouer  à  l'ensei- 
gnement. Ce  ne  fut  que  plus  tard  qu'il  accepta  une  chaire  de 
professeur  ,  aulour  de  laquelle  il  a  vu  dès  lors  les  élèves  se 
presser  en  foule ,  et  qu'il  n'a  pas  cessé  d'occuper  malgré  les 
hautes  charges  qui  lui  ont  été  confiées.  Constamment  fidèle  à 
l'amour  de  la  science,  il  n'a  jamais  perdu  de  vue  ses  études  fa- 
vorites, et  loin  que  l'âge  ait  ralenti  son  zèle,  il  s'occupe  main- 
tenant d'un  grand  ouvrage  sur  le  droit  romain,  qui  sera  comme 
le  résumé  des  travaux  de  toute  sa  vie,  et  présentera  l'œuvre 
la  plus  remarquable  et  la  plus  considérable  qui  ait  été  pro- 
duite depuis  Domat  et  Podiier. 

En  publiant  celle  notice,  M.  Laboulaye  s'est  proposé  tout  à 
la  fois  de  rendre  hommage  à  la  haute  supériorité  du  juriscon- 
sulte allemand  ,  et  de  contribuer  à  répandre  en  France  les 
idées  et  l'esprit  de  l'école  historique. 


78  LÉGISLATION, 

DE  L'ASSOCIATION  DOUANIERE  entre  la  France  et  la  Belgique, 
par  P.-A.  Delà  Nourais.  Paris.  1  vol.  in-8.  (j  fr. 

Le  succès  de  l'association  des  douanes  allemandes,  le  déve- 
loppement qu'elle  prend  chaque  jour  et  les  résultats  qu'en  ont 
retirés  les  pays  qui  en  fout  partie,  ont  suggéré  l'id;  e  d'une 
association  du  même  genre  entre  la  France  et  la  Belgique,  à 
laquelle  pourraient  peut-être  s'adjoindre  plus  tard  quelques 
autres  Etals  du  centre  ou  du  midi  de  l'Europe.  On  commence 
à  comprendre  qu'avec  son  système  restrictif  et  prohibitif  la 
France  risque  de  finir  par  s'isoler  complètement ,  renfermée 
dans  l'étroite  enceinte  de  ses  propres  douanes  au  milieu  de 
l'essor  général  que  la  liberté  commerciale  prendra  chez  tous 
ses  voisins  par  une  fusion  bien  entendue  de  leurs  intérêts  di- 
vers. En  effet,  il  est  évident  que  si  elle  persiste  dans  son  déplo- 
rable système  contre  lequel  surtout  est  dirigée  l'union  doua- 
nière, elle  se  trouvera  quelque  jour  au  ban  des  nations,  et  ne 
pourra  que  bien  difficilement  échapper  à  une  révolution  vio- 
lente qui  viendra  jeter  une  brusque  perturbation  dans  tous  les 
éléments  de  sa  prospérité.  C'est  donc  à  prévenir  celte  triste  ca- 
tastrophe qu'elle  doit  mettre  aujourd'hui  tous  ses  soins.  Deux 
voies  se  présentent  à  elle  pour  atteindre  ce  but.  La  première 
serait  d'abaisser  graduellement  ses  tarifs  ,  de  renoncer  à  ses 
prohibitions,  d'abandonner  ses  monopoles  et  de  se  mettre 
franchement  à  l'œuvre  pour  amener  sans  secousse  celle  li- 
berté commerciale  qui  menace  de  l'envahir  de  Ibrce  si  elle 
continue  à  lui  fermer  ses  portes.  Malheureusement  de  puis- 
sants intérêts  particuliers  sont  engagés  dans  le  maintien  de  ce 
qui  existe,  et  leur  voix  étouffe  celle  de  la  science  et  de  la  rai- 
son. Chaque  session  de  la  Chambre  des  députés  nous  en  offre 
des  exemples  frappants,  et  la  volonté  d'un  ministre  éclairé  vient 
se  briser  contre  cet  obstacle  insurmontable.  Le  second  moyen 
consisterait  à  former  une  association  douanière  assez  forte  pour 
lutter  contre  l'union  allemande.  Il  en  résulterait  également  une 
diminution  des  tarifs,  mais  en  compensation  les  fabricants  fran- 
çais verraient  de  nouveaux  débouchés  s'ouvrir  à  leurs  pro- 
duits. Aussi  celte  idée  a-t-e!le  rencontré  moins  d'objections 
que  l'autre,  et  des  conférences  ont  eu  lieu  pour  chercher  à  la 
réaliser  avec  la  Belgique,  dont  la  position  semblait  tout  à  fait 
favorable  à  l'accomplissement  d'un  tel  projet.  Il  s'agissait  de 
combiner  ensemble  les  tarifs  dos  deux  pays  de  façon  que  d'une 
part  l'industrie  française  put  supporter  la  diminution  des  droits 
d'entrée,  et  que  de  l'autre  les  consommateurs  belges  n'eus- 
sent pas  trop  à  souffrir  de  leur  augmentation.  Malheureuse- 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  79 

incnl  il  paraît  que  tlc$  deux  cotes  l'on  a  rais  en  avant  des  pré- 
teolious  exagérées  qui  ont  rendu  l'accord  impossible,  et  renon- 
çant à  l'union  projetée  il  n'est  plus  question  que  d'un  simple 
traité  de  commerce.  M.  de  la  Nourais  regarde  celle  issue 
comme  très-fâcheuse  ;  il  croit  qu'un  traité  ne  saurait  offrir  au- 
cun avantage  réel,  et  s'attache  à  démontrer  qu'on  s'effraie  à 
tort  des  obstacles  qui  s'opposent  à  l'association,  qu'il  ne  s'agit 
que  d'éclairer  convenablement  la  question  pour  dissiper  les 
préjugés  et  faire  comprendre  combien  les  deux  pajs  sont  in- 
téressés à  sa  réalisation.  M.  de  la  Nourais  est  partisan  de  la 
liberté  commerciale,  et  il  considère  les  associations  douanières 
comme  une  transition  nécessaire  pour  y  arriver.  Aussi  n'bé- 
site-t-il  pas  à  demander  à  la  France  tous  les  sacrifices  qui  lui 
paraissent  justes  pour  compenser  ceux  que  devrait  s'imposer 
la  Belgique.  Il  fait  très-bien  ressortir  les  avantages  que  les  fa- 
bricants français  pourraient  trouver  dans  le  libre  accès  des 
marchés  belges,  et  cherche  à  leur  prouver  que  la  concurrence 
qu'ils  redoutent  tant  n'aurait  pour  eux  aucun  résultat  funeste. 
On  ne  saurait  en  effet  trop  insister  là-dessus  ,  car  la  Belgique 
ayant  un  des  tarifs  les  plus  modérés  qui  existent  en  aucun 
pays,  l'union  ne  peut  être  acceptable  pour  elle  qu'à  la  condi- 
tion que  la  France  modifiera  considérablement  le  sien  qui  est 
au  contraire  l'un  des  plus  exagérés.  Une  autre  considération 
encore  qui  doit  rendre  la  Belgique  exigeante  et  qui  n'est  pas  la 
moindre  difficulté  du  sujet,  c'est  qu'il  faudrait  qu'elle  renonçât 
à  la  contrefaçon  qui  constitue  maintenant  l'une  des  principales 
branches  de  son  industrie.  Sans  doute,  sous  le  point  de  vue 
moral,  la  contrefaçon  n'est  pas  une  industrie  très-licite,  mais 
on  peut  dire  que  les  monopoles  et  les  industries  privilégiées 
qui  ne  se  soutiennent  en  France  qu'avec  l'appui  de  la  prohibi- 
tion ne  le  sont  guère  davantage.  M.  de  la  Nourais  traite  donc 
la  question  un  peu  légèrement  lorsqu'il  repousse  comme  une 
absurdité  l'indemnité  demandée  par  les  libraires  belges,  et  pré- 
tend que  les  intérêts  de  la  contrefaçon  ne  méritent  pas  seulement 
qu'on  s'y  arrête.  Suivant  lui  celte  industrie  ne  produit  aucun 
bénéfice,  quelques  individus  seuls  seront  lésés  par  son  aboli- 
tion, et  les  magasins  auront  le  temps  de  se  vider  entre  l'épo- 
que oij  l'association  sera  conclue  et  celle  où  son  exécution 
commencera.  Voilà  qui  s'appelle  couper  le  nœud  gordien,  et 
c'est  faire  bien  bon  marché  d'un  problème  qu'on  croyait  eu 
général  assez  difficile  à  résoudre.  Cependant  si  la  contrefaçon 
ne  produit  pas  de  bénéfice,  comment  se  fait-il  qu'elle  ait  pris 
un  si  vaste  développement?  Est-ce  dans  l'unique  but  de  faire 
la  guerre  aux  libraires  français  que  l'on  a  consacré  des  millions 
à  créer  des  imprimeries  montées  sur  un  pied  tel  qu'on  peut 


80  LÉGISLATION , 

réimprimer  à  Bruxelles  en  moins  de  huit  jours  les  nouveaulés 
qui  arrivent  de  Paris?  El  d'un  autre  côlé,  si  ees  maisons  sont 
en  effet  représentées  par  quelques  individus,  complera-t-on 
pour  rien  les  nombreux  ouvriers  qu'elles  emploient?  D'ail- 
leurs M.  de  la  Nourais  cherehe  eu  vain  à  atténuer  le  gain  que 
retirerait  la  France  de  la  destruction  de  cette  terrible  concur- 
rence, les  plaintes  et  les  réclamations  des  libraires  de  Paris 
sont  là  pour  répondre  à  ses  assertions.  Mais  cette  ignorance 
des  véritables  intérêts  de  la  librairie  ne  nous  étonne  pas  beau- 
coup, quand  nous  songeons  à  la  loi  ridicule  votée  l'année  der- 
nière, sans  discussion,  par  la  Chambre  des  députés,  sur  l'entrée 
des  livres  en  France  ,  loi  contre  laquelle  la  librairie  n'a  cessé 
dès  lors  de  réclamer,  et  à  l'exécution  stricte  de  laquelle  on  a 
été  forcé  de  renoncer  dès  le  début. 

Du  reste,  sauf  ce  point  sur  lequel  M.  De  la  Nourais  a  sans 
doute  manqué  de  données  suffisantes,  son  livre  offre  un  grand 
inlérêl  et  renferme  une  foule  de  renseignements  précieux  , 
bien  propres  à  jeter  du  jour  sur  les  nombreuses  difficultés 
contre  lesquelles  sont  venus  échouer  les  projets  d'association 
douanière.  Il  examine  la  question  sous  toutes  ses  faces,  en 
homme  qui  a  bien  étudié  la  matière  ,  et  il  entre  surtout  dans 
de  curieux  détails  sur  les  contributions  indirectes  dans  les- 
quelles il  voit  avec  raison  la  question  principale,  celle  qui  sou- 
lève le  plus  d'objections,  et  dont  la  solution  ne  laisserait  presque 
plus  aucun  obstacle  sérieux  à  la  réalisation  du  projet.  Nous 
voudrions  espérer  que  ses  vues  ingénieuses  trouveront  faveur 
auprès  des  hommes  d'état  qui  dirigent  les  affaires  des  deux 
pays.  Mais  cela  nous  paraît  bien  difficile  ,  surtout  après  avoir 
consulté  le  tableau  comparatif  qui  se  trouve  à  la  fin  du  volume. 
On  y  voit  en  présence  le  tarif  des  douanes  belges  et  le  tarif 
des  douanes  françaises.  Or  la  différence  est  telle,  qu'en  ad- 
mettant même  qu'on  prit  une  juste  moyenne,  entre  les  deux 
extrêmes,  nous  douions  fort  qu'on  parvienne  jamais  à  la  faire 
adopter  soit  par  les  intérêts  particuliers  si  dominants  en  France, 
soit  par  les  consommateurs  belges  accoutumés  aux  bienfaits 
d'une  concurrence  illimitée.  Sous  ce  rapport,  la  Belgique  est 
dans  une  position  à  peu  près  semblable  à  celle  de  la  Suisse. 
T/une  et  l'autre  ont  vu  leur  prospérité  industrielle  se  déve- 
lopper sous  le  régime  de  la  liberté  ,  et  l'on  aura  bien  de  la 
peine  à  les  engager  dans  xme  association  douanière  quelcon- 
que ,  à  moins  qu'on  ne  leur  offre  eu  retour  des  avantages  po- 
sitifs et  considérables. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


LE  MÉCAIVICIEIV  ANGLAIS  ou  description  pratique  des  arts  mécani- 
ques de  la  Grande  Bretagne  ,  par  J.  Nicholson  ,  nouvelle  édition 
accompagnée  de  cent  planches  gravées,  revue,  corrigée  et  nugmen- 
tée  d'un  appendice  sur  les  chemins  de  fer  et  les  machines  à  vapeur, 
par  F.  et  P.  Tourneux.  Paris,  chez  Ledentu,  51 ,  quai  des  Augustins. 
2  vol.  in-8,  fig.  16fr. 

Ce  livre,  traduit  et  publié  pour  la  première  fois  en  France, 
eu  1826,  y  reçut  un  brillant  accueil.  I/édilion,  tirée  à  grand 
nombre,  s'écoula  rapidement ,  et  depuis  plusieurs  années  déjà 
elle  ne  se  trouvait  plus  dans  le  commerce.  C'est  qu'en  effet 
c'est  un  ouvrage  d'un  mérite  réel,  un  inventaire  précieux  des 
ricbesses  mécaniques  de  l'Angleterre,  dans  lequel  on  trouve 
la  description  claire  et  détaillée  de  toutes  ces  merveilleuses 
macbines  qui  sont  venues  opérer  une  si  grande  révolution  dans 
le  monde  industriel.  Toutes  les  personnes  qui  sont  appelées  à 
construire  ou  à  exploiter  de  semblables  macbines,  peuvent  y 
puiser  d'utiles  notions  propres  à  leur  rendre  le  travail  plus 
facile  et  à  leur  éviter  bien  des  recliercbes  pénibles.  L'auteur 
a  voulu  réunir  en  un  seul  corps  tout  ce  qui  concerne  les  divers 
arts  dont  le  concours  est  nécessaire  pour  la  fabrication  et  la 
mise  en  œuvre  des  macbines,  ainsi  que  les  données  scientifiques 
qui  se  ratlacbent  à  cbacun  d^ux.  Il  a  fait  ainsi  un  résumé 
commode,  destiné  à  remplacer  des  livres  coi^iteux  el  spéciaux 
qui  ne  sont  guère  à  la  portée  des  industriels,  el  l'on  peut  dire 
que  son  traité  forme  une  véritable  encyclopédie  pratique  ,  à 
l'usage  des  ingénieurs  et  des  mécaniciens.  Les  amateurs  qui 
se  plaisent  à  suivre  la  marche  de  l'industrie  y  trouvent  égale- 
ment une  lecture  fort  instructive  et  pleine  d'intérêt. 

Afin  de  bien  faire  comprendre  le  petit  nombre  d'éléments 
simples  sur  la  combinaison  desquels  reposent  les  macbines 
en  apparence  les  plus  compliquées ,  l'auteur  débute  par  ex- 
poser quelques  observations  sur  les  forces  auxquelles  la  ma- 
tière est  soumise,  sur  le  frollement  el  sur  le  centre  de  gravité. 
Ces  premières  notions  de  mécanique  sonl  accompagnées  d  un 
petit  traité  des  macbines  simples.  Vient  ensuite  l'explication 
des  choses  nécessaires  à  la  confection  d'iui  moulin  ,  avec  les 
meilleures  manières  d'appliquer  les  forces  motrices,  soit  la 
force  animale  ,  l'eau  ,  le  vent  el  la  vapeur  ,  puis  la  description 
des  diverses  sortes  de  moulins  à  blé.   Les  macbines  bydrau- 


82  SCIENCES  ET  ARTS. 

liques  et  quelques  mécauiques  accessoires  complètent  la  série 
des  connaissances  nécessaires  au  lecteur  pour  bien  compren- 
dre les  divers  procédés  mentionnés  dans  le  cours  de  l'ouvrage 
et  en  apprécier  tous  les  avantages.  Après  cette  espèce  d'intro- 
duction, l'auteur  donne  :  i"  une  revue  des  arts  dits  manuels; 
2°  un  traité  de  l'art  de  bâtir  ,  avec  un  appendice  contenant  un 
court  traité  de  géométrie  pratique;  3"  un  traité  d'arpentage; 
4"  une  collection  de  recettes;  5"  un  glossaire  explicatif  des 
termes  techniques.  Enfin,  un  chapitre  supplémentaire  est  con- 
sacré spécialement  aux  chemins  de  fer  et  aux  machines  loco- 
motives. C'est  à  cette  dernière  partie  que  les  nouveaux  tra- 
ducteurs ont  surtout  ajouté  des  développements  que  rendaient 
nécessaires  les  progrès  de  la  science  depuis  la  publication  du 
traité  de  Nicholson.  lis  ont  de  plus  apporté  les  plus  grands 
soins  à  la  correction  du  style,  afin  de  lui  donner  toute  la  clarté 
désirable,  et  traduit  les  mesures  anglaises  en  mesures  métri- 
ques, afin  d'épargner  au  lecteur  un  travail  ennuyeux  et  péni- 
ble. Les  nombreuses  planches  dont  cet  ouvrage  est  orné  sont 
fort  bien  exécutées  ;  c'est  un  beau  livre,  que  son  prix  singu- 
lièrement modique  met  à  la  portée  de  toutes  les  bourses. 


L'AMI  DES  CHEVAUX,  ou  petit  manuel  vétérinaire,  à  l'usage  des 
gens  du  monde,  par  un  membre  du  Jockey's  Club.  Paris  1  vol.  in- 
t2,fig.  3fr. 

Ce  petit  ouvrage  est  fait  pour  servir  de  guide  à  l'amateur 
de  chevaux.  Il  renferme  une  description  bien  détaillée  des 
caractères  zoologiques  du  cheval,  tontes  les  directions  néces- 
saires pour  déterminer  le  choix  de  l'acheteur,  et  les  principes 
généraux  de  l'hygiène  vétérinaire,  avec  l'indication  des  soins 
propres  à  prévenir  les  maladies  ou  les  accidents,  ainsi  que  celle 
des  moyens  d'y  remédier.  Rédigé  avec  clarté  par  un  homme 
qui  paraît  posséder  fort  bien  la  matière,  il  nous  semble  rem- 
plir parfaitement  ie  but  auquel  il  est  destiné.  A  la  fin  du  vo- 
lume se  trouvent  quelques  notions  de  petite  chirurgie  el  un 
choix  de  formules  et  médicaments  très- simples. 


SCIENCES  ET  ARTS.  83 

VERITES  sur  les  Landes  de  la  Gascogne  et  sur  la  culture  forestière  des 
pins,  par  un  paysan  des  Landes.  Paris,  chez  Hagot,  5/1,  rue  Sl-An- 
dré-des-Arts.  In-8.  5  fr. 

Cet  opuscule  renferme  de  curieux  détails  sur  le  parti  qu'on 
pourrait  tirer  de  la  culture  des  pins  dans  les  landes  de  la  Gas- 
cogne. Celle  culture,  qui  n'exige  d'aulres  frais  que  raclial  d'un 
sol  favorable  et  la  dépense  du  semis,  présenterait,  suivant  Tau- 
teur,  d'énormes  bénéfices.  Il  ne  s'agit  pour  cela  que  de  la  faire 
sur  une  grande  échelle  et  d'apporter  à  l'entreprise  toute  l'é- 
comie  ,  l'ordre  et  la  suite  qu'elle  exige.  Les  landes  paraissent 
très-propres  à  ce  genre  de  culture  j  dans  toutes  les  places  qui 
ne  sont  pas  sans  cesse  dévastées  par  les  troupeaux  ,  les  pins 
croissent  naturellement,  et  eu  plusieurs  endroits  des  essais  de 
plantation  faits  par  des  propriétaires,  ont  obtenu  le  plus  com- 
plet succès.  L'auteur  donne  le  tableau  de  l'opération  telle  qu'il 
la  conçoit  avec  les  chiffres  de  toutes  les  dépenses  et  recettes 
pendant  une  période  de  soixante  années  ,  c'est-à-dire  jusqu'au 
moment  où  les  arbres  ayant  atteint  leur  croissance  ,  peuvent 
être  coupés.  En  calculant  sur  un  espace  de  25,ooo  hectares,  il 
trouve  qu'à  la  vingtième  année,  le  total  des  avances  avec  leurs 
intérêts  composés,  s'élèverait  à  4,590, 'jg3  fr.  Dès  lors  ,  les 
rentrées  commencent  à  se  faire,  soit  par  les  éclaircies,  soit  par 
le  résinage  ,  et  à  la  trentième  année,  non-seulement  le  capital 
se  trouve  complètement  couvert ,  mais  encore  il  reste  un  bé- 
néfice de  5^3g9,2!i  fr. ,  qui  va  toujours  croissant  jusqu'à  la 
soixantième  année  où  le  produit  final  de  la  forêt  abattue  eu 
totalité,  le  porte  à  la  somme  énorme  de  101,774,221  fr. 

On  objectera  sans  doute  à  ces  calculs  l'insuccès  de  presque 
toutes  les  spéculations  qui,  à  différentes  époques,  ont  eu  pour 
objet  le  défrichement  des  landes.  Mais  à  cela  l'auteur  répond 
que  l'incurie  ou  la  mauvaise  foi  des  entrepreneurs  ont  été  les 
principales  causes  de  ces  mécomptes,  et  prouve  par  d'aulres 
chiffres  que  la  même  opération  cju'il  vient  de  montrer  si  avan- 
tageuse ,  présenterait  un  tout  autre  résultat  ,  Cjuand  la  plus 
stricte  économie  ne  présiderait  pas  à  sa  marche.  Alors  ,  au 
lieu  d'offrir  un  bénéfice  ,  elle  solderait  en  définitive  par  une 
perle  de  17  millons.  C'est  ce  qu'il  appelle  une  hypolhèse  irra- 
tionnelle, tandis  que  la  première  est  à  ses  yeux  l'hypothèse 
normale.  Malheureusement  de  nos  jours,  en  fait  de  spécula- 
tions ,  l'irrationnel  se  montre  beaucoup  plus  souvent  que  le 
normal. 


84  SCIENCES  ET  ARTS. 


PETIT  MAINUEL  DU  RENTIER,  ou  tables  pour  faciliter  le  calcul 
des  intérêts,  etc.  Lausanne,  chez  B.  Corbaz.  18".  75.  c. — TABLES 
pour  la  réduction  de  Targent  de  France  en  argent  de  Suisse,  et  'vice- 
-versa.  Lausanne,  chez  B.  Corbaz.  18".  30  c—  RECUEILS  DE  TA- 
BLES pour  connaître  le  rapport  des  mesures  métriques  françai- 
ses avec  les  mesures  fédérales  suisses  ,  et  en  particulier  avec  celles 
du  canton  de  Vaud.  Lausanne,  chez  B  Corbaz.  18"  iâ  c.  —  GUIDE 
du  marchand  de  vin  ou  tables  pour  connaître  le  ra})port  du  pot 
de  Vaud  avec  l'ancien  pot  de  Berne,  le  nouveau  pot  fédéral,  et  le 
litre  français.  Lausanne,  chez  B.  Corbaz.  in-18,  50  c. 

Tous  ces  petits  livrets  sont  fort  précieux  pour  abréger  les 
calculs.  Ils  renferment  des  comptes  tout  faits  et  des  formules 
expéditives  propres  à  faciliter  singulièrement  les  réductions 
de  monnaie,  ainsi  que  la  connaissance  des  rapports  entre  les 
mesures  suisses  et  les  mesures  françaises.  Leur  format  porta- 
tif permet  de  les  mettre  dans  sa  poche  et  de  les  trouver  sous 
la  main  toutes  les  fois  qu'on  peut  avoir  besoin  de  leur  secours. 
Imprimés  avec  soin  stir  de  joli  papier  collé,  ils  sont  d'un  usage 
tout  à  fait  commode. 


JOURNAL  du  magnétisme  animal,  publié  par  MM.  J.-J.-A.  Ricard 
et  Eue.  Villemin.  Paris,  575,  rue  St-IIonoré.  Il  parait  chaque  mois 
un  cahier  de  4  feuilles  in-8.  Prix:  20  fr.  par  an. 

Si  vous  croyez  aux  merveilles  du  magnétisme  animal,  vous 
trouverez  dans  ce  recueil  de  quoi  vous  satisfaire,  car  ses 
rédacteurs  n'omettent  aucun  des  faits  qui  peuvent  venir  à  leur 
connaissance,  et  ils  les  rapportent  dans  les  plus  grands  détails, 
n'oubliant  rien  de  ce  qui  peut  exciter  l'intérêt  ou  frapper  l'i- 
magination. Si  vous  n'y  croyez  pas ,  je  doute  que  votre  con- 
viction soit  bien  fortement  ébranlée  par  ces  histoires  de  som- 
nambules auxquelles  le  magnétisme  donne  la  science  infuse  , 
qui  pratiquent  la  médecine  en  dormant  ,  mieux  que  les  plus 
doctes  facultés  du  monde,  et  lisent  couramment  avec  l'esto- 
mac ou  le  bout  des  doigts  tel  livre  dont,  à  yeux  ouvert»,  elles 
seraient  incapables  de  déchiflfrer  une  seule  ligne.  Mais  vous  y 
trouverez,  du  moins,  de  quoi  satisfaire  votre  curiosité,  de 
quoi  vous  procurer  quelques  instants  de  récréation.  L'attrait 
du  merveilleux  n'est  pas  sans  charme,  et  sous  ce  rapport  le 
magnétisme  offre  certainement  une  mine  des  plus  fécondes. 
D'ailleurs,  une  doctrine  qui  depuis  si  longtemps  est  l'objet 


SCIENCES  ET  ARTS.  85 

d'une  vive  polémique,  qui  compte  parmi  ses  adeptes  des 
hommes  dislmguës  par  leurs  talents,  respectables  par  leur 
caractère,  mérite  bien  d'attirer  l'attention  de  tous  les  vrais 
amis  de  la  science.  Ou  peut  ue  pas  accepter  toutes  ses 
données,  mais  il  u'est  pas  permis  de  refuser  de  s'éclairer,  et 
ceux  qui  nient  sans  examen  peuvent  être  rangés  sur  la  même 
ligne  (jue  ceux  qui  croient  sans  savoir  pourquoi.  L'obstination 
des  uns  et  des  autres  serait  également  digne  d'être  attribuée 
à  la  sottise  de  l'ignorance  ,  sans  qu'ils  fussent  en  droit  de  se 
plaindre. 

MM.  Ricard  et  Villerain  sont  sans  doute  de  fervents  admi- 
rateurs du  magnétisme;  leur  foi  paraît  même  singulièrement 
robuste,  mais  ils  ne  fuient  pas  la  discussion  et  leur  journal, 
tout  entaché  qu'il  est  d'une  partialité  bien  prononcée,  offre  un 
moyen  précieux  d'étudier  et  de  suivre  la  marche  du  magné- 
tisme animal  au  milieu  des  obstacles  qu'il  rencontre  sur  sa 
route. 


OEUVRES  DE  A.  CARÊME  '.  Vart  de  la  cuisine  française  au  XIXe 
siècle.  Paris,  o  vol.  in-8,  fig.  26  IV.  50  c.  —  Le  Pâtissier  royal  parisien. 
2  vol.  în-8,  fig.  16  fr.  —  Le  Pâtissier  pittoresque  ,  \  vol.  grand  in-8. 
fig.  10  fr.  50  c,  —  Le  Maître  d'hôtel  français.  2  vol.  in-8,  fig.  16  fr. 
— Le  Cuisinier  rorw/ parisien.    1  vol.  in-8,  fig.  9  fr. 

Les  œuvres  de  Carême  forment  une  véritable  bibliothèque 
culinaire.  L'auteur  fut  un  des  hommes  les  plus  éminenls  dans 
sa  partie  ;  il  aimait  son  art  et  eu  faisait  Tobjet  d'études  conti- 
nuelles. Aussi  son  talent  était-il  généralement  apprécié ,  et 
plus  d'une  fois  il  fut  appelé  dans  les  cours  étrangères  pour 
présider  aux  solennités  gastronomiques  de  la  diplomatie.  Peu 
versés  nous-mêmes  dans  les  secrets  de  cette  science,  dont 
nous  apprécions  cependant  les  résultats  merveilleux,  nous 
transcrirons  ici,  pour  l'édification  de  nos  lecteurs  ,  les  détails 
que  renferment  à  cet  égard  le  prospectus  publié  par  les  édi- 
teurs. 

Carême  a  présidé  à  ces  dîners  fastiques  de  quarante-huit 
entrées  que  M.  le  prince  de  Talleyrand  a  donnés  en  1804, 
dans  ses  magnifiques  galeries  de  la  rue  de  Varennes  j  Carême 
a  travaillé  aux  extrémités  du  monde  mangeant ,  il  a  travaillé 
pour  le  grand  seigneur  et  le  pauvre;  il  a  traité  toutes  tes  bran- 
ches de  son  art ,  les  a  liées  et  a  donné  à  chacune  d'elles  ses 
proportions,  sa  grâce,  ses  qualités  dislinctives. 

Ses  livres  sont  tous  résultés  de  sa  pratique;  avec  les  années, 


86  SCIENCES  ET  ARTS. 

il  esl  passé  d'une  branche  à  une  autre  ;  — il  décrit,  dans  le 
Cuisinier  Royal  parisien  ,  le  simple  régime  d'une  bonne  mai- 
sou,  d'une  famille  aisée.  Dans  \'y/rt  de  la  Cuisine  française 
au  dix~nem'ièine  siècle  ,  il  en  expose  les  parties  principales  : 
ici,  les  différentes  branches  de  Tari  réunies  marchent  ensem- 
ble dans  l'ordre  des  services;  aussi  ce  travail  ,  résultai  d'une 
longue  expérience,  a  été  sa  dernière  publication. 

Dans  le  Pâtissier  Boyal  parisien  ,  Carême  a  repris  atlenti- 
vemenl  l'une  des  parties  les  plus  difficiles  de  la  cuisine  j  il  l'a 
traitée  avec  cette  clarté  qui  charme  les  hommes  spéciaux  et 
aide  les  jeunes  gens.  Cet  excellent  travail ,  aujourd'hui  placé 
si  haut,  a  obtenu  depuis  vingt  ans  un  succès  européen.  Les 
premières  éditions  se  sont  tirées  à  5ooo  et  se  sont  vendues 
sans  annonces,  sans  autre  bruit  que  celui  de  la  renommée  du 
célèbre  praticien.  Plus  tard,  dans  l'éclat  de  sa  réputation,  Ca- 
rême est  revenu  avec  les  plus  beaux  modèles  sur  la  confection 
des  pièces  montées,  sur  le  décor  ,  dans  un  ouvrage  capital  ,  le 
Pâtissier  Pittoresque.  C'est  là  qu'il  traite  à  fond  de  l'extérieur, 
du  décor  de  l'art.  Cent  vingt-six  dessins  qu'il  a  composés  et 
tracés  lui-même  ornent  ce  splendide  volume.  Carême  avait 
reçu  d'affectueux  conseils  ,  dans  le  dessin  d'ornement ,  de  l'il- 
lustre M.  Percier. 

Un  autre  ouvrage  de  Carême  ,  uu  ouvrage  unique,  le  Maî- 
tre d' Hôtel  franc  ai  s  ,  contient  la  collection  complète  des  me- 
nus de  l'année.  Chaque  jour  a  sa  recette,  suivant  la  saison  et 
le  pays  où  l'on  est,  soit  Paris,  Vienne,  Ijondres,  Saint-Péters- 
bourg, Milan  ,  etc.  —  Tous  les  menus  que  présente  Carême 
ont  été  confectionnés  par  lui,  soit  dans  des  opérations  séparées, 
soit  pour  les  tables  de  Georges  IV  à  Londres ,  d'Alexandre  à 
Saint-Pétersbourg  ,  de  M.  de  Talleyrand ,  du  prince  royal  P. 
de  Wurtemberg  à  Paris,  soit  à  Vienne  lors  du  congrès,  chez 
le  marquis  de  Londonderry*Caréme  s'est  rencontré  exécutant 
sa  belle  et  saine  cuisine  à  tous  les  congrès,  à  Aix-la-Chapelle, 
à  liaybach,  à  Vérone,  etc. 

Ce  qu'il  a  cherché  avant  tout,  c'est  l'ordre  et  le  goût  dans 
la  magnificence,  la  délicatesse  et  la  sainelé  dans  l'exécution. 
—  C'était  un  homme  dont  les  soins,  l'ordre  et  l'activité  d'es- 
prit n'étaient  jamais  épuisés.  Plus  son  service  était  long,  diffi- 
cile, et  plus  il  était  brillant.  —  Assainir,  simphfier,  voilà  son 
but.  "  Il  a  prêché  l'ordre  et  l'économie  dans  la  somptuosité  et 
en  a  révélé  le  secret,  n  dit  M.  de  Cus,sy.  —  Ses  traités  sont  les 
plus  clairs,  les  plus  complets  que  nous  ayons.  Non-seulement 
Carême  n'acceptait  pas  une  recelte  sur  parole,  mais  il  la  véri- 
fiait plusieurs  fois  avant  de  la  rédiger.  Sa  supériorité  domine 
donc  de  très-haut  dans  la  science.  Carême  a  été  honoré  d'ami- 


SCIENCES  ET  ARTS.  87 

tiés  illustres,  de  princes,  de  savants.  —  M.  le  marquis  de 
Cussy  l'a  cité  vingt  fois  comme  le  chef  de  l'école  française  • 
—  I\I.  Rrillal-Savariu  partageait  ce  sentiment;  —  llossini  l'a 
comhié  d'éloges  experts;  —  ses  travaux  étaient,  dans  les  der- 
nières années  de  M.  Orimod  de  la  Reynicre  ,  un  des  objets 
qui  arrêtaient  le  plus  son  esprit;  —  M.  Roques,  l'élégant  et 
savant  peintre  des  Chûnipigjions  ,  le  cile  à  chaque  page  de 
son  livre;  —  Dupujtren  ,  Broussais,  feu  Marcel  Gauhert^  ces 
sérieux  et  profonds  esprits  aimaient  l'entretien  de  Carême, 
qu'ils  trouvaient  riche  et  vif.  Lady  Morgan  a  rappelé  dans  sou 
dernier  ouvrage  tout  ce  qu'elle  avait  trouvé'dinléressant  dans 
la  conversation  de  cet  artisan  modeste  et  supérieur.  Elle  a  ra- 
conléqu'à  l'avéuement  de  Georges  IV  au  trône  d'Angleterre, 
Carême  avait  été  l'un  des  premiers  objets  de  la  sollicitude  du 
roi  :  il  l'avait  fait  redemander;  —  il  lui  offrait  eu  rentes  le 
convertissemenl  d'un  énorme  traitement  ;  mais  Carême,  déjà 
malade,  occupé  des  dernières  parties  de  son  Traité  de  la  Cui- 
sine au  dix-neuvième  siècle^  ne  put  aller  reprendre  son  service 
chez  Georges  IV.  Lady  Morgan  a  pubhé  la  lettre  dans  la- 
quelle i(  il  remercie  le  roi  de  son  affectueux  souvenir.  »  En 
effet,  il  succombait  quelques  années  après,  au  moment  oii 
il  venait  d'achever  son  livre ,  dans  les  travaux  ,  modestes 
pour  lui,  d'une  des  maisons  les  plus  opulentes  de  l'Europe  ,  la 
maison  de  madame  la  baronne  de  Roischild. 

Le  chapitre  de  la  cai>e,  qui  n'a  pu  être  terminé  d'une  ma- 
nière satisfaisante,  sera  complété  par  le  docteur  Roques,  aux 
loisirs  duquel  la  gastronomie  doit  des  pages  si  spirituelles  et 
si  savantes,  et  par  un  négociant  très-expérimenté,  M.  Joubert, 
qui  a  étudié  les  vins  dans  l'exploitation  des  premiers  crus  de 
France,  dans  les  célèbres  caves  de  MM.  Barlou  et  Guettier, 
de  Bordeaux. 


LE  3I0IMTEUR  cle  la  librairie  ancienne  et  moderne,  de  la  typogra- 
phie et  des  industries  qui  s'y  rattachent ,  publié  sous  les  auspices» 
d'une  Société  de  bibliophiles,  d'imprimeurs  et  de  libraires,  et  avec 
la  collaboration  de  MiVl.  Ch.  Nodier,  Pericaiid ,  Leroux  de 
Lincy,  etc.,  etc.  Paris,  chez  Colomb  de  Batines,  15,  quai  Maiaquais. 
II  paraît  le  1  et  le  15  de  chaque  mois,  un  numéro  d'une  feuille  in -8. 
Prix  de  l'abonnement ,  1 4  fr.  pour  Paris. 

C'est  avec  plaisir  que  nous  voyons  paraître  ce  nouveau 
journal,  car  il  nous  semble  tout  à  fait  propre  à  favoriser 
les  progrès  de  la  bibliographie,  à  en  répandre  le  goût  et 
surtout  à  rendre  un  peu  plus  générales  parmi  les  libraires 


88  SCIENCES  ET  ARTS. 

des  connaissances  qui  leur  sont  indispensables  pour  exer- 
cer leur  métier  avec  inlelligence  et  d'une  manière  ulile  aux 
lettres.  Les  publications  nouvelles  de  la  presse  française  s'y 
trouvent  enregistrées  suivant  l'ordre  des  matières  ,  et  dans 
une  division  à  part  sont  indiqués  lés  livres  publiés  à  l'é- 
tranger dont  on  fait  parvenir  l'annonce  aux  éditeurs.  Ensuite 
une  petite  revue  de  livres  rares  et  curieux  renferme  d'intéres- 
santes notices  rédigées  par  les  bibliograpbes  les  plus  distin- 
gués de  notre  époque.  Un  cbapilre  est  destiné  aux  ventes  pu- 
bliques de  livres ,  et  nous  offre  l'énumération  des  articles  les 
plus  remarquables  avec  les  prix  auxquels  ils  ont  été  adjugés 
et  les  noms  des  aclieteurs.  Enfin  sous  le  titre  de  Variétés  sont 
les  nouvelles  qui  se  rattacbent  soit  à  la  librairie,  soit  à  l'impri- 
merie, puis  des  notices  nécrologiques,  et  tous  les  faits  qui 
peuvent  intéresser  les  diverses  industries  auxquelles  cette 
feuille  s'adresse  plus  spécialement.  Les  trois  premiers  numéros 
que  nous  avons  sous  les  yeux  nous  paraissent  fort  bien  rédigés. 
Ils  renferment  plusieurs  articles  de  MM.  Charles  Nodier,  Le- 
roux de  Lincy  et  Colomb  de  Batines.  De  pareils  noms  sont 
une  recommandation  précieuse ,  et  nous  ne  doutons  pas  que 
s'ils  continuent  à  prendre  part  à  sa  collaboration  ,  le  Moniteur 
de  la  librairie  n'obtienne  bientôt  un  succès  brillant  et  désira- 
ble. Nous  le  souhaitons  vivement,  car  cela  nous  semble  le  mel- 
leur  moyen  de  faire  sortir  la  librairie  de  l'état  d'infériorité 
dans  lequel  l'ont  fait  tomber  depuis  longtemps  les  spéculateurs 
qui  l'ont  exploitée  dans  un  tout  autre  intérêt  que  celui  des 
lettres  et  de  la  science. 


GENEVE,    IMPRIMERIE  DE  FERU.  RAMBOZ. 


Hetiite    Critique 

DES    LIVRES    IVOUVEAIJX. 

ofevtif  1842. 


*®«^*« 


LITTERATURE,  HISTOIRE. 


PORT-ROTALj  par  C.-A.  Sainte-Beuve;  tome  second.  Paris,  in-8. 
7  fr.  50  c. 


Pour  un  talent  minutieux  ,  qui  se  plaît  aux  délails  ,  comme 
celui  de  M.  Sainte-Beuve,  aucun  sujet  ne  pouvait  mieux  con- 
venir que  l'histoire  de  ces  pieux  solitaires  de  Port-Royal,  dont 
la  vie  patiente  et  résignée  se  compose  d'une  foule  de  petits 
incidents  qui  échapperaient  à  tout  autre.  Il  faut  voir  avec  quel 
amour  il  les  suit  dans  leurs  travaux  ,  dans  leurs  discussions , 
dans  les  moindres  circonstances  de  la  lutte  qu'ils  eurent  à  sou- 
tenir contre  leurs  adversaires  ;  avec  quel  art  il  sait  faire  saillir 
les  traits  les  plus  fugitifs  et  en  apparence  les  moins  signifiants 
qui  peuvent  mettre  en  relief  la  noble  élévation  de  leur  carac- 
tère ,  la  piété  profonde  et  vraie  dont  ils  étaient  animés.  Quoi- 
que nous  n'aimions  pas,  en  général,  la  manière  de  M.  Sainte- 
Beuve  ,  ni  les  allures  équivoques  de  son  style  laborieusement 
naïf  et  recherché  à  force  de  vouloir  être  simple,  nous  recon- 
naissons qu'il  nage  ici  en  pleine  eau,  qu'il  a  trouvé  son  vérita- 
ble élément ,  et  que  nul  n'était  plus  apte  que  lui  à  traiter  sem- 
blable matière.  On  se  sent  entraîné  malgré  soi  ;  l'auteur  vous 
fait  partager  ses  sympathies  ;  on  est  tout  surpris  des  richesses 
inconnues  que  lui  fournit  celle  mine  qu'il  exploite  en  homme 
plein  de  goût,  d'érudition  et  de  sensibilité.  C'est  tout  un  monde 
qu'il  tire  de  la  poussière  d'une  tombe  oubliée,  et  dont  son  esprit 

8 


90  LITTÉRATURE , 

habile  à  lire  au  fond  des  âmes  discrètes,  fait  revivre  à  nos  yeux 
les  vertus  sublimes  et  modestes,  les  dévouements  admirables. 
On  y  trouve  une  face  jusqu'ici  presqu'ignorée  du  siècle  de 
Louis  XIV  ,  une  des  gloires  les  plus  intéressantes  de  ce  bril- 
lant règne  ,  et  en  même  temps  l'une  de  ses  taches  les  plus  in- 
effaçables, car  le  caractère  de  celui  qu'on  appelle  le  grand  roi, 
apparaît  sous  des  proportions  bien  mesquines  dans  la  persé- 
cution Iracassière  qu'il  laissa  diriger  contre  des  hommes  tels 
que  MM.  de  SaintCyrau,  Arnauld,  de  Saci,  Pascal,  Racine, 
et  tant  d'autres  ,  dont  le  seul  crime  était  de  chercher  dans  la 
solitude  et  la  méditation,  un  refuge  contre  les  orages  du  monde 
et  la  tyrannie  de  l'Eglise.  Il  est  intéressant  de  suivre  les  di- 
verses phases  de  cette  lutte  dans  laquelle  on  peut  voir  comme 
une  nouvelle  tentative  de  réforme,  moins  âpre  ,  moins  hostile 
que  la  première  ,  où  l'esprit,  au  Heu  de  prétendre  proclamer 
son  indépendance  absolue ,  se  borne  à  réclamer  en  quelque 
sorte  la  liberté  de  ses  aspirations  vers  Dieu,  à  vouloir  se  dé- 
gager des  liens  qui  gênent  son  essor  religieux  ,  choisir  lui- 
même  son  sentier  sur  la  route  que  l'Eglise  lui  montre  pour  le 
conduire  au  ciel. 

M.  Sainte-Beuve  nous  fait  connaître  les  principaux  person- 
nages qui  marquèrent,  dans  le  débat ,  par  leurs  actes  et  leurs 
écrits.  C'est  à  eux  qu'est  consacrée  la  plus  grande  partie  de" 
son  travail,  mais  il  n'oublie  pas  non  pins  leurs  fidèles  et  modes- 
tes compagnons  ,  et  nous  voyons  ceux-ci  figurer  sur  le  second 
plan  de  la  manière  la  plus  propre  à  les  faire  ressortir  sous  leur 
véritable  jour.  Ce  second  volume  renferme  depuis  M.  de  Saint- 
Cyrau jusqu'à  Pascal.  Chemin  faisant,  l'auteur,  appelé  à  parler 
de  Montaigne  ,  qui  fut  sévèrement  jugé  par  les  solitaires  de 
Port-Royal ,  donne  quelques  pages  fort  remarquables  à  l'ap- 
préciation de  cet  ingénieux  écrivain.  On  y  retrouve  toutes  les 
qualités  précieuses  qui  ont  fait  de  M.  Sainte-Beuve  l'un  des 
meilleurs  critiques  de  notre  époque.  Seulement  il  nous  paraît 
qu'il  se  laisse  un  peu  trop  entraîner  par  ses  sympathies  pour 
Port-Royal ,  et  condamne  bien  rigoureusement  ce  pauvre 
Montaigne  ,  comme  sceptique  et  incrédule ,  sans  égard  pour 
îe  temps  et  la  société  dans  lesquels  il  vécut.  Cela  fait  surtout 
contraste  avec  les  éloges,  mérités  sans  doute  ,  mais  non  tout 
à  fait  impartiaux ,  qu'il  prodigue  aux  Provinciales  de  Pascal , 
dont  l'ironie  mordante  n'est  pas  non  plus  entièrement  irrépro- 
chable, si  on  la  juge  an  point  de  vue  de  l'orthodoxie. 

D'après  la  marche  lente  et  détournée  que  suit  M.  Sainte- 
Beuve,  flânant  le  long  de  sa  roule  et  s'arrêtant  volontiers  pour 
cueillir  les  fleurs  que  lui  ofifrent  les  champs  voisins ,  on  peut 
prévoir  que  son  livre  aura  bien  quatre  ou  cinq  gros  volumes. 


HISTOIRE.  91 

Cependant  ce  n'est  pas  nous  qui  lui  en  ferons  un  sujet  de  re- 
proche, car  nous  avons  trouvé  dans  celui-ci  beaucoup  plus 
d'intérêt  que  dans  le  précédent  ;  il  nous  semble  être  un  de  ces 
homniesqui  gagnent  à  être  connus  et  dont  il  faut  pratiquer  quel- 
que temps  le  commerce  pour  bien  apprécier  tout  le  mérite. 
D'ailleurs  le  sujet  en  vaut  la  peine  j  plus  ou  l'approfondit, 
mieux  on  en  comprend  l'importance  et  la  riche  fécondité. 


HISTOIRE  DE  JERUSALEM,  tableau  religieux  et  philosophique,  par 
M.  Poujoulat.  Tome  second.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  l'r.  50  c. 

Ce  second  volume  commence  après  la  mort  de  Jésus-Christ, 
et  nous  offre  un  tableau  fort  intéressant  des  premiers  progrès 
de  la  religion  chrétienne  ,  du  zèle  admirable  que  déployèrent 
les  apôtres, et  des  cruelles  persécutions  qu'ils  eurent  à  souffrir. 
L'auteur  nous  peint  également ,  avec  beaucoup  de  vivacité  , 
les  vexations  que  la  domination  romaine  imposait  au  peuple 
Juif.  Le  joug  devenait  de  plus  en  plus  insupportable,  et  ce  fut 
alors  que  de  fervents  Israélites  entreprirent  de  prêcher  la  ré- 
volte, se  répandirent  dans  les  difiérentes  villes  de  la  Judée  pour 
organiser  la  résistance.  Ils  réussirent  à  réveiller  chez  un  cer- 
tain nombre  de  leurs  compatriotes  l'amour  de  l'indépendance, 
et  à  produire  quelques  soulèvements  partiels,  à  la  suite  des- 
quels s'engagea  une  lutte  désespérée  qui  ne  devait  finir  que 
par  l'aifëanlissement  de  la  nation  juive,  condamnée  désormais 
à  l'exil,  au  morcellement,  et  au  mépris  de  tous  les  autres  peu- 
ples. Cette  tentative,  cependant,  semblait  digne  d'un  meilleur 
sort;  elle  avait  pour  mobile  l'amour  de  la  patrie  appuyé  sur 
de  profondes  convictions  religieuses  ,  et  le  trait  suivant  que 
raconte  M.  Poujoulat  prouve  de  quels  sentiments  énergiques 
étaient  animés  ses  auteurs. 

«  L'attaque  de  la  citadelle  de  Massada,  située  dans  les  mon- 
tagnes du  coté  d'Engaddi,  donna  lieu  ,  de  la  part  des  assiégés, 
à  une  résolution  terrible,  qui  révèle  d'indomptables  caractères. 
Les  assiégés  étaient  de  ceux  que  Josèphe  appelle  sicaires  , 
armés ,  comme  les  zélateurs ,  pour  l'indépendance  nationale  , 
et  qui ,  durant  les  calamités  de  Jérusalem  ,  avaient  exercé  des 
violences  en  divers  points  de  la  Judée.  L'incendie  d'un  mur 
qui  devait  les  défendre  contre  les  machines  des  Romains  ,  ne 
leur  montre  d'autre  perspective  qu'une  défaite  certaine.  Eléa- 
zar,  leur  chef,  repousse  comme  une  honte  toute  idée  de  fuite 
ou  de  soumission.  Il  rassemble  les  plus  vaillants  de  ses  com- 


92  LITTERATURE , 

pagnous ,  leur  rappelle  le  serment  de  ne  jamais  subir  aucune 
domination  étrangère  ,  et  de  reconnaître  IDieu  seul  pour  -maî- 
tre :  Si  nous  tombons  vivants  au  pouvoir  des  Romains  ,  leur 
dit-il ,  le  désbonneur  et  l'esclavage  le  pins  cruel  nous  atten- 
dent, nous  qui  avons  été  les  premiers  à  secouer  le  joug  et  qui 
sommes  les  derniers  à  résister.  Eléazar  les  exhorte  à  mourir 
volontairement  et  glorieusement:  ils  sont  encore  libres,  et, 
par  une  détermination  courageuse,  ils  peuvent  sauver  leurs 
femmes  et  leurs  enfants  des  outrages  et  de  la  servitude,  et  s'ar- 
racher eux-mêmes  au  mauvais  destin  que  leur  préparent  les 
vainqueurs.  Encore  un  assaut,  et  il  n'en  sera  plus  temps  !  Il 
faut  donc  que  leur  fer  devance  celui  des  Romains.  Le  chef  de 
la  troupe  accuse  de  lâcheté  ceux  àe  ses  compagnons  qu'il  voit 
pleurer  sur  leurs  femmes  et  leurs  enfants  et  sur  eux  mêmes.... 
Eléazar  cite  les  Indiens  se  jetant  dans  le  feu  pour  se  mettre 
plus  tôt  en  possession  des  félicités  futures.  Les  désastres  de 
Jérusalem  et  de  la  Judée  lui  paraissent  de  nature  à  dégoûter 
de  la  vie  ;  il  ne  veut  laisser  que  deg  corps  morts  entre  les 
mains  de  l'ennemi  ;  il  espère  ainsi  le  contraindre  à  admirer 
des  hommes  qui  ont  méprisé  le  trépas  pour  garder  riionneur. 

«  Le  cliâteau  de  Massada  offrit  alors  un  spéciale  qui  ne 
s'est  pas  renouvelé  deux  fois  dans  les  annales  de  la  guerre  j 
les  paroles  d'Eléazar  ont  fait  battre  ces  coeurs  farouches  , 
un  moment  surpris  par  la  faiblesse  ;  le  désir  de  la  mort  y 
est  entré  comme  une  brûlante  passion.  Tous  ces  Juifs,  décidés 
à  ne  plus  se  servir  de  leurs  épées  que  contre  les  objets 
de  leur  plus  tendre  affection  et  contre  eux-mêmes ,  embras- 
sent en  pleurant  leurs  femmes  et  leurs  enfants,  leur  par- 
lent de  la  nécessité  d'une  mort  volontaire  pour  échapper  à 
l'ignominie  et  aux  fers,  et,  api-ès  les  derniers  adieux  et  les 
derniers  baisers  ,  les  immolent  avec  toutes  les  angoisses  du 
désespoir.  Ils  entassent  et  brûlent  leurs  objets  les  plus  pré- 
cieux j  ensuite  on  tire  au  sort  pour  savoir  quels  sont  ceux  qui 
feront  l'office  de  bourreaux.  Les  dix,  chargés  de  cet  effroyable 
ministère,  remplirent  leur  tâche  sans  horreur  ;  chaque  homme 
se  faisait  égorger  en  tenant  étroitement  embrassés  les  corps 
de  sa  femme  et  de  ses  enfanis.  Lorsque  les  dix  demeurèrent 
seuls  au  milieu  de  cette  héroïque  boucherie,  il  yen  eut  un  que 
le  sort  désigna  pour  frapper  les  neuf  qui  devaient  mourir  ; 
quand  les  neuf  eurent  expiré  ,  l'unique  survivant  de  ce  drame 
sanglant  passa  en  revue  tous  ses  compagnons  pour  s'assurer 
que  nul  n^avail  besoin  de  son  épée ,  mit  le  feu  autour  de  lui  , 
et ,  se  plaçant  à  côté  des  corps  de  ses  proches ,  se  perça  le 
cœur.  » 

Ces  sublimes  eftorts  étaient  comme  les  dernières  convul- 


HISTOIRE.  93 

sions  d'un  peuple  destiné  à  périr.  Une  seconde  révolte  fut  le 
prétexte  que  les  Rx)mains  saisirent  pour  exécuter  ce  jugement 
terrible.  Les  Juifs  furent  dispersés,  le  séjour  de  Jérusalem  leur 
fut  interdit ,  et  après  quelques  années  de  persécution  le  chris- 
tianisme, enfin  victorieux,  régna  presque  sans  partage  sur  les 
lieux  mêmes  qui  avaient  vu  son  divin  fondateur  expirer 
comme  un  malfaiteur  dans  le  snpplice  de  la  croix. 

IVI.  Ponjoulal  donne  des  détails  d'un  grand  intérêt  sur  les 
évêques  qui  occupèrent  successivement  le  siège  de  Jérusalem, 
sur  la  vie  intérieure  de  la  nouvelle  Eglise  ,  sur  les  hommes 
distingués  qui  prirent  part  à  ses  luttes  et  contribuèrent  à  sa 
gloire.  Il  nous  montre  ensuite  Mahomet,  profitant  de  l'état  de 
décadence  dans  lequel  se  trouvaient  les  anciennes  religions  de 
l'Orient  pour  leur  substituer  un  déisme  dont  il  avait  puisé  les 
plus  belles  idées  dans  la  doctrine  chrétienne,  et  ses  sectateurs 
exaltés  ,  venant  à  leur  tour  chasser  les  Chrétiepsde  la  Judée. 
Dès  lors,  l'accès  des  lieux  saints  devient  presque  impossible  à 
ceux-ci.  Ce  n'est  qu'au  prix  des  plus  dures  fatigues,  des  périls 
les  plus  redoutables  ,  (ju'ils  peuvent  acheter  le  bonheur  d'ap- 
procher du  saint  sépulcre.  Mais  la  ferveur  grandit  en  propor- 
tion des  obstacles,  et  c'est  alors  que  commencent  ces  pieux 
pèlerinages  dont  M.  Poujoulat  peint  si  bien  le  côté  noble  et 
poétique. 

c(  La  religion  répandait  sur  les  mœurs  une  touchante  poésie 
dans  ces  vieux  lempè  ,  où  le  désir  d'a'ler  prier  à  Jérusalem 
saisissait  tout  à  coup  un  homme  qui ,  souvent ,  n'était  jamais 
sorti  de  son  lieu  natal  ;  il  recevait  de  son  pasteur,  à  la  messe 
paroissiale  :  le  bourdon  ,  la  pannetière  et  la  bénédiction  j  une 
lettre  de  son  évêque  on  de  son  prince  le  recommandait  à 
toutes  les  autorités  religieuses ,  à  tous  les  fidèles  qu'il  pouvait 
rencontrer  sur  son  chemin  ;  ses  proches  et  ses  amis  raccompa- 
gnaient à  une  certaine  distance,  l'embrassaient  eu  pleurant, 
lui  redisaient  leurs  pieux  souhaits  de  bon  voyage,  et  deman- 
daient à  Dieu  de  faire  marcher  devant  lui  ses  anges  j  puis  ou 
se  séparait,  et  les  amis  continuaient  à  suivre  des  yeux  le  pè- 
lerin jusqu'à  ce  que  l'espace  ou  la  montagne  l'eussent  dérobé 
à  leurs  tristes  regards.  L'évêque  et  le  prêtre,  le  chapelain, 
l'abbé  et  le  prieur,  lui  accordaient  en  route  une  fraternelle 
hospitalité.  Le  pèlerin  était  affranchi  des  péages,  et  tout  hom- 
me portant  les  armes  ,  n'aurait  pu  sans  félonie ,  refuser  son 
secours  au  pauvre  pèlerin  menacé.  IjOrsqu'il  s'embarquait 
pour  se  rendre  aux  côtes  de  Syrie,  on  réduisait  à  peu  de  chose 
le  prix  de  son  passage;  les  navires  de  Marseille  le  portaient 
gratuitement  en  Terre-Sainte.  Après  avoir  visité  Jérusalem  et 
tous  les  lieux  révérés ,  le  pèlerin  s'embarquait  souvent  sur  un 


94  LITTÉRATURE, 

navire  de  Gênes  ,  de  Pise  ou  d'Amalti,  se  dirigeait  vers  Kouie, 
et  regagnait  par  les  Alpes  la  ville  on  le  hameau  d'où  il  était 
parti.  Plus  d'une  fois  on  allait  à  sa  rencontre  en  procession  ; 
on  le  conduisait  à  l'Eglise  au  bruit  des  chants  sacrés  j  la  palme 
cueillie  dans  la  vallée  de  Jéricho  était  déposée  sur  l'autel  de 
la  paroisse.  Quelle  fêle  que  ce  retour  !  avec  quel  respect  on 
s'approchait  de  celui  qui  avait  touché  de  sa  main  le  saint  tom- 
beau et  le  Calvaire,  qui  était  entré  dans  l'élahle  de  Bethléem, 
et  s'était  baigné  dans  les  saintes  eaux  du  Jourdain ,'  Que  de 
questions  on  lui  adressait  !  Avec  quelle  curiosité  pieuse  on  lui 
redemandait  les  mêmes  détails  sur  des  lieux  si  chers  à  leur  foi! 
En  le  voyant,  en  l'écoutant,  en  le  touchant,  les  fidèles  croyaient 
respirer  l'air  de  la  Judée ,  entendre  les  bruits  bibliques  du 
montSion  et  du  mont  des  Olives,  et  embrasser  le  sol  foulé  par 
Jésus-Christ .'  » 

Ces  pèlerinages  firent  bientôt  naître  l'idée  des  croisades. 
M.  Poujoulat  passe  rapidement  en  revue  les  principaux  évé- 
nements de  ces  grandes  expéditions  ,  dont  l'histoire  a  été  si 
bien  racontée  par  son  ami  et  maître,  M.  Michaud  ,  à  l'ouvrage 
duquel  il  renvoie  le  lecteur.  Ensuite  il  esquisse  à  grands  traits 
les  destinées  de  l'Orient  depuis  cette  époque  jusqu'à  nos  jours, 
et  termine  en  jetant  un  coup  d'oeil  sur  l'état  actuel  de  l'em- 
pire turc.  Sa  restauration  lui  paraît  impossible ,  il  croit  que 
l'avenir  de  l'Orient  est  tout  entier  entre  les  mains  des  nations 
chrétiennes  ,  et  il  se  prononce  pour  l'alliance  de  la  France 
avec  la  Russie ,  comme  le  meilleur  et  le  seul  moyen  de  résou- 
dre convenablement  la  question. 

On  voit  que  celte  histoire  ,  qui  commence  avec  l'entrée  des 
Hébreux  dans  le  pays  de  Canaan,  vient  ainsi  se  rattacher  aux 
préoccupations  de  la  politique  contemporaine.  Ce  mérite  d'op- 
portunité joint  au  talent  remarquable  de  l'écrivain ,  et  à  l'in- 
térêt constamment  soutenu  de  son  récit,  ne  pourra  que  con- 
tribuer au  succès  de  cet  ouvrage  qui  nous  paraît  ,  à  bien  des 
égards  ,  digne  de  fixer  à  un  haut  degré  l'attention  publique  , 
quoique  nous  ne  partagions  ni  tous  les  principes,  ni  toutes  les 
vues  de  l'auteur. 


UNE  MERE  ambitieuse  par  Chasserot.   Paris,    chez  H.  Souverain» 
5,  rue«îes  Beaux-Arts.  2  vol.  in-8.  1 5  fr. 

Le  roman  honnête  et  moral  commence  à  oser  reparaître 
sur  l'horizon  littéraire.  De  temps  en  temps  quelque  auteur 
bien  intentionné  s'essaie  dans  ce  genre,  qui  à  force  d'être  ou- 


HISTOIRE.  95 

blié  a  le  mérite  d'être  presque  nouveau.  Malheureusement  ce 
sont  en  général  des  plumes  encore  peu  habiles  et  peu  con- 
nues qui  tentent  celle  entreprise  chanceuse,  pour  laquelle  il 
faudrait  au  contraire  une  de  ces  réputations  toute  faites  dont 
le  public  accueille,  yeux  fermés,  toutes  les  productions.  Mais 
cette  obscurité  môme  impose  à  la  critique  le  devoir  de  juger  les 
auteurs  avec  indulgence,  de  les  encourager  par  ses  conseils  dans 
la  route  qu'ils  ont  choisie,  de  leur  en  montrer  les  écueils  et  de 
chercher  à  les  soutenir  dans  leurs  efforts  louables.  Nous  félici- 
terons donc  M.  Chasserot  d'avoir  su  faire  un  roman  riche  en 
incidents,  et  qui  ne  manque  ni  d'invention,  ni  de  mouvement 
dramatique  ,  sans  avoir  recours  aux  attraits  du  vice  élégant  , 
sans  employer  ces  moyens  violents  par  lesquels  l'art  excite 
l'intérêt  aux  dépens  de  la  vertu  et  de  la  vérité.  Mais  nous  lui 
dirons  aussi  que  l'intention,  quelque  bonne  qu'elle  soit,  ne  suf- 
fit pas  pour  atteindre  le  but.  La  morale  a  besoin  d'être  parée 
pour  plaire  aux  lecteurs,  surtout  aux  lecteurs  de  romans.  Il 
faut  que  le  sourire  vienne  dérider  son  visage  grave  ,  et  même 
un  peu  sévère.  Il  faut  que  le  charme  des  détails,  des  situa- 
tions variées  et  piquantes  ,  vienne  suppléer  à  l'absence  des 
écarts  de  la  passion  ou  des  scènes  d'amour  et  de  meurtre.  On 
ne  doit  pas  oublier  que  l'attrait  puissant  de  celles-ci  demande  à 
être  remplacé  si  l'on  veut  ramener  le  public  à  des  idées  plus 
saines  en  matière  de  goût.  La  décadence  littéraire  provient  de 
l'impuissance  des  écrivains  qui ,  à  défaut  de  ressources  dans 
leur  esprit,  ont  appelé  à  leur  aide  toute  la  vieille  défroque  du 
mélodrame.  Or  c'est  ce  que  M.  Chasserot  n'a  pas  bien  compris. 
Son  roman,  très-moral,  très-honnêle,  manque  un  peu  d'inté- 
rêt. L'action,  quoique  très-compliquée,  languit  et  ne  captive 
que  faiblement  l'attention.  Les  personnages  sont  très-nom- 
breux, mais  ce  sont  des  figurants  plutôt  que  des  acteurs.  Les 
caractères  sont  à  peine  esquissés  ,  et  l'auteur  raconte  tou- 
jours, au  lieu  de  faire  agir  et  parler  le  monde  qu'il  nous  pré- 
sente. Nous  ajouterons  que  sous  le  rapport  du  style,  M.  Chas- 
serot a  besoin  de  beaucoup  acquérir  j  sa  phrase  s'allonge  en 
périodes  lâches  et  embarrassées  qui  manquent  à  la  fois  de  grâce 
et  de  mouvement.  S'il  veut  réussir  dans  la  tâche  qu'il  a  entre- 
prise, nous  ne  saurions  trop  lui  recommander  de  perfection- 
ner son  style.  Dans  les  ouvrages  d'imagination,  la  forme  est 
d'une  haute  importance,  et  sous  ce  rapport  les  adversaires 
contre  lesquels  il  doit  combattre  ne  sont  en  général  que  trop 
bien  doués.  Du  reste,  nous  applaudissons  avec  plaisir  toute 
tentative  qui  a  pour  but  d'épurer  le  roman  et  de  le  sortir  de 
cette  espèce  d'égout  dans  lequel  l'ont  plongé  nos  écrivains  h  la 
mode. 


96  LITTÉRATURE , 

BIÉMOIRES  du  comte  Belliard,  lieutenant-général,  pair  de  France , 
écrits  par  lui-même ,  recueillis  et  mis  en  ordre  par  M.  Vinet,  l'un 
de  ses  aides-de-camp.  Paris ,  5  vol.  in-8. 21  fr. 

Le  comte  Belliard  était  na  de  ces  viens  soldats  de  la  révo- 
lution dont  le  nombre  diminue  chaque  jour.  Distingué  par  sa 
bravoure,  il  était  rapidement  arrivé  à  de  hauts  grades  dans  les 
guerres  de  l'Empire.  Réintégré  dans  la  Chambre  des  pairs  en 
iSig,  il  y  soutint  la  cause  de  l'opposition  jusqu^en  i83o,  où 
il  fut  choisi  par  S.  M.  Ijouis-Philippe  pour  aller  notifier  son 
avènement  à  la  cour  de  Yienne.  Puis  il  accepta  plus  tard  le 
poste  d'ambassadeur  en  Belgique,  et  prit  une  part  active  aux 
diverses  transactions  politiques  de  ce  pays  pour  lequel  il  éprou- 
vait une  vive  sympathie.  Le  généralBelliard  est  morten  i832, 
frappé  d'une  attaque  d'apoplexie  foudroyante  tandis  qu'il  tra- 
versait le  Parc  royal  à  Bruxelles- 

Ses  mémoires  se  composent  de  documents  assez  curieux 
pour  l'histoire  contemporaine.  La  première  partie  renferme 
des  détails  intéressants  sur  les  guerres  de  l'Empire  et  éù  par- 
ticulier sur  la  mort  de  Murât,  auprès  duquel  le  général  Bel- 
liard fut  envoyé  connue  ministre  plénipotentiaire  en  i8i5.  La 
seconde  partie  consacrée  aux  événements  de  i83o  contient 
une  foule  de  notes  sur  les  rapports  du  général  avec  Louis- 
Philippe,  et  la  troisième  est  consacrée  aux  divers  épisodes  de 
sa  mission  en  Belgique.  On  voit  que  c'est  un  recueil  de  piè- 
ces plutôt  que  des  Mémoires  dans  le  sens  ordinaire  du  mot. 
Le  travail  de  M.  Vinet  s'est  borné  à  mettre  de  l'ordre  dans 
leur  arrangement,  et  à  les  faire  précéder  d'une  courte  notice 
biographique  sur  leur  auteur.  De  nombreux  fac-similé  ornent 
celle  publication  qui  est,  dit  Téditeur,  un  monument  élevé  à  la 
mémoire  d'un  bon  citoyen,  d'un  brave  et  loyal  soldat. 


H 


DEUX  ANS  en  Espagne  et  en  Portugai~pendant  la  guerre  ci%'ile,  1858- 
1840,  par  le  baron  Ch.  Dembowski.  Paris,  chez  Ch.  Gosselin,  9, 
rue  Saint-Germain-des-Prés.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50c.. 

Cet  ouvrage  offre  une  lecture  très-amusante.  Quoique  l'au- 
teur soit  étranger,  il  manie  la  langue  française  avec  assez  d'ai- 
sance ,  et  si  son  style  n'est  pas  d'une  pureté  parfaite  ,  il  ne 
manque  cependant  ni  de  grâce,  ni  d'originaUlé.  D'ailleurs  c'est 
un  homme  de  beaucoup  d'esprit,  bon  observateur,  qui  voyage 
avec  le  désir  d'étudier  les  mœurs  et  les  usages  de»  pays  qu'il 


HISTOIRE.  97 

parcourl,  el  ne  néglige  aucune  occasion  de  les  bien  connailre. 
Il  cherche  à  voir  beaucoup  el  à  bien  voir,  il  ne  se  borne  pas  à 
fréqucnlcr  les  salons  ilu  grand  monde,  il  pénétré  dans  tous  les 
rangs  de  la  société,  suivant  les  plaisirs  et  les  occupations  du 
menu  peuple  avec  autant  d'intérêt  que  ceux  des  hautes  clas- 
ses, décrivant  tour  à  lour  les  merveilles  des  arts  et  les  plaisirs 
rustiques  d'une  fête  populaire.,  ou  bien  les  scènes  piquantes 
de  la  place  publique,  l'our  un  touriste  de  celte  rare  espèce  au- 
cun théâtre  ne  saurait  mieux  convenir  que  celui  de  la  guerre 
civile  eu  Espagne  et  en  Portugal.  L'anarchie  qui  renverse 
toutes  les  barrières,  qui  rompt  toutes  les  chahies,  confond  tous 
les  rangs,  donne  un  libre  cours  à  tous  les  instincts,  à  toutes 
les  tendances  individuelles,  ne  pouvait  manquer  de  lui  offrira 
chaque  pas  quelque  sujet  d'étude  curieux  el  intéressant.  Aussi 
dès  son  début  il  éveille  rattention  du  lecteur- par  les  portraits 
de  ses  compagnons  de  vojage,  nobles  Espagnols  ,  que  divers 
motifs  obUgenl  à  garder  l'incognito  pour  traverser  sans  périls 
la  frontière  alors  infestée  par  les  bandes  de  don  Carlos.  Il  peint 
avec  gaîté  les  terreurs  paniques  qui  les  accompagnèrent  pres- 
que jusqu'aux  portes  de  Madrid.  Une  fois  arrivé  dans  la  capi- 
tale, M.  Dembowski  se  loge,  non  pas  à  l'hôlel,  mais  dans  une 
maison  particulière,  cliez  une  vieille  doua  Doiores ,  et  s'em- 
presse de  se  plier  aux'usages  de  la  vie  espagnole  afin  d'être 
plus  vite  à  même  de  les  bien  étudier.  Il  se  mel  tout  de  suite  au 
courant  de  la  chronique  du  jour,  et  l'une  de  ses  premières  let- 
tres renferme  le  récit  de  la  surprise  de  Sarragosse  par  les 
carlistes.  Nous  donnons  ici  ce  morceau,  qui  nous  a  paru  rap- 
peler singulièrement  la  fameuse  tentative  des  Savoyards  con- 
tre Genève  en  1602.  .... 

M  Informé  par  ses  émissaires  que  San  Miguel-,  en  sortant  de 
Sarragosse  pour  marcher  au  secours  de  Gandesa  ,  n'y  avait 
laissé  que  trente  hommes  de  troupes  sous  les  ordres  du  géné- 
ral Esteller,  officier  abhorré  à  cause  de  sa  défection  aux  Fran- 
çais devant  Tarragone  en  1823,  Cabrera  conçut  le  projet  de 
s'emparer  de  la  ville  par  un  hardi  coup  de  main,  dont  il  con- 
fia l'exécution  à  l'intrépide  Cabanero.  Celui-ci  partit  de  Le- 
cera  dans  la  nuit  du  3  mars,  cl  lelle  fut  la  rapidité,  tel  fut  le 
secret  de  ses  mouvements,  qu'après  avoir  parcouru,  à  la  lête 
de  cinq  bataillons  et  de  cinq  cents  chevaux,  quatorze  lieues  du 
pays  en  moins  de  douze  heures,  il  arrivait  dans  la  soirée  du  4 
en  vue  de  la  place,  pendant  que  les  habitants  le  croyaient  en- 
core à  Lecera.  A  la  nuit  tombante,  trente  de  les  carlistes  dé- 
guisés en  paysans,  portant  des  guitares  et  des  triangles  entrè- 
rent dans  la  ville  confondus  avec  le  peuple  ;  les  factionnaires 
les  avaient  laissé  passer,  les  prenant  pour  des  faubouriens  qui 


98  LITTÉRATURE, 

se  rendaient  à  une  sérénade.  Sur  les  dix  heures  on  euleudit 
des  coups  de  feu  dans  plusieurs  directions,  maison  n'y  fil  pas 
attention,  on  crut  que  c'étaient  les  alertes  ordinaires  des  sen- 
tinelles. A  minuit  Cabanero  se  présente  avec  ses  troupes  sous 
les  murs  de  la  ville,  les  conjurés  lui  descendent  des  échelles, 
et  bref,  sur  les  trois  heures  du  matin  Saragosse  est  envahie 
par  deux  mille  cinq  cents  carlistes,  à  Tinsu  des  habitants,  à 
î'insu  des  autorités  qui  dorment  à  qui  mieux  mieux.  C'en  était 
fait  sans  la  vigilance  d'un  factionnaire  posté  au  palais  du 
Principal.  Il  entend  les  pas  des  carlistes  qui  viennent  sur  lui, 
et  leur  crie  le  qui  vive!  Fii^'a  Carlos  Quinto y  la  Inquisicioti ! 
lui  répondent  les  assaillants,  tellement  ils  sont  sûrs  de  la  vic- 
toire. La  sentinelle  fait  feu  sur  eux,  tout  le  poste  se  replie  sur 
le  théâtre  en  tiraillant,  et  un  tambour  s'établissant  sur  le  balcon 
de  la  façade  bat  la  générale  de  toute  sa  force,  et  travaille  à  éveil- 
ler la  population  du  quartier,  oii  le  hasard  voulait  que  demeurât 
aussi  le  courageux  chef  politique  de  Saragosse,  don  José  Moreno. 
Il  accourt  à  sa  croisée,  et,  sur  la  nouvelle  que  la  ville  était 
surprise  par  l'ennemi,  donne  le  signal  d'une  résistance  digne 
de  Saragosse,  en  ouvrant  le  feu  de  ses  propres  balcons.  Bien- 
tôt après,  une  grêle  de  plomb,  de  pierres ,  de  meubles,  de 
tuiles,  pleuvait  de  toutes  paris  sur  les  hommes  de  Cabanero. 
Les  miliciens  descendirent  dans  leurs  étroites  ruelles  et  les  car- 
listes furent  refoulés  sur  tous  les  points.  Ceux  qui  ne  purent 
sortir  par  les  portes  ou  sauter  des  remparts  ,  se  renfermèrent 
dans  le  couvent  de  San  Pablo  ;  mais  ils  se  rendirent  bientôt  à 
discrétion  aux  premiers  coups  de  canon.  Cabanero  ,  qu'on  dit 
blessé  ,  est  parvenu  à  s'échapper  avec  le  gros  de  la  troupe , 
emmenant  avec  lui  une  centaine  de  miliciens  enlevés  dsns  les 
premiers  moments  de  la  surprise.  C'est,  dit-on,  un  ancien  prê- 
tre rempli  de  bravoure  et  d'énergie  ;  son  premier  acte  en  en- 
trant dans  Saragosse  a  été  de  frapper,  pour  lui  et  son  état- 
major,  un  impôt  de  chocolat  chez  l'avocat  Mainar ,  dont  il 
trouva  la  maison  ouverte.  Tout  ce  drame,  surprise  et  déli- 
vrance, s'est  passé  dans  trois  heures  de  temps,  tout  juste  la 
durée  d'une  pièce  de  théâtre  à  Franconi.» 

L'auteur  raconte  ainsi  d'une  manière  simple,  mais  assez  pi- 
quante, tous  les  événements  qui  préoccupent  les  esprits  pen- 
dant son  séjour  eu  Espagne.  Il  est  en  général  sobre  de  ré- 
flexions ,  et  laisse  les  faits  parler  eux-mêmes.  Cependant  on 
s'aperçoit  aisément  que  la  révolution  espagnole  a  toutes  ses 
sympathies  ;  il  ne  cache  pas  l'impression  favorable  que  fait  sur 
lui  le  caractère  des  habitants  ,  non  plus  que  sa  confiance  dans 
l'avenir  du  pays,  malgré  l'apparence  de  désorganisation  et  d'a- 
narchie qu'il  présente.  Il  se  plaît  à  peindre  tous  les  détails  qui 


IHSTOIKE.  9!) 

lui  paraissent  propres  à  faire  connailre  les  mœurs  espagnoles. 
Aucun  trait  caractéristique  ne  lui  échappe.  C'est  une  galerie 
fort  animée  clans  laquelle  on  passe  en  revue  les  différents  or- 
dres de  la  société,  depuis  le  grand  seigneur  jus(ju'au  pauvre 
agitador,  depuis  la  belle  dame  orgueilleuse  de  sa  noblesse,  jus- 
qu'à la  îJianola  qui  ne  Test  pas  moins  de  ses  charmes  et  de  sa 
fîère  indépendance.  Ce  dernier  type,  tout  à  fait  propre  à  l'Es- 
pagne, mérite  une  mention  particulière  :  «  La  inanola  a  le  nez 
au  vent,  le  teint  pâle,  et  des  paupières  admirables.  Sa  taille 
est  bien  prise,  et  sa  robe,  qui  dépasse  à  peine  le  mollet,  laisse 
apercevoir  un  pied  mignon  couvert  d'un  bas  de  soie  à  jour  et 
finement  chaussé.  Elle  abhorre  le  chapeau  et  tresse  ses  che- 
veux en  nattes  menues,  dont  elle  forme  une  corbeille  fort  éle- 
vée. Elle  encadre  avec  beaucoup  d'art  sa  physionomie  dans 
une  mantille  garnie  de  velours,  et  se  pavane  à  pas  lents,  une 
main  sur  la  hanche,  sans  que  jamais  le  sourire  vienne  effleu- 
rer ses  lèvres.  Elle  provoque  le  passant  par  un  orgueilleux 
çué hciyl  (que me  voulez-vous?)  et  lui  tourne  le  dos  avec  mé- 
pris, si  elle  aperçoit  quelque  froideur  oflfensanîe  pour  ses  char- 
mes. Craignez  de  roffèuser,  car  elle  sait  se  venger.  Bon  nom- 
bre d'elles  portent  encore  le  couteau  dans  la  jarretière  de  la 
jambe  droite,  ou  bien  dans  un  gousset  cnclié  sous  la  fente  de 
la  robe,  et  qui  sert  aussi  à  renfermer  le  pécule.» 

M.  Dembowski  nous  fait  assister  au  combat  de  taureaux,  et 
après  tant  de  descriptions  déjà  faites  de  ce  cruel  spectacle,  la 
sienne  se  laisse  encore  lire  avec  intérêt  parce  qu'elle  est  sim- 
plement écrite,  sans  recherche  ni  prétention.  Il  nous  introduit 
également  dans  la  salle  des  Corlès  ,  et  fait  poser  devant  nous 
l'un  après  l'autre  les  principaux  orateurs,  les  hommes  émi- 
nents  des  différents  partis.  Il  nous  montre  les  joyeuses  espiè- 
gleries des  étudiants,  les  sérénades  des  caballeros,  les  proces- 
sions dévoles,  les  danses  et  chansons  populaires  ;  enfin  il  nous 
conduit  à  l'exécution  de  trois  condamnés  à  la  garolle,  supplice 
qu'on  ne  pratique  plus  guère  qu'en  Espagne,  et  qui  consiste  à 
étrangler  le  patient  assis  sur  la  sellette  la  tête  appuyée  contre 
un  poteau. 

C'est  une  véritable  lanterne  magique  dont  les  scènes  sont 
tour  à  tour  sérieuses  ou  gaies,  plaisantes  ou  lugubres,  mais  eu 
général  pleines  d'originalité.  Avec  une  curiosité  infatigable  , 
M.  Dembowski  parcourt  TEspagne  et  le  Portugal,  cherchant  à 
voir  autant  que  possible  par  lui-même,  et  ne  laissant  jamais 
échapper  aucune  occasion  de  profiler  des  informations  que 
d'autres  peuvent  lui  donner.  Son  récit  manque  souvent  d'or- 
dre et  de  méthode  ;  il  passe  sans  transition  d'un  suiet  à  un  au 
Ire,  enregistrant  ses  observatious  à  mesure  qu'elles  se  présen- 


100  LITTÉRATUBE, 

lent  et  s'inquiétanl  peu  de  la  confusiou  qai  eu  résulte.  On  voit 
qu'il  a  réunilesmalériauS.  d'une  correspondance  familière  qui 
n'avait  pas  été  d'abord  destinée  à  l'impression.  C'est  un  défaut 
sans  doute  j  on  reconnaît  l'œuvre  d'un  débutant  qui  ne  sait  pas 
encore  bien  ce  que  c'est  que  faire  un  livre.  Mais  ce  désordre 
même  n'est  pas  non  plus  sans  cbarme;  le  lecteur  y  trouve 
Tatlrafit  de  la  variété  ;  son  attention  est  sans  cesse  réveillée  par 
des  tableaux,  piquants  ;  il  suit  le  voyageur  dans  sa  course  va- 
gabonde, et  trouve  toujours  dans  chacune  de  ses  lettres  quel- 
que trait  ingénieux  véritablement  empreint  de  couleur  locale. 
D'ailleurs,  M.  Dembowski  ne  néglige  rien  de  ce  qui  peut  jeter 
quelque  jour  sur  les  événements  si  compliqués  de  la  révolu- 
tion espagnole.  Il  nous  fait  connaître  la  plupart  des  hommes 
qui  y  ont  joué  un  rôle,  et  au  lieu  de  les  juger  d'après  ses  pro- 
pres vues,  il  préfère  rapporter  fidèlement  les  jugements  qu'on 
porte  sur  eux  dans  le  pays  même.  De  cette  manière  son  livre 
représente  avec  une  grande  exactitude  l'état  actuel  de  l'Espa- 
gne. Sous  ce  rapport  il  peut  servir  de  document  pour  l'inlelli- 
gence  de  cette  guerre  civile  si  difficile  à  suivre  dans  ses  phases 
diverses,  et  apporter  quelque  lumière  dans  la  question  que  les 
récits  des  gazettes  ont  si  bien  embrouillée.  Si  le  succès  se  pro- 
portionnait toujours  au  mérite  réel  des  livres,  celui-ci  devrait 
certainement  en  obtenir  un  plus  grand  que  les  impressions  de 
voyage  de  tel  ou  tel  auteur  à  la  mode.  Malheureusement  il 
n'en  est  point  ainsi.  M.  Dembowski ,  étranger  et  inconnu, 
n'aura  pour  lui  ni  les  éloges  complaisants  de  la  presse,  ni  l'a- 
vantage d'un  nom  tout  fait,  aussi  lui  faudra-t-il  de  la  patience 
pour  arriver.  Cependant  qu'il  ne  se  décourage  pas,  doué  comme 
il  l'est,  nous  n'hésitons  pas  à  lui  prédire  qu'avec  du  travail  et 
quelques  efforts  il  réussira,  moins promplement  peut  être  que 
bien  d'autres,  mais  aussi  d'une  manière  plus  durable.  11  pèche 
par  la  forme  beaucoup  plus  que  par  le  fonds,  et  c'est  une  ex- 
ception assez  rare  aujourd'hui. 


NOTICE  HISTORIQUE  sur  Barëre,  député  à  rassemblée  constituante, 
à  la  convention  nationale  ,  et  à  la  chambre  des  représentants,  par 
ÎM.  Carnot.  Paris,  chez  J.  Labitte  ,3,  quai  Voltaire.  1  vol.  in-8. 

M.  Carnot,  chargé  par  Barère  du  dépôt  et  de  la  publication 
de  ses  mémoires,  a  puisé  dans  l'étude  des  matériaux  qui  lui 
ont  été  confiés  une  estime  profonde  pour  le  caractère  de  cet 
homme,  représenté  par  la  plupart  des  historiens  de  la  révolu- 
tion comme  un  démagogue  sanguinaire'.  Il  a  donc  jugé  conve- 


HISTOIRE.  lot 

uabletle  chercher  à  redresser  l'opinion  publique  à  cet  égard, 
el  c'est  dans  ce  but  qu'a  élé  composée  la  notice  que  nous 
annonçons  ici.  C'est  moins  une  liistoire  de  sa  vie  qu'une 
apologie  de  ses  actes  et  de  ses  discours.  L'auteur  s'attache  sur- 
tout a  prouver  que  la  vie  privée  de  Barère  a  constamment  dé- 
menti les  sentiments  qu'on  lui  prêtait,  et  qu'on  a  toujours  dé- 
naturé le  sens  des  paroles  qui  ont  été  le  principal  sujet  des 
reproches  de  ses  détracteurs.  Suivant  M.  Carnot ,  la  gravité 
des  circonstances  autorisait  les  mesures  les  plus  énergiques,  et 
Barère  n'eût  d'autre  tort  que  dé  demeurer  jusqu'au  bout  fi- 
dèle à  ses  convictions  intimes.  Il  avait  salué  la  révolution 
comme  le  signal  de  l'affranchissement  des  peuples,  et  il  pen- 
sait qu'on  ne  devait  reculer  devant  aucun  des  obstacles  qui  pou- 
vaient s'opposer  à  sa  marche.  Aussi,  quoique  ses  goûts  et  ses 
halMludes  littéraires  semblassent  marquer  sa  place  dans  le  parti 
des  Girondins,  il  ne  tarda  pas  à  se  séparer  d'eux,  et  les  accusa 
de  vouloir  exciter  la  guerre  civile  en  pr-oposaut  Tappel  au  peu- 
ple pour  la  condamnation  de  liOuis  XVI.  Il  approuva  les  me- 
sures révolutionnaires  les  plus  violentes,  quoiqu'il  blâmât  la 
manière  inhumaine  dont  elles  étaient  exécutées.  Après  la  chute 
de  Pvohespierre,  à  laquelle  il  prit  part  malgré  son  faible  pour 
l'austérité  républicaine  de  ce  cruel  dictateur,  Barère. parut  re- 
venir à  des  opinions  plus  modérées,  mais  cet  adoucissement  ne 
surfit  pas  pour  le  garantir  de  la  réaction  qui  devait  nécessaire- 
ment s'opérer  avec  d'autant  plus  de  force  que  le  mouvement 
contraire  avait  été  plus  violent.  Il  se  vit  arrêté  ,  jeté  dans  une 
prison  ,  puis  obligé  de  se  cacher  et  de  vivre  en  proscrit  jus- 
qu'au 18  brumaire  qui  lui  rendit  sa  liberté.  Alors,  dans  l'ef- 
fusion de  sa  reconnaissance,  le  rigide  républicain  se  sentit  plein 
de  sympathie  pour  la  gloire  naissante  de  Napoléon.  Il  essaya 
de  remplir  auprès  de  lui  le  rôle  difficile  de  conseiller  officieux 
et  indépendant,  puis  ses  avis  ayant  déplu,  il  se  retira  dans  la 
vie  privée,  se  livrant  avec  bonheur  à  l'élude  et  à  la  méditation 
jusqu'en  i8i5;  le  retour  des  Bourbons  viiU  le  forcer  à  s'exi- 
ler. En  i83o  seulement,  la  révolution  de  juillet  lui. permit  de 
revoir  sa  patrie,  où  de  nouveaux  Chagrins  attendaient  le  vieil- 
lard presque  octogénaire,  car  ce  ne  fut  qu'après  de  pénibles 
procès  avec  plusieurs  membres  de  éa  famille  qu'il  pût  rentrer 
en  possession  d'une  partie  de  son  patrimoine.  La  marche  du 
nouveau  gouvernement  blessait  d'ailleurs  toutes  ses  idées  dé- 
mocratiques qui  n'avaient  été  modifiées  ni  par  l'âge,  ni  parles 
épreuves;  et  jusqu'à  sa  mort,  qui  eut  lieu  en  janvier  1841,  il 
s'occupa  de  rédiger  des  notes  critiques  pleines  de  traits  acérés 
contre  les  hommes  et  les  choses  de  l'époque  actuelle.  M.  Car- 
not  a  inséré  dans  sa  notice  une  foule  de  fragments  curieux  qui 


102  LITTÉRATURE, 

feront  attendre  avec  impatience  la  publication  des  Mémoires 
de  Barère.  Ce  n'est  qu'en  lisant  ceux-ci  qu'on  pourra  juger 
jusqu'à  quel  point  la  mémoire  de  cet  homme  mérite  eu  effet 
(rélre  réhabilitée. 


HISTOIRE  de  la  restauration ,  suivie  d\in  précis  de  la  révolution  de 
Juillet,  par  E.  Renai'd.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

L'époque  de  la  restauration  est  encore  trop  près  de  nous 
pour  qu'il  soit  possible  d'en  bien  écrire  l'histoire.  Les  événe- 
ments ne  sont  bien  vus  sons  leur  vrai  jour  qu'à  distance  ;  le 
temps  seul  peut  redresser  les  erreurs  de  l'esprit  de  parti.  Mais 
M.  Renard  n'a  point  la  prétention  de  nous  donner  une  histoire 
détaillée  et  complète.  Il  s'est  simplement  proposé  de  prouver 
que  le  gouvernement  de  la  restauration  a  dû  sa  chute  à  ses 
propres  fautes,  et  que  c'est  une  erreur  de  croire  qu'il  lui  était 
impossible  d'échapper  à  celte  triste  destinée.  En  effet,  si  les 
Bourbons  eurent  le  malheur  de  rentrer  en  France  à  la  suite 
des  armées  étrangères ,  ils  n'en  furent  pas  moins  acceptés 
comme  une  nécessité  par  la  grande  majorité  de  la  nation  lasse 
de  la  guerre  et  du  régime  impérial.  Presque  tons  les  partis 
s'accordèrent  à  reconnaître  le  nouveau  gouvernement,  et  les 
hommes  qui  ne  voulurent  pas  lui  prêter  leur  appui  se  con- 
tentèrent d'abord  de  se  retirer  de  la  scène  politique,  sans  faire 
aucune  opposition  à  ses  premiers  actes.  Il  semblait  donc  qu'a- 
vec une  conduite  sage  et  prudente  Louis  XVIII  parviendrait 
facilement  à  se  concilier  tous  les  esprits  modérés.  Malheureu- 
sement il  ramenait  avec  lui  un  parti  qui,  aigri  par  l'exil,  n'a- 
spirait qu'à  exploiter  son  triomphe  et  croyait  pouvoir  traiter  la 
France  en  quelque  sorte  comme  un  pays  conquis.  Quelque  peu 
disposé  que  fût  le  roi  lui-même  à  céder  aux  exigences  des  émi- 
grés, les  prétentions  de  ceux-ci  ne  tardèrent  pas  à  semer  la 
défiance  et  le  trouble.  Le  premier  résultat  de  leurs  intrigues 
fnt  de  faciliter  le  merveilleux  retour  de  l'empereur,  et  lorsque 
après  les  Cent  jours  Louis  XY III  eut  senti  la  nécessité  d'oc- 
troyer une  charte  constitutionnelle,  tous  leurs  efforts  s'unirent 
pour  en  atténuer  les  conséquences  ,  pour  empêcher  le  déve- 
loppement régulier  et  graduel  qu'elle  semblait  promettre  à  la 
liberté.  Puis  quand  Charles  X  monta  sur  le  trône ,  ce  parti 
trouvant  un  auxiliaire  dans  le  monarque  donna  libre  cours  à 
ses  projets  réactionnaires  ,  qui  vinrent  aboutir  à  la  révolution 
de  i83o.  L'auteur  peint  d'une  manière  fort  intéressante  l'o- 
rigine et  les  progrès  de  l'opposition.  Il  s'attache  à  faire  ressor- 


HISTOIRE.  103 

tir  loiUes  les  fautes  clc  la  cour,  et  à  prouver  qu'elle-même  a 
plus  fail  que  ses  adversaires  pour  préparer  sa  chute.  Ce  ré- 
sumé bien  fait,  écrit  sans  passion  ni  prévention  aveugle,  nous 
parait  digne  d'être  recommandé  à  nos  lecteurs. 


PRÉCIS  d'histoire  générale,  rédigé  spécialement  pour  l'usage  des 
collèges,  des  écoles  moyennes,  et  des  écoles  supérieures  de  "jeunes 
filles,  par  H.-E.  Gauilieur  ;  approuvé  par  le  conseil  de  Tinstruc- 
tion  publique  du  canton  de  Vaud.  Tome  1'^''  :  histoire  ancienne  et 
histoire  romaine.  Lausanne,  chez  Marc  Ducloux  ,  1  vol.  in-t2.  2  fr. 
50  c. 

Les  progrès  récents  de  la  science  historique  n'ont  jusqu'ici 
guère  pénétré  dans  l'enseignement  élémentaire.  Taudis  que  la 
critique  savante  et  hardie  attaquait  et  renversait  sans  miséri- 
corde toutes  les  traditions  fabuleuses,  celles-ci  n'en  demeu- 
raient pas  moins  répétées  dans  les  livres  destinés  à  la  jeunesse. 
Il  semble  qu'on  ait  cru  nécessaire  de  continuer  à  surcharger 
la  mémoire  des  enfants  de  notions  erronées  qu'il  leur  faut  en- 
suite abandonner  lorsqu'ils  arrivent  à  Tâge  des  véritables  études 
historiques.  Cependant,  il  serait  tout  aussi  facile  de  leur  pré- 
senter dès  l'abord  des  connaissances  réelles  ,  exactes  et  en 
harmonie  avec  les  travaux  modernes  dont  l'iiistoire  a  été  l'ob- 
jet. C'est  dans  cet  esprit  que  M.  Gauilieur  a  rédigé  son  Précis, 
destiné  aux  collèges  et  aux  écoles.  Sans  prétendre  mettre  à  la 
portée  des  enfants  ,  des  idées  systématiques  qui  ne  sont  point 
faites  pour  eux,  il  cherche  à  les  faire  ,  autant  que  possible, 
profiter  des  résultats  auxquels  on  est  arrivé  ;  il  éclaire  la  route, 
il  en  écarte  la  plupart  de  ces  préjugés  et  de  ces  superstitions 
dont  elle  est  encombrée  ,  il  offre ,  à  côté  du  récit  évidemment 
fabuleux,  l'hypothèse  la  plus  raisonnable  par  laquelle  on  puisse 
l'expliquer.  En  même  temps  il  s'efforce  de  donner  à  l'ensei- 
gnement historique  une  direction  vraiment  féconde ,  en  ne  la 
renfermant  pas  dans  le  cercle  étroit  de  la  chronologie  ,  et  en 
s'appliquant  surtout  à  faire  suivre  le  développement  do  l'esprit 
humain  ,  la  marche  de  la  civilisation,  le  progrès  des  institutions 
politiques.  Cetessai  nous  semble  heureux.  Il  est  exécuté  avec 
talent ,  et  son  utilité  ne  saurait  être  contestée  dans  un  pays 
comme  la  Suisse ,  cù  l'établissement  de  la  démocratie  exige 
que  les  jeunes  gens  soient  initiés  de  bonne  heure  à  la  connais- 
sance des  droits  et  des  devoirs  civiques.  Ecrit,  d'ailleurs,  d'une 
manière  fort  agréable,  il  offre  plus  d'intérêt  que  n'en  ont  d'or- 
dinaire les  ouvrages  de  ce  genre  ,  et  nous  ne  doutons  pas  qu'il 


104  LITTÉRATURE, 

ue  soil  accueilli  avec  joie  par  le  jeane  public  auquel  il  s'a- 
dresse. La  pratique  seule,  sans  doule  ,  pourra  .prouver  si  M. 
Gaullieur  a  bien  atteint  le  but  qu'il  s'est  proposé  ;  mais  en  al- 
lendaut,  nous  croyons. que  renseignement  élémentaire,  ainsi 
présenlésous  une  forme  attrajante  ,  dépouillé  de  toute  séche- 
resse, de  toute  aridité,  ne  saurait  produire  que  de  bons  fruits. 


ÉLÉMENTS  .GÉNÉRAUX  de  Phistoire  comparée  de  là  philosophie , 
de  la.  littérature  et  des  événements  publics ,  depuis  les  temps  les 
plus  reculés  juscju''à  nous,,  avec  un  appendice  sur  l'histoire  du  Droit, 
de  la  Théologie ,  des  Sciences  et  des  Arts  ;  par  M.  Gatien-Arnoult. 
Paris,  chez  Hachette.  1  vol.  4°. 

Frappé  des  défauts  de  l'enseignement  universitaire,  M.  Ga- 
tien-Arnoult s'est  appliqué  à  en  découvrir  la  cause,  et  ses 
recherches  l'on  conduit  à  reconnaître  que  par  quelques  mo- 
difications de  détails,  on  pourrait. corriger  ce  que  cet  enseigne- 
ment offre  de  défectueux  ,  sans  bouleverser,  son  organisation, 
à  certains  égards  très-précieuse.  En  théorie ,  l'université  de 
France  lui  paraît  une  institution  fort  belle  et  digne  d'être 
admirée.  Mais  la  pratique  ne  réalise  pas  tout  à  fait  les  espé- 
rances qu'on  avait  conçues  et  ne  satisfait  pas  surtout  l'idée 
d'ensemble  et  d'unité  qui  domine  le  système.  L'ordre  et  l'har- 
monie manquent  trop  souvent  à  l'enseignetaent  des  collèges. 
Les  diverses  branches  de  la  science  n'y  sont  point  coordonnées 
d'une  manière  logique,  liées  les  imes  avec  les  autres,  comme 
il  le  faudrait  pour  qu'elles  se  prêtassent  un  appui  mutuel  et 
travaillassent  de  concert  au  développement  de  l'intelligence. 
Dans  quelques-unes  de  ces  branches  même  ,  on  ne  suit  point 
de  méthode  régulière  j  ainsi  pour  l'histoire  on  passe  d'une 
époque  à  une  autre  époque,  d'un  pays  à  un  autre  pays ,  sans 
aucun  égard  pour  la  chronologie  ;  on  met  tour  à  tour  entre 
les  mains  des  élèves  V Epitome  historiœ  sacrœ ,  qui  traite  de 
l'histoire  du  peuple  juif  j  puis  V  Epi  tome  historiœ  grœcœ  ,.qni 
traite  de  l  histoire  du  peuple  grec  ;  puis  le  Deviris  illustribus, 
consacré  à  l'histoire  du  peuple  romain  ;  après  quoi  l'on  donne 
Cornélius  Nepos  ;  qui  traite  de  nouveau  de  l'histoire  grecquej 
puis  le  commencement  de  Justin  ,•  qui  est  consacré  à  l'histoire 
ancienne  de  certains  peuples  ;  puis  le  Selectœ  historiœ  ,  qui 
est  un  recueil  d'anecdotes  de  tous  les  temps  et  de  tous  les 
pays  ,  etc.,  etc.,  eu  sorte  qu'à  la  fin  de  ses  années  de  collège, 
le  jeune  homme  ne  possède  aucune  notion  claire  et  précise  de 
l'histoire,  quoiqu'il  ait  la  mémoire  surchargée  de  faits  entassés 


HISTOIRE.  105 

sans  ordre  ni  naélliode.  Il  en  est  de  même  pour  les  sciences 
natarcUes  et  exactes  ,  qui  ,  an  lieu  de  marcher  de  front  avec 
les  éludes  littéraires  ,  en  sont  isolées  ,  ne  s'y  rattachent  nulle- 
ment ,  ne  tiennent  à  rien,  et  sont  en  général  presque  comme 
si  elles  n'étaient  pas.  C'est  là  que  M.  Gatien-Arnoult  voit  le 
véritable  vice  de  renseignement  universitaire,  et  c'est  dans  le 
désir  d'y  remédier  qu'il  a  composé  le  livre  que  nous  annon- 
çons ici.  Il  ne  prétend  pas  faire  de  grandes  innovations  ,  pré» 
senter  des  théories  nouvelles  ,  renverser  ce  qui  existe  pour  y 
substituer  tout  un  autre  système.  De  semblables  réformes  ra- 
dicales lui  paraissent  n'aboutir  le  plus  souvent  qu'à  des  déran- 
gements,  qu'à  des  détériorations  réelles,  et  il  croit  que  les 
inconvénients  signalés  peuvent  être  corrigés  sans  grande  peine, 
ni  grand  bruit ,  que  le  bien  qui  se  fait  en  silence  est  souvent 
le  meilleur.  Dans  ce  but,  il  propose  simplement  d'introduire 
dans  l'enseignement  une  légère  modification  qui  consisterait 
à  faire  résumer  de  temps  en  temps  aux  élèves,  les  connaissan- 
ces qu'ils  doivent  avoir  acquises.  L'utilité  de  ces  exercices 
synthétiques  lui  paraît  incontestable,  car  ils  remédieraient  aux 
inconvénients  de  tout  défaut  d'harmonie ,  en  remettant  les 
choses  à  leur  place,  en  rétablissant  l'ordre  brisé  par  une  ana- 
lyse anti-méthodique,  en  donnant  l'intelligence  nette  de  ce  que 
l'absence  de  méthode  enveloppe  d'une  grande  obscurité  ;  ils 
combleraient  les  lacunes  résultant  de  leçons  restées  incom- 
plètes ;  ils  graveraient  de  nouveau  ,  et  pour  toujours ,  dans  la 
mémoire  ,  tout  ce  qui  aurait  été  bien  appris,  et  tout  ce  qu'il 
est  le  plus  important  de  retenir  ;  enfin,  forçant  les  élèves  à  se 
rendre  compte  de  ce  qu'ils  savent,  ils  leur  montreraient  mieux 
tout  ce  qu'il  leur  reste  à  savoir,  et  en  les  éclairant  sur  le  passé, 
ils  serviraient  aussi  à  les  guider  pour  l'avenir. 

Dans  ce  but ,  l'auteur  a  dressé  une  suite  de  tableaux  des- 
tinés à  former  comme  un  atlas  chronologique  de  l'histoire,  de 
la  philosophie,  de  la  littérature,  des  sciences  et  des  arts.  Le 
premier  de  ces  tableaux  est  une  espèce  de  mappemonde  qui 
offre ,  d'un  seul  coup  d'œil  ,  l'ensemble  de  l'histoire  consi- 
dérée sous  ces  différents  rapports.  Puis  un  tableau  général  est 
également  consacré  à  chaque  branche  en  particulier.  Mais 
comme  tous  les  détails  nécessaires  ne  peuvent  y  trouver  place, 
viennent  ensuite  des  tableaux  semblables  pour  chaque  époque, 
et,  outre  l'avantage  de  rétablir  ainsi  l'ordre  des  événements  et 
leur  liaison  avec  les  progrès  de  l'esprit  humain,  on  comprend 
quel  puissant  secours  mnémonique  les  élèves  peuvent  trouver 
dans  de  tels  résumés  méthodiques  ,  dont  la  forme  matérielle 
se  grave  si  facilement  dans  leur  mémoire.  Le  texte  qui  les  ac- 
compagne renferme  des  explications  claire* ,  précises ,  tout  à 

9 


106  LITTÉRATURE, 

fait  propres  à  servir  de  guide  pour  les  développements  dont 
ils  doivent  être  Tobjet.  Il  nous  paraît  évident  que  celte  mé- 
thode bien  employée,  serait  en  effet  le  moyen  le  meilleur  de 
féconder  l'enseignement  universitaire  et  d'y  ramener  l'har- 
monie ,  dont  l'absence  est  certainement  un  vice  capital  qu'il 
importe  de  faire  disparaître.  Le  livre  de  M.  Galien-Arnoult 
mérite  de  fixer  l'attention  des  maîtres.  C'est  un  beau  travail , 
fruit  d'une  érudition  profonde  ,  unie  à  un  esprit  philosophique 
de  haute  portée,  qui  peut  leur  être  d'une  grande  utilité.  Nous 
le  recommandons  également  à  nos  lecteurs  comme  une  œuvre 
remarquable  ,  pleine  de  vues  ingénieuses  ,  et  digne  sous  tous 
les  rapports  d'exciter  leur  intérêt.  M.  Gatien-Arnoult ,  pro- 
fesseur à  Toulouse,  est  un  de  ces  hommes  laborieux  qui  ne  se 
laissent  point  endormir  par  la  vie  obscure  et  monotone  de  la 
province  ,  qui  protestent  par  leurs  recherches  patientes  ,  par 
leurs  efforts  généreux  contre  l'injuste  centralisation  parisienne. 
C'est  à  nos  yeux  un  motif  de  plus  d'accueillir  avec  faveur  ses 
productions,  qui  d'ailleurs  portent  l'empreinte  d'un  talent 
très-distingué. 


HYMNES  de  Callimaque ,  traduites  en  vers  finançais;  avec  !c  texte 
grec  en  regard  et  des  notes,  etc.,  par  Alfred  de  Wailly.  Paris.  1  vol. 
in-8,  6  fr. 


Il  faut  uu  certain  courage  pour  publier  la  traduction  en  vers 
français  d'un  poète  grec,  avec  le  texte  en  regard.  La  compa- 
raison ne  peut-être  en  effet  que  bien  désavantageuse  pour  no- 
tre langue,  si  pauvre  et  si  pâle  en  présence  de  la  riche  et  puis- 
sante harmonie  de  cette  heureuse  rivale.  M.  de  Wailly  dit 
dans  son  avant-propos  qu'un  mot  à  mot  froid  et  décoloré  de 
l'auteur  grec  ne  donnerait  pas  au  public  une  idée  juste  des 
beautés  du  premier  ordre  qu'il  renferme.  C'est  vrai,  mais  il 
n'est  pas  non  plus  absolument  nécessaire  qu'une  traduction  en 
prose  soit  froide  et  décolorée.  En  s'approchant  plus  près  du 
texte,  elle  peut  au  contraire  quelquefois  rendre  avec  bonheur 
son  énergie  et  sa  couleur  originale,  elle  peut  plus  facilement 
prendre  une  teinte  du  génie  particulier  de  la  langue  et  de 
l'auteur  qu'elle  doit  interpréter.  Si  à  ce  travail  déjà  si  péni- 
ble, le  traducteur  vient  encore  ajouter  l'obligation  de  revê- 
tir les  formes  de  la  poésie  française,  de  s'astreindre  au  joug  de 
la  rime,  de  rhémistiche  et  des  autres  règles  du  vers  alexan- 
drin, n'est-il  pas  à  craindre  qu'il  s'éloigne  toujours  davantage 
du  texte  original  sans  pouvoir  jamais  atteindre  ces  beautés  du 


HISTOIRE.  10^ 

premier  ordre  qu'il  a  cru  pouvoir  reuiire  ainsi  d'une  manière 
plus  frappante?  La  plupart  dos  essais  de  ce  genre  nous  sem- 
blent prouver  en  faveur  de  notre  opinion,  et  l'œuvre  même  de 
M.  de  Waillj,  quoique  faite  avec  un  talent  incontestable,  n'est 
pas  non  plus  de  nature  h  nous  convertir.  IjC  style  en  est  noble 
sans  doute,  les  vers  sonores,  Tharmonie  en  général  assez  lim- 
pide, mais  nous  y  cherchons  vainement  Taccent  lyrique  ,  le 
Ion  inspiré  que  doit  prendre  le  poète  qui  adresse  ses  hymnes 
aux  divinités  les  plus  puissantes  de  l'Olympe.  Considérée 
comme  production  originale,  ou  la  jugerait  médiocre,  et  ce 
n'est  certes  pas  là  l'intention  du  traducteur  qui  prétend  au 
contraire  faire  mieux  ressortir  la  supériorité  de  Callimaque. 
C'est  que,  pour  satisfaire  aux  exigences  de  la  poésie  fran- 
çaise, il  a  dû  délayer  la  pensée,  affaiblir  l'expression,  recou- 
rir sans  cesse  à  la  périphrase.  Un  seul  exemple  justifiera  notre 
critique.  Ce  vers  qui  termine  l'hymne  à  Cérès  : 

lXa9«   fjtot,  TptXXiCTTc ,    fxe'ya  rypet'oucra  S'eâwv. 

M.  de  Wailly  le  traduit  par  : 

Salut,  salut,  Cérès!  jMniplore  ton  secours, 
Cérès  trois  fois  puissante,  écoute-moi  toujours! 

Certes,  cette  invocation  est  bien  faible  et  ne  vaut  pas  le  mot  à 
mot  du  texte.  Et  nous  pourrions  citer  maints  autres  passages 
où  le  traducteur,  forcé  d'allonger  son  interprétation,  n'a  pas 
été  plus  heureux.  Mais  nous  le  reconnaissons,  la  faute  doit  en 
être  attribuée  moins  à  lui  qu'à  la  langue,  et  cela  n'ôte  rien  au 
mérite  de  ses  efforts  qui,  relativement  à  la  difficulté  de  l'entre- 
prise, sont  dignes  d'éloge. 

Des  notes  savantes  et  nombreuses  ajoutent  d'ailleurs  à  cette 
publication  un  intérêt  qui  sera  vivement  apprécié  par  les  ama- 
teurs de  la  philologie. 


MEMOIRE  sut  la  statue  de  Laocoon,  mise  en  parallèle  avec  le  Laocoon 
de  Virgile  ,  par  M.  MoUevaut.  Paris  ,  imprimerie  royale.  In-â. 

Lessing,  dans  un  ouvrage  sur  le  même  sujet  oii  il  examine 
les  limites  respectives  de  la  poésie  et  de  la  peinture,  conclut, 
après  une  discussion  pi'ofonde  et  lumineuse,  que  la  poésie  est 
dans  le  temps^  la  peinture  dans  V espace.  M.  Mollevaut,  adop- 
tant ce  principe,  recherche  à  son  tour  lequel  de  ces  deux  arts 
est  le  mieux  doté,  lequel  l'emporte  en  mérite  du  sculpteur 
ou  du  poète. 


108  LITTÉRATURE, 

lie  temps,  dont  la  poésie  dispose,  offre  an  avantage  incon- 
leslable  en  ce  qu'il  lui  permet  d'embrasser  tout  l'ensemble  de 
son  sujet  dans  une  œuvre  unique,  de  présenter  le  drame  com- 
plet depuis  son  début  jusqu^à  son  dénouement,  et  de  suivre 
ses  pbases  diverses  sans  omettre  aucun  des  détails  qui  les  unis- 
sent de  manière  à  n'en  former  qu'un  seul  tableau.  Mais  l'art 
plastique  a  de  son  côté  le  mérite  de  donner  une  forme  maté- 
rielle à  la  pensée,  de  frapper  plus  vivement  les  sens ,  et,  s'il 
f'st  obligé  de  se  borner  à  retracer  une  scène  unique,  toutes 
les  facultés  de  l'artiste  se  concentrant  sur  elle  ,  il  produit  des 
effets  plus  puissants,  plus  instantanés  et  peut-être  aussi  plus 
durables  parce  qu'ils  ne  sont  pas  exposés  aux  altérations  d'une 
langue  qui  vieillit  et  qui  meurt.  Le  Laocoon  de  Yirgile  a  donc 
d'abord  la  supériorité  du  temps,  «  qu'il  emploie,  dit  M.  MoUe- 
vaut,  d'une  manière  îidmirable  quand  il  montre  le  lieu  ,  l'in- 
stant, la  pompe  du  sacrifice,  et  ces  deux  serpents  dont  la  mar- 
clie  sonore,  les  crêtes  sanglantes  et  les  orbes  immenses  jettent 
au  loin  l'épouvante  ,  et  laissent  présager  une  grande  cata- 
strophe.» 

C'est  une  magnifique  introduction  au  drame  terrible  dont 
le  sculpteur  ne  peut  nous  montrer  que  l'insiant  fatal  sans  nous 
y  préparer,  sans  nous  expliquer  les  causes  qui  doivent  l'ame- 
ner. Mais  aussi  quelle  impression  subite  et  profonde  produit 
sur  nous  l'aspect  de  cette  œuvre  qui  nous  fait  assister  à  la  lutte 
désespérée  d'un  père  témoin  de  l'agonie  de  ses  deux  enfants  et 
victime  lui-même  des  monstres  qui  l'enlacent  et  le  déchirent 
avant  qu'il  puisse  essayer  seulement  de  leur  arracher  leur 
proie.  Ici  le  sculpteur  triomphe,  et  son  talent  dépasse  celui  du 
poète.  Sous  son  ciseau  ,  les  deux  fils  de  Laocoon  revêtent  des 
traits  différents  qui  ajoutent  à  l'effet  de  la  scène  une  perfection 
que  Virgile  a  négligée  dans  son  récit.  «  Le  plus  âgé  cherche  à 
rompre  les  nœuds  des  reptiles,  se  raidit  contre  la  douleur,  et 
porte  déjà  sur  le  front  un  mâle  caractère  j  le  plus  jeune  laisse 
aller  son  corps  sous  les  replis  des  serpents,  lève  au  ciel  un  fai- 
ble bras,  et  l'expression  douloureuse  de  sa  figure  porte  toute 
l'empreinte  de  sou  impuissance.  » 

Quelques  détails  décèlent  encore  la  supériorité  du  sculp- 
teur. Ainsi  Laocoon  n'est  point  armé,  tandis  que  Virgile  met 
dans  sa  main  des  traits,  sans  qu'on  puisse  comprendre  com- 
ment le  grand-prêtre,  occupé  d'un  sacrifice,  se  trouve  les  avoir. 
Et  puis  il  nous  le  montre  éprouvant  une  douleur  atroce  ,  sans 
doute,  mais  noble  et  résignée,  digne  d'un  ministre  de  la  divi- 
nité, tandis  que  le  poète  lui  fait  remplir  l'air  de  ses  cris. 

L'examen  de  ces  détails  conduit  M.  Mollevaut  à  reconnaî- 
tre dans  le  I^aocoon  de  Virgile,  parfait  de  style,  des  taches  de 


HISTOIRE.  109 

composiliou  qui  ne  se  renconlreut  point  dans  Taulre  ;  et  il  en 
conclal  que  l'espace  a  mieux  servi  le  sculpteur  que  le  temps 
n'a  servi  le  poète.  Ce  jugement  est  remarquable  tle  la  part 
d'un  des  plus  grands  admirateurs  du  poêle  latin.  Du  reste, 
M.  Mollevaut  pense  que  l'œuvre  du  statuaire  est  postérieure 
au  poème,  et  il  ne  doute  pas  que  s'il  en  eut  été  autrement 
Virgile  n'eut  corrigé  les  imperfections  de  son  récit. 


TABLEAU  politique  et  statistique  de  Pempire  britannique  dans  l'Inde  , 
examen  des  probabilités  de  sa  durée  et  de  ses  moyens  de  défense  en 
cas  d'invasion,  par  le  général  comte  de  Biornstierna  ;  traduit  li- 
brement de  l'allemand ,  par  M.  Petit  de  Baroncourt.  In-8,  carte. 
8  fr. 

Ce  volume  renferme  une  foule  de  détails  curieux  et  de  don- 
nées intéressantes  sur  l'état  actuel  de  l'empire  britannique 
dans  l'Inde.  C'est  un  résumé  statistique  des  ressources  de  tous 
genres  qu'il  peut  fournir  à  ses  possesseurs  pour  asseoir  leur 
domination  d'une  manière  brillante  et  durable,  et  pour  résis- 
ter avec  avantage  à  quiconque  voudrait  la  leur  disputer.  I/au- 
teur  est  très-favorable  aux  Anglais  ;  il  ne  dissimule  pas  son  ad- 
miration pour  leur  babileté,  ses  vœux  pour  leurs  succès.  Mais 
le  traducteur  animé  de  sentiments  tout  à  fait  opposés  n'épargne 
pas  non  plus  les  notes  critiques  et ,  voyant  en  présence  ces 
deux  opinions  extrêmes,  le  lecteur  pourra  se  former  un  juge- 
ment assez  impartial.  M.  de  Biornstiern  s'attache  surtout  à 
prouver  l'impossibilité  d'une  invasion  de  la  part  de  l'une  des 
puissances  rivales  de  l'Angleterre  ;  il  semble  croire  que  c'est 
là  presque  le  seul  danger  qu'elle  doive  redouter ,  et  il  oublie 
les  embarras  intérieurs  qui  la  menacent  bien  plus  directement. 
Aussi  les  événements  qui  viennent  de  lui  porter  un  coup  si 
cruel  ne  sont  point  prévus  dans  son  livre,  et  dérangent  singu- 
lièrement les  belles  hypothèses  de  l'auteur  sur  l'avenir  et  la 
prospérité  de  cet  empire. 

S'il  est  vrai  qu'une  invasion  soit  à  peu  près  impossible,  il 
est  d'autres  moyens  que  la  politique  ne  se  fait  pas  faute  d'em- 
ployer pour  arriver  à  ses  fins,  et  des  intrigues  habilement  con- 
duites peuvent  exploiter  avec  succès  des  désastres  tels  que 
ceux  de  l'Afghanistan.  L'jA^ngleterre  le  sait  bien,  l'effort  dés- 
espéré qu'elle  tente  en  ce  moment  nous  prouve  qu'elle  sent 
chanceler  sur  sa  base  cet  empire  auquel  elle  a  déjà  consacré 
tant  d'hommes  et  tant  de  millions. 

Mais,  quoique  sous  ce  rapport  M.  de  Bioruslicrn  ait  pu  se 


ItO  LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 

laisser  tromper  par  sa  sympathie  pour  la  puissance  anglaise, 
son  livre  n'en  est  pas  moins  digne  d'attirer  l'attention  publi- 
que. On  y  trouve  des  notions  précieuses  sur  la  religion  ,  les 
mœurs,  le  commerce  et  l'industrie  des  peuples  divers  qui  habi- 
tent soit  l'empire  britannique  de  l'Inde,  soit  les  contrées  voi- 
sines. C'est  un  tableau  fort  instructif  qui  présente  même  un 
intérêt  de  circonstance  très-grand,  et  permettra  de  suivre  avec 
plus  d'intelligence  du  véritable  étal  des  choses  la  lutte  dans  la- 
quelle les  Anglais  sont  maintenant  engagés.  Le  supplément 
ajouté  parle  traducteur  contient  un  exposé  rapide  des  princi- 
paux faits  qui  se  rattachent  à  l'histoire  de  cet  empire  depuis 
son  origine  Jusqu^à  nos  jours. 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION 


aux  jeunes  gens  et  aux  jeunes  femmes  de  toutes  les  classes  de  la 
été,   par  W.  Cobbett,  traduits  de  l'anglais  et  précédés  d'une 

vie  de  l'auteur,  par  Vernes  Prescolt-  Paris  et  Genève,  chez  Ab. 

Cherbuliez  et  C^.  I  vol.  in-12.  3  fr.  50  c. 


AVIS 

société 


Ce  titre  modeste  vous  paraîtra  peut-être  offrir  peu  d'attrait. 
Vous  croirez  qu'il  s'agit  d'un  de  ces  ouvrages  destinés  à  la  jeu- 
nesse, dans  lesquels  on  entasse  des  lieux  communs  de  morale 
présentés  sous  la  forme  la  plus  raide  et  la  plus  pédantesque  , 
comme  si  l'on  avait  précisément  pour  but  d'en  dégoûter  le  lec- 
teur. Cependant  le  nom  de  William  Cobbett  ne  vous  est  sans 
doute  pas  tout  à  fait  inconnu,  vous  avez  bien  ouï  parler  de  cet 
infatigable  journaliste  qui  pendant  35  années  publia  le  fameux 
Register,  à  lui  tout  seul,  avec  an  succès  tel  que  jamais  nulle 
autre  feuille  périodique  n'en  obtint  un  semblable  ;  et  si  la  cu- 
riosité vous  pousse  à  ouvrir  le  volume  que  nous  annonçons  ici, 
sur  quelque  page  que  le  hasard  vous  fasse  tomber,  nous 
sommes  sûrs  d'avance  que  vous  reconnaîtrez  aussitôt  votre  er- 
reur, que  vous  serez  entraînés  à  le  lire  d'un  bout  à  l'autre  , 
que  vous  ne  vous  repentirez  pas  d'avoir  un  instant  prêté  1  o- 
reille  aux  avis  de  cet  ingénieux  moraliste.  En  effet  c'est  un  li- 
vré fort  remarquable  qui  s'offre  à  vous  sous  cette  forme  simple, 
obscure,  dénuée  de  tout  charlatanisme.  Vous  y  trouverez  beau- 


HELlGlOiN,  PIHLOSOrmii,  MORALE,  ÉDUCATION,     ÎU 

coup  d'esprit,  des  sentiments  nobles  et  purs,  et,  ce  qui  n'est 
pas  moins  précieux,  un  rare  bon  sens  avec  une  grande  origi- 
nalité. 

W.  Cobbett  était  le  fils  d'un  fermier,  honnête  homme,  mais 
ignorant  et  pauvre  ,  qui  ne  put  donner  à  ses  enfants  d'autre 
éducation  que  de  leur  apprendre  à  labourer  et  ensemencer  un 
champ.  Le  petit  William  avait  pourtant  un  vague  souvenir 
d'avoir  été  dans  une  école  tenue  par  une  bonne  vieille  femme 
qui  s'était  donné  beaucoup  de  peine  pour  le  faire  épeler,  puis 
d'avoir  reçu  quelques  leçons  d'écriture  et  de  calcul  de  sou 
père  pendant  les  longues  veillées  d'hiver.  Mais  là  se  bornè- 
rent toutes  ses  éludes,  et  il  semblait  destiné  à  n'être  jamais 
qu'un  obscur  laboureur,  lorsque,  se  trouvant  un  jour  chez 
des  parents  qui  habitaient  près  de  Portsmouth ,  la  vue  de  la 
mer  vint  éveiller  en  lui  un  vague  désir  de  voir  du  pays  ,  d'af- 
fronter des  périls,  de  chercher  des  aventures.  Il  voulut  alors 
s'engager  dans  la  marine,  mais  les  sages  remontrances  d'un 
capitaine  de  navire  le  détournèrent  de  ce  projet.  Cependant , 
après  celle  petite  escapade,  la  charrue  n'eut  plus  d'atlrait 
pour  lui ,  sa  vie  lui  parut  d'une  insupportable  monotonie,  et 
voulant  à  tout  prix  essayer  d'une  autre  carrière ,  il  quitta  de 
nouveau  la  maison  paternelle  pour  se  rendre  à  Londres  où  le 
hasard  lui  fit  trouver  une  petite  place  de  copiste  chez  un  avoué. 
Ce  cliangement  ne  satisfaisant  point  encore  son  humeur  in- 
quiète, il  ne  tarda  pas  à  déserter  l'étude  de  son  patron  pour 
s'engager  comme  soldat  dans  l'armée  de  terre.  Dans  celte 
nouvelle  position,  Cobbett  sut  mettre  à  profit  tous  les  instants 
de  loisir  que  lui  laissait  son  service  pour  acquérir  quelque  in- 
struction. Il  aimait  beaucoup  la  lecture,  et  employait  tout  le 
superflu  de  sa  modeste  paie  à  se  procurer  des  livres.  Ses  ef- 
forts se  dirigèrent  surtout  vers  l'élude  de  la  grammaire,  dans 
laquelle  il  réussit  au  delà  de  ses  espérances,  puisqu'il  y  devint 
assez  habile  pour  pouvoir  plus  tard  publier  à  son  tour  l'un  des 
meilleurs  livres  qu'on  ail  fait  pour  l'enseignement  de  la  langue 
anglaise.  C'est  un  exemple  frappait  de  ce  que  peut  une  vo- 
lonté ferme  appuyée  sur  une  persévérance  que  nul  obstacle  ne 
rebute.  En  même  temps,  il  remplissait  ses  devoirs  avec  une 
exactitude  et  un  zèle  qui  lui  permirent  de  se  retirer  du  service, 
au  terme  de  son  engagement,  muni  du  grade  de  sergent-major 
et  des  attestations  les  plus  honorables  de  ses  chefs.  Il  se  rendit 
alors  en  France,  puis  de  là  en  Amérique  où,  sous  le  pseudo- 
nyme de  Pierre  Porc-Epic ,  il  publia  une  série  de  pamphlets 
pleins  de  verve  et  d'éloquence  qui  furent  presque  tous  réim- 
primés avec  succès  en  Angleterre.  Le  spectacle  de  là  démocra- 
tie américaine  l'avait  rendu  ardent  royaliste,  mais  lorsqu'il  fut 


112  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

de  retour  dans  sa  patrie,  la  morgue  aristocratique  de  la  cour, 
qui  ne  sut  pas  ménager  son  amour-propre,  lo  jeta  bientôt  dans 
le  parti  contraire.  Dès  lors  il  ne  cessa  pas  de  harceler  les  mi- 
nistres par  une  polémique  vigoureuse ,  et  il  mit  plus  d'un 
homme  d'Etat  à  la  torture  sur  son  Gril,  surnom  qu'on  donnait 
à  son  journal,  parce  qu'il  portait  en  tête  une  mauvaise  vignette 
qui  devait  figurer  un  registre  ouvert,  mais  ressemblait  plutôt 
à  cet  ustensile  de  cuisine.  En  ceci  Cobbelt  ne  se  montra  pas 
très-conséquent  à  ses  principes,  et  le  moraliste  sévère  laissa 
voir  qu'il  avait  aussi  son  côté  faible.  Ce  grand  et  subit  revire- 
ment d'opinion  n'eut  d'autre  cause  que  le  dépit  de  ne  pouvoir 
être  présenté  au  célèbre  Pitt.  Ce  ministre  ayant  refusé  de  le 
recevoir,  Cobbett,  jusque-là  le  plus  ardent  soutien  de  l'aristo- 
cratie, devint  aussitôt  son  plus  redoutable  adversaire.  De  pa- 
reilles métamorphoses  ne  sont  pas  très-rares  dans  la  vie  pu- 
blique, et,  chose  étrange,  elles  s'opèrent  quelquefois  chez  des 
hommes  dont  la  vie  privée  offre  au  contraire  un  modèle  de 
fermeté,  de  constance  et  de  loyauté.  Cobbett  en  est  un  exemple 
bien  frappant.  Dans  sa  conduite  particulière,  au  sein  de  sa  fa- 
mille ,  il  se  montra  toujours  fidèle  à  ses  principes,  ne  s'écar- 
tant  jamais  du  droit  sentier  qu'il  s'était  tracé  lui-même,  mar- 
chant à  son  but  avec  une  admirable  persévérance,  remplissant 
ses  devoirs  d'époux  et  de  père  avec  un  zèle  et  une  exactitude 
qui  ne  se  démentirent  jamais.  Sous  ce  rapport  ses  Ai'is  aux 
jeunes  gens  nous  donnent  une  idée  fort  avantageuse  de  son  ca- 
ractère, et  Ton  y  rencontre  presque  à  chaque  page  des  traits 
originaux  qui  peignent  parfaitement  l'homme  et  inspirent  une 
profonde  estime  pour  lui.  Ce  volume  renferme  cinq  lettres 
adressées  à  un  adolescent,  à  un  jeune  homme,  à  un  amant,  à 
un  mari  et  à  un  père.  On  voit  qu'il  embrasse  toutes  les  phases 
de  la  vie,  et  passe  en  revue  les  diverses  positions  d'où  décou- 
lent des  obligations  de  différentes  natures.  Le  premier  principe 
qui  dirigea  Cobbett  dès  qu'il  fut  en  âge  d'avoir  une  volonté, 
qui  fut  le  mobile  le  plus  puissant  de  son  intelligence,  l'instru- 
ment au  moyen  duquel  il  se  fit  une  fortune  et  un  nom,  c'est 
l'amour  du  travail.  Aussi  le  recomraande-t-il  sans  cesse,  ne 
craignant  pas  de  se  citer  souvent  lui-même,  et  de  mettre  sous 
les  yeux  du  lecteur  les  innombrables  travaux  que  cette  simple 
condition  lui  permit  d'accomplir.  Yivre  de  peu  et  ne  point  per- 
dre de  temps,  voilà,  suivant  lui,  la  meilleure  recette  pour  ob- 
tenir succès  et  bonheur.  Elle  comprend  la  tempérance,  l'acti- 
vité, l'ordre,  et  conduit  naturellement  à  toutes  les  vertus  d'une 
vie  sage  et  régulière.  Quiconque  n'adopte  pas  ce  pi'écepte  lui 
semble  incapable  de  devenir  jamais  un  homme  estimable.  «  Il 
y  a  quelques  années,  dit  il,  un  jeune  homme  vint  se  proposer 


MORALE ,  ÉDUCATION.  113 

pour  élre  mou  secrétaire.  Il  me  parut  très-propre  à  remplir 
celte  place.  Nous  nous  entendîmes  tout  tle  suite,  et  comme  j'a- 
vais beaucoup  de  besogne  à  expédier,  je  le  priai  de  s'asseoir 
et  de  commencer.  Tout  à  coup  il  regarde  par  une  fenêtre  d'où 
l'on  apercevait  le  cadran  d'une  borloge  ,  et  il  s'écrie  :  «Je  ne 
puis  rester  à  présent,  il  faut  que  j'aille  dîner.  —  En  vérité,  lui 
dis-je,  il  faut  que  vous  alliez  dîner  I  Pauvre  ami!  Allez  vite 

dîner  et  ne  revenez  pas Nous  ne  pourrions  jamais  nous 

entendre.  » 

Comme  la  plupart  des  moralistes ,  Cobbett  exagère  sans 
doute  parfois  un  peu  trop  la  rigueur  de  ses  principes,  il  pousse 
trop  loin  leurs  conséquences ,  mais  c'est  toujours  avec  une 
forme  piquante  qui  excite  fortement  l'attention  et  fait  oublier 
ou  du  moins  supporter  l'austérité  de  sa  morale.  Jamais  rien  de 
pédantesque  ni  de  repoussant  dans  son  langage  ;  il  sait  prendre 
un  ton  familier,  donner  à  son  style  une  naïveté  ingénieuse  qui 
jette  du  charme  jusque  sur  ses  leçons  les  plus  sévères.  D'ail- 
leurs sa  morale  n'est  point  chagrine  ,  elle  a  volontiers  le 
sourire  sur  les  lèvres,  elle  repose  sur  les  plus  tendres  afïec- 
tions  du  cœur,  sur  les  nobles  sentiments  de  l'amour  et  les  dou- 
ces joies  de  la  famille.  Tout  ce  qu'il  dit  des  femmes,  du  rôle 
qu'elles  doivent  jouer  dans  notre  existence,  de  l'attachement 
dévoué  que  nous  leur  devons,  est  empreint  d'une  sensibilité 
vraie,  et  les  détails  qu'il  nous  donne  sur  les  plaisirs  purs  et 
toujours  nouveaux  dont  l'aspect  de  sa  jeune  famille  était  pour 
lui  la  source  inépuisable,  forment  un  tableau  plein  de  grâce  et 
de  fraîcheur.  Au  milieu  des  idées  plus  ou  moins  systématiques 
qu'il  préconise  comme  les  seules  bases  de  sa  conduite,  on  re- 
trouve toujours  le  véritable  secret  de  sa  morale  dans  une  bonté 
excellente  appuyée  sur  une  religion  pratique,  réellement  fé- 
conde dans  ses  applications  de  tous  les  jours. 

Le  traducteur  n'a  pas  jugé  convenable  de  reproduire  l'ou- 
vrage de  Cobbett  tout  entier.  Il  en  a  élagué  les  parties  qui  ne 
semblaient  pas  devoir  offrir  de  l'intérêt  au  public  français.  Mais 
il  l'a  fait  avec  autant  de  tact  que  de  goût.  D'ailleurs  ces  retran- 
chements, auxquels  la  forme  du  livre  se  prêtait  fort  bien  ,  ne 
sont  pas  très-nombreux  et  ne  fout  qu'ajouter  un  mérite  de 
plus  à  ce  volume,  qui  nous  semble  digne  de  trouver  l'accueil 
le  plus  favorable  auprès  des  lecteurs  de  tout  âge  et  de  tout 
sexe. 


114       RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION. 

MODELES  DE  LEÇONS  pour  les  salles  d''asile  et  les  écoles  élémentai- 
res ou  premiers  exercices  pour  le  développement  des  facuUés  intel- 
lectuelles et  morales,  imité  de  l'anghis.  Paris,  chezLanglois  etLe- 
ciercq  ,81,  rue  de  la  Harpe.  In-1 2  cart.  1  f'r,  25  c. 

Ce  petit  volume  renferme  plutôt  des  explications  que  des 
leçons,  car  dans  les  salles  d'asile,  il  s'agit,  non  d'instruire, 
mais  simplement  d'occuper  les  jeunes  enfants  qu'on  y  rassem- 
ble, dans  le  seul  but  de  les  soustraire  aux  dangers  du  mauvais 
exemple  et  de  l'oisiveté.  Le. maître  doit  chercher  à  fixer  leur 
attention  sur  des  objets  à  leur  portée,  capables  de  les  intéres- 
ser, et  à  diriger  d'une  manière  utile  les  premiers  développe- 
ments de  leur  intelligence.  Il  faut  enrichir  leur  mémoire  de 
ces  notions  simples  et  communes  que  l'enfant  élevé  au  sein  de 
la  famille  puise  dans  les  conversations  de  ses  parents,  dans  le 
commerce  habituel  de  la  vie.  Pour  que  de  semblables  entre- 
liens atteignent  leur  but,  il  importe  de  leur  ôler  autant  que 
possible  l'apparence  de  leçons  préparées  d'avance  ;  ils  doivent 
être  amenés  tout  naturellement  par  les  objets  qui  frappent  la 
vue  des  enfants,  par  les  petits  incidents  qui  peuvent  surgir  de 
leur  réunion  sous  la  surveillance  du  maître.  Aussi  ne  peut-on 
pas  faire  un  manuel  qui  serve  de  rèi^Ie  constante  à  cette  es- 
pèce d'exercice  ,  et  l'auteur  de  celui  que  nous  annonçons  l'a 
bien  compris,  puisqu'il  ne  prétend  offrir  qu'un  modèle  propre 
à  guider  les  maîtres  dans  l'application  de  sa  méthode.  Il  fait 
rouler  ses  entretiens,  d'abord  sur  Dieu  et  la  religion,  puis  sur 
les  différentes  parties  du  corps  liumain ,  sur  les  divers  objets 
qui  sont  d'un  usage  Journalier,  sur  les  nombres,  sur  les  cou- 
leurs, sur  les  animaux;  enfin,  il  termine  par  un  petit  exercice 
de  géographie  et  de  grammaire. 

La  plus  grande  simplicité  règne  eu  général  dans  toutes  ces 
explications.  Cependant  il  s'y  trouve  bien  çà  et  là  quelques 
expressions  qui  ne  sont  pas  très  claires.  Pour  éviter  cet  in- 
convénient, l'auteur  aurait  dû  s'attacher,  plus  qu'il  ne  l'a  fait, 
à  bien  définir  tous  les  termes  qu'il  emploie,  afin  de  sortir  le 
moins  possible  du  vocabulaire  assez  restreint  qui  compose  le 
langage  ordinaire  des  jeunes  enfants.  Au  reste,  il  sera  facile  à 
ceux  qui  se  serviront  de  son  livre  de  modifier  les  passages  qui 
leur  paraîtront  au-dessus  de  la  portée  de  leurs  élèves,  et  il  est, 
en  quelque  sorte,  impossible  de  prévoir  d'avance  les  exigen- 
ces de  la  pratique  à  cet  égard.  On  ne  peut  guère  donner  que 
des  directions  générales,  parce  que  les  détails  doivent  néces- 
sairement varier  suivant  les  localités ,  les  mœurs  et  le  degré 
de  l'instruction  commune. 


LÉGISf.ATION  ,  ECONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


ESSAI  sur  les  peines  et  le  système  pénitentiaire  ,  par  Isidore  Alauzct 
ouvrage  couronné  par  Plnstitut.  Paris,  imprimerie  royale.  I  vol. 
in-8.  6  fr. 

Depuis  le  temps  qu'on  écrit  et  qu'on  discoure  en  France  sur 
le  système  pénitentiaire  ,  il  serait  bien  à  désirer  qu'on  en  vint 
enfin  à  rapplication.  De  nombreux  rapports  ont  été  faits  sur 
les  pénitenciers  qui  existent,  soit  en  Amérique,  soit  en  Suisse, 
des  concours  ont  été  ouverts,  des  mémoires  couronnés,  des 
ouvrages  fort  remarquables  ont  traité  la  question  sous  toutes 
ses  faces  j  mais  en  se  renfermant  ainsi  dans  le  domaine  de  la 
théorie,  on  n'avance  pas  beaucoup  la  solution  du  problème. 
Il  reste  toujours  l'écueil  de  la  pratique  contre  lequel  viendront 
échouer  bien  des  prévisions,  bien  des  espérances  exagérées. 
L'expérience  faite  en  Suisse  ,  par  exemple,  prouve  déjà  com- 
bien la  régénération  des  condamnés  est  plus  difficile  qu'on  ne 
le  pensait ,  combien  est  peu  efficace  l'influence  de  l'intimida- 
tion que  semblait  devoir  produire  la  régularité  sévère  du  nou- 
veau régime. 

En  présence  de  ce  résultat,  on  se  déclare  partisan  du  sys- 
tème cellulaire  ,  de  l'isolement  absolu.  Mais  c'est  bien  ici  que 
se  fait  sentir  la  nécessité  d'un  essai  d'application  ,  car  rien  de 
semblable  n'existe  encore  en  Europe,  on  raisonne  uniquement 
par  hvpolbèse,  et  si,  d'une  part,  ce  mode  paraît  offrir  certains 
avantages  incontestables,  de  l'autre,  il  soulève  de  graves  ob- 
jections que  la  pratique  seule  pourrait  détruire,  si  elles  ne  sont 
réellement  pas  fondées,  linsi ,  M.  Alauzet  paraît  croire  que 
l'isolement  n'offre  aucune  espèce  de  danger,  et,  en  particulier, 
il  prétend  que  la  raison  et  la  santé  des  prisonniers  n'y  sont  pas 
plus  exposées  que  dans  tout  autre  régime.  C^est  trancher  bien 
légèrement  une  semblable  question  ,  et  l'on  comprend  qu'au 
milieu  de  la  polémique  engagée  à  ce  sujet,  des  faits  seuls 
pourront  guider  le  législateur  en  lui  fournissant  des  lumières 
propres  à  éclairer  son  jugement.  Que  l'on  tente  donc  une  ex- 
périence ,  que  l'on  procède  d'abord  partiellement  par  voie 
comparative,  c'est  le  seul  moyen  d'atteindre  le  but,  et  quel- 
ques années  d'essai  suffiront  pour  dissiper  les  incertitudes 
«ju'une  plus  longue  discussion  ne  ferait  qu'accroître  inulile- 
mcnt. 

Du  reste,  le  livre  de  M.  Alauzel  ne  traite  pas  seulement  du 


116  LÉGISLATION, 

système  pénilenliaire  j  il  embrasse  le  droit  pénal  tout  entier  et 
signale  les  réformes  dont  nos  codes  sont  susceptibles  sous  ce 
rapport.  C'est  un  résumé  fort  bien  fait  des  travaux  de  la  science 
moderne,  dans  lequel  se  trouvent  discutés  avec  beaucoup  de 
soin  les  résultats  auxquels  sont  arrivés  les  publicistes  les  plus 
distingués  qui  ont  écrit  sur  celte  matière.  En  effet ,  le  régime 
des  prisons  n'est  qu'un  objet  secondaire,  et  il  ne  doit  pas  être 
détaché  de  l'ensemble  de  notre  législation  pénale.  Celle-ci  de- 
mande à  cire  mise  en  rapport  avec  les  mœurs,  avec  les  idées 
de  notre  époque  ;  elle  conserve  encore  trop  de  traces  d'un 
passé  qui  n'est  plus;  les  diverses  modifications  qu'elle  a  subies 
lui  ont  Ole  ce  caractère  d'ensemble  logique  ,  dont  une  loi  ne 
saurait  impunément  être  privée,  et  plusieurs  de  ses  dispositions 
sont  tellement  tombées  en  désuétude  qu'on  recule  toujours  de- 
vant la  nécessité  de  les  appliquer.  De  là,  ces  circonstances  at- 
ténuantes dont  on  voit  les  jurys  faire  un  abus  si  fréquent,  et 
qui  tendent  à  détruire  le  respect  et  la  considération  sur  les- 
quels repose,  en  quelque  sorte,  tout  l'édifice  de  la  justice  hu- 
maine. 

L'auteur  entreprend  donc  de  remanier  le  code  pénal  jusque 
dans  ses  bases  fondameulales.  Il  examine  d'abord  quel  est  le 
principe  de  la  peine,  son  but,  ses  conditions  de  légitimité,  à  qui 
est  dévolu  le  droit  de  l'appliquer,  quels  effets  elle  doit  pro- 
duire el  quelles  qualités  elle  doit  avoir.  Il  arrive  ainsi  à  établir 
que  pour  être  juste,  utile,  efficace,  la  peine  doit  être  morale , 
c'est-à-dire  ne  pas  produire  un  mal  pour  arriver  à  un  bien,  ne 
pas  renfermer  le  principe  d'une  corruption  presque  certaine 
pour  le  condamné  qui  y  serait  soumis;  personnelle ,  afin  que  le 
coupable  seul  soit  atteint;  dwisible ,  pour  qu'elle  puisse  être 
appliquée  à  tous  les  degrés  de  chaque  espèce  de  délit;  remissible 
et  réparable ,  la  justice  des  hommes  n'étant  pas  infaillible  et 
ne  devant  pas  imprimer  au  front  du  coupable  des  traces  inef- 
façables qui  persisteraient  après  l'accomplissement  de  la  peine; 
enfin  exemplaire  parce  que  c'est  le  plus  sûr  moyen  de  pro- 
duire l'inlimidation,  et  e'gale  pour  tous ,  autant  que  la  nature 
des  choses  le  permet. 

Après  avoir  posé  ces  principes  qui  doivent  servir  de  jalons 
à  la  réforme ,  l'auteur  passe  en  revue  les  divers  genres  de 
peines  et  les  différents  délits  auxquels  elles  sont  applicables. 
La  peine  de  mort  lui  paraît ,  dans  l'état  actuel  de  la  société, 
juste  et  utile ,  par  conséquent  légitime  et  nécessaire  comme 
moyen  de  répression  et  d'intimidation.  Il  ne  prétend  pas  déci- 
der qu'elle  ne  pourra  jamais  élre  abolie,  mais  l'époque  de  son 
abolition  ne  lui  semble  pas  encore  venue,  el  il  se  contente  d'en 
i-cstreindre,  autant  que  possible,  l'application,  en  la  réservant 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  117 

pour  des  crimes  odieux  qui  doivenl  être  ainsi  séparés  tle  tous 
les  autres  par  la  gravité  Je  la  peine  qu'ils  encourent. 

Viennent  ensuite  les  travaux  forcés,  à  l'occasion  desquels 
M.  Alauzel  s'élève  avec  force  contre  les  bagnes  et  insiste  sur 
la  nécessité  d'établir  le  régime  pénitentiaire.  Il  présente  aussi 
quelques  vues  ingénieuses  sur  la  déportation,  peine  qu'il  croit 
efficace  et  qu'il  regrette  dene  pas  voir  usitée  en  France.  Quant 
au  bannissement,  ce  devrait  être,  selon  lui,  le  châtiment  réservé 
aux  plus  graves  délits  politiques. 

Il  rejette  les  peines  infamantes,  telles  que  la  dégradation 
civique  et  la  mort  civile,  comme  tout  à  fait  incompatibles  avec 
un  régime  pénitentiaire.  La  récidive  ne  lui  paraît  pas  devoir 
être  l'objet  d'une  peine  particulière  ;  il  voudrait  la  reléguer 
parmi  ces  circonstances  laissées  à  l'appréciation  du  juge,  et 
qui  le  guident  dans  le  choix  à  faire  parmi  les  peines  comprises 
entre  le  minimum  et  le  maximum  fixés  par  la  loi  pour  chaque 
infraction.  Enfin,  la  grâce  ne  devrait  jamais  venir  interrompre 
la  peine  une  fois  commencée,  mais  suivre  de  près  le  jugement, 
comme  cela  se  fait  maintenant  pour  les  condamnations  à  mort, 
afin  d'ôler  au  coupable  celte  espèce  de  prime  offerte  trop  sou- 
vient à  l'hypocrisie. 

Tels  sont  les  points  principaux  du  travail  de  M.  Alauzet, 
dont  les  recherches  érudites  et  la  rédaction  aussi  claire  qu'é- 
légante nous  semblent  justifier  pleinement  la  distinction  qui 
lui  a  été  accordée  par  l'Académie  des  sciences  morales  et  po- 
litiques. Sa  seconde  partie  est  consacrée  à  l'examen  du  système 
pénitentiaire  et  il  terraioe  par  un  projet  de  loi  tnodificatif  du 
code  pénal. 


DE  LA  MISERE 9  de  ses  causes,  de  ses  effets,  de  ses  remèdes  ,  par 
D'Esterno.  Paris,  i  vol.  in-8. 

Cf  travail  avait  été  destiné  à  concourir  au  prix  proposé  par 
l'Institut,  mais  il  n'a  pas  été  jugé  remplir  convenablement 
les  conditions  du  programme  ,  et  l'auteur  nous  dit  qu'on  lui  a 
surtout  reproché  d'envisager  la  question  sous  le  point  de  vue 
de  l'économie  politique.  Ce  motif  d'exclusion  serait  bien 
étrange,  car  ou  ne  peut  guère  envisager  autrement  la  misère 
publique  et  l'Institut  n'avait  sans  doute  pas  en  vue  la  misère 
privée  dont  les  causes  sont  innombrables  ,  les  remèdes  suffi- 
samment connus,  et  qu'on  ne  peut  songer  à  prévenir  ni  à  dé- 
truire, parce  qu'elle  tient  à  des  circonstances  individuelles  sur 
lesquelles  il  est  impossible  d'exercer  aucune  action  générale. 


118  LÉGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE. 

Mais  peut-être  l'ouvrage  de  M,  tVEslerao  aura-l-il  paru  trop 
scientifique  dans  sa  forme  ^  trop  peu  pratique  dans  ses  appli- 
cations. En  effet  ,  il  oublie  un  peu  que  le  programme  deman- 
dait un  mémoire  sur  la  misère,  sur  ses  signes  et  ses  causes  eu 
divers  pays.  Il  néglige  complètement  les  recherches  statisti- 
ques que  semblait  exiger  celte  donnée,  il  embrasse  la  question 
dans  son  ensemble  théorique,  et  s'élève  à  des  considérations 
générales  qui  ne  répondent  effectivement  pas,  d'une  manière 
très-juste  ,  aux  intentions  du  programme.  Mais  cela  n'ôte  rien 
à  la  valeur  de  son  travail,  et  n'empêche  pas  qu'il  ne  mérite  d'at- 
tirer l'attention  publique  à  un  haut  degré.  M.  d'Esterno  com- 
mence par  exposer  d'une  manière  fort  ingénieuse  ce  qu'il  ap- 
pelle la  contagion  de  la  misère.  Il  montre  commcul  dans  un 
atelier  où  les  ouvriers  gagnaient  jusque  là  de  quoi  suffire  à 
Tenlretien  de  leurs  familles ,  l'arrivée  d'un  seul  malheureux 
suffit  pour  imprimer  aux  salaires  un  mouvement  de  baisse  qui 
ne  s'arrête  plus  jusqu'à  ce  que  la  misère  soit  devenue  générale. 
Eu  effet,  cet  homme  pressé  par  le  besoin,  ne  songeant  qu'aux 
nécessités  du  présent ,  offre  son  travail  à  tout  prix  ,  et  le  fabri- 
cant trouve  un  iulérét  dans  la  concurrence  désespérée  qui  s'é- 
tablit alors  entre  les  ouvriers.  Une  fois  que  le  mal  a  grandi , 
le  remède  est  bien  difficile  à  trouver,  et  tous  les  palliatifs  pro- 
posés par  la  philanthropie  n'aboutissent  le  plus  souvent  qu'à  le 
rendre  encore  plus  intense.  Aussi  M.  d'Esterno  pense-t-il 
qu'on  doit  plutôt  s'attacher  à  le  prévenir  en  cherchant  à  com- 
battre les  causes  qui  le  produisent.  La  plupart  de  ces  causes  se 
rencontrent  dans  des  faits  sociaux  dont  Texamen  le  conduit  à 
proposer  des  réformes  d'une  haute  importance.  Les  principales 
sont  la  révision  du  code  civil ,  la  répression  des  scandaleux 
abus  dont  les  grands  spéculateurs  donnent  continuellement 
l'exemple,  une  meilleure  organisation  du  travail  agricole,  en- 
fin l'emploi  des  armées  permanentes  à  des  travaux  utiles.  L'au- 
teur émet  sur  ces  divers  points  des  vues  nouvelles  et  assez 
originales.  Mais  elles  ne  sont  en  général  qu'indiquées  parce 
que  tous  les  développements  nécessaires  pour  faire  bien  appré- 
cier leur  portée,  n'ont  pu  trouver  place  dans  le  cadre  restreint 
qu'il  s'était  imposé. 

M.  D'Esterno  s'adresse  ensuite  aux  ouvriers  eux-mêmes, 
pour  leur  indiquer  les  moyens  par  lesquels  ils  peuvent  contri- 
buer à  l'amélioralion  de  leur  propre  sort.  Cette  dernière  par- 
lie  renferme  dexcellents  conseils,  résumés  sous  la  forme  d'un 
catéchisme  industriel  que  l'auteur  propose  de  mettre  entre  les 
mains  des  enfants  dans  les  écoles  primaires. 

Sans  partager  toutes  les  opinions  de  M.  D'Esterno,  dont 
quelques-unes  du  moins  nous  semblent  exiger  une  discussion 


SCIENCES  ET  ARTS.  pi 9 

approfondio ,  on  ne  peut  qu'approuver  Tespril  qui  a  dirigé  sa 
plume.  C'est  celui  d'une  saine  critique  ,  qui  ,  tout  en  rendant 
hommage  aux  généreuses  inspirations  de  la  philanthropie  mo- 
derne, croit  qu'il  faut  les  reléguer  dans  le  domaine  de  la  cha- 
rité privée,  et  signale,  avec  une  grande  perspicacité,  les  désas- 
treux résultats  qu'elles  peuvent  produire  ,  lorsqu'on  prétend 
les  appliquer  à  la  guérison  des  plaies  sociales. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


EXPOSITION  des  méthodes hydriatiques  de  Priesnitz  dans  les  diver- 
ses espèces  de  maladies  ;  par  H.  Heidenhain  et  H.  Ehrenberg.  Paris, 
1  vol.in-^12.  5  fr.  50  c. 

L'eau  fraîche  a  fait  son  chemin  depuis  que  la  naïve  apo- 
logie de  M.  Gross  a  propagé  en  France  la  renommée  de 
Priesnitz  et  les  merveilleuses  cures  qu'on  lui  attrihue.  Une 
méthode  si  simple  en  apparence  et  si  peu  coûteuse  ne  pouvait 
manquer  de  trouver  de  nomhreux  amateurs.  Toutes  les  pana- 
cées universelles  en  ont  toujours  trouvé  ,  et  celle-ci  du  moins 
avait  l'avantage  d'être  à  la  portée  de  tout  le  monde.  Et  puis 
elle  arrivait  à  propos ,  la  vogue  de  l'homoeopathie  commen- 
çait à  décliner,  et  trouvant  la  place  vacante,  elle  s'en  est  em- 
parée sans  peine.  On  s'est  mis  à  l'eau  comme  on  s'était  mis  aux 
pillules  ,  avec  d'autant  plus  de  facilité  que  l'homme,  passant 
volontiers  d'un  excès  dans  un  autre  ,  il  était  naturel  qu'aux 
infiniment  petites  doses  succédassent  des  doses  infiniment 
grandes.  Les  pharmacies  de  poche  ont  donc  été  remplacées 
par  des  tonnes  d'eau.  On  s'est  mis  à  l'eau  pour  la  fièvre,  à  l'eau 
pour  la  goutte,  à  l'eau  pour  le  rhume,  à  l'eau  pour  les  enge- 
lures et  les  cors  aux  pieds.  Le  monde  fashionahie  a  pris  la 
route  de  la  Hongrie  pour  aller  goûter  les  délices  sanitaires 
mais  peu  savoureuses  de  Graefenherg.  On  a  (ait  grand  hruit 
des  cures  minfculeuses  d'une  foule  de  gens  qui  en  revenaient 
guéris  de  matix  que  la  médecine  ordinaire,  la  médecine  savante 
n'avait  pas  su  traiter,  faute  de  pouvoir  saisir  leurs  symptômes 
invisihles  ;  mais  de  ceux  qui  ne  revenaient  pas  ou  qui  en  rap- 
portaient leurs  douleurs  plus  vives  et  leurs  souffrances  plus 
aiguës,  nul  n'a  parlé  parce  qu'il  faut  respecter  les  morts  et  les 
mourants. 


120  SCIENCES  ET  ARTS. 

D'ailleurs  ,  on  doit  le  reconnaître  ,  au  fond  de  ce  charlata- 
nisme ,  il  se  trouve  bien  quelque  chose  de  vrai ,  quelques  ob- 
servations justes  et  utiles. L/eau  peut  être  employée  avec  succès 
dans  beaucoup  de  cas,  et  si  Priesnitz  a  tort  d'en  vouloir  faire 
l'unique  remède  à  tous  les  maux  ,  ses  efforts  du  moins  auront 
ou  le  mérite  d'attirer  l'attention  de  la  science  sur  des  procédés 
ingénieux,  dont  l'efficacité  n'est  pas  douteuse.  C'est  là  ce  que 
MM.  Heidenhain  et  Erenberg  s'attachent  à  démontrer,  en 
exposant  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  les  méthodes  hydriatriques 
et  en  signalant,  avec  ime  critique  judicieuse,  les  apphcations 
dangereuses  ou  imprudentes  qu'il  faut  écarter  si  l'on  veut 
rester  dans  les  limites  du  vrai.  L'établissement  de  Graefenberg 
a  été  visité  par  l'un  de  ces  deux  auteurs  qui  le  juge  avec  une 
grande  sévérité ,  mais  cite  à  l'appui  de  son  jugement  maints 
faits  curieux  et  des  anecdotes  fort  piquantes. 


TRAITÉ  pratique  de  l'art  des  accouchements  par  H.  Chailly  ;  accom- 
pagné de  216  fig.  intercalées  dans  le  texte.  Paris,  i  gros  vol.  in-8 , 
hg.  9  fr. 

Ce  livre,  rédigé  avec  un  clarté  très-grande,  est  un  excellent 
manuel  pratique  à  l'usage  des  accoucheurs  et  en  particulier 
des  sages-femmes,  qui  y  trouveront  des  directions  précieuses 
pour  tous  les  cas  qui  peuvent  se  présenter.  L'auteur,  ex-chef 
de  clinique  d'accouchements  de  la  Faculté  de  Paris,  a  consi- 
gné dans  son  Traité  les  nombreuses  observations  qui  lui  ont 
été  fournies  par  une  longue  expérience.  Suivant  une  marche 
plus  logique  que  celle  adoptée  par  la  plupart  de  ses  devan- 
ciers, il  étudie  d'abord  la  grossesse  dans  son  ensemble ,  énu- 
mère  successivement  les  accidents  qui  peuvent  la  compliquer, 
et  les  moyens  de  remédier  à  ceux-ci  j  puis  il  envisage  sous  le 
même  point  de  vue  l'accouchement  dans  la  présentation  du 
sommet,  dans  celle  de  la  face,  de  l'extrémité  pelvienne  et  du 
tronc  ;  enfin  il  suit  la  même  marche  pour  les  suites  de  couches. 
Cette  division  de  la  matière  permet  au  praticien  d'envisager 
d'un  seul  coup  d'œil  tous  les  accidents  qu''il  peut  avoir  à  com- 
battre soit  dans  la  grossesse,  soit  dans  chaque  présentation  du 
foetus,  soit  dans  les  suites  de  couches ,  et  de  trouver  l'ordre 
suivant  lequel  les  indications  doivent  être  remplies.  En  procé- 
dant ainsi,  M.  Chailly  est  entré  dans  une  foule  de  petits  détails 
qui  sont  d'un  grand  secours  pour  bien  faire  comprendre  les 
procédés  opératoires.  Chacune  de  ses  exphcalions  est  d'ailleurs 
accompagnée  d'une  figure  qui  en  fait  mieux  saisir  encore  le  sens 
par  la  représentation  fidèle  des  faits  auxquels  elle  se  rapporte. 

GENÈVE,    IMPRllVIERIE  DE  FERD.    RAlffBOZ. 


Eetiue    Critique 

DES    LIVRES    IVOU VEAUX. 

cHltai    1842. 


m^SS»S^ 


LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 


LES  FAMILIÈRES  ,  épîtres  en  ver^  par  Ancelot,  liv.  1 ,  2  et  5.  Paris. 
In-8.  50  c.  chaque  livraison. 

Notre  époque  oQre  certainement  à  la  verve  du  poète  satiri- 
que un  vaste  champ  à  exploiter.  Ce  n'est  pas  que  nous  la  re- 
gardions comme  absolument  inférieure  à  celles  qui  l'ont  pré- 
cédée. Au  contraire,  elle  présente  sous  divers  rapports  des 
progrès  immenses  et  renferme  des  germes  précieux  qui  sem- 
blent promettre  d'excellents  fruits  pour  l'avenir.  Mais  c'est  iiQ 
de  ces  siècles  où  la  transition  se  fait  sentir  de  la  manière  la 
plus  pénible  dans  toutes  les  relations  sociales,  où  tout  fer- 
mente en  attendant  la  métamorphose,  et  où  l'esprit  humain 
saisi  d'une  espèce  de  vertige  se  prend  à  douter  de  la  foi,  de  la 
science,  de  la  tradition,  ne  croit  plus  qu'en  lui-même  et  s'a- 
bandonne sans  frein  à  tous  les  écarts  de  son  orgueilleuse  fo- 
lie. Cette  tendance  produit  des  contrastes  étranges,  des  désap- 
pointements, des  déceptions  de  toute  sorte,  un  véritable  chaos 
moral  dans  lequel  l'observateur  qui  l'envisage  sous  un  point 
de  vue  philosophique  un  peu  élevé  peut  trouver  une  mine  iné- 
puisable pour  la  satire.  Du  reste,  sans  admettre  nullement  le 
fatalisme  qui  excuse  tout  par  l'action  d'une  puissance  aveugle 
et  inévitable,  on  doit  reconnaître  que  notre  siècle  est  la  consé- 
quence naturelle  de  ceux  qui  l'ont  précédé,  et  l'on  ne  saurait 
avec  justice  le  rendre  tout  à  fait  responsable  de  son  origine,  le 

10 


122  LITTÉRATURE, 

condamner  pour  des  vices  qui  ne  sont  qae  le  développement 
d'un  mal  héréditaire  plus  facile  à  signaler  qu'à  guérir. 

La  satire  s'adresse  donc  plutôt  à  Thorame  qu'au  temps.  Ce- 
lui-ci n'est  que  le  cadre  du  tableau.  Les  diverses  époques  vien- 
nent simplement  fournir  à  l'esprit  humain  des  occasions  de 
manifester  sons  une  forme  un  peu  différente  les  penchants  et 
les  faiblesses  qui  sont  inhérents  à  sa  nature  imparfaite. 

Le  siècle  dernier,  en  proclamant  la  liberté  religieuse  et  po- 
litique, ne  fit  que  rompre  les  chaînes  sans  y  substituer  la  règle 
qui  devait  servir  de  guide  à  l'esprit  humain.  On  s'imagina  que 
cette  émancipation  avait  une  valeur  absolue  et  suffisait  seule 
pour  faire  le  bonheur  de  la  société.  Mais  tandis  qu'en  effet  elle 
préparait  un  immense  développement  matériel ,  d'un  antre 
côté  l'anarchie  se  glissait  dans  les  idées,  la  corruption  dans  les 
mœurs,  et  petit  à  petit  les  passions  secouant  toute  espèce  de 
frein  ont  prétendu  jouir  aussi  de  la  liberté.  Tel  est  à  peu  près 
l'héritage  légué  à  notre  époque,  et  l'on  ne  doit  pas  trop  lui  en 
vouloir  si  elle  n'a  pu  arrêter  encore  les  progrès  de  la  licence 
qui  se  glisse  partout.  Les  bons  fruits  d'une  révolution  sont  lents 
à  mûrir,  et  il  faut  beaucoup  de  temps  pour  réparer  les  maux 
qu'elle  fait.  C'est  une  espèce  d'amendement  destiné  à  féconder 
le  sol  social. 

Attendons!  —  Lorsqu'un  champ,  que  le  sôc  fatiga, 
Avare  maintenant  des  biens  qu'il  prodiga , 
Refuse  au  laboureur  les  gerbes  nourricières  , 
La  fange  des  étangs,  le  limon  des  rivières  , 
La  paille  qui  pourrit  sous  les  pieds  des  chevaux, 
Sont  jetés  sur  le  sol  rebelle  à  ses  travaux. 
Tant  que  Pimpur  amas  dans  les  sillons  séjourne, 
Le  dégoût  nous  éloigne,  et  notre  œil  se  détourne  !.. 
Mais,  sous  le  sol  fangeux,  le  grain  vit  enfermé,    ■ 
Le  limon  disparaît,  la  semence  a  germé  , 
Et  bientôt  les  sillons,  acquittant  leurs  promesses. 
D'une  moisson  nouvelle  étalent  les  richesses  ! 
Ainsi  pour  notre  France,  un  beau  jour  renaîtra  ; 
A  des  germes  féconds  son  flanc  se  r'ouvrira  ; 
Nos  fils  s'enrichiront  d'une  moisson  de  gloire  : 
'  Ce  siècle  est  le  fumier  jeté  sur  notre  histoire! 
Attendons! 

Mais  en  attendant  ne  laissons  pas  le  fumier  s'accumuler  au 
point  d'étoufler  la  semence,  et,  pour  cela,  luttons  avec  courage 
contre  les  agents  corrupteurs  qui  menacent  la  société  d'une 
dissolution  complète.  C'est  la  lâche  qu'entreprend  M.  Ancelot, 
et  dans  laquelle  il  déploie  un  talent  vraiment  remarquable. 

Des  trois  épîtres  que  nous  annonçons  ici,  la  première  est  un 
tableau  général  où  l'auteur  passe  rapidement  en  revue  les  mer- 


HISTOIRE.  183 

veilles  du  progrès  politique.  Evoquant  les  souvenirs  de  l'an- 
cien régime,  il  leur  compare  le  temps  présent  et  ne  trouve  pas 
que  les  mœurs  aient  rie»i  gagné  an  changement  constitution- 
nel. Voici  comment  il  caractérise  le  gouvernement  représen- 
tatif : 


Des  braillards  ergoteurs  nous  fabriquent  des  lois , 
Qui  par  d'autres  braillards  tour  à  tour  renversées, 
Avant  qu'on  les  applique  ont  été  remplacées. 


Il  nous  montre  la  spéculation  effrontée  siégeant  à  la  Bourse 
et  la  vénalité  disposant  des  emplois  publics,  régnant  en  souve- 
raine absolue  sur  toutes  les  carrières  ouvertes  au  talent  et  à  la 
probité.  La  jeunesse  qu'on  dit  grave  et  studieuse  ne  lui  paraît 
guère  digne  des  éloges  qui  lui  sont  prodigués. 

J'aperçois  les  enfants  de  ce  siècle  penseur, 

Des  vices  d'un  autre  âge  inflexible  censeur  ! 

Ce  germe  précieux  d'une  race  nouvelle 

Par  d'austères  vertus,  sans  doute  se  révèle  ? 

De  leurs  aïeux  poudrés  loin  d'imiter  les  torts  , 

A  de  graves  travaux  consacrant  leurs  efforts, 

Ils  opposent  leurs  mœurs  à  des  mœurs  méprisées  ? 

Que  de  nobles  projets,  dans  ces  têtes  frisées, 

Pour  le  bonheur  public  mûrissent  tous  les  jours  ! 

Que  de  goût  en  leurs  jeux,  de  grâce  en  leurs  amours  ! 

Voyons!  J'entends  sonner  l'heure  qui  les  rassemble: 

Regardez  !...  Ecoutez  !...  Eh  bien  !  que  vous  en  semble  ? 

Au  milieu  des  flacons,  des  cristaux  et  des  plats 

Qui  jonchent  le  parquet  ou  volent  en  éclats, 

A  travers  les  vapeurs  des  pipes  allumées. 

Contemplez  avec  moi  ces  beautés  enfumées  , 

Dont  les  propos  grivois  et  les  gestes  lascifs 

Aiguillonuent  l'ennui  de  ces  jeunes  oisifs  ! 

Les  voilà  les  travaux  qui  consument  leurs  veilles  ! 

Voilà  l'espoir  vivant  de  prochaines  merveilles! 

Diplomates  en  herbe,  apprentis  avocats. 

Futurs  législateurs,  ministres,  magistrats, 

Joignant  dans  tous  les  lieux  où  leur  orgueil  se  carre. 

L'odeur  de  l'écurie  aux  parfums  du  cigare. 

Allez  donc  maintenant,  dans  ces  corps  épuisés , 

Où  le  sang  appauvri  glace  des  cœurs  blasés  , 

Des  nobles  passions  allez  chercher  la  source  ! 

Leur  gloire  est  un  cheval  ;  leurs  dangers,  une  course  ; 

Leurs  salons  ,  des  tripots  ;  leur  triomphe,  un  pari  ; 

Et  leur  littérature ,  uncalembourg  d'Ôdry  ! 

La  seconde  épître  est  dirigée  contre  les  croix  d'honneur,  on 
plutôt  contre  l'abus  qu'on  fait  de  cette  distinction  qui,  à  force 


124  LITTÉRATURE, 

d'être  prodiguée  sans  mesure  et  quelquefois  sans  pudeur,  n'eiit 
est  plus  une,  en  sorte  qu'on  est,  comme  le  dit  M.  Ancelot  : 

Tenté  de  saluer  ceux  qui  n'ont  pas  de  croix. 

La  troisième  est  une  promenade  dans  Paris,  où  l'auteur 
trouve  à  chaque  pas  quelque  motif  de  maudire  l'industrialisme 
qui  tue  l'art,  enfante  le  mauvais  goût  et  gâte  tout  ce  qu'il  tou- 
che. Faire  vite  et  à  bon  marché,  économiser  le  temps  et  la 
place,  voilà  le  seul  but  que  semblent  vouloir  atteindre  nos  ar- 
tisans du  progrès.  Le  talent  et  l'étude,  l'harmonie  et  l'élégance 
sont  laissés  de  côté.  Il  s'agit  de  rivaliser  avec  les  machines,  de 
faire  tout  marcher  à  la  vapeur  : 

Et  cette  odeur  fétide,  et  ces  vapeurs  épaisses 
Qu'exhalent  les  tuyaux  de  toutes  les  espèces , 
Voilà  le  seul  encens  envoyé  vers  les  cieux 
Par  l'époque  sans  nom  qui  fatigue  mes  yeux  '■ 
Plus  d'idéal  !  Adieu  la  sainte  poésie  ! 
L'amour  du  gain  ,  poussé  jusqu'à  la  frénésie  , 
Bouleverse  nos  champs  pour  creuser  des  canaux  ; 
Fait  pétiller  la  houille ,  enflamme  les  fourneaux  ; 
Dépeuple  notre  sol  d'éloquentes  ruines  ; 
Jette  partout  ses  ponts,  ses  moulins,  ses  usines  j 
Et,  d'un  lourd  prosaïsme  infectant  les  esprits, 
De  nos  illusions  disperse  les  débris. 
Le  corps  a  tué  l'âme ,  et  la  matière  est  reine  ! 
Des  grossiers  appétits,  brutale  souveraine, 
Sa  main  dessèche  tout,  et  la  réalité 
Pèse  sur  l'univers  qu'elle  a  désenchanté  ! 

M.  Ancelot  exagère  sans  doute  les  travers  de  notre  époque. 
Mais  c'est  le  propre  de  la  satire  de  charger  toujours  un  peu 
les  couleurs,  et  l'on  doit  reconnaître  qu'il  y  a  dans  ses  vers 
beaucoup  de  mérite,  beaucoup  d'esprit  et  un  talent  poétique 
très-remarquable.  Moins  énergique  que  Barthélémy,  moins  fou- 
gueux que  Barbier,  il  se  montre  plus  pur  et  plus  correct,  et 
son  style  toujours  élégant,  quoique  souvent  familier,  n'a  pas 
un  seul  des  défauts  de  la  nouvelle  école.  11  est  classique  sans 
raideur,  et  académicien  sans  pédanterie. 


HISTOIRE.  13& 

LE  lilVRE  DES  PROVERBES  français,  par  Le  Roux  do  Llncy,  pré- 
cédé d'un  essai  sur  la  philosophie  de  Sancho  Pança,  par  Ferd.  Denis. 
Paris,  2  vol.  in- 12.  7  fr. 

Ce  recueil  offre  uu  intérêt  assez  piquant.  Les  proverbes  s'y 
trouvent  rangés  suivant  Tordre  des  matières  avec  une  table 
alphabétique  pour  faciliter  les  recherches.  Les  connaissances 
bibliographiques  de  M.  Le  Roux  de  Lincy  lui  ont  été  d'un 
grand  secours,  et  il  a  pu  puiser  à  des  sources  qui  n'avaient 
pas  été  exploitées  avant  lui.  Aussi  rencontre-ton  dans  son  li- 
vre bien  des  proverbes  qui  ne  figurent  point  dans  les  autres 
recueils  du  même  genre  ;  il  est  surtout  riche  en  extraits  des 
poèmes  et  des  fabliaux  du  moyen  âge.  Mais  on  regrettera  qu^il 
n'ait  pas  donné  plus  de  développements  aux  notes  explicatives 
qui  accompagnent  ses  citations.  Souvent  le  sens  de  ces  vieux 
dictons  est  obscur,  leur  langue  n'est  plus  la  nôtre,  et  pour  la  plu- 
part des  lecteurs  une  traduction  serait  nécessaire.  Il  aurait  dd 
peut-être  aussi  multiplier  davantage  les  anecdotes  sur  leur  ori- 
gine ou  leurs  applications,  car  c'est  là  surtout  ce  qui  excite  la 
curiosité,  et  celles  qu'il  raconte  en  trop  petit  nombre  forment 
certainement  la  partie  la  plus  allrayante  de  son  travail. 

L'essai  de  M.  Denis  sur  la  philosophie  de  Sancho  Pança  ne 
nous  semble  pas  non  plus  remplir  tout  à  fait  les  espérances  que 
pouvait  faire  naître  un  titre  original  comme  celui-là.  C'est  une 
dissertation  beaucoup  trop  grave  pour  le  sujet,  où  l'auteur  per- 
dant de  vue  son  but,  s'occupe  beaucoup  plus  de  faire  parade 
d'érudition  que  d'exposer  les  véritables  mérites  du  bon  sens 
de  Sancho  Pança.  L'idée  était  plaisante,  mais  il  ne  sait  nulle- 
ment en  tirer  parti,  et  sa  plume  un  peu  lourde  nous  gâte  d'une 
étrange  manière  la  bonne  figure  du  naïf  écuyer  de  Don  Qui- 
chotte en  voulant  le  placer  à  côté  des  sages  de  l'antiquité.  Nous 
préférons  à  ce  morceau  prétentieux  et  guindé  l'introduction  de 
M.  Le  Roux  de  Lincy,  qui  se  livre  à  de  curieuses  recherches 
sur  le  caractère  des  proverbes  et  sur  les  divers  ouvrages  con- 
sacrés à  leur  explication.  Ici  du  moins  l'érudition  se  trouve  à 
sa  place  et  nous  offre  une  foule  de  données  ingénieuses  bien 
propres  à  captiver  notre  attention. 


CRANERIES  et  dettes  de  coeur,  par  A.  Pommier.  Parts ,  chez  Dolin  , 
47,  quai  des  grands  Augustins.  i  vol.  in-8.  5  fr. 

Ce  titre  seul  suffit  pour  donner  une  triste  idée  des  nouvelle6 


126  LITTÉRATURE , 

poésies  de  M.  Pomi^ier.  C'esl  avec  peine  que  nous  le  voyons 
suivre  celle  mauvaise  voie ,  car  il  possède  un  talent  qui  n'est 
pas  sans  mérite,  et  sa  facilité,  cerlaineraenl  fort  remarquable, 
pourrait,  mieux  dirigée,  le  conduire  à  des  résultats  plus  dignes 
de  l'ambition  d'un  poète.  Mais  il  en  abuse  et  dédaigne  le  tra- 
vail. 11  fait  consister  l'inspiration  à  s'abandonner  aux  plus  fol- 
les extravagances  qui  peuvent  lui  passer  par  la  lèle. 

Je  fais  jouer  à  l'œil  et  scintiller  mes  vers, 

Miroirs  papillotans  où  se  peint  Tunivers, 

Bobines  de  couleurs  jusqu'au  bout  dévidées, 

Longues  processions  d'images  sans  idées. 

J'ai  l'air  d'avoir  pour  moi  ressuscité  Babel  ; 

Tous  les  patois  du  monde  accourent  à  l'appel , 

Et,  pour  rendre  mon  vers  mieux  sonnant  et  plus  riche, 

Il  n'est  expression  que  ma  main  ne  déniche. 

Voilà  ce  qu'il  nous  dit  lui-même,  et  il  semble  se  faire  gloire 
de  ses  défauts.  A  ses  yeux  le  goût  est  l'ennemi  du  génie,  aussi 
ue  manque-l-il  jamais  de  gâter  ses  meilleures  strophes  par 
quelque  tournure  triviale,  quelque  expression  insolite  qu'il  au- 
rait pu  facilement  éviter,  mais  qu'il  affecte  de  choisir  pour  se 
montrer  indépendant  de  toute  règle,  de  toute  loi. 

Avec  un  semblable  principe  on  peut  aller  loin,  et  nous  ne 
voyons  pas  trop  pourquoi  l'auteur  s'astreint  encore  à  la  me- 
sure et  à  la  rime.  Que  ne  brisc-t-il  aussi  ces  viedles  chaînes 
qui  ne  sont  pas  moins  lourdes  que  les  autres,  que  ne  proclame- 
t-il  l'afFrancbissement  du  vers  pour  donner  libre  essor  à  toutes 
ses  fantaisies  d'écolier? 

Cependant  à  côté  de  ses  travers,  M.  Pommier  a  d'excel- 
lentes qualités,  qui  font  regretter  d'autant  plus  vivement  de  le 
voir  céder  à  la  fougue  irréfléchie  qui  l'enlraîne  tout  droit  vers 
l'absurde.  Il  a  de  la  verve,  du  mouvement,  de  l'énergie  ;  il  est 
plein  d'ardeur  pour  la  lutte,  et  croit  avec  raison  qu'il  vaut 
mieux  combattre  l'indifférence  publique  par  des  efforts  redou- 
blés que  de  perdre  son  temps  à  se  lamenter  et  gémir. 

Nous  partageons  tout  à  fait  la  conviction  qu'il  exprime  dans 
les  vers  suivants  : 

Cette  conviction,  c'est  que  l'art  doit  survivre 

A  ce  combat  à  mort  que  notre  temps  lui  livre. 

Qu'il  prendra  sa  revanche  et  qu'on  nous  reviendra. 

Un  beau  jour,  tôt  ou  tard,  chacun  s'avisera 

Que  l'aigre  politique  et  ses  disputes  vaines. 

Misérable  foyer  de  désordre  et  de  haines, 

Ne  valent  pas  ces  dieux  abandonnés  par  nous, 

La  lyre  et  les  beaux  arts,  qui  font  l'homme  plus  doux. 


HISTOIRE.  12Î 

Par  son  attrait  puissant ,  par  sa  persé\érance, 

La  muse,  du  public  vaincra  l'indifférence  ; 

Amis,  serrons  nos  rangs,  point  de  défection  ; 

Pour  nous,  il  se  prépare  une  réaction. 

Il  faudra  bien  enfin  que  justice  se  fasse , 

Que  la  prévention  se  dissipe  et  s'effare, 

Que  le  barde  inventeur  de  quelques  chants  nouveaux  , 

Ait  sa  solde  de  gloire  au  bout  de  ses  travaux. 

En  ce  temps,  Pépopée  et  l'élégie  et  l'ode. 

Comme  par  le  passé  reviendront  de  mode; 

On  verra  le  public,  facile  à  s'engouer, 

Ainsi  qu'il  nous  blâmait ,  se  plaire  à  nous  louer  ; 

Nous  vaincrons  pour  le  vers  sa  haine  invétérée  ; 

Il  boira  nos  accents  d'une  oreille  altérée, 

Et  cette  poésie  ,  au  prestige  immortel, 

Dont  nous  n'aurons  jamais  abandonné  l'autel, 

Brillera  de  nouveau  sur  son  trône  paisible, 

Déesse  toujours  jeune  et  ileur  immarcessible. 

Mais  pour  atteindre  ce  but,  il  faut  laisser  là  les  fleurs  im- 
marcessibles  et  parler  un  langage  clair,  élégant  et  correct  que 
tous  puissent  comprendre. 


CHANTS  populaires   du  Nord,  traduits  en  français  et  précédés  d'une 
introduction  par  X,  Marmier.  Paris,  i  vol.  in-12.  5fr.  50c. 

M.  X.  Marmier  semble  s'être  emparé  du  Nord  comme  d'une 
mine  qui  lui  appartient  et  qu'il  a  seul  le  privilège  d'exploiter. 
Il  est  vrai  que  personne  ne  songe  à  lui  contester  ce  droit,  et  il 
eût  été  bien  fou  de  ne  pas  profiter  d'un  avantage  trop  rare  de 
nos  jours  oii  la  concurrence  a  si  complètement  envahi  le  do- 
maine littéraire.  D'ailleurs,  cette  exploitation  n'a  rien  que  de 
très-légitime.  M.  Marmier,  choisi  par  l'Académie  française 
pour  accompagner  M.  Gaimard  en  Islande  ,  n'a  pas  cessé  dès 
lors  de  parcourir  les  contrées  septentrionales  de  l'Europe,  et 
d'étudier  avec  un  zèle  intelligent  leurs  mœurs,  leurs  institu- 
tions et  surtout  leurs  littératures.  S'il  n'a  pas  une  érudition 
profonde,  on  ne  peut  lui  refuser  le  talent  de  l'observation, 
l'art  de  bien  voir  et  de  bien  juger.  Aussi  toutes  ses  publications 
ont  été  accueillies  avec  faveur,  et  celle  que  nous  annonçons  ici 
nous  semble  sous  tous  les  rapports  digne  des  précédentes. 

La  poésie  du  Nord  présente  un  caractère  très-original  et 
très-prononcé.  Ce  n'est  plus  comme  dans  le  Midi  l'épanouisse- 
ment de  l'âme  qui  reflète  les  vives  impressions  d'une  nature 
généreuse  et  féconde,  d'un  monde  extérieur  plein  d'attrait  et 


128  LITTÉRATURE , 

de  voluplé,  ou  les  élans  de  la  passion  ardente  el  impétueuse. 
Au  sein  des  friraats  les  plus  rigoureux,  obligé  de  luUer  sans 
cesse  contre  les  éléments,  d'arroser  de  ses  sueurs  un  sol  in- 
grat qu'il  ne  peut  féconder  qu'à  force  de  labeurs  el  de  peines, 
l'homme  trouve  dans  la  poésie  un  ange  d'amour  el  de  consola- 
tion. (;'rst  elle  qui  lui  apporte  les  joies  que  le  monde  lui  re- 
fuse. Avec  son  aide  il  se  crée  une  vie  idéale  qui  lui  fait  oublier 
ses  souffrances,  embellit  ses  affections  et  relève  son  courage. 
L'imagination  devient  son  refuge  contre  les  alteintes  de  la  triste 
réalité  qui  l'ejiloure.  Elle  jette  une  teinte  brillante  sur  l'aspect 
monotone  de  ses  campagnes  stériles  et  incultes  j  elle  lui  crée 
un  bonheur  auquel  il  tient  d'autant  plus  qu'il  est  tout  entier 
son  œuvre  et  n'est  fait  que  pour  lui  seul. 

Tandis  que  l'habitant  du  Midi  trouve  dans  la  poésie  une  in- 
terprète docile  qui  traduit  ses  émotions  et  ses  sentiments  en 
chants  harmonieux,  elle  se  présente  à  celui  du  Nord  comme 
une  bienfaisante  magicienne  qui ,  d'un  coup  de  sa  baguette 
puissante  ,  fait  surgir  du  sein  de  ses  neiges  et  de  ses  misères 
des  palais  enchanteurs,  des  jardins  délicieux.  C'est  ainsi  que 
son  empire  embrasse  le  monde  entier,  et  M.  Marraier  le  dit 
avec  raison,  «  ne  croyez  pas  que  la  poésie  disparaisse  avec  le 
dernier  vallon  de  verdure  et  le  dernier  arbrisseau  de  fleurs  j 
elle  voltige  comme  Ariel  à  travers  les  brumes  de  la  plage; 
elle  apporte  sur  son  aile  légère  les  riantes  couleurs,  les  par- 
fums, les  trésors  d'un  autre  monde,  n 

Une  tradition  finlandaise  nous  la  montre  exerçant  au  milieu 
des  paysans  du  Nord  une  influence  non  moins  populaire  que 
celle  d'Orphée  dans  la  Grèôe  antique.  «Ledieu  Voeineraoeïnen 
prit  sa  harpe  et  en  fit  vibrer,  l'une  après  l'autre,  toutes  les 
cordes,  el  ses  chants  résonnèrent  harmonieusement  dans  l'air 
el  ébranlèrent  toule  la  nature.  Les  cascades  en  l'écoulant  s'ar- 
rêlèreul  dans  leur  chute  ;  les  arbres  cessèrent  de  se  courber 
sous  le  soufde  du  vent  ;  l'ours  se  dressa  sur  ses  pattes  pour 
l'enlendre,  Ledieu  lui-même,  attendri  [ar  ses  chants,  pleura. 
Ses  larmes  coulèrent  le  long  de  sa  barbe  blanche,  et  traversè- 
rent ses  trois  manteaux  et  ses  trois  tuniques  de  laine,  n 

M.  Marmier  a  choisi  dans  les  poésies  anciennes  et  modernes 
toutes  celles  qui  lui  ont  paru  présenter  le  plus  d'intérêt  et  d'o- 
riginalité. Ce  sont  en  général  des  chants  d'un  caractère  grave 
et  mélancolique,  dont  quelques-inis  renferment  de  curieuses 
données  sur  les  mœurs,  Thisloire  et  l'ancienne  mythologie  de 
l'Islande,  de  Feroé,  du  Danemark  elde  la  Suède.  Sa^rose  est 
élégante ,  énergique  et  fort  habilement  pliée  au  caractère  de 
chacune  de  ces  langues.  Quelques  essais  de  traduction  en  vers 
révèlent  on   lui  un  talent  poéli»|\ie  assez  remarquable.  Nous 


HISTOIRE.  129 

regrettons  seulement  rabsence  de  notes  qui  auraient  pu  of- 
frir un  grand  attrait  en  servant  h  guider  le  lecteur  au  milieu 
de  traditions  et  de  coutumes  qui  ne  sont  pas  toutes  très-intel- 
ligibles. Sous  le  rapport  littéraire,  comme  sous  le  rapport  his- 
torique, un  commentaire  eût  été  fort  utile.  Puisque  M.  Mar- 
mier  se  propose  de  donner  une  suite  à  ce  recueil,  nous  l'enga- 
geons à  ne  pas  oublier  ce  complément,  qui  nous  paraît  indis- 
pensable pour  lui  assurer  tout  le  succès  qu'il  mérite. 


L'OSSUAIRE  de  Stanz,  par  Albert  Richard,  d'Orbe.  Genève.  In-8. 

Ainsi  que  la  plupart  des  poètes  de  notre  époque ,  M.  Ri- 
chard se  dit  très- malheureux ,  se  peint  comme  une  victime 
destinée  à  lutter  sans  cesse  contre  Tabandon  et  le  décourage- 
ment. Mais  il  a  peut-être  plus  qu'un  autre  le  droit  de  se  plain- 
dre. En  effet ,  il  vil  au  milieu  de  la  Suisse  dominée  par  les 
doctrines  radicales  de  la  démocratie ,  et  il  faut  bien  l'avouer  , 
la  démocratie  s'est  jusqu'ici  montrée  fort  peu  favorable  aux 
poètes.  La  supériorité  intellectuelle  excite  facilement  sa  jalou- 
sie, la  noblesse  du  cœur,  l'élévation  de  l'âme  sont  des  qualités 
dont  elle  tient  peu  de  compte  ;  il  lui  faut  des  commis  actifs, 
des  serviteurs  soumis  pour  la  gouverner ,  et  le  peuple  souve- 
rain n'est  malheureusement  pas  encore  assez  développé  pour 
faire  grand  cas  des  jouissances  intellectuelles.  Le  politique  de 
café  ,  qui  sait  parler  à  ses  instincts ,  caresser  ses  penchants, 
flatter  ses  passions ,  lui  paraît  bien  au-dessus  de  tous  les  litté- 
rateurs et  de  tous  les  savants  dont  l'indépendance  ne  se  plie 
d'ailleurs  pas  volontiers  à  ses  exigences  impératives.  On  ne 
doit  donc  pas  trop  en  vouloir  à  M.  Richard  ,  s'il  nous  parle  de 
son  malheur  et  si  sa  personnalité  perce  toujours  dans  ses 
œuvres.  Il  est  d'autant  plus  excusable  que  ses  inspirations 
sont  puisées  dans  le  patriotisme  le  plus  pur  et  le  plus  chaleu- 
reux. C'est  la  Suisse  qu'il  célèbre  dans  ses  chants,  ce  sont  les 
vertus  de  son  peuple  héroïque ,  les  souvenirs  de  son  glorieux 
passé.  De  tels  sentiments  semblent  certes  bien  faits  pour  éveil- 
ler de  vives  sympathies  ,  et  l'on  conçoit  le  cruel  désenchante- 
ment du  poète  dont  la  voix  se  perd  sans  échos  au  milieu  des 
mesquins  débats  d'une  politique  de  clocher  ou  de  la  pitoyable 
lutte  des  ambitions  municipales. 

L'Ossuaire  de  Stanz  est  une  pièce  assez  inégale  comme  tou- 
tes celles  que  l'auteur  a  déjà  publiées.  On  y  trouve  un  style 
parfois  élevé ,  mais  souvent  déclamatoire  ,  des  pensées  lanl*>l 


130  LITTÉRATURE , 

communes ,  lanlôl  éuergiques  ,  el  de  nobles  senliments.  Du 
reste,  plutôt  que  de  nous  livrer  à  une  critique  de  détails,  qui 
ne  plairait  pas  plus  à  nos  lecteurs  qu'au  poêle,  nous  préférons 
citer  les  strophes  suivantes,  dans  lesquelles  il  nous  semble 
qu'on  pourra  dignement  apprécier  son  talent. 


Sur  l'eau,  sur  terre,  en  leurs  demeures, 
Les  pâtres  ont  pendant  treize  heures 
Lutté  ;  mais  il  faut  que  tu  meures  , 
O  peuple  si  ferme  et  si  grand  ! 
Nu!  ne  veut  fuir  ,  nul  ne  se  rend, 
Nul  ne  regarde  à  ses  blessures  ; 
Le  mourant  retient  ses  murmures  , 
Et,  parfois,  malgré  ses  tortures, 
Brisé,  se  relève  à  demi, 
PoiH'  braver  encor  l'ennemi. 

L'œil  sanglant ,  l'écume  à  la  bouche. 
Blessé  ,  le  rnont''gnard  farouche  , 
Avant  de  rouler  sur  la  couche 
Où  l'attendent  ses  frères  morts  , 
Redouble  d'audace  et  d'efforts  ; 
En  face  d'une  armée  entière. 
Il  combat  et  mord  la  poussière 
Sans  fléchir  d'un  pas  en  arrière. 
Tant  qu'un  brave  aura  survécu 
.  Nidwald  ne  sera  pas  vaincu. 

Du  sang  !  du  sang  !  Tout  ce  qui  lue, 

Carabine,  hache,  massue, 

Lourds  quartiers  de  roc,  fourche  aiguë, 

Le  plomb,  et  le  fer  et  le  feu, 

Tout  sert  dans  ce  terrible  jeu. 

La  mort  !  la  mort  !  et  point  de  grâce  ! 

Il  faut  que  l'une  ou  l'autre  race 

Aujourd'hui  s'éteigne,  s'efface. 

La  terre,  lasse  de  leur  poids. 

Ne  peut  les  porter  à  la  fois. 


BRETAGNE  par  Amand  Guérin.  Paris,  chez  Masgana,  12 
de  l'Odéon,  et  chez  Pesron,  13,  rue  Pavée-Saint-André.  1 


12.  Galerie 
vol.  in-8. 
3  fr.  50  c. 


De  toutes  les  anciennes  provinces  de  France ,  la  Bretagne 
est  celle  qui  a  conservé  le  plus  de  traits  originaux.  Ses  mœurs 
et  ses  costumes  sont  encore  empreints  de  leur  caractère  primi- 
tif qui  résiste  aux  envahissements  de  la  civilisation  ,  avec  une 
ténacité  fort  remarquable.  On  retrouve  chez  ses  habitants  de 


HISTOIRE.  131 

nombreux  souvenirs  du  passé  ,  tics  clianls  populaires  qui  of- 
frent un  singulier  mélange  de  superslilious  empruntées  au 
culte  druidique  et  aux  croyances  chrélienues,  des  usages  bi- 
sarres  dont  l'origine  remonte  aux  temps  les  plus  anciens  et  qui 
se  sont  perpétués  jusqu'à  nos  jours.  On  comprend  que  c'est 
une  mine  précieuse  pour  les  romanciers  et  les  poètes.  Aussi, 
la  Bretagne  a-l-elle  été  depuis  quelque  temps  exploitée  avec 
un  zèle  extraordinaire.  Mais  sauf  les  ouvrages  de  M.  Emile 
Souvestre,  et  deux  ou  trois  autres  qui  peuvent  être  placés  sur 
la  même  ligne ,  elle  n'a  fourni  que  des  productions  assez  mé- 
diocres. M.  Amand  Guérin  vient  à  sou  tour,  tenter  de  repro- 
duire dans  ses  chants  la  physionomie  originale  de  cette  pro- 
vince. Il  traduit  en  vers  français  quelques-unes  de  ses  tradi- 
tions populaires,  il  s'attache  à  présenter  des  tableaux  forte- 
ment empreints  de  couleur  locale.  Le  caractère  assez  étrange 
de  ses  inspirations  piquera  la  curiosité.  C'est  quelque  chose 
de  neuf  qui  contraste  avec  la  poésie  verbeuse  et  vide  dont  nous 
sommes  saturés.  Ici  du  moins,  il  y  a  quelque  intérêt  dans  les 
descriptions  ,  dans  les  détails  qui  nous  font  connaître  le  pays 
et  ses  mœurs.  Mais  on  regrettera  que  l'auteur  n'ait  pas  ap- 
porté plus  de  soins  et  de  correction  à  son  style.  Ses  vers  en 
général  faciles  ,  et  dans  plusieurs  petites  pièces ,  pleins  de 
grâce  et  de  naïveté  ,  présentent  souvent  des  taches  qu'un  tra- 
vail plus  opiniâtre  aurait  aisément  fait  disparaître.  M.  Guérin 
sacrifie  un  peu  trop  aux  licences  de  la  poétique  nouvelle  ;  il 
ne  craint  point  les  enjambements  et  ne  respecte  pas  toujours 
les  exigences  de  l'harmonie.  On  voit  qu'il  a  plus  étudié  les 
poètes  d'aujourd'hui  que  ceux  du  XVIl^  siècle.  Or,  sans 
vouloir  nullement  exclure  les  premiers  ,  nous  croyons  qu'on 
ne  saurait  impunément  négliger  ceux-ci.  C'est  à  leur  école  que 
le  goût  doit  s'épurer  ,  le  style  se  former,  et  c'est  à  leurs  chefs 
d^œuvre  qu'il  faut  recourir  pour  apprendre  à  connaître  le  vé- 
ritable génie  de  la  langue  française.  M.  Guérin  en  est  à  son 
premier  essai.  Nous  nous  garderons  bien  de  le  décourager, 
car  ce  début  annonce  du  talent,  une  âme  pure  ,  un  cœur  hon- 
nête j  mais  il  nous  permettra  d'attendre,  pour  le  juger,  une 
œuvre  nouvelle  mieux  mûrie  et  plus  châtiée. 


COURS  d'études  historiques  par  P.-C.-F.  Daunou.  Paris,  2  gros  vol. 
in-8.  16  fr. 

Cet  ouvrage  renferme  le  cours  professé  pendant  onze  an- 


132  LITTÉRATURE , 

n<5es  par  M.  Dauuou,  au  collège  de  Fraace.  C'est  une  publica- 
tion du  plus  haut  intérêt.  I/enseignenient  de  l'illustre  pro- 
fesseur se  distinguait  à  la  fois  par  la  profondeur  des  recherches, 
par  l'élégance  de  la  diction  et  par  une  critique  ingénieuse  et 
savante. 

Le  cours  est  divisé  en  trois  parties  principales.  La  première 
intitulée  :  Examen  et  choix  des  faits ,  contient  la  critique 
historique  et  les  usages  de  l'histoire.  I/auteur  examine  d'abord 
la  valeur  relative  des  sources  diverses  où  se  puise  l'histoire, 
le  degré  de  confiance  qu'elles  méritent,  et  les  moyens  d'appro- 
cher autant  que  possible  de  la  vérité.  Puis  il  expose  comment 
il  faut  distinguer  entre  les  faits  vérifiés  ceux  dont  la  connais- 
sance importe  à  la  société,  c'est-à-dire,  ceux  qui  peuvent  être 
considérés  comme  des  expériences  propi'Ps  à  éclairer  certai- 
nes branches  et  certains  détails  des  sciences  morales  et  politi- 
ques. 

Cette  partie  remplit  tout  le  premier  volume  et  les  deux  tiers 
du  second,  où  se  trouvent  seulement  les  premières  leçons  de 
la  seconde  partie  consacrée  à  la  Classification  des  faits,  soit 
la  géographie  et  la  chronologie. 

La  troisième  partie,  qui  paraîtra  plus  tard,  présentera  V Ex- 
position des  faits,  suivie  de  l'examen  des  systèmes  philosophi- 
ques appliqués  à  l'histoire ,  et  d'un  précis  de  l'histoire  de  la 
philosophie  depuis  Platon  jusqu'au  XIX^  siècle. 


LE  PRÉSIDENT  DES  BROSSES,  histoire  des  lettres  et  des  parlements 
au  XVIIIe  siècle  par  Th.  Foisset.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

Le  Président  des  Brosses  est  le  représentant  de  cette  ma- 
gistrature qui  jouait  un  si  grand  rôle  en  France  avant  la  révo- 
lution ,  et  y  a  laissé  tant  de  souvenirs  chers  à  tous  ceux  qui 
regrettent  la  vie  provinciale  dont  elle  était  l'élément  le  plus 
sohde.  C'est  une  figure  originale  ,  à  traits  majestueux  et  forte- 
ment caractérisés. 

Il  prit  part  aux  dernières  luttes  des  parlements  contre  le 
pouvoir  royal  et  fut  un  de  ceux  qui  résistèrent  avec  le  plus 
de  fermeté  à  l'envahissement  de  la  centralisation  parisienne. 

M.  Foisset  nous  rapporte  avec  beaucoup  de  détails  tous  les 
actes  de  sa  carrière.  Il  s'étend  peut-être  même  trop  longue- 
ment sur  des  débats  qui  n'offrent  plus  aujourd'hui  qu'un  in- 
térêt assez  secondaire-  Mais  son  travail  est  curieux  sous  plu- 
sieurs rapports  et  jette  du  jour  sur  une  partie  peu  connue  de 


HISTOIRE.  Iâ3 

l'hisloire  da  siècle  dernier.  D'ailleurs  le  Présitlcnl  des  Brosses 
était  déplus  un  litléraleur  distingué  qui  se  trouvait  en  relation 
avec  les  hommes  célèbres  de  son  temps  et  qui  eut  entr'autres 
avec  Voltaire,  des  démêlés  assez  vifs.  Il  a  laissé  quelques  écrits 
qui  ne  sont  pas  sans  mérite,  quoique  M.  Foisset  exagère 
beaucoup  leur  valeur. 

Cette  notice,  fruit  de  recherches  nombreuses  et  d'une  étude 
profonde  est  un  panégyrique  bien  fait,  mais  trop  étendu  et 
dans  une  forme  un  peu  pédantesque. 


LES  RESSOURCES  DE  QUINOLA,  comédie  en  cinq  actes,  en  prose, 
et  précédée  d'un  prologue ,  par  M.  de  Balzac.  Paris ,  1  vol.  in-8. 
6fr. 


Vous  avez  cru  sans  doute,  comme  moi ,  que  Vautrin  était 
du  dernier  mauvais ,  qu'il  ne  serait  pas  possible  de  descendre 
plus  bas.  Eh  bien  M.  de  Balzac,  qui  n'est  pas  fécond  pour  rien, 
veut  nous  prouver  qu'il  peut  faire  pis  encore  ,  et  si  vous  en 
doutez ,  lisez  les  Ressources  de  Quinola.  Le  volume  est  gros , 
il  n'a  pas  moins  de  3i6  pages,  mais  ne  vous  laissez  pas  rebu- 
ter par  l'apparence  ,  car  il  y  a  beaucoup  de  papier  blanc,  les 
marges  sont  grandes  ,  et  en  moyenne  vous  ne  trouverez  guère 
que  dix  à  douze  lignes  à  la  page.  L'auteur  appelle  cela  une 
comédie.  C'est  abuser  étrangement  des  termes  :  le  sujet  n'est 
pas  le  moins  du  monde  comique,  les  personnages  sont,  en  gé- 
néral ,  des  coquins  dans  la  compagnie  desquels  on  ne  se  sent 
guère  en  train  de  rire  ,  et  les  détails  n'inspirent  qu'un  profond 
dégoût.  Ce  n'est  pas  tout  à  fait  ainsi  que  Molière  entendait  la 
comédie.  Il  est  vrai  que  M.  deBalzac  ne  cherche  pas  à_marcher 
sur  ses  traces.  Il  aspire  plutôt  à  être  le  Beaumarchais  de  notre 
époque.  Malheureusement  il  ne  possède  ni  la  verve  piquante, 
ni  l'esprit  étincelant  du  parrain  de  Figaro.  Son  Quinola  n'est 
qu'un  triste  gueux  qui  n'a  que  des  haillons  en  dedans  comme 
en  dehors,  et  qui  n'aurait  jamais  dû  quitter  les  galères  où  l'on 
avait  eu  certes  grandement  raison  de  le  mettre.  Mais  il  parait 
que  les  bagnes  d'Espagne  ne  sont  pas  mieux  gardés  que  ceux 
de  France,  et  Quinola,  libre,  vient  droit  an  palais  du  roi  pour 
implorer  non  sa  grâce,  il  n'en  a  plus  besoin,  mais  celle  de  son 
maître  ,  Fontanarès  ,  pauvre  savant  que  l'inquisition  retient 
dans  ses  cachots  parce  qu'il  prétend  avoir  découvert  la  machine 
à  vapeur.  Chemin  faisant,  sans  doute  pour  se  remettre  la  main, 
il  prend  part  à  une  tentative  d'assassinat  qui  le  rend  maître 


134  '  LITTÉRATURE, 

d'un  secret  au  moyen  duquel  il  obtiendra  tout  ce  qu'il  voudra 
de  la  marquise  de  Mondéjar,  favorite  du  monarque.  Il  se  pré- 
sente donc  hardiment  à  la  porte  du  palais  ,  et  comme  le  hal- 
lehardier  de  garde  ne  veut  pas  laisser  passer  ce  malotru,  il  se 
dit  ambassadeur,  demande  à  parler  au  capitaine,  qu'il  somme 
de  faire  venir  la  marquise  à  laquelle  il  intime  l'obligation  de 
lui  donner  accès  auprès  du  roi.  El  le  capitaine  obéit,  et  la  mar- 
quise obéit,  elle  roi  vient,  et  il  écoute  favorablement Qninola, 
et  il  donne  l'ordre  de  lui  amener  Fontanarès ,  et  celui-ci  est 
tiré  des  griffes  du  grand  inquisiteur  au  moment  où  l'on  allait 
le  mettre  à  la  torture,  et  il  promet  au  roi  de  faire  marcher  ses 
navires  sans  voiles  ni  rames,  et  le  roi  de  son  côté  lui  promet 
de  le  rendre  riche  et  noble  ,  et  Quinola  rend  à  la  marquise  le 
billet  qu'il  a  trouvé  dans  la  poche  de  son  amant  qui  n^est  point 
mort  quoique  assassiné ,  et  vous  pouvez  faire  vos  adieux  au 
roi,  à  la  marquise,  à  son  amant,  car  vous  n'en  entendrez  plus 
parler  ,  leur  rôle  est  fini  ;  l'auteur  n'en  avait  besoin  que  pour 
son  prologue. 

Eh  bien,  qu'en  dites-vous  !  Avez-vous  saisi  tout  ce  qu'il  y  a 
de  comique  dans  celte  sinistre  figure  de  Philippe  II  escorté  de 
l'inquisition  et  de  la  torture,  ainsi  que  dans  celle  de  ce  gibier 
de  potence  qui  étale  au  grand  jour  ses  haillons  physiques  et 
moraux  7  Et  que  pensez-vous  d'un  style  plaisant  comme  ce- 
lui-ci : 

((  Marche  donc  !  O  mon  cher  maître,  si  la  torture  ne  t'a  pas 
brisé  les  os  ,  lu  vas  donc  sortir  des  cachots  de  la  s —  la  très- 
sainte  inquisition,  délivré  par  voire  pauvre  caniche  de  Qui- 
nola .'  Pauvre!  qui  est-ce  qui  a  parlé  de  pauvre?  Une  fois 
mon  maître  libre ,  nous  finirons  bien  par  monnoyer  nos  es- 
pérances. Quand  on  a  su  vivre  à  Valladolid  depuis  six  mois 
sans  argent ,  et  sans  être  pincé  par  les  alguazils,  on  a  de  petits 
talents  qui,  s'ils  s'appliquaient  à —  autre  chose,  mèneraient 

un  homme où 7....  ailleurs  enfin!  Si  nous  savions  où  nous 

allons,  personne  n'oserait  marcher....  Je  vais  donc  parler  au 
roi,  moi,  Quinola.  Dieu  des  gueux  !  donne-moi  l'éloquence.... 
de d'une  johe  femme,  de  la  marquise  de  Mondéjar....  »- 

Yous  voyez  qu'à  défaut  de  saillies  spirituelles,  l'auteur  em- 
ploie des  points  ,  beaucoup  de  points.  C'est  plus  commode  et 
l'expédient  est  du  moins  à  la  portée  de  tout  le  monde  ;  il  ne 
s'agit  que  d'avoir  un  acteur  qui  sache  exprimer  ce  que  l'auteur 
n'a  pas  su  dire.  Je  ne  désespère  pas  que  celle  méthode  ne  se 
perfectionne  et  que  l'on  n'arrive  h  faire  des  comédies  dans  les- 
quelles il  n'y  aura  que  les  noms  des  personnages  et  puis  des 
lignes  de  points  pour  tout  dialogue. 

Mais  poursuivons.  Au  premier  acte  nous  relronvons  Qui- 


HISTOIRE.  135 

noia  et  son  maître  à  Barcelonne,  où  l'expérience  doil  avoir  lien 
sur  an  navire  de  TElat  que  le  roi  met  à  la  disposition  da  sa- 
vant. Quinola  rencontre  un  ancien  camarade  de  ses  nobles  ex- 
t)loits  ,  Monipodio  ,  qui  las  d'être  poursuivi  par  les  agents  de 
a  police  s'est  enrôlé  dans  leur  bande  et  poursuit  les  autres  à 
son  tour.  Les  deux  coquins  font  une  reconnaissance  des  plus 
touchantes,  puis  ils  se  coucerlent  ensemble  dans  le  but  de  pro- 
curer à  Fontanarès  argent  et  succès.  Alors  l'intrigue  se  compli- 
que. Fontanarès  aime  Marie  Lolbundias,  fille  d'un  vieil  avare, 
plus  sensible  à  l'éclat  de  l'or  qu'à  celui  du  génie.  De  son  côté, 
Madame  Faustiua.Brancadori,  maîtresse  de  Don  Fregose,  vice- 
roi  de  Catalogne,  s'éprend  d'un  caprice  pour  le  savant,  ce  qui 
excite  fort  la  jalousie  dudit  vice-roi  ,  et  ne  le  prédispose  pas 
en  faveur  de  Fontanarès.  De  plus  ,  l'envie  d'un  pédant  en 
charge,  nommé  Don  Ramon  vient  h  la  traverse ,  en  sorte  que 
le  pauvre  diable  d'inventeur  se  voit  arrêté  à  chaque  pas  par 
les  obstacles  qu'on  lui  suscite  et  surtout  par  la  difficulté  de 
trouver  l'argent  nécessaire  pour  construire  sa  machine.  Ici , 
M.  de  Balzac  introduit  un  usurier.  C'est  un  caractère  qu'il  af- 
fectionne beaucoup  et  qu'il  paraît  avoir  étudié  tout  particu- 
lièrement. Mais  cette  fois  il  me  semble  avoir  été  bien  mal  ins- 
piré. Son  Mathieu  Magis  est  un  personnage  assez  niais  qui  ne 
produit  aucun  effet  sur  la  scène.  Il  appelle  encore  à  son  aide 
un  banquier,  un  courtisan,  et  maintes  autres  figures  aussi  fai- 
blement esquissées  ,  qui  ne  font  qu'augmenter  la  confusion 
qui  règne  d'un  bout  à  l'autre  de  la  pièce.  Ce  sont  des  scè- 
nes d'amour  analytique  ,  de  jalousie  étudiée,  d'avidité  sans 
vergogne  et  de  perfidie  sans  finesse,  qui  repoussent  et  fatiguent 
au  point  qu'on  n'a  pas  même  le  courage  d'éprouver  le  moin- 
dre intérêt  pour  le  héros  du  drame.  Quant  au  comique,  voici 
un  échantillon  du  sel  dont  l'auteur  assaisonne  son  olla  po- 
drida. 

«  —  Tiens,  voici  deux  écus  pour  dire  ce  que  je  pense.... 

—  Je  dirai  que  vous  dépensez.  » 

Et  ailleurs ,  c'est  un  dialogue  entre  le  banquier  et  le  cour- 
tisan qui  complotent  la  ruine  de  Fontanarès. 
«  —  Que  voulez-vous  dans  l'affaire? 

—  Les  fonctions  de  grand-maître   des  constructions   na- 
vales....*? 

—  Mais  que  reste-t-il  donc  alors  7 

—  La  gloire. 

—  Finaud  1 

—  Gourmand  ! 

—  Chassons  ensemble  ,   nous  nous  querellerons  an  par- 
tage. I) 


136  LITTÉRATURE, 

Et  quoi  !  cela  ne  vous  déride  pas  1  En  vérité  vous  êtes  bien 
difficile.  Peut-être  aimerez-vous  mieux  la  scène  où  Quinola  , 
en  vieillard  centenaire  ,  une  figure  fantastique  dans  le  genre 
de  Callot ,  mystifie  ainsi  le  pédant  qui  vient  proposer  à  Fon- 
tauarès  de  partager  avec  lui  la  gloire  de  sa  découverte  : 

«■ — Laissez-moi  lui  donner  une  leçon  de  mathématiques,  çà 
ne  peut  pas  lui  faire  du  bien ,  mais  çà  ne  vous  fera  pas  de 
mal.  (^A don  Ramon).  Tenez,  approchez?  Çil montre  les  pièces 
de  la  machine).  Tout  cela  ne  signifie  rien,  pour  les  savanls  , 
la  grande  chose.... 

— ■  La  grande  chose  ? 

—  C'est  le  problème  en  lui-même.  Vous  savez  la  raison  qui 
fait  monter  les  nuages? 

—  Je  les  crois  plus  légers  que  l'air. 

—  Du  tout.'  ils  sont  aussi  pesants,  puisque  Teau  finit  par 
se  laisser  tomber  comme  une  sotte.  Je  n'aime  pas  l'eau  ,  et 
vous  7 

—  Je  la  respecte. 

—  Nous  sommes  faits  pour  nous  entendre.  Les  nuages  mon- 
tent autant,  parce  qu'ils  sont  en  vapeur,  qu'attirés  par  la  force 
du  froid  qui  est  en  haut. 

—  Cà  pourrait  être  vrai.  Je  ferai  un  traité  là-dessus. 

—  Mon  neveu  formule  cela  par  R  plus  O.  Et  comme  il  y 
a  beaucoup  d'eau  dans  l'air  (^admirez  le  calenibourg)  ,  noua 
disons  simplement  O  plus  O,  un  nouveau  binôme? 

—  Ce  serait  un  nouveau  binôme  ? 

—  Ou,  si  vous  voulez,  un  X. 

—  X,  Ah  î  je  comprends.  » 

Comment,  vous  ne  vous  pâmez  pas  de  rire  î  Alors  je  dé- 
sespère de  vous  ,  car,  dans  ce  qui  me  reste  à  vous  raconter, 
rien  n'approche  de  ce  plaisant  sublime  ! 

Quinola  et  Monipodio  pleins  de  grandes  vertus  comme  vous 
savez  que  nos  romanciers  du  jour  sont  habiles  à  en  découvrir 
sous  l'uniforme  de  la  chiourme  ,  se  dévouent  pour  le  succès 
de  Fontanarès.  Ils  employent  toutes  les  ressources  de  leur  es- 
prit à  se  procurer  les  matériaux  nécessaires  à  la  construc- 
tion de  la  machine  et  en  fabriquent  secrètement  toutes  les 
pièces,  en  sorte  qu'au  jour  fixé  pour  l'expérience,  le  savant  est 
bien  surpris  d'apprendre  que  tout  est  prêt,  que  rien  ne  man- 
que et  qu'il  n'y  a  plus  qu'à  chauffer  les  fourneaux  pour  faire 
cheminer  son  navire.  Le  public  de  Barcelone  applaudit  avec 
enthousiasme,  Fontanarès  se  voit  sur  le  point  de  recueilUr  en- 
fin le  fruit  de  sou  génie  et  de  ses  travaux  ,  mais  don  Ramon 
se  trouve  là  pour  lui  ravir  son  triomphe  j  il  s'attribue  toute  la 
gloire  de  l'invention,  el  le  savant  méconnu  se  venge  en  faisant 


HISTOIRE.  137 

couler  bas  le  navire  à  vapeur.  C'est  un  crime  qu'il  paierait  de 
sa  léte  s'il  ne  se  hâtait  de  fuir  ;  il  dit  donc  adieu  à  l'Espagne  et 
part  pour  la  France  eu  la  compagnie  de  Faustine  dont  l'amour 
l'a  touché,  ainsi  que  de  son  fidèle  Quinola,  qui  termine  la  comé- 
die en  s'écriant  : 

«  Décidément ,  je  crois  que  l'enfer  esl  pavé  de  bonnes  in- 
tentions. » 

C'est  la  morale  de  la  pièce  sans  doute,  et  elle  esl  bien  digne 
du  reste.  Dès  la  première  représentation,  les  sifflets  du  public 
parisien  ont  lait  bonne  Justice  de  ces  guenilles  dramatiques  qui 
ne  trouveront  probablement  pas  un  meilleur  accueil  auprès  des 
lecteurs  ,  malgré  les  points,  le  papier  blanc  ,  et  l'apologie  que 
l'auteur  y  a  joints,  sans  doute  pour  en  grossir  le  mérite.  Mais 
il  n'est  pas  sûr  que  M.  de  Balzac  s'en  tienne  là.  Les  chutes  ne 
sont  plus  des  avertissements  aujourd'hui  ;  au  contraire  on  pré- 
tend y  voir  un  encouragement  à  persévérer  dans  la  route  qu'on 
a  choisie.  M.  de  Balzac  se  console  en  accusant  le  public  d'in- 
justice et  de  cruauté;  d'ailleurs  il  a  pour  lui  le  suffrage  de 
Victor  Hugo ,  de  Lamartine  et  de  Mme  Girardin. 


1,  —  Q.  tioratii  Flacci  epistola  ad  Pisones  de  arte poetica,  Epîtro  d'Ho- 
race aux  Pisons  sur  Part  poétique;  texte  revu  sur  les  manus- 
crits, etc.,  précédé  d'une  introduction  où  sont  traitées  diverses 
questions  relatives  à  ce  poëme,  par  B.  Gonod. 

2,  —  Le  même  ouvrage  traduit  en  vers  français ,  par  C.-F.-X.  Chan- 
laire  ,  imprimé  à  la  suite  du  commentaire  de  Gonod. 

3,  —  Art  poétique  d'Horace,  traduction  en  vers,  par  J.-J.  Perchât, 
de  Lausanne.  8",  1  fr.  50  c. 

L'érudition  critique  a  ,  de  nos  jours ,  une  lâche  importante 
à  remplir,  celle  d'apprécier  avec  justesse  les  idées  que  les  peu- 
ples classiques  se  formaient  de  l'art  et  de  la  littérature,  de  dis- 
tinguer dans  ces  idées  ce  qu'elles  ont  d'essentiel  et  d'immua- 
ble, et  les  règles  conventionnelles  qui  tenaient  à  leur  genre  de 
culture,  au  développement  historique  de  leur  constitution  in- 
tellectuelle. Cette  œuvre  esl  éminemment  opportune,  parce 
que  la  révolte  contre  leur  autorité  est  accomplie  el  que  l'i- 
vresse d'une  liberté  nouvelle,  mère  de  tant  d'illusions,  a  fait 
place  au  sang- froid  de  la  réilesion,  et  au  besoin  vivement  senti 
de  principes  fondés  sur  la  nature  intime  et  universelle  de  l'es- 
prit humain.  Que  dans  un  lel  état  de  choses  ,  V Art  poétique 
d'Horace  excite  un  intérêt  tout  nouveau  et  obtienne  un  vif  re- 
tour d'estime,  c'est  un  événement  dont  on  peut  s'applaudir, 

1 1 


138  LITTÉBATURE, 

mais  dont  on  ne  doit  guère  s'étonner.  Sans  doute  c'est  par  un 
instinct  d'éclectisme  littéraire ,  et  non  dans  l'absurde  espoir 
d'une  réaction  impossible  que  l'on  se  remet  à  commenter  et  à 
traduire  cet  ingénieux  et  singulier  poëme.  Les  savants  éclairés, 
les  littérateurs  habiles  qui  en  font  l'objet  de  leurs  travaux  re- 
connaissent que  ce  code  célèbre  renferme  sa  part  de  vérités 
impérissables,  et  que  ces  lois  admirablement  tracées  par  le  sa- 
tirique latin  ne  peuvent  être  abolies  par  les  sophismes  intéres- 
sés du  mauvais  goût.  On  doit  les  louer  de  ne  se  laisser  décou- 
rager ni  par  l'anarchie  littéraire  de  l'époque,  ni  par  les  pro- 
grès réels  d'une  esthétique  transcendante  ,  ni  par  les  obscu- 
rités qui  enveloppent  encore  le  véritable  but  et  le  plan  de  ce 
poëme,  ni  par  Texcessive  difficulté  de  le  traduire. 

11  n'est  pas  étonnant  que  les  orgies  de  la  littérature  actuelle 
ne  dégoûtent  point  les  esprits  sensés  des  règles  sévères  et  des 
saines  tendances  de  la  critique  d'Horace.  Elles  sont  au  con- 
traire bien  propres  à  faire  désirer  et  regretter  la  sobriété  et  la 
mesure  île  cet  excellent  esprit  et  de  l'excellente  littérature 
dont  il  formula  les  principes.  Les  crises  fébriles  de  la  démo- 
cratie absolue  et  les  extravagances  de  ses  orateurs  colorent 
d'une  lumière  un  peu  idéale  les  jours  heureux  et  calmes  dont 
une  cité  a  joui  sous  la  constitution  qu'ils  ont  sapée  et  détruite  : 
ses  imperfections  même,  ses  petites  injustices,  Tétroite  mono- 
tonie de  ses  habitudes  paraissent  moins  choquantes  à  mesure 
qu'on  s'éloigne  de  ce  régime  bienfaisant  et  sage.  Ainsi  les  mon- 
stres de  l'imagination  moderne  pourraient  facilement,  si  nous 
n'y  prenions  garde,  nous  ramener  à  l'aveugle  adoration  des 
Anciens.  Il  est  nécessaire  de  nous  rappeler  que  leur  esthéti- 
que manquait^  à  quelques  égards,  d'étendue  et  de  profondeur, 
et  n'avait  pu  prévoir  toutes  les  révolutions  de  l'art,  sonder 
toutes  les  profondeurs  du  génie,  pressentir  les  influences  d'une 
religion  plus  intime  et  les  inspirations  d'une  culture  bien  plus 
irrégulière,  bien  plus  diverse  et  bien  plus  vaste  que  la  leur.  Ils 
ont  créé  leur  théorie  d'après  leurs  chefs-d'œuvre  et,  par  une 
erreur  très-naturelle,  ils  ont  souvent  confondu  la  forme  avec 
le  fond  ,  les  règles  avec  les  conventions.  Cette  confusion  se 
trouve  dans  Horace  comme  dans  Arislote  j  il  a  même  ajouté 
une  loi  arbitraire  à  celle  du  slagyrite,  en  consacrant  comme 
une  théorie  absolue  l'usage  latin  de  la  division  du  drame  en 
cinq  actes. 

«  Neve  miuor,  neu  sil  quinte  productior  actu 
c  Fabula,  quse  posci  vult,  et  spectata  reponi. 

«  Pour  qu'un  drame  applaudi  longtemps  soit  de  saison 
ï  Cinq  actes  suffiront ,  maiâ  ils  sont  nécessaires.  » 


HISTOIRE.  139 

Mais  les  recherches  hardies  et  profondes  de  la  philosophie 
du  heau,  les  découvertes  d'un  Schiller,  d'un  Solger,  d'un 
Schelling,  les  puissantes  études  d'un  Hegel  n'ont  fait  que  con- 
firmer ce  que  l'épître  aux  Pisons  renfernje  d'admirablement 
juste  :  les  théories  transcendantes,  en  s'élevant  au-dessus  du 
point  de  vue  vulgaire  du  sens  commun,  n'ont  point  battu  en 
brèche  les  saines  doctrines  du  bon  sens.  De  la  [)aulenr  où  elles 
se  sont  placées,  il  est  plus  intéressant  que  jamais  d'analyser 
ces  principes,  de  définir  exactement  ce  que  pensait  de  l'art  cet 
admirable  artiste,  et  les  questions  que  la  critique  érndite  a  sou- 
levées au  sujet  de  cet  important  ouvrage,  en  acquièrent  elles- 
mêmes  un  plus  haut  degré  d'importance.  On  sait  qu'elle  lui  a 
contesté  avec  succès  son  ancien  titre  A' Art  poétique,  et  ce  ré- 
sultat négatif,  malgré  des  autorités  anciennes,  entre  antres 
celle  de  Quintilien  (Instit.  Orat.  VIII,  3),  ne  peut  plus  être 
contesté.  Mais  si  l'auteur  n'a  pas  voulu  composer  un  traité  ré- 
gulier de  poésie,  quel  but  s'est  il  donc  proposé?  que  faut-il 
penser  de  la  destination  et  de  la  nature  de  cet  ouvrage?  Au- 
tour de  cette  question  se  sont  multipliées  les  hypothèses  j  la 
plus  célèbre  est  celle  de  Wieland  :  il  a  employé  beaucoup 
d'esprit  à  démontrer  que  l'auteur  de  l'art  poétique  avait  un 
but  spécial,  celui  de  détourner  le  jeune  Pison  de  la  manie  de 
versifier.  Celte  conjecture ,  ingénieusement  soutenue  par  ce 
grand  littérateur,  a  été  modifiée  par  Wa.lckenaer  dans  sa  vie 
d'Horace.  «(  Il  s'y  propose,  dit  ce  savant  biographe,  de  dissua- 
ix  der  les  jeunes  Pisons  de  faire  des  vers,  si  telle  n'est  pas  leur 
«  vocation,  et  il  leur  trace  les  règles  à  suivre  pour  y  réussir, 
u  si,  obéissant  à  limpulsion  du  talent,  ils  se  sentent  entraînés 
«  dans  celte  carrière  par  un  penchant  invincible.  »  J'avoue  que 
cette  supposilion  ,  malgré  les  autorités  et  les  arguments  qui 
l'appuient,  m'inspire  une  vive  répugnance  j  je  regrette  de  ne 
pouvoir  développer  ici  les  raisons  qui  me  semblent  la  com- 
battre. Horace  avait  une  habitude  qui  se  trouve  chez  les  poè- 
tes moralistes,  celle  de  rattacher  aux  événements  particuliers 
de  la  vie  des  enseignements  d'un  intérêt  général.  Que  le  sati- 
rique, inlime  avec  les  nobles  Pisons,  s'intéressât  à  l'éducation 
du  fils  et  voulut  le  sauver  d'une  manie  ridicule,  c'est  une  chose 
très-vraisemblable  :  celle  occasion  spéciale,  dont  nous  igno- 
rons les  détails,  a  pu  même  déterminer  la  forme  du  poëme, 
en  modifier  le  plan  et  les  proportions.  Mais  évidemment  la 
position  du  poète  dans  cet  ouvrage  est  celle  d'un  homme  qui 
défend,  contre  des  erreurs  dangereuses  et  absurdes,  les  prin- 
cipes de  la  véritable  poésie.  Horace  fait  la  guerre  à  la  mau- 
vaise littérature  de  son  temps  ,  comme  dans  telle  de  ses  odes 
il  s'élève  en  patriote  contre  les  vices  qui  minaient  la  société 


140  LITTÉRATURE, 

romaine.  Il  devait  remarquer  mieax  que  personne  chez  ses 
compatriotes  les  défauts  d'une  organisation  moins  heureuse 
que  celle  des  Grecs,  d'un  développement  moins  naturel,  moins 
inspiré. 

Graiis  ingenium ,  Graiis  dédit  ore  rotundo 
Musa  loqui. 

Une  excellente  éducation  littéraire,  la  connaissance  géné- 
rale des  principes  les  plus  sains  pouvait  seule  compenser  une 
si  humiliante  infériorité  ;  mais  les  Romains  étaient  formés  par 
les  leçons  des  rhéteurs,  par  leurs  méthodes  arbitraires  et  leurs 
routines.  D'ailleurs  ils  avaient  à  la  fois  devant  les  yeux  toutes 
les  productions,  tous  les  âges  de  la  poésie  grecque,  la  littéra- 
ture d'Alexandrie  et  celle  des  Homérideset  des  contemporains 
de  Périclès.  Il  devait  en  résulter,  pour  ce  peuple  subitement 
envahi  par  la  passion  des  vers,  une  grande  confusion  dans  les 
principes  et  dans  les  idées.  Chaque  jour  voyait  se  multiplier 
les  poètes  ridicules  et  les  ouvrages  bizarres.  Comment  le  sati- 
rique, doué  d'un  goût  exquis,  inspiré  d'un  vif  amour  pour  les 
lettres,  déprécié  lui-même  parles  Maevius  et  lesBavius,  aurait- 
il  pu  voir  sans  effroi  et  sans  indignation  ce  débordement  de 
mauvaise  littérature?  Si  le  siècle  d'Horace  nous  avait  légué  des 
mémoires  secrets,   une  correspondance  pareille  à  celles  de 
Grimm  ou  de  La  Hs^rpe  ,  quel  jour  ne  répandrait-elle  pas  sur 
cette  épître  et  sur  le  dessein  de  son  auteur  !  Elle  serait  sans 
doute  favorable  à  la  thèse  dont  nous  n'avons  fait  qu'indiquer 
les  preuves.  Elle  éclaircirait  nombre  d'autres  questions  que 
l'ensemble  et  les  détails  de  celle  épître  soulèvent  depuis  des 
siècles.  Nous  n'avons  pour  les  résoudre  que  les  remarques  sa- 
vantes et  ingénieuses  des  commentateurs,  que  l'on  trouvera 
rassemblées  dans  un  ordre  satisfaisant  et  judicieusement  ap- 
préciées dans  le  volume  indiqué  en  tête  de  cet  article.  C'est 
dans  l'introduction  que  M.  Gonod  examine  et  discute  ces  pro- 
blèmes. Il  est  h  regretter  qu'il  n'ait  pas  donné  à  ces  recherches 
critiques  plus  de  développement  et  d'étendue.  Les  notes  phi- 
lologiques placées  sous  le  texte  sont  très-élémentaires  et  assez 
superficielles.  Je  citerai  entre  autres  une  mauvaise  et  inutile 
élymologie  du  mot  cuparissus.   Fja  troisième  partie,  qui  ren- 
ferme la  discussion  des  variantes  et  des  interprétations,  est 
d'un  mérite  bien  supérieur.  Un  catalogue  rédigé  avec  soin  et 
placé  au  commencement  du  volume  contient  l'appréciation  des 
manuscrits  et  des  éditions  dont  l'auteur  a  fait  usage.  Plusieurs 
de  ces  dernières  sont  assez  récentes,  par  exemple  celle  d'O- 
relli,  1837-1838.  Il  aurait  pu  tirer  parti  de  quelques  program- 
mes intéressants  publiés  en  Allemagne  depuis  cette  publication 


HISTOIRE.  141 

(iu  professeur  zuricois.  EnGn,  sous  le  nom  d'Etudes  des  Pré- 
ceptes ,  une  quatrième  partie  renferme  des  extraits  dont  le 
rapprochement  fait  connaître  la  tradition  des  principes  litté- 
raires depuis  Horace.  Il  nous  reste  à  dire  quelques  mots 
des  deux  traductions  indiquées  eu  tète  de  cet  article.  S'il  u'est 
pas  aisé  d'expliquer  l'art  poétique,  il  est  plus  difficile  encore 
d'eu  reproduire  les  beautés  dans  notre  langue.  Il  faut  conser- 
ver l'allure  libre  et  familière  de  l'épîtrc  sans  rien  ôter  de  leur 
piquante  concision  aux  sentences  dont  elle  est  semée,  à  ces 
vers  maximes  que  tons  les  humanistes  savent  par  cœur.  Il  faut, 
tout  en  conciliant  ces  qualités  opposées,  être  correct,  élégant 
et  naturel.  C'est  là  le  seul  système  favorable  à  la  reproduction 
fidèle  du  ton  et  de  la  couleur  de  l'original,  cette  règle  fonda- 
mentale de  l'art  de  traduire.  Les  deux  nouveaux  traducteurs 
méritent  à  ces  divers  égards  des  éloges.  Mais  M .  Chanlaire  a 
mieux  su  conserver  la  marche  aisée  et  le  mouvement  de  l'ori- 
ginal. M.  Porchat  semble  s'être  proposé  de  condenser  l'ex- 
pression, de  lutter  de  brièveté  avec  le  latin,  et  il  en  résulte  une 
allure  brusque  et  heurtée  dont  l  inconvénient  n'est  pas  suffi- 
samment compensé  par  la  vivacité  ,  l'énergie  avec  laquelle 
sont  rendus  plusieurs  détails.  Il  est  singulier  de  voir  un  tel  sy- 
stème adopté  par  l'habile  littérateur  à  qui  nous  devons  la  meil- 
leure traduction  deTibuUe,  celle  où  le  vers  français  se  rappro- 
che le  plus  de  la  douce  harmonie  du  mètre  élégiaque. 

Pour  justifier  ces  remarques,  je  me  contenterai  d'une  seule 
et  courte  citation.  Il  s'agit  des  intimes  rapports  du  génie  et  de 
l'art  : 

«  Natura  fieret  laudabile  carmen,  an  arte, 
s  Quaesiturn  est.  Ego  nec  sludium  sine  divite  vena, 
4  Nec  rude  quia  prosit  video  ingenium  :  alterius  sic 
1  Altéra  poscitopem  res,  et  conjurât  amice. 

a  Lequel  vaut  mieux,  dit-on,  du  génie  ou  de  l'art? 
«  Que  vaudrait  Pun  sans  l'autre  où  chacun  fait  sa  part? 
a  IJ'uQ  mutuel  besoin,  bous  frères,  ils  s'attirent, 
s  Et  vers  la  même  fin  d'un  même  effort  conspirent. 

Œ  Porchat. 

c  On  a  depuis  longtemps  agité  ce  problème, 
«  Si  l'art  ou  le  génie  enfante  un  long  poëme  ; 
K  Sans  le  talent,  l'étude  est  stérile  à  mon  gré; 
«  Mais  que  peut  le  talent,  à  lui-même  livré? 
ï  L'un  de  l'autre  a  besoin,  même  but  les  rassemble, 
«  Et  ce  sont  deux  amis  qui  conspirent  ensemble. 

«  Chanlaire.  » 


142  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

M.  Porchat  est  trop  bon  latiniste  pour  s'écarter  fréquem- 
ment du  vrai  sens  de  son  auteur.  Je  ne  lui  signalerai  qu'un 
seul  endroit  où  on  peut  lui  faire  ce  reproche. 

«  Non  satis  est  pulchra  esse  poemata  ;  dulcia  sunto.  » 

Celte  unique  fois,  sa  traduction  devient  une  paraphrase  qui, 
je  crois,  renferme  un  contresens. 

a  Vous  ornez  vos  écrits?  temps  perdu  ,  soins  frivoles  , 
«  D'un  style  aimable  et  doux  si  le  pouvoir  flatteur 
«  Ne  captive  à  son  gré,  n'entraîne  Tauditeur.  » 

Dulcia  n'est  p;\sun  style  aimable  et  doux  :  il  n'est  pas  ques- 
tion du  style,  mais  de  l'intérêt  dramatique.  Horace  veut  dire 
que  la  beauté  de  la  diction  ne  suffit  pas  au  succès  d'une  tragé- 
die, qu'il  faut  y  ajouter  le  charme  puissant  du  pathétique.  Les 
vers  suivants  démontrent  jusqu'à  l'évidence  la  justesse  de  cette 
interprétation  que  M.  Chanlaire,  en  moins  de  mots,  a  fidèle- 
ment reproduite  : 

«  CTest  peu  «^ue  vos  écrits  soient  riches  de  couleurs, 
«  Il  faut  qu'ils  soient  touchants.  » 

A.   CHERBULIEZ5 

Professeur  de  littérature  ancienne. 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  EDUCATION. 


DU  GÉNIE  des  religions,  par  E.  Quinet.   Paris,  chez  Charpentier. 
1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

M.  Quinet  considère  lesreligious  sous  un  point  de  vu^  assez 
original.  Il  voit  dans  les  diverses  phases  de  leur  développe- 
ment successif  comme  une  nouvelle  Genèse  qu'il  appelle  la 
Genèse  de  l'intclligenoo  ,  par  opposition  à  celle  de  la  matière 
dont  la  force  créatrice  a  cessé  d'agir  depuis  l'apparition  dp 
rbomme  sur  la  terre   Avant  celui-ci,  des  révolutions  fréquentes 


MORALE  ,  EDUCATION.  143 

agitaient  la  surface  du  globe  comme  autant  d'essais  pour  faire 
sortir  l'ordre  du  chaos  et  préparer  l'avènement  de  ce  dernier 
chef-d'œuvre,  après  la  production  duquel  la  nature  semhle  être 
retombée  dans  Tinerlie.  Mais  ce  repos  n'est  qu'apparent ,  la 
création  ne  s'est  pas  arrêtée  ,  la  puissance  de  transformation 
s'est  réfugiée  dans  le  cœur  et  dans  la  conscience  de  l'Iiorarae. 
«  Il  porte  eu  lui  les  luttes,  la  nuit  immense  ,  les  tempêtes,  le 
génie  de  formation  qui  lourmenlaient ,  bouleversaient,  déchi- 
raient auparavant  le  sein  de  la  nature.  Du  chaos  de  l'univers 
vivant,  surgit  un  nouveau  chaos  ,  plus  profond  ,  où  dorment 
pêle-mêle  ensevelis  ,  les  ébauches  ,  les  germes,  les  embryons 
des  sociétés  futures 

((  La  même  puissance  qui  avait  appelé  les  animaux  par 
leurs  noms  ,  appelle  à  haute  voix  ,  de  siècle  en  siècle  ,  les  ra- 
ces d'hommes  ,  les  empires  sur  le  seuil  de  l'histoire.  Fj'univers 
organisé  ne  produit  plus  de  nouvelles  formes  végétales  ,  ani- 
males ;  mais  des  formes  sociales  ,  toutes  différentes  les  unes 
des  antres,  s'engendrent  dans  une  succession  indéfinie.  •> 

Il  existe  d'ailleurs  une  liaison  intime  entre  ces  deux  Genè- 
ses ,  la  première  n'a  fait  que  bâtir  le  moule  dans  lequel  devait 
se  développer  la  seconde.  Les  grands  traits  empreints  à  la  sur- 
face du  globe  ,  ont  déterminé  les  tendances  particulières  des 
différents  peuples,  et  la  religion  est  la  manifestation  commune 
dans  laquelle  ou  peut  le  mieux  reconnaître  le  génie  propre  à 
chacun  d'eux.  Ainsi  l'Asie  ,  celte  contrée  où  la  nature  a  dé- 
ployé avec  tant  de  profusion  ses  magnificences ,  sera  la  terre 
du  Panthéisme;  tout  y  est  Dieu  ,  «  parce  que  TAsie  est  elle- 
même  une  idole  surcliargée  d'ornements  dans  le  temple  de  la 
création.  »  Mais  du  sein  de  ses  désorts  où  tout  est  aride,  nu, 
incorruptible  ,  où  la  nature  semble  morte  et  en  quelque  sorte 
abolie,  surgira  l'idée  pure  du  Dieu  Esprit  C'est  de  là  que  sont 
sortis  les  trois  cultes  de  Moïse  ,  de  l'Evangile  ,  de  Mahomet: 
«  Jehovah ,  le  Christ  ,  Allah  ,  trois  dieux  sans  corps , 
sans  simulacres  ,  sans  idoles ,  sans  figure  palpable.  »  Le 
premier  échappe  aux  séductions  idolâtres  du  monde  orien- 
tal ,  en  se  sé(|uestranl  de  tout  ce  qui  Tenloure,  en  faisant  al- 
liance avec  l'invisible  dans  la  solitude.  Le  second  lutte  quelque 
temps  avec  succès  par  l'énergie  de  son  zèle  et  l'austérité  de  ses 
formes,  puis  bientôt  il  s'énerve,  il  faiblit  et  retomb<:  dans  ce 
qu'on  peut  appeler  le  doi^rae  naturel  de  l'Asie.  Le  troisième 
trouve  son  salutdans  l'émigration.  Ilquitte  l'Orient,  il  se  dirige 
vers  l'Europe  et  place  un  abîme  entre  lui  et  l'Asie  qui  fut  son 
berceau. 

Telle  est  la  conception  que  M.  Quinel  expose  dans  son  style 
pompeux  ,  toujours  noble  ,   quelquefois  éloquent ,  mais  plus 


144  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

riche  en  images  qu'eu  peusées,  el  où  Ton  trouve  plus  de  poésie 
que  de  raisonnement.  C'est  une  suite  de  tableaux  fort  brillants 
plutôt  qu'un  traité  philosophique,  et  l'on  a  bien  de  la  peine  à 
découvrir  renchaînemenl  logique  des  idées,  quoiqu'on  se 
laisse  volontiers  entraîner  par  le  charme  de  cette  imagination 
si  féconde  en  contrastes  ingénieux  et  en  rapports  inattendus. 
M.  Quinet  passe  ainsi  en  revue  tous  les  cultes  de  l'Orient,  et  y 
rattache  d'une  manière  fort  intéressante  l'histoire  de  sa  litté- 
rature. Il  y  a  certainement  beaucoup  d'originalité  dans  ses 
aperçus  ,  quoiqu'en  général  il  ne  fasse  que  les  indiquer  sans 
aborder  les  détails.  Ce  qu'il  dit  de  la  Chine  ,  par  exemple,  est 
très-ciirieux  ;  la  singulière  civilisation  de  cet  empire  immobile 
a,  selon  lui,  sa  causedans  la  base  même  de  sa  religion.  La  ré- 
vélation chinoise  repose  sur  Técriture  dont  les  signes  sont  di- 
vins. Leurs  élémtnils  se  réduisent  à  deux  lignes,  images  des 
deux  principes  dont  se  compose  le  monde.  L'une,  continue, 
est  l'image  du  ciel  ,  de  la  lumière,  de  l'éternel,  de  l'infini; 
l'autre,  brisée,  interrompue,  est  l'image  de  la  terre,  du 
temps,  de  la  contradiction,  du  fini.  L'écriture  devient  ainsi  le 
texte  des  méditations  du  sage,  l'objet  d'une  étude  continuelle 
et  profonde  ,  par  laquelle  on  cherche  sans  cesse  à  découvrir 
de  nouveaux  mystères  dans  les  combinaisons  de  ses  signes  pri- 
mitifs, a  Ce  qui  résulte  de  cette  étrange  conception  de  la  révé- 
lation ,  c'est  que  la  création  de  l'écriture  a  frappé  le  peuple 
chinois  plus  que  la  Genèse  du  monde  physique  ;  et  cette  idée 
une  fois  admise ,  si  la  figure  des  lettres  a  été  ,  en  effet ,  impo- 
sée par  Dieu  même,  chaque  contour  ,  chaque  rudiment  a  en 
soi  une  autorité  absolue;  dès  lors  la  société  tout  entière  ne 
peut  et  ne  doit  être  dans  ses  rites,  ses  codes  ,  ses  cérémonies, 
ses  combinaisons  ,  que  la  traduction ,  l'application  vivante  de 
cette  géométrie  éternelle.  Sur  ce  principe  s'établit  cet  état  bi- 
zarre qui  semblait  être  placé  hors  de  la  loi  de  l'humanité,  el 
qui ,  au  contraire  ,  s'explique  de  lui-même  dès  qu'on  le  com- 
pare au  dogme  qui  l'a  fait  naître.  » 

La  forme  que  M.  Quinet  a  donnée  à  son  livre  nous  semble 
assez  peu  scientifique  ;  elle  n'est  pas  favorable  à  la  discussion 
et  ressemble  trop  au  langage  inspiré  du  prophète.  Mais  son 
élrangetémême  excite  l'attention,  et  la  richesse  du  style  en  fait 
nn  travail  littéraire  certainement  fort  remarquable. 


MORALE,   EDUCATION.  145 

LAO  TSEL  TAO  TE  KING.  Le  livre  de  la  voie  et  de  la  vertu  ,  com- 

{)osé  par  le  philosophe  Lao-Tscu  ,  traduit  en  français  et  publié  avec 
e  texte  chinois  et  un  commentaire  perpétuel,  par  Stanislas  Julien. 
Paris,  1  vol.  grand  in-8. 

Le  pliilosophe  Lao  Tseu  vivait  environ  600  ans  avant  Jésus- 
Christ.  C'était  un  sage  qui,  après  avoir  rempli  la  charge  de  gar- 
dien des  archives  à  la  cour  des  Tcheou,  alla  terminer  sa  vie  dans 
la  retraite ,  où  il  composa  le  Livre  de  la  voie  et  de  la  vertu. 
Sa  doctrine  diffère  de  celle  de  Confucius,  dont  il  fut  le  contem- 
porain, et  qui,  étant  allé  le  visiter,  disait  en  parlant  de  lui  à  ses 
disciples  :  «  Je  sais  que  les  oiseaux  volent  dans  l'air,  que  les 
poissons  nagent,  que  les  quadrupèdes  courent.  Ceux  qui  cou- 
rent peuvent  être  pris  avec  des  filets  ;  ceux  qui  nagent ,  avec 
une  ligne  ;  ceux  qui  volent,  avec  une  flèche.  Quant  au  dragon 
qui  s'élève  au  ciel,  porté  par  les  venls  et  les  nuages  ,  je  ne  sais 
comment  on  peut  le  saisir.  J'ai  vu  aujourd'hui  Lao  Tseu  :  il 
est  comme  le  dragon  !  » 

Lao  Tseu  part  du  principe  que  le  non-agir  est  le  plus  haut 
degré  de  la  perfection.  C'est  le  moyen  d'arriver  à  l'empire, 
et,  lorsque  le  roi  le  possède ,  le  peuple  se  convertit  de  lui- 
même.  Le  Tao  ou  la  voie  consiste  donc  à  savoir  se  dépouiller 
complètement  de  celle  activité  mondaine  qui  entraîne  l'homme 
à  la  poursuite  des  richesses  et  des  honneurs,  le  distrait  de  la 
vie  intérieure  ,  chasse  la  paix  de  sou  âme  et  remplit  son  cœur 
d'inquiétude  el  de  désirs  ambitieux.  On  voit  que  c'est  la  doc- 
trine du  renoncement  que  le  philosophe  chinois  expose  à  sa 
manière  et  au  moyen  de  laquelle  il  veut  aussi  rapprocher 
l'homme  de  son  Créateur  parla  contemplation.  Celte  tendance 
est  assez  curieuse,  et  présente  avec  les  idées  chrétiennes  un  rap- 
prochement fort  intéressant  à  étudier.  La  pensée  de  l'auteur 
n^est  pas  toujours  facile  à  saisir ,  la  langue  chinoise  ne  brille 
point  par  la  clarté,  et  son  génie  si  différent  de  celui  de  toutes 
les  autres  doit  nécessairement  offrir  au  traducteur  des  ob- 
stacles presque  insurmontables.  On  a  surtout  de  la  peine  à  sui- 
vre la  marche  du  raisonnement ,  car  ce  sont  des  sentences  dé- 
tachées qui  semblent  quelquefois  n'avoir  pas  de  lien  commun. 
Cependant ,  grâce  au  savant  commentaire  de  M.  Julien,  la  lec- 
ture de  cet  ouvrage  offrira  beaucoup  d'altrait  à  tous  ceux  qui 
aimenl  à  s'occuper  d'études  philosophiques  D'ailleurs,  il  y  a 
dans  l'expression  une  originalité  piquante,  et  Ton  rencontre 
çà  el  là  des  traits  remarquables  qui  prouvent  la  supériorité 
réelle  de  l'écrivain  chinois,  en  nous  montrant  à  la  fois  la  pro- 
fondeur et  la  sagacité  de  son  cspril.  Sous  le  rapport  philola- 


146  LEGISLATION  , 

gique  ,  le  travail  de  M.  Julien  nous  paraît  aussi  digne  d'ex- 
citer vivement  raltenlion.  Non-seulement  il  donne  le  texte 
chinois  imprimé  en  regard  de  la  traduction  ,  mais  encore  il  se 
livre  à  d'inléressanles  recherches  sur  la  signification  des  mots, 
et  compare  entr'elles  les  diverses  opinions  émises  avant  lui  par 
d'autres  sinologues. 


LÉGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


DES  PEINES  et  des  prisons,  par  le  prince  Oscar,  de  Suède,  trad.  de 
rallemand,  par  Adrien  Picot.  Paris,  chez  Guillaumin,  5,  Galerie  de 
la  Bourse.  In-8.  5  fr.  50  c.  * 

Ce  petit  ouvrage  est  reraarquahle  non-seulement  parce  qu'il 
est  l'œuvre  d'un  prince,  et  que  malheureusement  il  est  trop 
rare  de  voir  les  princes  s'occuper  de  semhlahles  éludes,  mais 
encore  parce  que  c'est  un  travail  hien  fait,  écrit  avec  simpli- 
cité et  rempli  de  vues  vraiment  philanlhropif|ues.  Nous  nous 
plaisons  à  le  reconnaître  quoique  nous  ne  partagions  point  les 
opinions  de  l'auteur  au  sujet  du  syslème  pénitentiaire.  Le 
prince  Oscar  se  prononce  pour  le  régime  de  l'isolement  com- 
plet. Il  y  voit  le  seul  movea  de  rendre  le  svslème  vraiment  ef- 
ficace, de  lui  faire  porter  tous  ses  fruits,  et  il  atlrihue  à  l'ah- 
sence  de  cette  condition  indispensahie  les  échecs  éprouvés  dans 
les  divers  essais  d'application  tentés  jusqu'à  présent  en  Europe. 
Sa  convic'.ion  s'appuie  sur  la  comparaison  des  rapports  du  pé- 
nitencier de  Philadelphie  avec  ceux  du  pénitencier  d'Auhurn, 
de  celui  de  Genève  et  d'autres  fondés  sur  le  même  plan.  Il 
examine  aussi  les  opinions  émises  par  les  nomhreux  écrivains 
qui  se  sont  occupés  du  sujet,  et  y  joignant  le  résultat  de  ses 
propres  ohservations  ,  il  conclut  en  condamnant  le  régime 
mixte  dans  lequel  Tisolemcnl  nocturne  est  comhiné  avec  le 
travail  en  commun,  mais  silencieux,  pendant  le  jour.  Son  dé- 
sir est  de  voir  étahlir  dans  son  pays  le  système  cellulaire,  et  il 
propose  la  construction  de  pénitenciers  adaptés  à  cette  destina- 
tion de  la  manière  la  plus  convenable  pour  atteindre  ce  but 
sans  nuire  à  la  santé  des  détenus.  Un  plan  détaillé  accompagne 
ce  travail  bien  fait,  qui  a  obtenu  un  grand  succès  soit  en  Suède, 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  147 

soil  en  Allemagne  ,  et  qui  en  obtiendra  sans  doute  un  non 
moins  grand  en  Fronce,  car  le  nom  seul  du  troducleur  est  la 
meilleure  recommandation  auprès  de  tous  les  hommes  qui  s'oc- 
cupent de  celte  matière.  M.  Adrien  Picot  est  bien  connu  par 
le  zèle  avec  lequel  il  a  étudié  tout  ce  qui  touclie  au  système 
pénitentiaire.  Quoique  nous  ne  soyons  point  partisans  du  ré- 
gime de  l'isolement  continu,  nous  voudrions  en  voir  faire  l'ex- 
périence. Alors  seulement  on  pourra  bien  apprécier  sa  juste 
valeur,  et  la  pratique  venant  corriger  ce  que  la  théorie  pré- 
sente de  trop  absolu,  la  réforme  des  prisons  prendra  ime  mar- 
che plus  assurée  ,  s'appuiera  sur  des  faits  et  produira  sans 
doute  des  résultats  plus  satisfaisants  que  ceux  obtenus  jusqu'à 
ce  jour.  Nous  croyons  qu'il  y  aura  bien  des  mécomptes  encore, 
parce  qu'on  s'est  fait  beaucoup  d'illusions  sur  la  possibilité  de 
régénérer  les  hommes  vicieux  et  corrompus  ,  mais  nous  ne 
douions  pas  que  le  système  pénitentiaire  sagement  modifié  ue 
finisse  par  triompher  complètement. 


UN  HIVER  aux  Antilles,  en  1S39-ao,  ou  lettres  sur  les  résultats  de 
rabolition  de  l'esclavage  dans  les  colonies  anglaises  des  Indes  occiden- 
tales, adressées  à  H.  Cïay,  du  Kentucki,  par  J.-J,  Gurney  ,  trad.  par 
J.-J.  Pacaud.  Paris.  1  vol  in-8.  7  fr.  50. 

L'expérience  faite  par  les  Anglais  dans  leurs  colonies  des 
Indes-Occidentales  est  un  sujet  d'étude  fort  intéressant  pour 
tous  ceux  qui  s'occupent  dans  un  sens  ou  dans  l'autre  de  la 
question  de  l'émancipation  des  nègres.  Quoique  bien  nouvelle 
encore,  elle  permet  déjà  d'apprécier  jusqu'à  un  certain  point 
les  résultats  qu'on  peut  attendre  de  l'abolition  de  l'esclavage. 
Les  abolitionistes  y  trouvent  des  faits  plus  propres  que  les 
meilleurs  raisonnements  à  convaincre  leurs  adversaires,  et  les 
objections  de  ceux-ci  doivent  nécessairement  tomber  devant 
l'évidence  de  la  pratique  ,  si  elle  est  contraire  à  toutes  leurs 
craintes  et  à  toutes  leurs  prévisions.  Les  lettres  de  M.  J.-J. 
Gurney  ne  semblent  plus  laisser  aucun  doute  à  cet  égard.  Il  a 
passé  tout  un  hiver  à  visiter  les  Antilles ,  et  partout  il  a  vu  le 
nègre  libre  devenu  meilleur  ouvrier  se  développer  à  la  fois, 
sous  le  rapport  moral  et  intellectuel,  d'une  manière  très-re- 
marquable, l/indépendance  et  le  droit  de  posséder  entraînent 
bientôt  après  eux  des  habitudes  d'ordre,  d'économie,  d'activité 
qui  sont  totalement  étrangères  à  l'esclave.  La  vie  de  famille  ne 
tarde  pas  à  développer  les  vertus  dont  elle  est  le  foyer  ;  elle 


148  LÉGISLATION, 

double  l'énergie  de  riiomme  qui  veut  procurer  le  bien-être  à 
tous  ceux  qui  l'entourent,  et  sent  qu'il  ne  dépend  que  de  lui 
d'obtenir  une  honnête  aisance  pour  prix  de  ses  efforts  soute- 
nus. Aussi,  d'après  les  observations  de  M.  Gurney,  rémanci- 
pation  a-t-elle  fait  faire  aux  nègres  un  pas  immense  vers  la  ci- 
vilisation. Il  a  trouvé  chez  eux  tous  les  signes  d'une  vie  nou- 
velle qui  semble  donner  les  plus  belles  espérances  pour  l'ave- 
nir. Cette  prétendue  infériorité  par  laquelle,  disail-on,  la  nature 
elle  même  les  avait  condamnés  à  l'esclavage,  disparaît  de  jour 
en  jour  à  mesure  qu'ils  commencent  à  recueillir  les  fruits  de  ta 
liberté.  C'est  une  population  laborieuse,  gaie,  intelligente,  qui 
s'avance  d'un  pas  rapide  dans  la  nouvelle  carrière  qu'on  vient 
de  lui  ouvrir.  A  la  place  d'esclaves  courbés  comme  des  bêtes 
de  somme  sous  le  bâton  d'un  régisseur  brutal,  M.  Gurney  n'a 
vu  que  d'heureux  petits  propriétaires  travaillant  pour  leur 
propre  compte  ou  pour  celui  d'un  maître  qui  les  paie,  et  se 
montrant  en  général  non  moins  industrieux  que  les  blancs.  Aussi 
lé  préjugé  si  puissant  dans  les  pays  à  esclaves  lend-il  à  s'effa- 
cer ;  déjà  les  enfants  se  mêlent  sans  aucune  répugnance  dans 
les  écoles,  et  si  le  mélange  par  le  mariage  est  encore  assez 
rare,  on  peut  dire  du  moins  que  la  couleur  n'est  plus  une  bar- 
rière entre  les  deux  races.  Les  avanlages  de  la  liberté  pour 
l'esclave  ne  peuvent  donc  plus  être  mis  en  doute.  Ces  nègres 
qu'on  représentait  comme  des  mineurs  incapables  de  se  pas- 
ser de  l'appui  d'un  maître,  comme  des  êtres  sans  prévoyance 
et  sans  énergie,  qui  se  laisseraient  mourir  de  misère  et  de  faim 
dès  qu'ils  ne  seraient  plus  forcés  au  travail  par  la  crainte  des 
châtiments,  ont  trouvé  dans  la  liberté  un  stimulant  plus  actif  et 
plus  salutaire  que  le  bâton  ou  les  cachots  de  leurs  anciens  per- 
sécuteurs. Ils  se  sont  montrés  dignes  de  l'intérêt  que  leurs 
souffrances  avaient  excité,  et  sous  ce  point  de  vue  la  cause  de 
l'abolition  est  complètement  gagnée.  Mais  on  dira  peut-être 
que  ce  n'est  là  qu'un  côté  de  la  question  et  qu'il  n'est  pas  juste 
de  ne  tenir  aucun  compte  de  l'intérêt  des  maîtres.  M.  Gurney 
ne  laisse  pas  même  ce  triste  argument  aux  partisans  de  l'es- 
clavage, quoique  à  la  rigueur  il  pût  au  nom  de  l'humanité  re- 
pousser un  semblable  calcul  dont  l'égoïsme  a  quelque  chose 
d'odieux.  Dans  son  séjour  aux  Antilles,  il  a  questionné  beau- 
coup de  grands  propriétaires  et  n'en  a  pas  entendu  un  seul  re- 
gretter l'esclavage.  Au  contraire,  tous  ont  été  unanimes  à  re- 
connaître que  le  travail  d'un  nègre  libre  vaut  celui  de  deux  et 
même  de  trois  nègres  esclaves,  que  l'augmentation  des  frais, 
s'il  y  en  a  une,  est  largement  compensée  par  celle  des  produits, 
que  l'administration  est  plus  facile ,  sujette  à  moins  d'ennuis, 
et  que  le  progrès  moral  se  fait  vivement  sentir  dans  toutes 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  149 

les  relations  de  la  vie.  Enfin,  pour  dernière  preuve,  contre  l'é- 
vidence de  laquelle  toutes  les  répugnances  doivent  se  faire,  il 
cite  l'accroissement  de  valeur  qu'ont  éprouvé  les  propriétés  dans 
les  colonies  anglaises.  Cet  accroissement  est  tel  qu'un  domaine 
vaut  aujourd'hui  un  tiers  en  sus,  quelquefois  même  le  double 
de  ce  qu'il  valait  précédemment  avec  les  esclaves  qui  en  dépen- 
daient. 

M.  Gurney  a  fait  ce  voyage  en  qualité  de  missionnaire,  al- 
lant prêcher  de  paroisse  en  paroisse.  Il  a  vu  les  nègres  de 
près,  dans  leur  intérieur,  a  pu  les  étudier  mieux  qu'un  voya- 
geur ordinaire.  Ses  observations  portent  en  général  un  carac- 
tère de  simplicité  qui  inspire  la  confiance.  Mais  il  faut  bien  re- 
connaître qu'il  parie  en  aboUtioniste  déclaré  j  cependant  en 
admettant  même  qu'il  y  ait  dans  ses  jugements  un  peu  trop  de 
partialité,  les  faits  qu'il  cite  sont  assez  nombreux  et  assez  frap- 
pants pour  justifier  la  plupart  des  conséquences  qu'il  en  tire. 
Son  livre  renferme  de  plus  des  descriptions  fort  curieuses  du 
pays,  et  offre  une  lecture  pleine  d'attrait. 


LETTRE  A  M.  HUMAN'Nj  ministre  des  finances,  sur  le  projet  de  loi 
relatif  à  la  refonte  des  monnaies  de  cuivre,  par  le  B"  Lamliert,  an- 
cien commissaire  général  des  monnaies.  Paris,  chez  Bohaire,  6,  rue 
de  Grammont.  8°. 

M.  Lambert  critique  le  projet  deM.  Humann  sous  plusieurs 
rapports.  Il  regarde  la  marche  proposée  pour  la  refonte  des 
monnaies  de  cuivre,  à  la  fois  comme  trop  coûteuse  et  trop  lon- 
gue. Il  blâme  l'idée  de  se  servir  du  bronze  pour  des  monnaies 
dont  la  nature  est  passagère,  qu'un  changement  de  règne  ou  de 
système  financier  peut  faire  disparaître  à  une  époque  plus  ou 
moins  rapprochée,  et,  dans  tous  les  cas,  ce  mode  est  plus  dispen- 
dieux. Selon  lui,  l'on  peut  accomphr  l'opération  projetée  sans 
grever  le  budget  des  14  millions  demandés.  Une  simple  avance 
de  34.0,000  francs  lui  paraît  suffisante  pour  fabriquer  une  va- 
leur d'un  million  de  francs  en  cuivre.  Cette  somme,  appliquée 
au  retrait  de  l'ancien  billion,  permettrait  de  continuer  l'opéra- 
tion sans  nouvelles  avances,  et  dans  un  espace  de  trois  ans  elle 
pourrait  être  ainsi  complètement  terminée.  A  moins  de  con- 
naissances spéciales,  il  est  bien  difficile  d'apprécier  les  calculs 
de  l'auteur.  Mais  son  travail  nous  paraît  du  moins  empreint 
d'un  esprit  de  stricte  économie,  et  sous  ce  point  de  vue  il  mé- 
rite certainement  d'être  étudié,  car  le  projet  dont  il  fait  la  cri- 
tique présente  une  exagération   évidente  de  tous  les   frais. 


150  LEGISLATION, 

M.  Lambert  pense  avec  raison  qu'ils  peuvent  être  considéra- 
blement diminués  si  l'on  en  i-etranclie  les  dépenses  de  luxe 
administratif  tout  à  fait  inutiles  au  but  qu'on  veut  atteindre. 


SIR  RICHARD  ARKWRIGHT  ou  naissance  de  Tindustrie  cotonnière 
dans  la  Grande-Bretagne,  par  St- Germain  Leduc.  Paris,  chez 
Guillaumin,  5,  Galerie  de  la  Bourse.  1  vol.  in-18.  2l"r. 

En  1760^  il  y  avait  à  Mancbester  un  pauvre  diable  qui,  ne 
sacbant  que  faire  pour  gagner  sa  vie,  s'était  installé  dans  une 
espèce  de  cave  avec  celte  bizarre  enseigne  sur  la  porte  :  Au 
barbier  souterrain,  on  rase  pour  un  penny.  Cet  homme,  qui 
s'appelait  Richard  Arkwiigbt  était  plein  d'activité  mais  d'un 
caractère  changeant.  Il  quitta  bientôt  l'étal  de  barbier  pour  se 
livrer  au  commerce  des  cheveux,  et  se  mil  à  courir  le  pays, 
sollicitant  toutes  les  jeunes  paysannes  de  lui  vendre  leurs  bel- 
les tresses.  Puis  la  préparation  de  sa  nouvelle  marchandise 
avant  attiré  son  attention  sur  certains  procédés  mécaniques,  il 
imagina  de  les  appliquer  à  la  filature  du  coton,  et  son  génie  se 
manifestant  tout  à  coup,  lui  suggéra  l'idée  d'une  machine  qui 
devait  opérer  une  révolution  dans  l'industrie  cotonnière  de  la 
Grande-Bretagne.  Richard  Arkwright,  secondé  par  des  capita- 
listes qui  ne  craignirent  pas  de  faire  des  avances  à  cet  homme 
si  ingénieux  et  si  actif,  forma  un  établissement  dont  la  prospé- 
rité fut  rapide,  malgré  les  obstacles  que  lui  suscitèrenl  la  jalou- 
sie, la  routine  et  l'ignorance.  Sa  découverte  ne  tarda  pas  à  pro- 
duire l'invention  de  la  inull-jenny,  perfectionnement  qu'il  s'em- 
pressa lui-même  d'adopter  et  dont  il  sut  faire  un  si  bon  usage, 
qu'à  sa  mort  il  laissa  une  fortune  de  plus  de  quinze  millions  de 
francs. 

Cette  histoire  est  présentée  sous  une  forme  très-originale, 
comme  extraite  du  journal  d'un  vicaire  de  campagne  qui 
était  l'ami  de  Richard  Arkwright  et  qui,  tout  en  racontant  la 
merveilleuse  fortune  du  barbier  souterrain,  nous  offre  dans  le 
tableau  de  sa  petite  paroisse  l'image  des  souffrances  de  la  classe 
ouvrière  presque  toujours  victime,  pour  quelque  temps  du 
moins,  des  progrès  de  l'industrie  par  le  perfectionnement  des 
machines.  Le  bon  pasteur  plaide  la  cause  de  la  philanthropie, 
de  la  charité,  contre  son  ami  le  fabricant  qui  soutient  celle  de 
la  civilisation.  C'est  un  contraste  piquant,  par  lequel  l'auteur 
fait  très-bien  apprécier  les  deux  faces  de  la  question,  et  montre 
la  nécessité  de  la  résoudre  par  une  meilleure  organisation  du 
travail  qui  vienne  poser  une  limite  à  l'exploitation  inhumaine 
de  1  homme  par  l'iiomine. 


ÉCONOMIE   POLITIQUE.  151 

M.  St-Gerraain-Ijeduc  termine  par  quelques  considérations 
générales  fort  intéressantes  sur  la  situation  actuelle  de  l'indus- 
trie en  France.  11  s'élève  avec  force  contre  l'opinion  de  ceux 
qui  accusent  la  libre  concurrence  el  qui  eu  proposent  la  répres- 
sion. Il  croit  au  contraire  que  le  malaise  dont  on  se  plaint  pro- 
vient précisément  de  ce  que  celte  liberté  n'est  pas  encore  as- 
sez complète,  et  demande  qu'on  fasse  disparaître  toutes  les 
entraves.  Ce  petit  ouvrage,  écrit  avec  simplicité,  nous  paraît 
très-propre  à  jeter  de  la  clarté  sur  des  questions  d'économie 
politique  que  les  doctrines  sociales  de  diverses  écoles  moder- 
nes n'ont  que  trop  bien  réussi  à  embiouiller.  Nous  aimerions 
voir  des  publications  de  ce  genre  se  multiplier  et  se  répandre 
dans  les  écoles  et  les  bibliotbèques  populaires.  Ce  serait  le 
meilleur  moyen  de  combattre  les  préjugés  qui  s^opposent  en- 
core avec  tant  de  force  à  toute  tentative  de  réforme  dans  les 
babitudes  industrielles. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


UÉVOLUTIONS  delà  mer,  par  J.  Adhémar.  Paris,  chez  Malhias,  15, 
quai  Malaquais.  8°,  fig.  1  fr.  50  c. 

L'auteur  de  cet  écrit  croit  trouver  dans  la  précession  des 
équinoxes  la  cause  des  révolutions  successives  qui  ont  boule- 
versé la  surface  de  la  terre.  Cette  tbéorie,  qui  nous  semble  fort 
ingénieuse,  expliquerait  la  plupart  des  pbénomènes géologiques 
par  le  déplacement  régulier  du  centre  de  gravité  de  notre 
globe.  Elle  repose  sur  l'inégalité  de  température  qui  existe  en- 
tre les  deux  bémispbères.  L'année  se  composant^  pour  le  pôle 
boréal^  de  4)4^4  beures  de  jour  et  de  4^296  beures  de  nuit, 
tandis  que  pour  le  pôle  austral  elle  est  de  4?4G4  beures  de 
nuit  et  seulement  de  4)^9^  beures  de  jour,  il  en  résulte  que 
ce  dernier  perd  plus  de  cbaleur  qu'il  n'en  reçoit,  tandis  que 
le  premier  en  reçoit  plus  qu'il  n'en  perd.  Cette  diflérence  d'a- 
bord peu  sensible  le  devient  à  la  longue,  et  l'on  conçoit  que  ses 
effets  multipliés  par  des  milliers  d'années  finissent  par  être 
très-considérables.  La  calotte  glacée  qui  recouvre  les  deux  pô- 
les s'accroît  d'un  côté,  diminue  de  l'autre,  jusqu'à  ce  que  l'i- 
négalité de  poids  qui  en  résulte  soit  assez  foile  pour  déplacer 


152  SCIENCES  ET  ARTS. 

le  centre  de  gravité.  Alors  la  balance  penchant  vers  le  pôle 
austral,  les  eaux  y  sont  entraînées  d'abord  avec  lenteur,  puis 
l'époque  de  la  précession  des  équinoxes  venant  changer  l'or- 
dre des  températures  dans  les  deux  hémisplières,  le  pôle  au- 
stral se  réchauffe,  sa  calollc  s'amolUl,  une  débâcle  arrive,  et  le 
centre  de  gravité  se  trouvant  brusquement  reporté  vers  le  pôle 
boréal,  les  continents  sont  submergés  jusqu'à  ce  que  l'équi- 
libre se  rétablisse.  Une  pareille  catastrophe  aurait  lieu  tous  les 
io,5oo  ans,  et  prenant  le  déluge  de  Noé  pour  la  dernière,  il 
y  en  aurait  une  nouvelle  dans  6,5oo  ans.  C'est  une  idée  con- 
solante pour  la  génération  actuelle  ,  mais  il  faut  espérer  que 
d'ici  là  la  découverte  de  M.  Âdhémar  sera  tout  à  fait  oubliée, 
car  ce  serait  en  vérité  une  cruelle  chose  pour  le  genre  humain 
de  l'an  8344  d'attendre  ainsi,  à  jour  et  heure  fixes,  la  grande 
débâcle  qu'il  ne  pourrait  ni  éviter,  ni  combattre. 

Les  faits  semblent  du  reste  venir  à  l'appui  de  cette  théorie, 
et  l'auteur  trouve  la  confirmation  de  ses  hypothèses  dans  les 
travaux  de  presque  tous  les  savants  qui  se  sont  occupés  soit 
des  glaciers  ,  soit  des  révolutions  géologiques.  I^es  ouvrages 
récents  de  MM.  Charpentier  et  Âgassiz  lui  fournissent  surtout 
de  nombreuses  données  dont  il  sait  habilement  tirer  parti. 
Mais,  avant  d'oser  se  prononcer  sur  le  mérite  de  cette  thèse, 
il  faut  attendre  le  jugement  des  experts,  car  elle  touche  aux 
questions  les  plus  ardues  de  la  science,  et  ne  manquera  pas 
sans  doute  de  soulever  une  discussion  dn  plus  haut  intérêt. 


GENEVR,    IMPRIIttERIE  DE  FERD.    RAMBOZ. 


îleuue    €rtth|ue 

DES    LIVRES    3V0UVEAUX. 


§' 


iiiit   1842. 


LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 


BARNABY  RUDGE ,  by  Ch.  Dickens.  Paris.  2  vol.  in-8,  10  IV. 

Barnaby  Rudge  est  un  pauvre  idiol  dans  le  genre  de  celui 
que  l'auteur  nous  a  déjà  fait  connaître  comme  le  protégé  de 
Nicolas  Nickelby.  Il  paraît  que  M.  Dickens  affectionne  ce 
genre  de  personnage,  et  il  le  peint  du  reste  avec  beaucoup  de 
talent.  Mais  celte  fois,  quoiqu'il  en  ait  fait  eu  quelque  sorte 
le  héros  de  son  roman,  il  n'a  pas  su  lui  donner  le  même  inté- 
rêt. C'est  une  création  bizarre  qui  excite  plutôt  la  curiosité, 
qui  produit  un  effet  pénible  ,  et  à  laquelle  il  a  imprimé  quel- 
que chose  de  tout  à  fait  fantastique  en  lui  adjoignant,  pour 
compagnon,  un  corbeau  qui  prononce  de  temps  en  temps  des 
phrases  étranges,  comme  s'il  s'entretenait  avec  son  maître 
dans  un  langage  qu'eux  seuls  comprennent.  A  côté  de  ces 
deux  figures  principales  s'en  trouvent  d'autres  non  moins  ori- 
ginales. C'estd' abord  l'aubergiste  du  Mai,  le  vieux  John  Wil- 
let,  qui  passe  sa  vie  avec  deux  ou  trois  voisins ,  autour  de  sa 
grande  cheminée,  fumant  sa  pipe  très-gravement  et  exerçant 
sur  ses  alentours  un  empire  passablement  despotique  contre 
lequel  se  révolte  son  fils  Joe,  qui  préfère  endosser  l'uniforme 
plutôt  que  de  continuer  à  être  traité  comme  un  petit  garçon 
dans  la  maison  paternelle.  Puis  viennent  M.  Haredale,  carac- 
tère sombre,  morose,  mais  franc  et  brusque,  et  M.  Chester, 
homme  du  grand  monde ,  vieux  raffiné,  sans  principes ,  ni 

12 


154  LITTERATURE, 

mœurs,  égoïste  et  intrigant,  qui  sacrifie  tout  à  l'accomplisse- 
mcnt  de  ses  moindres  désirs,  qui,  pour  satisfaire  ses  passions, 
ne  recule  devant  aucune  bassesse,  devant  aucun  crime,  en 
ayant  soin  cependant  de  ne  Jamais  compromettre  sa  personne. 
M.  Haredale  a  une  nièce,  fille  de  son  frère,  mort  victime 
d'un  lâche  assassinat  ;  M.  Chester  a  un  fils,  et  les  deux  jeunes 
gens  s'aiment.  Mais  Chester  et  Haredale  se  détestent  et  leur 
liaine  les  porte  à  s'entendre  pour  traverser  cet  amour.  C'est  là 
l'intrigue  capitale  du  roman,  mais  elle  n'est  pas  la  seule.  Joe 
aime  aussi  la  jolie  fille  du  serrurier  Varden ,  l'insoucieuse  et 
coquette  DoUy  ,  et  il  n'a  pas  moins  de  deux  rivaux  :  l'un 
nommé  Hugh,  espèce  de  géant  brutal  qui  fait  l'office  de  pal- 
frenier  à  l'aiiberge  du  Mai,  l'autre ,  plus  redoutable,  qui  est 
M.  Tappertit,  apprenti  serrurier,  jeune  homme  fort  satisfait 
de  lui-même  et  jouant  un  certain  rôle  dans  une  sorte  d'associa- 
tion maçonnique  dont  il  est  le  chef.  Voici  déjà  de  quoi  fournir 
bien  des  incidents  et  une  action  certes  assez  compliquée.  Mais 
ce  n'est  pas  tout.  L'auteur  y  ajoute  encore  la  conspiration  de 
îord  Georges  Gordon,  la  révolte  des  protestants  contre  les  ca- 
tholiques, des  émeutes  et  tout  le  nombreux  personnel  qu'exige 
une  pareille  misa  en  scène.  Enfin,  au  milieu  de  tout  ce  conflit, 
on  découvre  l'assassin  du  frère  de  M.  Haredale,  qui  se  trouve 
être  le  mari  d'une  ancienne  domestique  du  château  et  le  père 
de  Barnaby.  Cette  exposition  paraîtra  sans  doute  un  peu  em- 
•  brouillée,  mais  elle  donne  une  idée  assez  exacte  du  désordre 
qui  règne  dans  le  roman  lui-même.  M.  Dickens  ne  semble  pas 
s'être  tracé  d'avance  un  plan  bien  déterminé.  Doué  d'une 
imagination  très-féconde,  il  s'est  laissé  entraîner  par  le  plaisir 
de  créer,  et  les  personnages  se  sont  ainsi  multipliés  sous  sa 
plume  singulièrement  habile  à  esquisser  des  caractères  origi- 
naux. Mais  quand  il  a  fallu  faire  manœuvrer  cette  foule  ,  met- 
tre de  l'ensemble  et  de  l'ordre  dans  sa  marche,  la  patience  ou 
la  force  lui  a  manqué.  Il  a  craint  sans  doute  d'êlre  trop  long, 
et  en  effet,  dans  les  matériaux  qu^il  avait  accumulés,  il  y  avait 
de  quoi  faire  cinq  ou  six  romans  au  lieu  d'un.  C'est  un  défaut 
rare  de  nos  jours,  oii  l'on  voit  tant  d'écrivains  faire  des  volu- 
mes avec  moins  d'élémens  qu'il  ne  s'en  trouve  dans  un  seul 
de  ses  chapitres.  Mais  ce  n'en  est  pas  moins  un  défaut,  quia  le 
grave  inconvénient  d'éparpiller  l'intérêt  et  d'ôter  à  Barnaby 
Rudge  ce  caractère  d'unilé  qui  est  essentiel  à  toute  œuvre  lit- 
téraire. Il  est  vrai  qu'un  talent  aussi  supérieur  que  celui  de 
M.  Dictens,  offre  au  lecteur  de  larges  compensations.  C'est 
une  richesse  d'invention  qu'on  ne  se  lasse  pas  d'admirer,  c'est 
une  variété  d'incidents  qui  soutient  l'attention  jusqu'au  bout, 
sans  la  laisser  un  seul  instant  faiblir  ,  c'est  une  galerie  de  la- 


HISTOIRE.  155 

bleaux  de  genre  peints  par  tin  habile  maître,  qui  a  l'art  mer- 
veilleux tie  ne  jamais  se  répéter  lors  même  qu'il  reproduit  des 
sujets  h  peu  près  semblables.  On  y  trouve  des  scènes  emprun- 
tées à  toutes  les  situations  de  la  vie,  et  toutes  également  frap- 
pantes de  vérité,  toutes  empreintes  du  cachet  de  l'observation 
la  plus  ingénieuse ,  de  la  connaissance  la  plus  profonde  du 
cœur  humain.  Les  habitués  du  Mai  vous  apparaissent  bientôt 
comme  autant  de  vieilles  connaissances  que  vous  avez  rencon- 
trées maintes  fois  ,  lorsqu'en  course  ou  en  voyage  vous  vous 
êtes  assis  devant  le  grand  feu  de  l'auberge  pour  sécher  vos 
vêtements  mouillés  par  la  pluie  ou  remettre  vos  membres 
rompus  par  le  cahot  de  la  voiture.  L'intérieur  de  la  famille 
du  bon  Varden ,  avec  sa  femme  vaporeuse,  sa  servante  maî- 
tresse ,  son  aimable  fille  et  son  important  apprenti,  forme 
l'une  de  ces  pages  qui  suffisent  presque  pour  faire  la  fortune 
d'un  livre. 

Le  simple  Barnaby,  son  merveilleux  corbeau,  sa  vieille 
mère  qui  veille  sur*  lui  avec  tant  de  sollicitude,  et  l'assassin 
maudit  qui  les  entraîne  attachés  à  sa  honte  et  à  sa  proscription, 
sont  des  personnages  fort  étranges  sans  doute,  mais  qui  n'ont 
rien  de  trop  exagéré  et  produisent  une  impression  profonde. 
Bien  d'autres  scènes  encore  mériteraient  d'être  signalées  , 
mais  ce  qu'il  y  a  de  remarquable,  c'est  Témeute,  ce  sont 
tous  les  détails  de  cette  conspiration  qui  s'ourdit  dans  Tombre  , 
se  ramifie  de  cabarets  en  cabarets ,  d'ateliers  en  ateliers,  puis 
un  beau  jour  éclate  dans  la  rue,  vient  hurler  à  la  porte  du 
parlement,  et  se  retire  satisfaite  lorsqu'elle  a  saccadé  quelques 
maisons  ,  porté  le  désordre  et  la  terreur  dans  toute  la  ville, 
sans  s'inquiéter  si  c'était  là  le  but  de  ses  chefs  ,  si  leurs  vues' 
sont  remplies ,  si  leur  cause  est  gagnée.  Ce  morceau  est  un 
petit  chef-d'œuvre  qui  fait  pardonner  à  l'auteur  le  défaut 
d'ensemble  dont  cette  digression  est  la  principale  cause.  Aussi 
sommes-nous  fort  étonné  que  l'on  n'ait  point  encore  traduit 
Tœuvre  de  M.  Dickens.  Quels  que  soient  les  reproches  que  la 
critique  puisse  lui  adresser,  son  roman  est  certainement  très- 
supérieur  à  ceux  qui  se  publient  tous  les  jours  à  Paris. 


LE  CnEVALIÈn  (rHarmenthal,  par  Alexandre  Dumas.  Paris.  1vol. 
iu-8.  50  fr. 

Les  libraires  commissionnaires  de  Paris  ,  viennent  de  pren- 
dre une  détermination  qu'on  ne  peut  qu'approuver.  C'est  de 


Î56  LITTÉRATURE , 

ne  plus  expédier  de  romans  nouveaux  à  leurs  correspondants, 
à  moins  qu'ils  n'aient  un  certain  nombre  de  feuilles  au  volume 
et  un  certain  nombre  de  ligues  à  la  page.  Ou  peut  espérer 
ainsi,  de  voir  cesser  l'abus  du  papier  blanc,  qui  prenait  cha- 
que jour  un  peu  plus  d'extension.  Le  cijarlatanisme  typogra- 
phique devra  se  restreindre  dans  les  limites  déjà  bien  assez  lar- 
ges que  cette  résolution  lui  impose,  mais  il  nous  semble  que 
cela  ne  suffit  pas,  car  il  reste  toujours  le  charlatanisme  litté- 
raire qui  n'est  pas  moins  criant  que  l'autre.  En  effet,  pour 
l'auteur,  il  n'en  résulte  que  l'obligation  de  faire  quelques  cha- 
pitres de  plus,  c'eslà-dire  de  délayer  encore  davantage  les 
deux  ou  trois  pauvres  petites  données  bien  usées  et  bien  vul- 
gaires avec  lesquelles  il  fabrique  sou  roman.  Ainsi  par  exem- 
ple, M.  Alex.  Dumas  ne  sera  jamais  embarrassé  pour  remplir 
des  pages  sans  faire  le  moindre  effort  d'imagination  ou  de 
pensée.  Ses  conceptions  sont  en  général  des  cadres  élastiques 
qui  peuvent  s  alonger  sans  fin,  comme  les  discours  de  certains 
orateurs  parlementaires  dont  la  phrase  verbeuse  tourne  pen- 
dant plus  d'une  heure  autour  d'une  seule  et  chétive  idée.  Si 
Ton  retranchait  du  Chei-'aliér'd' Hermenthal  tout  le  verbiage 
inutile,  il  ne  resterait  pas  de  quoi  remplir  un  volume  ,  car 
l'intrigue  y  tient  fort  peu  de  place;  elle  est  novée  au  milieu 
de  conversations  interminables,  et  les  incidents  se  composent 
d'une  foule  de  petits  détails  puérils  qui  n'offrent  aucun  intérêt. 
C'est  du  stylé  abondant  et  facile  ,  mais  complètement  vide,  et 
le  papier  noirci  de  celte  manière  ne  nous  paraît  pas  avoir  plus 
de  valeur  que  du  papier  blanc.  Il  est  vrai  que  M.  Dumas 
peint  le  iemps  de  la  régence,  époque  fertile  en  commérages 
de  salon  et  de  ruelle  ;  cependant  il  abuse  de  la  permission  et 
se  moque  de  son  public  en  piéieudant  l'intéresser  à  des  per- 
sonnages dont  pas  un  n'offre  un  caractère  un  peu  remarqua- 
ble. 

MM.  les  libraires  comprendront  sans  douté  que  leur  pre- 
mière mesure,  pour  être  vraiment  efficace,  doit  être  suivie 
d'une  seconde,  qui  sera  de  ne  pas  se  laisser  imposer  par  des 
réputations  toutes  faites,  de  regarder  dans  les  livres  autre  chose 
que  l'exécution  typographique,  et  d'apprendre  à  estimer  leur 
marchandise  autrement  qu'au  poids  ou  à  l'aune.  Qu'ils  s'ha- 
bituent à  lire  et  à  juger.  Cela  ne  les  rendra  pas  infaillibles, 
assurément,  mais  leur  goût  se  formera,  et  reprenant  le  rôle 
qu'ils  n'auraient  jamais  dà  quitter,  ils  pourront  réussira  exer- 
cer une  influence  heureuse  sur  la  marche  de  la  littérature.  Les 
écrivains  aussi  bien  doués  que  M.  Dumas  n'auront  pas  à  se 
plaindre  de  celte  influence  ;  elle  ne  sera  pour  eux  qu'un  sti- 
mulant salutaire  qui  les  empêchera  de  s'abandonner  à  la  pa- 


.  HISTOIRE.  15T 

resse  ,  à  riiisouclance  dans  laquelle  leurs  facullés  risquent  de 
se  perdre  ,  et  les  forcera  de  prendre  un  peu  plus  de  soin  de 
leur  propre  renommée. 


HORACE  par  G.  Sand.  Paris.  2  vol.  in-8.  15  fr.  '^ 

Si  le  nom  de  G.  Sand  ne  figurait  pas  en  toutes  lettres  sur 
le  titre  de  ce  livre^  on  ne  devinerait  certes  jamais  qu'il  soit  le 
produit  de  sa  plume-  C'est  un  roman  vulgaire  emprunté  h  la 
vie  des  étudiants  et  des  grisetles,  dont  le  style  ne  vaut  pas 
mieux  que  le  sujet.  Il  semble  que  l'auteur  à' Indiana  et  de 
Spiridion  ait  voulu  marcher  sur  les  traces  de  Paul  de  Rock, 
et  il  faut  avouer  qu'elle  ne  déploie  ni  la  verve,  ni  l'esprit  de 
ce  fécond  roruancier.  Son  Horace  est  un  assez  sot  personnage,, 
qui  n'amuse  ni  n'intéresse.  îl  est  guindé  ,  prétentieux,  il  ris- 
semble  plus  à  un  roué  dtî  profession  qu'à  un  jeune  étourdi 
qui  se  laisse  entraîner  par  les  séductions  de  la  vie.  A  côté  de 
lui  se  présentent  une  de  ces  figures  d'artiste  que  l'auteur  af- 
fectionne et  qu'elle  sait  habilement  peindre,  mais  qui  ne  se 
trouve  nullement  à  sa  place  dans  un  cadre  comme  celui-ci, 
puis  des  grisetles  sentimentales  qui  possèdent  toutes  sortes  de 
vertus,  sauf,  bien  entendu,  celle  qui  doit  être  le  premier  apa- 
nage d'une  femme  honnête.  Horace  est  venu  à  Paris  pour 
faire  ses  études,  mais  il  préfère  infiniment  l'estaminet  à  l'école 
de  droit,  et  les  intrigues  amoureuses  aux  arguties  de  la  chi- 
cane. 

D'ailleurs,  dès  son  arrivée  ,  il  retrouve  un  ami  qui  étudie 
la  médecine  en  compagnie  d'une  jeune  beauté,  avec  laquelle 
il  partage  sa  modeste  chambre,  et  l'exemple  de  cet  heureux 
couple  inspire  bientôt  à  Horace  le  désir  de  l'imiter.  Il  jette 
donc  les  yeux  sur  une  dame  de  comptoir  dont  les  charmes  lui 
paraissent  dignes  de  ses  attentions  ,  et  comme  ladite  dame  ne 
cherche  qu'une  occasion  de  secouer  le  joug  de  son  tyran,  qui 
après  l'avoir  séduite,  a  trouvé  fort  commode  d'en  faire  l'ensei- 
gne de  son  café,  Horace  n'a  pas  de  peine  à  se  faire  écouler, 
il  enlève  sa  belle  et  rien  ne  s'oppose  à  leur  amour,  quoique 
l'artiste  ait  conçu  pour  la  même  dame  de  comptoir  ,  une  pas- 
sion beaucoup  plus  forte  et  plus  vraie  que  celle  A  Horace. 
Mais  c'est  un  rival  d'une  nature  très-pacifique.  Il  se  soumet  à 
son  destin  en  gémissant  et  se  contente  de  surveiller  de  loin  le 
sort  de  sa. cruelle  qui  devient  bientôt  fort  à  plaindre,  car  la  mi- 
sère est  une  triste  compagne  pour  l'amour.  Telle  est  la  trame 


158  LITTÉRATURE, 

tle  ce  roman,  dont  les  détails  sont  en  général  1res  faiblement 
rs(juissés,  et  où  l'on  ne  retrouve  rien  qui  rappelle  le  merveil- 
leux talent  de  G.  Sand. 


LES  EGLANTIIVE3  y  poésies  et  chansons  pai'  Ph.  Corsât.  Genève. 
1  vol.  in- 12, 

Eu  la  rasant,  souvent  à  la  pratique 
L^art  de  rimer  me  rendit  importun  ; 
Mais  en  voyant  le  peuple  en  ma  boutique. 
J'ai  plus  appris  qu''en  mes  livres  d'emprunt. 
Oui,  mes  amis,  le  peuple  est  un  grand  livre 
Que  maint  savant  devi'ait  étudier. 
Voilà  pourquoi  je  garde  pour  le  suivre, 
Le  fauteuil  du  barbier. 

Ce  couplet  de  M.  Corsai  nous  awprend  quelle  est  sa  pro- 
fession. Comme  Figaro,  il  chante  et  fait  la  barbe  à  tout  le 
monde.  Mais  plus  sage  que  lui,  l'ambition  littéraire  ne  la 
point  entraîné  à  délaisser  le  rasoir  et  la  savonnette  pour  cou- 
rir après  la  fortune.  Il  a  gardé  son  métier  comme  le  plus  sûr 
garant  de  son  indépendance,  et  lia  bien  compris  qu'en  quittant 
sa  boutique  ,  il  perdrait  toute  son  originalité  pour  ne  trouver 
peut-être,  comme  Figaro,  que  la  misère  et  la  cabale.  En  agis- 
sant ainsi,  M.  Corsât  fait  preuve  de  plus  d'esprit  et  de  bon 
sens  que  tous  ces  hommes  de  lettres  affamés  qui  vendent  leur 
plume  pour  avoir  de  quoi  dîner,  et  n'ont  bientôt  plus  d'autres 
inspirations  que  celles  du  calcul  ou  du  besoin.  C'est  un  poète 
démocrate  qui,  né  dans  les  rangs  des  travailleurs  ,  ne  se  croit 
point  obligé  d'en  sortir  pour  cultiver  la  littérature,  dans  la- 
quelle il  ne  voit  qu'un  noble  délassement  à  ses  occupations 
matérielles.  Nous  aimons  à  signaler  cet  exemple  d'une  alliance 
malheureusement  trop  rare,  car  elle  nous  semble  tout  à  fait 
propre  à  rendre  aux  lettres  leur  véritable  destination,  qui  est 
d'élever  l'âme,  d'adoucir  les  mœurs,  de  développer  l'intelli- 
gence, et  non  point  d'offrir  un  gagne-pain  à  quiconque  n'a  pas 
su  se  créer  une  carrière  utile.  Aussi  nous  sentirions-nous  en- 
clin à  l'indulgence,  lors  même  que  le  talent  de  l'auteur  ne  se- 
rait pas  de  nature  à  désarmer  notre  critique.  Mais  en  faisant 
son  éloge,  nous  ne  serons  que  juste,  car  M.  Corsât  possède 
des  qualités  remarquables  ,  et  son  recueil  renferme  maintes 
pièces  aussi  bien  senties  qu'élégamment  tournées.  Il  manie  le 
vers  avec  beaucoup  d'aisance  j  jamais  on  ne  rencontre  eu  lui 


HISTOIRE.  159 

ni  la  recherche)  ni  reffort.  Celle  facilité  môme  lui  nuit  quel- 
quefois ;  il  s'y  livre  un  peu  trop,  ne  travaille  pas  assez  sou 
style  et  oublie  que  dans  la  poésie  française,  la  langue  ne  sau- 
rait être  trop  correcte.  Ce  défaut  est  surtout  saillant  toutes  les 
fois  qu'il  traite  des  sujets  politiques.  Sans  doute  on  dira  que 
cédant  à  l'enthousiasme,  il  jette  sa  pensée  dans  le  premier 
moule  qui  se  présente  sans  se  donner  le  temps  d'en  polir  la 
forme.  Mais  alors,  c'est  que  le  Ion  de  l'enthousiasme  ne  lui 
va  pas  du  tout ,  car  il  est  difficile  d'imaginer  des  vers  plus 
mauvais  que  ceux-ci,  par  lesquels  débute  son  Epître  à  ces  Mes- 
sieurs sur  l'assemblée  populaire  : 

Vous  ne  connaissez  pas  votre  peuple,  Messieurs  ! 
Lorsque  vous  le  jugez,  dans  vos  discours  railleurs, 
Indigne  de  ses  droits,  incapable  de  dire 
Son  mot  dans  vos  conseils,  ou  bien  pour  vous  élire. 

C'est  du  style  de  complainte  ou  de  parodie,  et  toute  la  pièce 
esl  dans  le  même  goiit.  Il  est  vrai  que  le  sujet  n'était  pas  heu- 
reux. Comment  faire  de  l'enthousiasme  sur  une  assemblée  po- 
pulaire dont  le  motif  était  la  prétendue  faiblesse  des  Conseils 
de  Genève  pour  les  catholiques  dans  les  instructions  données 
à  l'occasion  des  couvents  d'Argovie  ,  et  dont  le  résultat  a  été 
une  révolution  qui  donne  précisément  à  ces  mêmes  catholiques 
une  représentation  beaucoup  plus  forte  et  une  influence  beau- 
coup plus  grande  dans  les  conseils  de  la  république?  En  vérité, 
avec  la  meilleure  volonté  du  monde  ,  on  se  battrait  vainement 
les  flancs  pour  trouver  là,  matière  à  entonner  un  chant  de 
triomphe. 

M.  Corsât  était  mieux  inspiré ,  lorsqu'il  fil  pour  l'installa- 
tion de  la  Société  d'instruction  mutuelle,  ces  couplets  remplis 
des  sentiments  les  plus  nobles  et  les  plus  purs. 

Oh  !  mon  pays,  pour  toi,  bonne  espérance  , 
Jette  un  sourire  à  ce  jour  solennel  ! 
De  ton  amour  la  magique  puissance 
Répand  sur  nous  son  charme  fraternel. 
O  liberté!  si  notre  front  rayonne, 
vSi  notre  cœur  palpite  de  plaisir,       « 
A  ton  doux  nom  si  notre  sang  bouillonui-, 
C'est  que  pour  toi  nous  voulons  nous  unir. 

Amis  du  peuple  et  de  la  vérité, 

Charmez,  embellissez  nos  heures. 
Paix  à  nos  foyers!  paix  à  nos  demeures! 

Et  parmi  nous  moralité  , 
Fraternité  ! 


160  LITTERATUBE, 

Oui ,  nous  voulons,  unis  de  cœur  et  d'àme, 
De  cet  asile  en  franchissant  le  seuil , 
Aux  vrais  devoirs  que  notre  but  réclame 
Sacrifier  l'égoïsmo  et  l'orgueil.  • 

Fille  du  siècle,  aimable  toléiance, 
De  nos  discours  bannis  les  passions  ; 
Répands  sur  nous,  charité,  confiance, 
Cest  à  ce  vœu  que  nous  communions. 
Amis  du  peuple,  etc. 

Ce  sont  là  de  bonnes  paroles,  qui' valent  certes  beaucoup 
mieux  que  tous  les  grands  mots  et  les  vides  formules  du  Voca- 
bulaire politique.  Le  poète  populaire  comprend  biei)  sa  mis- 
sion quand  il  travaille  ainsi  à  répandre  ces  principes  moraux, 
sans  lesquels  la  démocratie  serait  le  pire  de  tous  les  gouver- 
nements. 

En  général,  M.  Corsât  donne  d'excellents  conseils  à  la  classe 
ouvrière,  à  laquelle  surtout  il  s'adresse  et  dont  il  peint  les  mi- 
sères^ les  souffrances  ,  les  privations,  d'une  manière  touchante 
ot  vraie.  Mais  parfois  il  se  laisse  entraîner  trop  loin  par  le  dé- 
sir d'exposer  en  contraste  le  luxe  et  la  dureté  des  riches.  Son 
talent  lui  fait  défaut  alors,  parce  qu'il  n'est  plus  dans  le  vrai. 
Sa  coFère  porte  à  faux  ,  il  veut  frapper  des  vices,  et  ne  ren- 
contre guère  que  des  ridicules  qu'il  faut  combattre  par  la 
raillerie  bien  plus  que  par  l'indignation  dont  ils  ne  valent  pas 
la  peine.  Il  oublie  que  dans  une  république  où  il  n'y  a  ni  classe 
privilégiée,  ni  classe  opprimée,  toutes  ces  violentes  déclama- 
tions ne  sont  qu'un  langage  d'emprunt  sans  portée  réelle.  Du 
reste,  nous  le  répétons,  M.  Corsât  n'en  est  pas  moins  un 
exemple  remarquable  de  cette  alliance  précieuse  delà  culture 
intellectuelle,  avec  les  travaux  modestes  de  l'artisan ,  qui ,  si 
elle  devenait  plus  générale ,  serait  à  nos  yeux  l'indice  le  plus 
certain  d'un  véritable  progrès  social> 


SIMPLE  HISTOIRE  ^  par  Mistress  Inchbald  ,  traduction  nouvelle, 
par  Léon  de  Wailly.  Paris.  1  vol.  in-12.  3  fr.  50  c. 

Voici  un  de  ces  romans  pleins  de  charme  et  de  simplicité, 
auxquels  on  revient  toujours  avec  plaisir  ,  et  dont  la  lecture 
forme  un  agréable  contraste  à  côté  des  productions  de  la  litté- 
rature actuelle.  C'est  un  tableau  fidèle  de  la  vie  telle  qu'elle 
est,  empreint  d'un  esprit  observateur,  d'une  connaissance  pro- 
fonde du  cœur  humain,  et  rempli  de  détails  vrais  qui  captivent 
cl  intéressent.  Aussi  ne  peut-on  qu'applaudir  à  l'idée  de  rajeu- 


HISTOIRE.  tW 

uir  par  une  traduction  nouvelle  celle  production  qui  mérite  si 
bien  d'èlre  conservée.  IMais,  pour  que  ce  travail  remplît  véri- 
tablement son  but,  il  faudrait  que  le  traducteur  se  fût  appliqué 
à  rendre  autant  que  possible  tout  le  charme  de  l'original ,  et  à 
perfectionner^  soil  dans  le  slylc,  soit  pour  l'exactilude,  l'œuvre 
de  son  devancier.  Malheureusement  il  n'en  est  |"oinl  ainsi. 
M.  L.  de  Wailly ,  si  tant  est  qu'il  ail  fait  une  traduction  nou- 
velle, n'en  a  certes  pas  fait  une  bonne.  Son  style  manque  à  la 
fois  d'élégance  et  de  légèreté.  Ce  sont  des  phrases  péniblement 
contournées ,  difficiles  à  lire  ,  qui  fout  disparaître  le  principal 
charme  du  livre,  en  lui  imprimant  un  cachet  d'ennui  et  de  lon- 
gueur dont  l'auteur  est  tout  à  fait  innocent.  Ce  n'était  pas  la 
peine  d'entreprendre  une  traduction  nouvelle  pour  s'en  ac- 
(juiller  ainsi ,  et  mieux  valait  encore  réimprimer  l'ancienne 
sans  aucun  changement. 


l'ANCIElV  REGIME  et  la  révolution  ou  revue  hisloriqne,  critique  et 
morale  de  Tancien  régime  ,  par  L.  Chauvin.  Paris,  chez  Lcmar- 
chand,  H,  rue  du  Carrousel^,  in-1  8,  2  fr.  ÔO  c. 

M.  L.  Chauvin  s'est  proposé  ,  dans  ce  petit  volume ,  de  dé- 
montrer l'impossibilité  d'un  retour  vers  l'ancien  régime,  en 
signalant  les  diflérences  profondes  qui  nous  en  séparent  et  en 
dressant  une  sorte  d'inventaire  des  innondjrables  abus  donl  la 
destruclion  est  due  à  la  révolution.  La  réaction  amenée  par  les 
excès  de  celle  ci  tend  en  ellet  un  peu  trop  à  faire  oublier  les 
causes  qui  Ton  produite.  On  condamne  avec  une  juste  sévérité 
les  désordres  de  l'anarchie,  les  théories^ insensées  qui  préten- 
daient établir  l'égalité  par  la  main  du  bourreau,  mais  il  ne  faut 
pas  perdre  de  vue  non  plus  les  excès  de  l'ancien  régime  qui ,. 
s'ils  n'excusent  sans  doute  pas  ceux  de  la  révolution  ,  servent 
du  moins  à  les  expliquer.  M.  Chauvin  les  range  sous  trois 
chefs  principaux  :  le  pouvoir  absolu  du  monarque,  les  privi- 
lèges de  la  noblesse  et  les  prérogatives  du  clergé.  Il  donne  de 
curieux  détails  soit  sur  l'étiquette  de  la  cour  ,  soit  sur  les  fa- 
veurs donl  le  souverain  comblait  ses  maîtresses,  ses  bâtards 
et  ses  courtisans  ,  soit  sur  les  revenus  immenses  des  archevê- 
chés, des  évêchés  et  des  abbayes.  Ce  sont  des  fails  qui  parlent 
plus  haut  et  plus  vrai  que  les  plus  éloquentes  déclamations  do 
Tesprit  de  parti,  et  après  leur  examen  on  ne  peut  s'empêcher 
de  conclure  avec  l'auteur  que  tout  retour  vers  cet  ancien  ré- 
gime est  désormais  impossible ,   et  qu'il  est  dans  l'intérêt  de& 


162  LITTÉRATURE, 

impatiens  eux-mêmes  de  se  rallier  à  l'ordre  des  choses  actuel 
pour  ne  pas  compromettre  sur  ce  point  les  précieuses  con- 
quêtes de  la  révolution. 


EES  ETATS-UNIS  et  la  Havane,  souvenirs   d'un  voyageur,  par  h. 
J^wenstern.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  ir.  50  c. 

M.  Lovrenstern  a  parcouru  les  Etats-Unis  en  observateur 
impartial,  cherchant  surtout  à  étudier  les  mœurs  et  à  se  rendre 
compte  des  résultats  pratiques  de  l'immense  développement 
matériel  de  celte  jeune  république.  Laissant  décote  les  grandes 
vues  de  la  théorie,quitrop  souvent  préoccupent  d'une  manière 
presque  exclusive  les  voyageurs  lorsqu'ils  visitent  cette  pia'tie 
<Iu  monde,  il  s'attache  aux  détails  de  la  vie  commune  et  nous 
transmet  ses  impressions  plutôt  que  ses  jugements.  On  le  suit 
ainsi  pas  à  pas  sur  les  grandes  routes^  dans  les  waggons  des 
chemins  de  fer  ,  dans  les  bateaux  à  vapeur;  on  s'assied  avec 
lui  à  la  table  d'bôte;  on  l'accompagne  dans  ses  visites,  on 
assiste  à  ses  conversations  et  l'on  prend  en  quelque  sorte  part 
à  tous  les  incidents  de  son  voyage  qui  fout  connaître  la  société 
américaine  sous  ses  divers  aspects.  C'est  un  tableau  exact  mais 
non  flatté,  dans  lequel  le  bon  et  le  mauvais  se  trouvent  égale- 
ment rendus,  tels  que  l'auteur  les  a  vus  et  sentis.  Si  d'une  part 
il  met  en  saillie  les  grands  traits  du  caractère  national,  de  l'au- 
tre il  ne  cache  pas  ses  défauts ,  et  il  excite  l'admiration  sans 
éveiller  cependant  aucune  sympathie.  On  est  d'abord  frappé 
d'élonnement  à  la  vue  de  cette  activité  ingénieuse,  de  cette  in- 
dustrie puissante  qui  font  pénétrer  le  mouvement  civilisateur 
jusqu'au  sein  des  solitudes  les  plus  sauvages,  et  ouvrent  sans 
cesse  de  nouvelles  voies  au  commerce  sur  un  sol  jadis  couvert 
(le  forêts  vierees  dont  l'adroit  chasseur  connaissait  seul  les  sen- 
tiers.  Mais  à  celle  première  impression  en  succède  une  autre 
moins  favorable.  L'industrie  américaine  offre,  en  général,  un 
cachet  d'instabilité  peu  propre  à  inspirer  la  confiance.  Il  sem- 
l)Ie  qu'elle  se  préoccupe  de  faire  vite  et  beaucoup  ,  plus  que 
de  faire  bien.  L'agrément  et  la  sécurité  sont  les  deux  dernières 
choses  dont  elle  se  soucie.  Ainsi,  les  détails  que  donne  M.  Lti- 
wenstein  sur  les  chemins  de  fer  et  les  bateaux  à  vapeur  sont 
fort  peu  séduisants.  On  dirait  que  dans  les  entreprises  de  ce 
genre  la  vie  de  l'bomme  est  comptée  pour  rien  ,  et,  lorsque  un 
accident  arrive  ,  l'opinion  publique  elle-même  se  montre  tout 
à  fait  indulgente  pour  ceux  dont  la  négligence  eu  est  la  cause 


HISTOIRE.  163 

Quant  aux  mœurs  et  aux  usages  de  la  socic^té  américaine  , 
l'auleur  nous  les  montre  fortement  empreints  du  cachet  démo- 
cratique ,  qui  leur  donne  à  quelques  égards  de  la  rudesse,  et 
n'en  exclut  pas  certaines  prétentions  assez  ridicules.  Mais  il 
est  bien  difficile  à  un  Européen  de  se  dépouiller  de  tout  pré- 
jugé d'éducation  pour  les  juger,  et  s'il  est  un  trait  propre  à 
nous  réconcilier  avec  ce  qu'elles  offrent  d'étrange  ,  c'est  la 
considération  générale  dont  y  jouissent  les  femmes  ,  au  dire 
de  tous  les  voyageurs.  Certainement  cela  seul  dénote  une  civi- 
lisation très-avancée,  et  qui  n'est  pas  en  voie  de  décadence. 


GRAMSIAIIIE  et  exercices;  aLrégé  du  manuel  théorique  et  pratique 
de  la  langue  française,  par  M.  Gillard.  Paris,  chez  Didier,  55,  quai 
des  Augustins,  1  vol.  in-12. 

Celte  petite  grammaire  est  divisée  en  seize  leçons,  dans  les- 
quelles chaque  règle  se  trouve  appuyée  par  de  nombreux 
exemples  empruntés  aux  meilleurs  écrivains  français.  Les 
verbes  y  sont  traités  avec  beaucoup  de  détails.  Par  un  ingé- 
nieux procédé  ,  l'auteur  les  ramène  tous  à  une  conjugaison 
unique,  ce  qui  en  rend  l'étude  beaucoup  plus  facile.  Il  a  cher- 
ché surtout  à  donner  à  son  enseignement  une  direction  essen- 
tiellement pratique,  et  il  repousse  le  système  des  cacographies 
comme  ne  servant  qu'à  retarder  les  progrès  de  l'élève.  Au 
lieu  de  présenter  à  celui-ci  des  fautes  auxquelles  peut-être  il 
n'aurait  sans  cela  jamais  songé,  il  lui  offre  dès  l'abord  la  phrase 
correcte,  en  explique  le  sens  et  l'exactitude  grammaticale,  puis 
lui  montre  comment  elle  peut  devenir  vicieuse  et  la  lui  fait  rec- 
tifier. Cette  marche  paraît  plus  naturelle ,  elle  fait  mieux  tra- 
vailler soit  l'intelligence,  soit  le  jugement,  et  peut  contribuer 
à  forjuerle  goiàt.  Chaque  leçon  est  accompagnée  d'un  question- 
naire fort  commode  pour  s'assurer  si  l'enfant  a  bien  compris 
toutes  les  explications  qui  lui  ont  été  données. 


PENSÉES  ET  NOTES  CRITIQUES  extraites  du  Journal  de  mes  voya- 
ges dans  l'empire  du  Sultan  de  Constantinople,  dans  les  provinces 
russes,  géorgiennes  et  tartares  du  Caucase  et  dans  le  royaume  de 
Perse,  par  J.-Ch.  Teule.  Paris,  li  gros  vol.  in-8,  18  fi\ 

M.  Tenle  a  beaucoup  voyagé  ,  beaucoup  vu  et  par  consé- 
q^ueul  recueilli  une  foule  de  renseignements  précieux  qui  pour^ 


i6i  LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 

raient  offrir  nn  grand  intérêt.  Malheureusement  il  ne  possède 
pas  l'art  d'écrire,  et  ses  notes  sont  en  général  rédigées  d'une 
manière  peu  attrayante.  Il  rapporte  les  incidents  de  son  vojage 
avec  sécheresse  ,  et  au  lieu  de  chercher  à  piquer  la  curiosité 
par  le  charme  des  détails  ,  il  préfère  se  livrer  à  des  digressions 
philosophiques  qui  seront  sans  doute  fort  peu  du  goût  de  ses 
lecteurs.  11  n'omet  pas  une  des  petites  contrariétés  qu'il  ren- 
contre sur  sa  route,  et  se  montre  singulièrement  href  dans  tout 
ce  qui  pourrait  servir  à  faire  connaître  les  mœur?  et  les  insti- 
tutions des  pays  qu'il  parcourt.  Mais,  en  revanche,  il  consacre 
de  longues-pages  à  des  lieux,  communs  de  réflexions  qui  sont 
exprimés  en  un  style  lourd  et  souvent  obscur.  Cependant,  mal- 
gré ces  défauts ,  son  livre^  riche  de  faits  de  toutes  sortes,  mé- 
rite d'être  lu.  Si  ses  descriptions  ne  sont  pas  élégantes,  elles 
portent  du  moins  le  caractère  bien  prononcé  de  l'exactitude  , 
et  l'on  y  trouve  en  particulier  de  nombreuses  notions  sur  l'état 
actuel  de  la  Turquie  et  de  la  Perse.  L'auteur  a  étudié  ces  con- 
trées avec,soin ,  il  ne  s'est  pas  contenté  de  les  visiter  en  tou- 
?iste,  il  s'est  mêlé  aux  habitants,  il  a  vécu  leur  vie,  pratiqué 
leurs  habitudes  ;  il  ne  ressemble  point  à  ces  quêteurs  d'impres- 
sions de  voyages  qui,  faute  d'en  trouver,  en  imaginent  aux 
dépens  du  bon  sens  et  de  la  vérité.  S'il  y  a  uu  reproche  à  lui 
faire,  c'est  plutôt  de  manquer  un  peu  trop  de  celte  /acuité  ima- 
ginative  qui  rehausse  par  son  éclat  toutes  les  couleurs  du  ta- 
bleau. Sous  sa  plume,  l'Orient  ne  revêt  point  im  aspect  poéti- 
que. Il  nous  le  montre,  au  contraire,  dans  sa  triste  réalité, 
sans  illusion  comme  sans  prévention.  Il  met  à  nu  ses  misères 
et  nous  fait  toucher  au  doigt  les  plaies  qui  rongent  ce  corps 
usé,  dans  lequel  la  vie  semble  prête  à  s'éteindre,  malgré  les 
efforts  tentés  pour  sa  régénération.  Ces  eflorls  mêmes  sont  re- 
présentés par  lui  sous  un  jour  fort  peu  favorable,  mais  qu'on 
doit  croire  vrai,  car  ce  n'est  pas  de  la  déclamation  théorique, 
c'est  le  résultat  simple  et  fidèle  des  faits  qu'il  a  vus.  Les  essais 
de  ces  fameux  réformateurs  dont  on  a  tant  vanté  le  génie  et 
l'habileté  n'apparaissent  plus  qu'une  ridicule  singerie  de  la 
civilisation  européenne,  sans  aucune  portée  et  sans  la  moindre 
intelligence  des  éléments  qui  font  sa  force  réelle.  Du  reste,  les 
connaissances  spéciales  que  M.  Teule  possède  comme  docteur 
eu  médecine  lui  fournissent  d'intéressantes  considérations  sur 
!a  peste  et  les  autres  maladies  particulières  aux  divers  pays 
dans  lesquels  il  a  séjourné.  - 


ÎIFXIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION. 


ESSAI  sur  la  manifestation  des  convictions  religieuses  et  sur  la  sépa- 
ration de  PEglise  et  de  i^Etat,  envisagée  comme  conséquence  né- 
cessaire et  comme  garantie  du  principe,  par  A.  \  inet.  Paris,  1  vol, 
in-8.  (i  Ir.  50  c.  —  QUELQUES  REFLEXIONS  sur  le  système  de  la 
séparation  de  TEglise  et  de  l'Etat,  par  le  prol".  iluuier.  Genève.  8*>. 

La  séparation  de  l'Eglise  et  de  l'Etat  est  une  de  ces  idées 
empruntées  à  la  jeune  république  américaine,  qui,  traversant 
les  mers  ont  trouvé  en  Europe  de  zélés  promoteurs  prêts  à  se 
lancer  hardiment  dans  la  voie  des  expériences  chanceuses.  Il 
faut  convenir  qu'au  premier  abord  ,  ce  système  paraît  fort  al- 
Iravant.  Il  simplifie  beaucoup  les  relations  de  l'Eglise  avec  le 
pouvoir  civil,  il  détruit  une  source  féconde  de  coullits  ,  il  offre 
la  meilleure  garantie  de  la  liberté  religieuse.  Une  fois  le  prin- 
cipe de  la  séparation  admis  ,  TEglise  se  trouve  ,  comme  tout 
établissement  particulier  de  philanthropie,  ou  autre,  complè- 
tement indépendante  de  l'Etat.  Elle  se  constitue  à  sou  gré  , 
groupe  autour  d'elle  ses  seuls  adhérents ,  subvient  elle-même 
à  tous  ses  besoins.  Il  n'y  a  plus  de  religion  privilégiée,  chacun 
suit  celle  qui  lui  convient  et  paie  les  pasteurs  de  sou  choix.  Il 
en  résulte  certainement  des  avantages  incontestables.  Les 
Eglises  qui  se  forment  ainsi  par  l'agrégation  volontaire  d'hom- 
mes animés  de  sentiments  identiques  ,  partageant  les  mêmes 
croyances,  et  assez  zélés  pour  faire  les  sacrifices  nécessaires, 
sont  plus  homogènes  et  doivent  mieux  favoriser  la  vie  reli- 
gieuse qui  est  l'unique  base  sur  laquelle  repose  leur  propre 
existence.  Elles  ne  se  voient  point  envahies  par  ce  public  indif- 
férent ou  tiède  qui  forme  trop  souvent  la  majorité  dans  les 
Eglises  officielles  que  lEtat  soutient  de  ses  deniers  et  de  sa 
protection.  On  peut  croire  même  que  le  nombre  des  indiffé- 
renls  ira  toujours  en  diminuant ,  puisque  chaque  nuance  aura 
son  Eglise  particulière,  et  que  toutes  les  exigences  du  sentiment 
religieux  seront  pleinement  en  droit  de  se  satisfaire  cpiume 
elles  l'enlendent.  Dès  lors,  il  seaible  que  tout  antagonisme 
devra  disparaître;  du  moins  l'oppression  ne  sera  plus  possible, 
et  les  diverses  croyances  seront  obligées  de  se  supporter  mu- 
tuellement parce  que  nulle  d'elles  n'aura  le  pouvoir  de  s'im- 
poser et  de  dominer   les  autres   Evidemment  c'est  ht  qtie  se 


16G  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

Irouve  la  vraie  libei  lé ,  la  manifestalion  complète  des  convic- 
tions religieuses  qui,  dans  les  Eglises  salariées  par  l'Etat,  sont 
réduites  à  des  transactions  ,  forcées  par  la  nécessité  de  se  réunir 
en  un  faisceau  commun.  M.  Yinet  est  donc  parfaitement  logi- 
que, lorsqu'il  représente  le  système  de  la  séparation  de  l'Eglise 
et  de  l'Etat  comme  le  corollaire  indispensable  de  cette  manifes- 
tation, comme  le  seul  moyen  de  rendre  possible  l'accomplis- 
sement de  ce  qu'il  appelle  le  premier  devoir  de  l'bomme  reli- 
gieux. En  partant  de  ce  point  de  vue,  il  attaque  avec  beaucoup 
de  force  l'union  de  l'Eglise  et  de  l'Etat,  et  sur  le  terrain  où  la 
question  se  trouve  ainsi  placée  ,  on  doit  reconnaître  qu'il  est 
bien  difficile  de  combattre  son  argumentation  à  la  fois  élo- 
quente et  babile.  Son  livre  est  un  plaidoyer  plein  de  talent , 
mais,  avocat  ingénieux,  il  ne  prend  du  sujet  que  la  face  la  plus 
favorable  à  sa  cause  ,  et  s'il  emporte  la  victoire  sur  ce  point, 
il  en  reste  bien  d'autres  sur  lesquels  on  peut  la  lui  contester 
avec  succès. 

Les  Réflexions  de  M.  Munier  nous  en  offrent  la  preuve.  Si 
elles  ne  renversent  peut-être  pas  la  tbéorie  du  système,  elles 
font  très-bien  ressortir  les  dangers  de  son  application  et  signa- 
lent avec  beaucoup  de  justesse  ses  côtés  faibles.  Il  s'attache 
d'abord  à  montrer  combien  peu  la  justice  et  la  liberté  se  trou- 
vent réellement  favorisées  par  la  séparation  qu'on  représente 
comme  leur  palladium.  En  effet,  dans  ce  système  ,  les  Eglises 
n'étant  soutenues  que  par  les  cotisations  volontaires  de  leurs 
membres,  le  pauvre  qui  n'a  pas  de  quoi  payer  reste  en  dehors 
ou  bien  n'y  est  admis  que  par  charité.  Un  pareil  résultat  serait 
certes  tout  à  fait  défavorable,  et  cependant  ou  ne  voit  pas  trop 
comment  on  pourrait  l'éviter.  Mais  est-il  vrai  du  moins  que 
cette  liberté  complète  rend  l'oppression  impossible.  Malheu- 
reusement non  ;  pour  être  entièrement  abandonnées  à  elles- 
mêmes  ,  les  Eglises  n'en  sont  pas  moins  intolérantes.  Au  con- 
traire même,  n'étant  plus  obligées  de  transiger  pour  concilier 
des  opinions  divergeantes,  elles  s'en  tiennent  rigoureusement 
à  leurs  principes  et  repoussent  de  leur  sein  quiconque  s'en 
écarte  le  moins  du  monde.  L'exemple  de  l'Amérique  est  là 
pour  le  prouver.  Ija  hberté  favorise  d'abord  le  fanatisme,  dont 
le  développement  n'est  plus  ffi'rêté  par  aucun  frein.  Puis  elle 
tend  à  augmenter  le  nombre  des  indifférents  qui  pour  s'y  sous- 
traire demeurent  en  dehors  de  toute  espèce  d'Eglise,  et  pro- 
filent de  la  faculté  qui  leur  est  laissée  de  ne  manifester  aucune 
croyance  religieuse.  Au  dire  même  des  partisans  du  système  , 
la  courte  expérience  des  Etals-Unis  a  déjà  suffi  pour  les  mul- 
tiplier de  telle  sorte  qu'on  les  désigne  sous  le  nom  générique 
de  nothijigarians f  comme  une  secte  dont  la  foi  n'est  rien.  A 


MORALE,   EDUCATION.  167 

cela,  M.  Vinet  objecte  que  le  Chrislianime  ne  peut  pas  avoir 
à  souffrir  d'une  semblable  épreuve,  el  qu'on  définitive,  la  vérité 
abandonnée  à  ses  propres  forces,  doit  triompher  certainement 
de  l'erreur.  Ce  raisonnement  est  sans  doute  fort  juste,  et  il  faut 
espérer  que  l'avenir  le  confirmera  dans  les  pays  où  des  cir- 
constances tout  à  fait  spéciales  ont  permis  d'essayer  la  sépara- 
tion de  l'Eglise  el  de  l'Etat.  Mais  n'est-il  pas  plus  juste,  puis- 
que l'expérience  se  fait  ailleurs  ,  d'attendre  cette  confirmation 
avant  de  se  lancer  dans  une  voie  nouvelle,  hérissée  d'écueils 
et  de  difficultés  de  toutes  sortes^avanl  d'abandonner  le  présent, 
quelqu'imparfait  qu'il  soit,  pour  un  avenir  tout  à  fait  inconnu? 
Sous  ce  rapport,  les  considérations  de  M.  Munier  nous  sem- 
blent avoir  une  grande  force.  Il  examine  spécialement  l'appli- 
cation du  principe  au  protestantisme  et  au  Canton  de  Genève, 
et  montre  combien  une  pareille  tentative  serait  dangereuse , 
combien  surtout  elle  favorisei'ait  l'envabissement  du  catholi- 
cisme. Or ,  ce  qu'il  dit  de  Genève  peut  se  dire  en  général  de 
tous  les  étals  européens.  Eu  présence  d'une  Eglise  puissante 
comme  celle  de  Rome,  l'appui  du  pouvoir  civil  paraît  indis- 
pensable pour  lutter  contre  elle  avec  quelque  succès.  Si  le 
.système  de  la  séparation  doit ,  comme  nous  sommes  aussi 
portés  à  le  croire,  devenir  un  jour  le  soutien  de  la  vraie  liberté 
religieuse,  son  heure  n'est  pas  encore  venue.  La  tolérance  qui 
règne  dans  les  pays  protestants,  lui  ouvre  d'ailleurs  une  voie 
pour  se  faire  jour.  C'est  une  transition  nécessaire  qu'il  faut 
laisser  s'accomplir  d'elle-même,  mais  il  y  aurait  de  l'impru- 
dence à  vouloir  le  proclamer  tant  que  la  chute  finale  du  prin- 
cipe d'autorité  encore  si  vivace  et  si  redoutable  n'aura  pas  fait 
place  à  son  libre  développement 


RATIONALISME  chrétien  à  la  fin  du  Xle  siècle,  ou  Monologium  et 
Proslogium  de  St.-Anselme  sur  TEssence  divine  ;  Irad.  et  précédés 
d^ine  introduction,  par  H.  Bouchitté.  Paris,  chez  Amyot ,  6,  rue 
de  la  Paix.  \  vol.  in-8.  7  fr.  5o  c. 

Ce  volume  renferme  un  curieux  monument  de  la  philoso- 
phie du  moyen  âge.  St.  Anselme,  d'abord  prieur,  puis  abbé 
du  couvent  de  Bec  et  enfin  archevêque  de  Cantorbéry,  a  laissé 
deux  traités  philosophiques  sur  l'existence  de  Dieu.  Dans  le 
premier,  il  recherche  quelle  est  la  nature  de  l'Etre  Suprême, 
dans  le  second  il  examine  ses  attributs  divers.  Mais  c'est  à  l'aide 
de  la  raison  seule  qu'il  s'efforce  d'approfondir  ces  grandes 
questions.  Son  système  est  un  véritable  rationalisme,  et  pour 


fS8       RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION. 

ne  laisser  aucua  doute  à  cet  égard,  tout  eu  montrant  son  res- 
pect pour  la  foi,  il  avait  d'abord  intitulé  une  partie  de  ce  tra- 
vail :  Fides  quœrens  intellectum.  Ce  litre  auquel  il  substitua 
celui  de  Pro^/ogm/zî,  indique  bien  la  tendance  de  l'époque.  Les 
idées  philosophiques  comniencaient  à  se  faire  jour  dans  les 
esprits ,  et  la  foi  sentait  le  besoin  de  chercher  la  raison  pour 
appui.  Ou  peut  y  voir  un  premier  pas  vers  l'examen,  une 
première  atteinte  portée  à  l'autorité  ,  car  ,  vouloir  donner  à 
celle-ci  la  raison  pour  soutien ,  c'était  déjà  connaître  qu'elle 
était  ébranlée.  Seulement  alors  la  foi  fervente  et  solide  cher- 
chait la  raison,  tandis  qu'aujourd  hui  c'est  la  raison  qui,  dans 
le  sentiment  de  sou  impuissance  à  sonder  seule  les  mystères 
du  monde  intellectuel,  cherche  à  son  tour  la  foi.  Le  rationa- 
lisme a  changé  de  point  de  départ ,  mais  son  but  est  toujours 
1-e  même,  et  St.  Anselme  peut  être  considéré  comme  un  des 
premiers  qui  aient  tenté  de  réaliser  cet  accoi'd  précieux  entre 
la  foi  et.  la  raison.  Son  livre,  quoiqu'il  renferme  sans  doute 
encore  bien  des  subtilités ,  est  fort  remarquable.  Il  secoue  les 
chaînes  de  la  schoîastique  qui  dominait  encore  généralement 
son  époque ,  et  aborde  les  idées  d'une  manière  plus  large  et 
plus  franche  que  ne  l'osaient  faire  la  plupart  de  ses  contem- 
porains. Partant  du  fait  que  le  genre  humain  croit  en  Dieu» 
il  en  déduit  l'existence  de  l'Etre  Suprême,  puis  analyse  sous 
toutes  ses  faces  la  notion  que  nous  pouvons  avoir  de  son  es- 
sence, et  indique  les  voies  mystérieuses  par  lesquelles  l'homme 
arrive  à  la  connaissance  de  ses  perfections  diverses.  La  contro- 
verse que  St.  Anselme  eut  avec  un  moine  deMarmoutiers  sert 
de  développement  et  de  commentaire  à  son  Proslogium. 

En  publiant  cette  traduction  ,  M.  Bouchitté  a  donné  un 
exemple  qu'il  serait  intéressant  de  voir  imiter,  car,  ainsi  qu'il 
le  dit  dans  sa  préface  :  «  Le  moyen  âge  est  dans  les  temps  mo- 
dernes une  époque  d'activité  singulière,  et  que  nous  ne  pouvons 
méconnaître  sans  briser  imprudemment  les  traditions  qui  font 
encore  la  vie  intime  de  la  société  contemporaine.  Un  choix  fait 
avec  discernement  dms  les  nombreux  écrits  de  cette  période, 
servirait  à  la  fbis  les  intérêts  de  la  religion  et.  ceux  de  la  rai- 
son. » 


LÉGISIATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


PRIIVCIPES  du  droit  public  maritime  et  histoire  de  plusieurs  traités 
qui  s'y  rapportent,  par  le  C'^  F.  Lucchesi-Palli  ;  trad.  de  l'ita- 
lien, par  F.  Armand  de  Galiani.  Paris,  i  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

La  mer  n'appartient  exclusivement  à  personne.  C'est  un 
domaine  neutre  sur  lequel  s'établissent  les  voies  de  commu- 
nication entre  les  divers  continents.  Toutes  les  nations  ont  un 
droit  égal  d'y  faire  naviguer  leurs  vaisseaux,  soit  pour  la  pêche 
soit  pour  le  commerce.  Tels  sont  les  principes  naturels  du  droit 
public  maritime.  Depuis  les  temps  les  plus  anciens  ces  bases 
primitives  ont  été  généralement  reconnues  en  théorie,  mais 
on  s'en  est  plus  d'une  fois  écarté  dans  la  pratique.  La  guerre 
les  a  fait  souvent  oublier  ;  on  a  rarement  respecté  les  droits 
des  neutres  ,  et  toutes  les  fois  qu'une  puissance  s'est  vue  en 
possession  d'une  marine  redoutable ,  elle  a  prétendu  régner 
en  souveraine  sur  les  mers  ,  s'adjuger  l'empire  exclusif  de  la 
navigation  et  imposer  sa  loi  aux  autres  nations  commerçantes. 
De  là,  une  foule  de  traités  et  de  conventions  dont  l'ensemble 
forme  le  droit  public  maritime. 

M.  Luccbesi-Palli  fait  l'historique  de  toutes  les  modifica- 
tions qu'a  subies  ce  droit.  Il  s'attache  à  montrer  combien  Ton 
s'est  écarté  des  règles  de  la  justice  pour  leur  substituer  le 
privilège  de  la  force ,  et  cherche  à  prouver  la  nécessité  d'un 
accord  entre  tous  les  gouvernements ,  afin  d^arriver  à  rédiger 
dans  l'intérêt  commun  ,  une  charte  maritime  dont  il  indique 
les  bases.  Son  travail  dé«?le  une  connaissance  approfondie 
du  sujet  j  il  offre  des  détails  fort  intéressants  et  renferme  des 
vues  pleines  d'humanité.  Après  avoir  cité  de  nombreux  faits  à 
l'appui  de  ses  critiques,  l'auteur  énonce  les  conditions  diver- 
ses qu'il  croit  nécessaires  pour  assurer  en  tout  temps  la  liberté 
de  la  navigation.  Il  insiste  particulièrement  sur  tout  ce  qui  peut 
garantir  l'inviolabilité  de  la  propriété  particulière  en  cas  de 
guerre  ,  et  protéger  les  neutres  contre  les  atteintes  des  puis- 
sances belligérantes,  dont  ils  ne  sont  que  trop  souvent  les  vic- 
times dans  l'état  actuel  des  choses.  L'immense  développement 
commercial  qui  tend  sans  cesse  à  s'accroître  par  le  perfec- 
tionnement des  voies  de  communication,  donne  à  la  question 
une  haute  importance,  car,  on  ne  peut  songer,  sans  frémir ,  à 

13 


no  LÉGISLATION, 

la  perlurbalion  que  causerait  un  conflit  mari!ime,  avec  l'espèce 
d'arbitraire  qui  règne  aujonrd'lini  tlaus  cette  partie  de  la  lé- 
gislation. Ainsi  que  le  dilen  terminant,  l'auteur  :  «  Après  tant 
d'années  de  paix  constante,  dans  un  temps  où  les  passions  hai- 
neuses se  sont  assoupies  parmi  les  nations,  à  une  époque  où  le 
progrès  des  lumièies  rend  les  gouvernenienîs  enclins  au  bien- 
cire  des  peuples,  où  la  guerre  elle  même  s'est  civilisée,  où, 
enfin,  les  nations  ont  toutes  le  plus  grand  intérêt  à  faire  res- 
pecter le  droit  des  gens  ,  qui  est  le  fondement  de  leur  Iran- 
(juillilé,  il  y  a  nécessité  pour  tous  à  observer  et  à  remplir  des 
conditions  d'utilité  et  de  bien-être,  qui  doivent  tourner  au 
profit  de  la  société  humaine  » 


DE  LA  CENTUALlSATIOlNj  par  Timon.  Paris.  1  volin-32.  1  (r.  25  g- 

Sil  est  un  point  sur  lequel  tous  les  partis,  à  peu  près,  soient 
d'accord  en  France,  c'est  la  nécessité  de  la  centralisation.  Le 
républicain  comme  le  royaliste ,  le  radical  comme  le  conser- 
vateur tiennent,  à  cet  égard ,  le  même  langage.  Quiconque 
parle  de  décentraliser  est  accusé  de  tendre  à  l'anarchie.  Pour 
les  uns,  la  centralisation  est  le  seul  moyen  l'e  faire  triompher 
leurs  théories  libérales,  pour  les  antres,  au  contraire,  c'est  ce- 
lui il'assurer  au  gouvernement  la  force  nécessaire  pour  com- 
battre l'esprit  révolutionnaire  et  réprimer  avec  vigueur  les 
tendances  démocratiques.  Mais  on  peut  dire  que  tous  y  trou- 
vent, sans  se  l'avouer,  la  satisfaction  de  ce  sentiment  de  vanité 
nationale,  qui  est  si  puissant  chez  les  Français  j  nous  en  avons 
la  preuve  dès  la  première  page  i\v^  livre  de  M.  Cormenin.  <i  La 
France  ,  »  dit- il  ,  ci  doit  à  la  centralisation  son  nom  de  :  la 
Grande  Nation.  »  •■ 

Yoilà  bien  le  secret  de  ce  merveilleux  accord  des  partis.  La 
Grande  Nation!  litre  sonore  qui  flatte  agréablement  l'oreille. 
Devant  la  gloriole,  la  rigueur  des  principes  disparaît,  les  opi- 
nions s'assouplissent  et  l'on  se  range  volontiers  à  toutes  les 
conséquences  qui,  sans  ce  motif  d'amour-propre,  seraient  reje- 
tées  comme  incompatibles  avec  le  sysîème  qu'on  défend,  avec 
le  but  qu'on  poursuit.  Malgré  tout  son  esprit  ,  Timon  lui- 
même  ne  peut  dissimuler  enlièren>ent  cette  faiblesse.  II  est 
obligé  de  reconnaître  que  la  centralisation  entraîne  beaucoup 
de  conséquences  qui  ne  sont  point  favorables  à  la  liberté  .'  Mais 
alors  il  cherche  à  les  atténuer ,  à  les  faire  en  quelque  sorte 
disparaître  par  le  contraste  du  tableau  majestueux  que  lui  of- 


ÉCONOMIE   POLITIQUE.  171 

fre  la  grande  unité  française.  «  La  France  est  de  tous  les  états 
de  l'Europe,  celui  qui  peut,  avec  le  plus  de  vitesse,  d'adhé- 
rence et  de  certitude,  transporter  sur  un  point  donné  le  plus 
d'hommes ,  d'argent  et  de  moyens  de  combat.  Au  même  in- 
stant, le  gouvernement  veut,  le  ministre  ordonne,  le  préfet 
transmet,  le  maire  exécute,  les  régiments  s'ébranlent,  les 
flottes  s'avancent,  le  tocsin  sonne,  le  canon  gronde  et  la 
France  est  deljoutl  »  M.  Cormenin  ne  se  fait  pas  faute  d'ap- 
peler même  la  poésie  à  son  secours  : 

w  Imaginons  qu'il  existe  au  centre  de  la  France  une  monta- 
gne haute  de  trois  mille  coudées,  et  monlous  à  son  sommet. 
Quel  spectacle  ! 

t(  J'entends,  au  lever  du  soleil ,  les  36,ooo  cloches  de 
36,ooo  paroisses  qui  appellent  au  travail  et  à  la  prière  le  peu- 
ple des  campagnes.  Les  unes  tintent  dans  le  ciel  élincelant  des 
Pyrénées,  les  autres  s'agitent  dans  les  brumes,  aux  pieds  du 
grand  Océan. 

c(  Ici,  je  vois  partir,  avec  leurs  petits  paniers,  en  sabots,  en 
souliers  ou  pieds  nus,  les  bruns  enfants  du  Midi,  les  blonds 
enfants  du  Nord,  et  les  pâtres  de  la  Normandie  et  de  la  Bretagne, 
qu.  S"  rendent  à  l'école. 

«  Là,  je  vois  432, ooo  conseillers  municipaux  qui,  leur  let- 
tre de  convocation  à  la  main,  traversent  les  bois,  les  ruisseaux 
les  champs,  les  haies,  les  ravins  et  les  vallées  pour  venir  déli- 
bérer à  la  maison  commune,   sous  la  présidence  de  36, ooo 
maires. 

«  Plus  loin,  je  vois  le  montagnard  des  Alpes  qui  s'achemine, 
son  fusil  sur  l'épaule,  vers  le  Havre ,  où  il  va  s'embarquer 
pour  aller  tenir  garnison  dans  les  forêts  de  la  Martinique  et  de 
la  Guadelouppe,  tandis  que  le  Normand,  sorti  des  falaises  d'In- 
gonville,  prend  sa  feuille  de  route  pour  aller  défendre  Brian- 
çon  contre  les  incursions  des  Savoyards. 

«  Cet  argent,  que  le  percepteur  des  Landes  tire  des  exploi- 
teurs d'arbres  résineux  ,  servira  à  paver  la  route  militaire  de 
Strasbourg,  à  dessécher  les  marais  de  Rochefort ,  à  prolonger 
les  quais  de  Paris ,  et  les  billets  de  banque  que  le  riche  pro- 
priétaire du  boulevard  des  Italiens  verse  chez  le  receveur  du 
second  arrondissement,  paieront  les  douaniers  qui  protègent 
les  drapiers  de  Sedan ,  les  dentelles  de  Lille  et  les  fabriques 
d'eau-de-vie  de  Montpellier  et  de  Pézénas. 

«  Je  vois  d'ici  un  pâtre  basque,  dont  la  cabane  domine  à 
plus  de  cent  pieds  les  gaves  des  Pyrénées ,  et  un  pêcheur  de 
Boulogne,  dont  la  butte,  à  la  marée  montante,  est  battue  par 
le  flux  de  l'Océan,  et  qui  ont  eu  tous  deux  à  se  plaindre  du 
maire  de  leur  village.  Leurs  pétitions  sont  arrivées  le  ipéme 


172  LÉGISLATION, 

jour  à  Paris  ;  ensemble  on  les  a  décaclielées,  ensemble  s'en  va 
la  réponse,  qui  leur  apporte  l'une  au  Midi,  l'autre  au  Nord,  lec- 
ture, examen  et  réparation,  delà  part  du  gouvernement  central. 

((  Si  ce  n'est  pas  le  maire,  si  c'est  le  tribunal  qui  a  violé  ses 
formes  ou  excédé  sa  compétence,  sur  le  recours  du  pâtre  ou 
du  pêcheur,  la  cour  de  cassation  ramènera  le  tribunal  dans  les 
voies  de  droit.  Le  même  berger,  le  même  pêcheur  fera  réfor- 
mer également,  s'il  y  a  lieu,  l'arrêlé  du  préfet  par  le  ministre, 
ou  la  décision  du  conseil  de  préfecture  par  le  conseil  d'état. 
Tout  citoyen  lésé  lève  les  yeux  vers  le  pouvoir  central,  et  jus- 
tice est  faite.  » 

Tout  ceci  est  sans  doute  fort  poétique,  mais  quittons  le  som- 
met de  cette  montagne  fictive,  descendons  dans  la  réalité,  et 
voyons  s'il  suffit  que  tout  citoyen  lésé  lève  les  yeux  ou  même 
la  voix  vers  le  pouvoir  central  pour  que  justice  soit  faite.  Hé- 
las, en  regardant  de  près  comment  les  choses  se  passent,  nous 
serons  bientôt  singulièrement  désenchantés.  Entre  ce  pâtre  ou 
ce  pêcheur  et  le  pouvoir  central ,  il  existe  un  vaste  ré- 
seau administratif  ,  composé  d'une  foule  d'employés  et  d'a- 
gents qui  ont  un  intérêt  commun  à  se  soutenir  mutuellement, 
et  d'aiih'urs,  pour  faire  parvenir  la  plainte  jusqu'au  sommet  de 
celte  hiérarchie  compliquée,  il  faut  plus  d'argent  el  d'influence 
que  n'en  possèdent  le  pêcheur  ou  le  pâtre.  En  tout  cas  ,  on 
doit  convenir  que  le  moyen  n'est  pas  expéditif  et  que  c'est  une 
justice  un  peu  tardive  que  celle  qui  exige  l'intervention  du 
pouvoir  central  pour  le  redressement  d'un  tort  causé  par  un 
maire  à  Tun  de  ses  administrés,  dans  une  commune  située  à 
200  lieues  de  la  capitale.  Et  puis,  nons  ne  comprenons  pas  du 
tout  ce  qu'il  y  a  de  beau  dans  ce  départ  du  montagnard  pour 
aller  peut-être  périr  de  nostalgie  ou  succomber  à  la  fièvre  jaune 
dans  les  forts  de  la  Martinique,  tandis  que  sa  chaumière  na- 
tale sera  ravagée  par  l'ennemi ,  son  patrimoine  détruit,  sa  fa- 
mille réduite  à  la  misère.  Quant  aux  4-^2, 000  municipaux, 
aux  36, 000  maires  et  aux  36, 000  cloches,  ce  n'est  point  la 
centralisation  qui  les  crée.  Au  contraire,  elle  tend  plutôt  à  di- 
minuer leur  importance,  à  leur  ôter  tout  caractère  d'indépen- 
dance et  d'originalité,  à  les  réduire  au  rôle  passif  d'une  troupe 
bien  disciplinée  qui  doit  obéir  à  l'ordre  du  chef  sans  se  per- 
mettre le  moindre  écart,  la  moindre  manifestation  de  sa  pro- 
pie  volonté.  Enfin  ,  s'il  y  a  de  la  poésie  dans  le  spectacle,  vu 
de  loin,  de  ces  bruns  enfants  du  Midi,  et  de  ces  blonds  enfants 
du  Nord  qui  se  rendent  a  l'école,  il  n'y  a  pas  non  plus  beau- 
coup de  vérité,  car  l'on  sait  combien  de  communes  encore  ne, 
peuvent  parvenir  à  trouver  un  conseil  municipal,  un  maire  et 
des  adjoints  qui  sachent  tous  lire  et  écrire. 


ÉCONOMIE   POLITIQUE.  17^1 

C'est  donc  du  roman  loul  pur  (jue  Tiuion  nous  lailduhaul 
de  sa  montagne  de  trois  mille  coudées.  De  cet  observatoire 
idéal  il  aperçoit  Teusemble  ,  il  voit  fonctionner  les  £[rands 
rouages  de  la  machine,  puis  il  suppose  le  reste.  Mais  s'il  vou- 
lait bien  se  rapprocher  de  la  terre,  examiner  avec  attention  les 
détails,  il  reconnaîtrait  que  dans  celle  Allemagne,  suivant  Im 
faible  et  morceilée  ,  que  dans  celte  Suisse  qu'il  représente  en 
proie  aux  déchirements  d'un  fédéralisme  artificiel,  il  existe 
cent  fois  plus  de  bien-être  matériel  et  de  développement  intel- 
lectuel que  la  centralisation  n'a  pu  jusqu'à  ce  jour  en  procu- 
rer à  la  France.  Il  est  vrai  qu'elles  ne  possèdent  rien  qui  puisse 
rivaliser  avec  Paris  pour  l'éclat ,  la  force  et  la  richesse,  mais 
elles  n'ont  rien  non  plus  qui  ressemble  à  ces  cilés  dont  il 
parle,  qui  ne  luisent  que  par  intervalles  du  pâle  reflet  de  la 
capitale,  qui  vivent  et  meurent  dans  les  brouillards,  qui  ne  voient 
jamais  en  plein  le  soleil.  La  vie  circule  dans  toutes  leurs  artè- 
res avec  une  égale  vigueur  et  elles  n'ont  pas  une  tète  mon- 
strueuse traînant  après  soi,  un  corps  impuissant  et  des  mem- 
bres atrophiés. 

Ce  qu'il  y  a  de  singulier ,  c'est  que  M.  Cormenin  ne  nie 
point  les  maux  de  la  centralisation.  Il  avoue  très  franchement 
que  «  sans  la  centralisation  parisienne,  il  y  aurait  dans  les  au- 
tres grandes  villes  de  France ,  plus  de  science,  de  littérature 
et  d'art,  plus  de  luxe,  d'éclat,  de  goût,  de  génie  j  plus  d'origi- 
iralité  dans  les  mœurs  locales ,  des  aspects  plus  florissants  et 
plus  variés.  » 

Mais,  ajoute-l-il,  vous  n'auriez  pas  la  centralisation.  El,  à 
ses  yeux,  la  France  centralisée  est  la  première  puissance  du 
monde.  D'ailleurs,  s'il  est  obligé  de  convenir  que  la  centra- 
lisation n'engendre  pas  toujours  la  liberté  ,  il  se  console  en 
pensant  qu'elle  produit  partout  l'égalité,  ce  besoin  excellem- 
ment français.  En  effet,  sous  un  despote  absolu,  tous  les  su- 
jets sont  également  opprimés ,  et  la  centralisation  exagérée 
conduit  tout  droit  à  cette  espèce  de  gouvernement.  Mais  est-ce 
bien  là  le  but  de  toutes  les  révolutions  qui  depuis  un  demi- 
siècle  ont  bouleversé  la  France?  i^l.  Cormenin  paraît  le  croire  : 
«Les  Français,»  dit  il ,  «ont  des  fièvres  inlermiitenîes  de 
liberté.  Mais,  en  vérité,  l'on  serait  porté  à  croire  ,  d'après 
leur  conduite  ,  leur  légèreté  et  leur  insouciance  ,  qu'ils  préfè- 
rent généralement  le  régime  du  pouvoir  absolu.  » 

Nous  douions  fort  que  ceci  soit  du  goût  des  amis  de  Timon, 
qui  ont  si  souvent  applaudi  à  ses  traits  acérés  contre  la  ten- 
dance envahissante  du  pouvoir.  Il  est  vrai  qu'il  prend  ses  ré- 
serves et  ne  veut  pas  séparer  la  centralisation  du  gouverne- 
ment représentatif.  Mais  il  n'est  pas  besoin  d'être  bien  fort  lo- 


174  LÉGISLATION, 

gicien  pour  couiprcndre  qu'avec  un  pouvoir  cenlral  qui  seul 
commande,  agit ,  pense  et  prévoit,  qui  fait  tout,  dirii;e  tout, 
est  partout,  les  rouages  représentatifs  ne  sont  plus  qu'un 
inutile  superflu. 

A  quoi  bon  réunir  les  députes  de  déparlements  qui  doivent 
abdiquer  toute  volonté  propre,  toute  velléité  d'indépendance, 
se  soumettre  et  obéir  aux  seules  impulsions  qui  lour  viennent 
du  centre?  Ce  n'est  plus  qu'un  leurre  et  un  embarras,  car 
chaque  progrès  du  système  représentatif,  tend  à  restreindre  la 
centralisation  dans  des  limites  plus  étroites.  Il  est  évident  que 
la  liberté  ne  consiste  que  dans  un  certain  développement  ac- 
cordé à  l'action  individuelle,  or,  c'est  précisément  ce  qu'une 
extrême  centralisation  ne  permet  pas.  Ceux  donc  qui  ne  sacri- 
fient pas  tout  à  la  chimère  de  l'égalité,  qui  lui  préfèrent  une 
liberté  sage  et  bien  pondérée  ,  qui  pensent  que  la  patrie  gît 
ailleurs  que  dans  une  idée  abstraite,  quelque  grandiose  qu'elle 
puisse  être,  ne  s'uniront  certainement  pas  aux  vœux  de  Ti- 
mon, pour  que  la  France  se  centralise  toujours  davantage -et 
arrive  sous  ce  rapport  à  l'état  de  perfection  miraculeuse  cjue  le 
catholicisme  a  réalisé  dans  son  Eglise.  A  moins  toutefois  qu'ils 
ne  se  laissent  séduire  par  les  flatteries  avec  lesquelles  l'auteur 
caresse  l'amour-propre  national  en  terminant  son  petit  volume. 

«La  centralisation  se  soutient,  se  fortifie,  s'étend,  se  multi- 
plie, s'entrelace ,  s'approfondit ,  s'enracine  dans  ce  grand 
royaume  de  France  ,  dont  la  surface  plane  et  coupée,  traver*- 
sée,  sillonnée  de  canaux  ,  de  ponts,  de  fleuves  navigables  et  de 
routes  rapides,  et  dont  les  mœurs,  les  habitudes,  les  institu- 
tions et  la  langue  pareilles ,  la  littérature  universelle,  la  divi- 
sion départementale,  la  codification  législative,  la  comptabilité 
financière,  l'administration  intérieure,  l'armée  disciplinée,  la 
police  organisée  et  Tunité  nationale,  font  l'envie  et  l'admira- 
tion de  l'Europe.  » 


DE  LA  PRUSSB  et  de  sa  domination  sous  les  rapports  politique  et 
religieux  spécialement  dans  les  nouvelles  provinces,  par  un  inconnu. 
Paris.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

Ce  volume  est  une  espèce  de  factura  contre  la  Prusse ,  un 
gros  pamphlet  destiné  à  prouver  que  les  Prussiens  sont  sou- 
mis au  gouvernement  le  plus  despotique  ,  accablés  d'impôts, 
vexés  de  mille  façons  par  une  administration  tracassière,  et  que 
les  provinces  rhénanes,  en  particulier,  froissées  dans  leurs  sen- 
timents les  plus  chers ,  n'aspirent  qu'à  redevenir  françaises. 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  M'j 

En  un  mot  c'est  le  ci.ui.»  (avori  de  ia  iionuoro  lUi  Rhin,  repro- 
duit celte  fois  sous  la  foraio  d  un  livre  si'riru\,  (ruil  (io  réludf 
et  do  l'observation.  Pour  bien  montrer  qu'il  ne  pr'.'tend  pas  se 
borner  à  de  vaines  déclamations  ,  l'auîeur  a  soin  d'inscrire  en 
gros  caractères  sur  le  milieu  de  son  titre  :  Fada  loquuniur. 
Malbeurcusement  si  les  (ails  parlent  ,  ils  disent  un  peu  tout  ce 
«ju'on  veut  bien  leur  faire  dire,  et  l'on  ne  saurait  s'empécber 
d'éprouver  quelque  défiance  pour  un  observateur  q'.ii  débute 
par  poser  en  principe  que  le  calbolicisme  et  la  démocratie 
sont  inlimemenl  liés  i'un  à  l'autre,  et  ([ue  ia  philosophie  fran- 
çaise doit  nécessairement  être  catholique.  Vous  ne  comprenez 
peut  cire  pas  d'abord  quel  rapport  ceci  doit  avoir  avec  la  do- 
mination prussienne  ,  et  comment  de  ce  point  de  départ  l'au- 
teur arrive  à  la  frontière  du  Rhin.  Mais  c'est  pourtant  bien 
simple.  La  Prusse  est  protestante  ;  donc  elle  ne  saurait  avoir 
ni  hberté,  ni  philosophie  véritable.  La  Prusse  es',  protestante  ; 
donc  elle  ne  peut  être  qu'une  monarchie  absolue  en  dépit  de 
toutes  les  institutions  libérales  derrière  lesquelles  son  souve- ( 
rain  se  retranche  pour  mieux  cacher  son  hypocrisie.  A.u  con- 
traire la  France  étant  catholique,  sa  liberté  est  assurée,  malgré 
les  efforts  de  ces  adeptes  de  la  philosophie  allemande  qui ,  dit 
l'auteur,  l'ont  conduite  dans  l'état  d'abjection  où  elle  gît  main- 
tenant. La  France  est  catholique  et  par  conséquent  se  démo- 
cratisera de  pins  en  plus  ,  parce  que  ,  comme  vous  le  savez, 
rien  n'est  plus  favorable  à  la  démocratie  que  le  joug  de  l'Eglise 
romaine. 

Vous  trouverez  sans  doute  que  l'inconnu  a  bien  fait  de  ne 
pas  se  nommer,  car  sa  réputation  n'aurait  rien  à  y  gagner. 
Cette  étrange  manière  de  raisonner  nous  seinble  en  effet  peu 
propre  ii  lui  concilier  des  admirateurs.  IMais  ce  n'est  pas  loal, 
ce  n'est  même  que  l'introduction  du  livre  dont  la  partie  prin- 
cipale consiste  dans  les  faits  ,  que  l'auteur  dit  avoir  observés 
avec  soin.  Or  ces  faits  sont  une  longue  suite  d'accusations  vio- 
lentes contre  le  régime  prussien  dans  lequel  il  n'y  aurait,  tou- 
jours suivant  l'auteur,  ni  justice,  ni  liberté,  ni  gar.nnties  d'au- 
cune espèce,  il  nous  montre  l'administration  oppressive,  les 
finances  dilapidées,  la  magistraturt»  sans  indépendance,  le  gou- 
vernement astucieux  et  machiavélique  dans  tous  ses  rapports 
avec  la  nation,  le  peuple  asservi,  privé  même  de  ce  l)ien-étre 
matériel  que  l'on  a  le  sot  préjugé  de  croire  le  parlagedes  pays 
allemands.  Enfin  le  protestantisme  n'y  est  plus  qu'une  religion 
timpliibie,  qui  a  pris  quelques-unes  des  formes  du  catholicisme, 
ce  (jui  était  purement  cérémonial,  et  qui  croit  même  aux 
reliques. 

Le  portrait  n'est  pas  flatté,  mais  il  n'en  est  pasp'us  ressera- 


ne  LÉGISLATION, 

blant  j  ce  dernier  trait  seul  suffit  pour  nous  faire  Juger  du  reste. 
M.  l'inconnu  u'observe  pas  mieux  qu'il  ne  raisoruie.  Il  voit  et 
juge  tout  au  travers  de  ses  lunettes  catholiques  ,  étroites  et 
îant  soit  peu  obscurcies  par  des  préventions  de  plus  d'une 
sorte.  Il  s'est  mis  en  route  bien  décidé  à  trouver  tout  mauvais, 
et  à  prouver  que  par  conséquent  il  faut  rendre  à  la  France  les 
provinces  rbénanes  ,  car  c'est  là  l'unique  but  auquel  tendent 
ces  considérations.  En  prenant  l'un  après  l'antre  les  abus  da 
régime  français,  en  faisant  bien  ressortir  les  vices  de  Tadrainis- 
tralion  sans  jamais  parler  de  ses  bonnes  qualités,  il  serait  tout 
aussi  facilede  prouver  que  l'Alsace  doit  être  rendue  à  l'Allema- 
gne. On  en  doit  conclure,  il  nous  semble,  qu'une  argumentation 
de  cette  espèce  ne  prouve  rien  du  tout  et  ne  sert  qu'à  perpé- 
tuer entre  les  peuples  des  haines  et  des  défiances  qui  ne  tour- 
nent certainement  pas  au  profit  de  la  civilisation  et  de  la  pros- 
périté commune.  Sans  doute  l'auteur  a  raison  de  condamner 
le  cosmopolitisme  et  de  défendre  la  cause  des  nationalités. 
Mais  pour  que  celles-ci  soient  vraiment  fécondes  ,  il  faut  lais- 
ser à  chacun  la  sienne,  reconnatire  qu'elles  ont  toutes  une  va- 
leur égale,  et  abondonner  la  prétention  injuste  d'en  faire  pré- 
valoir une  seule  au  détriment  de  toutes  les  autres. 


HISTOIRE  DE  LA  llOYALTÉ  ,  considérée  dans  ses  origines  jusqu'à 
la  formation  des  principales  monarchies  de  l'Europe  ;  par  le  C'«  A. 
deSt-Priest.  Paris.  2  gros  vol.  in-8.  16  fr. 

L'auteur  de  cet  ouvrage  regarde  la  rovauté  comme  néces- 
saire et  indestructible.  Selon  lui  c'est  elle  qui  a  toujours  sauvé 
et  qui  toujours  sauvera.  C'est  une  chose  curieuse  à  étudier 
que  le  mouvement  de  réaction  par  lequel  les  esprits  sont  en- 
traînés vers  des  idées  tout  opposées  à  celles  qui  ont  dominé  la 
fin  du  siècle  dernier  et  les  premières  années  de  celui-ci.  Après 
avoir  foulé  aux  pieds  la  royauté,  dissipé  le  prestige  qui  l'en- 
tourait, déchiré  le  voile  mystérieux  qui  cachait  au  public  ses 
abus  et  ses  faiblesses  ,  on  revient  à  elle  avec  un  nouvel  en- 
thousiasme, et  l'on  prétend  en  faire  l'ancre  de  salut  des  so- 
ciétés humaines.  Dans  ce  but  M.  de  Sainl-Priest  nous  dérotde 
le  tableau  de  ses  destinées  depuis  les  premiers  temps  histori- 
ques jusqu'en  l'an  io3^  de  notre  ère.  Il  nous  la  montre  sou- 
tenant sans  cesse  la  cause  de  la  civilisation,  travaillant  à  faire 
sortir  le  monde  des  ténèbres  de  la  barbarie,  luttant  avec  suc- 
cès pourétabUr  l'ordre,  et  favorisant  partout  le  développement 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  177 

sociiil.  Dans  ia  période  que  r.uilrur  ombrasse  ,  on  doit  recon- 
naître en  eflet  que  tel  a  été  le  rôle  de  la  royauté.  Mais  plus 
tard  ce  rôle  nVst  plus  tout  à  fait  le  même.  Une  fois  que  le 
pouvoir  royal  s'est  vu  débarrassé  de  toute  entrave ,  il  a  pris 
une  tendance  bien  dilTérenle  et  Tautcur,  en  s'arrêtant  à  l'épo- 
que de  la  formation  des  grandes  monarchies  européennes  ,  a 
sans  doute  senti  la  difficulté  de  soutenir  plus  loin  sa  thèse.  En 
eflet,  c'est  là  que  commencent  à  se  manifester  les  abus  de  la 
royauté  qui  ont  engendré  bienlôt  l'antagonisme  révolutionnaire 
et  amené  les  formes  restrictives  de  la  monarchie  constitution- 
nelle. Mais  M.  de  Saint  Priest  se  tire  de  celle  difficulté  en  ac- 
cordant à  la  royauté  le  don  de  se  transformer,  sans  se  détruire, 
suivant  les  lieux,  les  temps,  les  nationalités,  selon  l'état  des  es- 
prits et  les  progrès  de  la  civilisation.  A  la  bonne  heure,  seule- 
ment alors  il  nous  semble  que  ce  n'est  plus  la  royauté,  c'est  le 
pouvoir  gouvernemental  dont  les  modifications  sont  sans  doute 
infinies  et  dont  personne  ne  songe  à  contester  rcxislence  né- 
cessaire. Ainsi  dans  la  monarchie  représentative,  si  le  souve- 
rain conserve  le  litre  de  roi,  ses  attributions  ressemblent  cer- 
tainement beaucoup  plus  à  cellesd'un  président  de  république, 
«|u'à  celles  d'un  ancien  monarque  absolu.  Le  triomphe  de  la 
royauté  n'est  donc  pas  précisément  le  fait  saillant  de  l'époque 
actuelle  et  son  avenir  nous  paraît  plutôt  fort  hvpolhétique. 

Du  reste,  l'ouvrage  de  M.  de  Saint-Priesl  offre  un  tableau 
Ircs-inléressant  des  vicissitudes  diverses  de  celte  institution, 
qui  trop  exaltée  par  les  uns  ,  trop  méprisée  par  les  autres,  a, 
comme  toutes  les  choses  humaines  ses  avantages  el  ses  incon- 
vénients. S»oumise  aux  conditions  de  temps  et  de  lieu,  elle  ne 
peut  pas  être  érigée  en  principe  absolu  ,  mais  on  ne  saurait 
non  plus  nier  qu'elle  a  conquis  dans  la  pratique  une  place  dif- 
ficile à  lui  ravir  et  qu'elle  doit  encore  longtemps  être  un  élé- 
ment essentiel  de  l'état  social. 


TABLEAU  de  la  dette  publique  et  des  misères  du  Trésor,  suivi  tl''un 
exposé  détaillé  des  budgets,  i'aris.  ln-8. 

Ce  petit  volume  se  compose  d'une  suite  de  documents  offi- 
ciels, très-curieux  et  très-instructifs.  C'est  le  résumé  de  toutes 
les  diverses  branches  de  l'administration  financière  en  France. 
I/auteur  s'est  sagement  abstenu  de  doléances  ou  d'accusations 
déclamatoires.  Comptant  davantage,  el  avec  raison,  sur  l'élo-^ 
qnence  des  chiffres  ,  il  s'est  contenté  de  relever  exactement 


178  LÉGiSLAT!0?< , 

iiic'lifpt  le  passii  lie  chacun  des  comptes  dont  l'ensemble  forme 
le  trésor  de  l'état.  C'était  bien  le  meilleur  moyen  de  conser- 
ver l'impartialité  la  plus  stricte  et  de  mettre  le  lecteur  à  même 
d'apprécier  justement  la  valeur  des  reproches  qu'on  peut 
adressera  l'administration.  Ce  tableau  met  à  nu  les  abus  et  les 
dilapidations,  mais  il  fait  connaître  aussi  ce  qu'il  y  a  de  bon  et 
représente  les  opérations  loyales  du  trésor,  sous  leur  véritable 
jour.  Il  prouve  surtout  que  maintenant  rien  de  ce  qui  touche 
aux  finances  n'est  caché;  chacun  peut  examiner  en  détail  les 
sources  du  revenu  public,  ainsi  que  l'emploi  qu'on  en  fait. 
L'auteur  s'est  proposé  pour  but  de  redresser  bien  des  opi- 
nions erronées  et  de  fournir  des  données  exactes,  tout  à  fait 
étran£»ères  aux  vues  intéressées  de  l'esprit  de  parti.  De  cour- 
tes réflexions  accompagnent  chaque  chapitre  et  sont  destinées 
soit  à  signaler  les  réformes  qui  paraissent  désirables,  soit  à 
discuter  les  divers  svstèmes  qu'on  peut  chercher  à  faire  pré- 


va 


loir. 


DE  LA  SYRIE  ^  considérée  sous  le  rapport  commercial,  par  C.-i?. 
Houry.  Paris,  ln-3 

Les  derniers  événements  politiques  de  l'Orient  ont  eu  pour 
résultat  d'attirer  l'attention  de  l'Europe  sur  la  Syrie  el  sur 
les  nouveaux  débouchés  fiue  cette  province  peut  offrir  au  com- 
merce. Déjà  depuis  quelques  années,  le  nombre  des  bàliments 
qui  se  dirigent  vers  ses  ports  s'est  considérablement  accru,  et 
en  particulier  les  relations  de  Beyrout  avec  Marseille  ac- 
quièrent tous  les  jours  plus  d'importance.  Mais  on  n'a  pas  en- 
core fait  tout  ce  qui  pouvait  être  tenté  dans  ce  but,  et  mainte- 
nant que  l'accès  de  la  Syrie  est  devenue  plus  facile,  M.  Hou- 
ry a  voulu,  par  sa  publication,  stimuler  le  zèle  des  raanufi.c- 
tiiriers  belges  en  leur  signalant  les  ressources  que  leur  pré- 
sentent les  marchés  de  cette  contrée  fertile.  Il  a  réuni  tous  les 
renseignements  qu'il  a  pu  se  procurer  sur  l'état  actuel  du 
pays,  sur  la  nature  de  ses  produits  et  sur  les  objets  manufac- 
turés qui  ont  le  plus  de  chances  de  s'y  débiter. 

C'est  un  recueil  de  documents  et  de  tableaux  du  plus  grand 
intérêt.  Quoique  destiné  plus  spécialement  à  la  Belgique ,  il 
mérite  d'être  bien  accueilli  dans  tous  les  pays  commerçants, 
qui  peuvent  y  puiser  des  indications  précieuses.  Tour  la  Suisse 
surtout,  qui  ,  de  même  que  la  Belgique,  a  besoin  de  chercher 
au  loin  le  placement  de  ses  produits  ,  ce  travail  nous  semble 


ÉCONOMIE  rOLITIQUli.  179 

UH'riter  d'èlre  signalé  à  l'altculion  du  coiumcicc.  Ainsi  que  lo 
dit  Taulour,  il  n'y  a  pas  de  temps  à  perdre;  le  moment  est 
propice,  et  au  milieu  des  efforts  de  la  concurrence  générale  , 
il  faut  secouer  rapalhie  ,  si  l'on  ne  veut  pas  qu'elle  soit  bien- 
tôt suivie  de  la  mort. 


DE  LA  CREATION  de  la  richesse  et  des  intérêts  matériels  en  France, 
statistique  comparée  et  raisonnée.  par  J.-IÎ.  Schnitzler,  Paris,  to- 
mes 1  et  2,  2  vol. in-8,  13  fr.  (L'ouvrage  formera  4  volumes.) 

La  statistique  générale  de  la  France  qo"  M.  Schnitzler  en- 
treprend de  publier,  est  une  oeuvre  immense,  par  les  travaux 
et  les  recherches  innombrables  qu'elle  exige,  mais  qui  est  bien 
digne  aussi  d'exciter  le  plus  vif  intérêt.  Le  développement  ra- 
pide de  l'industrie,  l'accroissement  du  commerce  et  de  toutes 
les  sources  de  la  richesse  publique  qui  ont  signalé  ces  trente 
dernières  années,  faisaient  sentir  la  nécessité  d'un  semblable 
tableau,  propre  à  en  faire  apprécier  les  résultats  et  à  montrer 
toute  leur  importance.  C'est  une  espèce  d'inventaire  qui  per- 
met de  juger  la  véritable  nature  de  ces  résultats  et  peut  offrir 
d'utiles  directions  à  l'activité  nationale.  Aujourd'hui  surtout  , 
que  les  intérêts  matériels  préoccupent  tous  les  esprits,  la  sta- 
tistique ne  peut  manquer  de  trouver  faveur,  malgré  lo  tort 
réel  que  lui  ont  fait  quelques  uns  de  ses  partisans  en  voulant 
l'appliquer  à  tout.  Mais  M.  Schnitzler  ne  bornera  pas  son  tra- 
vail à  l'agriculture,  au  commerce  et  à  l'industrie  ;  il  se  propose 
d'embrasser  aussi  l'Eglise ,  l'Ecole  et  l'Etat ,  qui  formeront 
l'objet  d'une  seconde  partie  également  en  deux  volumes.  En 
effet ,  il  n'accomplirait  pas  entièrement  sa  tâche  ,  s'il  laissait 
de  côté  ces  trois  éléments  essentiels  de  la  vie  d'un  peuple; 
mais  il  les  a  réservés  pour  la  fin,  désireux  qu'il  était  de  se  dé- 
barrasser d'abord  de  la  partie  la  plus  ingrate  et  la  plus  pénible 
de  son  travail.  Les  nombreux  documents  officiels  que  l'admi- 
nistration livre  chaque  année  à  la  publicité,  lui  ont  été  d'un 
grand  secours;  il  y  a  trouvé  des  ressources  précieuses  qui 
manquaient  à  ses  devanciers  ;  cependant  ils  sont  loin  de  ren- 
fermer toutes  les  données  nécessaires  ,  et  l'on  est  effrayé  en 
songeant  à  la  masse  d'informations  de  tous  genres  que  l'auteur 
a  été  obligé  de  se  procurer  pour  la  rédaction  de  ces  deux  pre- 
miers volumes.  Ils  traitent  de  la  création  de  la  richesse,  c'est- 
à-dire  du  travail  de  l'homme  pour  arracher  à  la  terre  ses  biens, 
les  répandre  et  en  augmenter  la  somme  par  des  emprunts  faits 
aux  pays  étrangers. 


180  LÉGlSLATiON, 

La  propriété  foncière  fait  le  sujet  du  premier  chapitre.  Sur 
ce  point ,  la  France  diffère  beaucoup  de  la  plupart  des  pays 
européens.  La  propriété  s'y  trouve  extraordinairement  mor- 
celée. En  i836,  les  cotes  foncières  s'y  élevaient  au  nombre 
de  10,893,5^8,  ce  qui  forme  le  tiers  de  la  population  totale. 
En  i835,  la  transmission  des  immeubles  a  été  de  2  milliards 
et  demi,  et  pendant  les  neuf  années  précédentes  elle  avait  été 
à  peu  près  la  même;  on  comprend  donc  dans  quelle  progression 
rapide  la  propriété  doit  se  morceler.  C'est  un  tait  d'une  grande 
portée,  mais  M.  Sclmitzler  se  contente  de  le  constater  sans  le 
juger,  l'appréciation  de  ses  conséquences  ne  rentrant  point 
dans  la  sphère  qu'd  s'est  tracée.  Nous  ne  pouvons  qu'approu- 
ver celte  retenue  qui  montre  que  l'auteur  comprend  très  bien 
quelles  sont  les  limites  de  la  statistique  et  ne  vent  point  les 
franchir.  Le  second  chapitre  est  consacré  à  l'économie  rurale 
en  général.  Il  renferme  six  paragraphes  ,  savoir  :  agriculture 
proprement  dite,  silvicullure  ou  économie  forestière  ,  apicul- 
ture ou  élève  des  abeilles,  sericulture  ou  éducation  des  versa 
soie,  chasse  et  pèche. 

M.  Schnitzler  ne  voulant  procéder  que  d'après  des  données 
certaines  et  bien  complètes,  s'abstient  de  résoudre  la  question 
du  revenu  agricole,  parce  que  les  éléments  lui  manquent  pour 
le  faire  avec  toute  l'exactitude  désirable.  Il  se  contente  de  pré- 
senter les  diverses  évaluations  données  par  d'habiles  statisti- 
ciens et  de  les  comparer  entr'elles.  Puis,  il  entre  dans  le  détail 
des  différentes  branches,  et  passe  successivement  en  revue 
toutes  les  espèces  de  produits  en  fournissant  sur  chacun  d'eux, 
une  foule  de  données  précieuses.  Ce  sont  autant  de  renseigne- 
ments d'une  haute  importance  ,  non-seulement  pour  le  com- 
merce et  l'industrie,  mais  encore  pour  l'économie  politique 
qui  peut  y  trouver  la  confirmation  de  ses  saines  théories  et  y 
puiser  des  faits  bien  propres  à  lui  servir  d'appui. 

Nous  citerons,  par  exemple,  ce  qui  concerne  les  bestiaux, 
dont  l'importation  a  tout  récemment  été  l'objet  de  discussions 
assez  vives.  D'après  les  calculs  de  l'auteur,  on  importe  an- 
nuellement 33,280  têtes  delà  race  bovine,  et  137,275  de  la 
race  ovine,  et  cependant  le  consommateur  se  plaint  avec  rai- 
son, soit  du  prix,  soit  de  la  qualité.  Il  est  donc  évident  que  la 
France  est  bien  loin  de  se  suffire  à  elle-même,  sous  ce  rapport, 
et  ces  chiffres  semblent  donner  gain  de  cause  à  ceux  qui  ré- 
clament une  diminution  dans  les  droits  d'entrée. 

Le  troisième  chapitre  traite  de  l'exploitation  des  mines  et 
des  carrières,  et  le  quatrième,  de  l'industrie  en  général.  C'est 
sur  ces  deux  points  que  le  progrès  est  le  plus  sensible.  On  ne 
peut  se  défendre  d'un  sçntiment  d'admiration  en  présence  de 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  18t 

ce  mouvement  général  par  lequel  notre  époque  se  dislingiie 
de  toute  celle  qui  l'ont  précédée.  Ces  résultats  gigantesques 
dépouillés  ainsi  des  misères  qui  trop  souvent  les  accompagnent, 
ont  quelque  chose  de  vraiment  poétique  qui  frappe  l'imagina- 
tion. Le  prestige  des  cliillres  exerce  ici  toute  sa  puissance,  et 
l^on  se  laisse  volontiers  séduire  par  leurs  consolantes  additions 
qui  font  oublier,  pour  un  instant  du  moins,  les  cruelles  injus- 
tices de  leur  division  inégale. 

Mais  c'est  dans  le  second  volume  surtout  que  le  lecteur 
trouve  un  intérêt  toujours  croissant.  L'auteur  y  déploie  le 
brillant  tableau  du  commerce  soit  intérieur,  soit  extérieur, 
dans  lequel  aucune  arrière-pensée  douloureuse  ne  vient  trou- 
bler le  spectacle  de  cette  activité  inlelligenle  qui  rapproche 
les  distances,  unit  les  peuples  ,  leur  apprend  à  se  connaître  et 
à  s'estimer,  travaille  sans  cesse  à  mettre  à  la  portée  de  tous 
les  nécessités  et  les  aisances  de  la  vie.  Le  commerce  extérieur 
surtout,  est  le  véritable  agent  civilisateur  du  monde.  Iltlétruit 
les  préjugés  nationaux,  il  étend  son  influence  pacifique  d'une 
extrémité  de  la  terre  à  l'autre,  il  resserre  cha<jne  jour  davan- 
tage les  liens  qui  doivent  unir  tous  les  intérêts  divers  et  les 
faire  converger  vers  un  seul  et  même  but,  qui  est  le  bien-être 
de  l'humanité  tout  entière.  Sous  ce  rapport,  la  France  occupe 
le  second  rang.  L'Angleterre  seule  lui  dispute  la  prééminence. 
Mais  dans  cette  rivalité  même  ,  elle  trouve  un  aiguillon  salu- 
taire qui  la  tient  sans  cesse  en  éveil,  qui  stimule  son  zèle,  se- 
conde ses  efforts,  et  ne  lui  permet  pas  de  s'endormir  au  sein 
de  sa  prospérité.  La  France  doit  diriger  son  génie  inquiet  vers 
celte  nouvelle  carrière  de  conquêtes  pacifiques  et  plus  dura- 
bles. Elle  y  recueillera  une  gloire  plus  pure,  moins  chanceuse 
et  qui  ne  sera  pas  du  moins  achetée  au  prix  de  sa  liberté. 
Ainsi  que  le  dit  M.  Schnilzler  :  «  Pour  satisfaire  les  besoins 
toujours  croissant  d'une  société  qui  s'agile  à  la  recherche  du 
bien-être,  d'une  démocratie  ardente  qui  veut  mettre  son  ai- 
sance au  niveau  de  sa  civilisation,  il  faut  que  le  monde  entier 
devienne  tributaire  de  nos  arts  ,  de  notre  industrie  et  de  nos 
idées.  L'Amérique  méridionale,  sans  parler  de  celle  du  Nord, 
est  déjà  englobée  dans  la  sphère  des  intérêts  européens  ;  main- 
tenant le  vieil  Orient  nous  appelle;  de  gré  ou  de  force,  ses 
frontières  sont  franchies  par  nos  commerçants,  et  bienlôt  un 
même  lieu  enlacera  tout  l'univers.  Les  intérêts  matériels 
frayent  la  route  aux  idées  ,  et  les  desseins  de  la  providence 
s'accomplissent  de  jour  en  jour;  l'humanité,  à  la  fin,  ne  sera 
plus  qu'une  famille.  La  France  est-elle  en  mesure  de  reven- 
diquer sa  part  à  ce  grand  mouvement  7  Sa  science  commerciale, 
sa  marine  marchande  ,  ses  tendances  d'expansion  sont-elles  à 


182  LEGISLATION , 

la  hauteur  de  cette  mission  qu'elle  n'aurait  garde  de  se  laisser 
enlever?  Elles  le  seront  de  plus  en  plus,  nous  en  avons  pour 
garants  sa  passion  des  grandes  choses,  son  amour  de  l'initia- 
tive ,  sa  généreuse  ambition  d'être  toujours  en  tête  du  pro- 
grès. » 


COIVSTITL'TIOIV  de  la  république  et  canton  de  Genève,  soumise  par 
r  Assemblée  Constituante,  à  la  vota  lion  des  citoyens.  Genève.  8". 

Une  constitution  radicale  est  certainement  une  œuvre  assez 
curieuse  pour  mériter  d'être  signalée  parmi  les  pubhcations 
nouvelles  de  notre  époque.  Celle-ci  a,. de  plus,  le  singulier 
privilège  d'avoir  eu  pour  origine  une  révolution  à  laquelle 
personne  n'a  rien  pu  comprendre.  Genève  passait  à  bon  droit 
pour  le  pays  le  plus  libre  et  le  plus  heureux  de  la  terre.  Nul 
n'y  était  opprimé,  point  de  privilèges,  point  d'exclusion,  tous 
jouissaient  des  mêmes  droits  sous  un  gouvernement  paternel, 
auquel  tous  pouvaient  en  quelque  sorte  prendre  part  puisque 
le  cens  électoral  ne  s'élevait  pas  au-dessus  de  la  modique 
somme  de  3  fr.  5o  c.  qu'il  était  facultatif  à  cbacun  de  payer 
pour  se  faire  inscrire  sur  le  registre  des  électeurs.  Les  impôts 
fixés  au  taux  le  plus  bas,  et  dépensés  avec  une  sage  économie 
dans  l'intérêt  de  tous ,  servaient  à  fonder  des  établissements 
utiles,  à  entretenir  les  routes,  à  embellir  sans  cesse  davantage 
la  ville  et  le  canton  ,  et  fournissaient  largement  aux  frais  de 
l'instruction  publique.  Aussi  fallait-il  voir  combien  l'aspect  du 
pays  était  changé  depuis  l'époque  où  il  avait  recouvré  sou  in- 
dépendance. L'étranger  qui  le  visitait  était  vivement  frappé 
de  cet  extérieur  calme  et  prospère,  et  le  Genevois  qui ,  après 
quelques  années  d'absence ,  revenait  dans  sa  patrie,  sentait  son 
cœur  battre  avec  orgueil  en  songeant  que  toutes  ces  amélio- 
rations s'étaient  opérées  sans  secousse,  que  Genève  avait  su 
modifier  ses  institutions,  développer  les  bons  germes  renfer- 
més dans  leur  sein,  sans  même  aborder  la  carrière  dangereuse 
des  révolutions. 

Pourquoi  donc,  tout-à-coup,  cette  agitation  qui  s'est  empa- 
rée des  esprits?  Pourquoi  ce  souffle  perturbateur  qui  pousse 
les  uns  et  devant  It-quel  les  autres  s'enfuient  en  criant  :  sauve 
qui  peut?  Sans  doute  il  n'est  pas  rare  de  voir  une  minorité  op- 
primée, puiser  une  grande  force  dans  la  justice  de  sa  cause, 
et  triompher  d'une  majorité  que  le  sentiment  de  ses  torts 
frappe  d'impuissance.  Mais  trembler  ainsi  devant  un  fantôme, 
c'est  ce  qui  ne  se  conçoit  pas  si  facilement. 


ECONOMIE  POLITIQUE.  183 

Quelques  hoatiraes  remuants  se  mettent  en  tête  de  boulever- 
ser la  république.  Ils  amassent  autour  d'eux  tous  les  petits 
niéconletUemeuts  qu'ils  peuvent  trouver,  ils  en  créent  d  inia- 
i;;inaires  pour  grossir  le  nombre,  puis  ils  souillent,  ils  soutilent 
à  grands  renforts  de  poumons,  et  cbacun  de  fuir  pour  ne  pas 
recevoir  les  éclaboussures  de  celte  bulle  de  savon  qui  va  cre- 
ver. On  se  bâte  de  tout  céder  sans  même  essavor  de  la  rési- 
stance. On  fabrique  une  Constituante,  et  celle-ci,  sous  l'im- 
pression du  desordre  qui  règne  dans  les  esprits,  se  bàle  à  son 
tour  de  fabriquer  une  Constitution,  de  renverser  à  peu  près 
tout  ce  qui  a  fait  jusque-là  le  bien-être  du  pays,  et  d'y  substi- 
tuer des  principes  qu'elle-même,  sa  majorité  du  moins,  recon- 
naît dangereux,  pour  l'avenir  île  la  république  genevoise. 

C'est  ce  travail  si  étrangement  enfanté  ,  sui'  lequel  je  désire 
attirer  latlention  de  mes  lecteurs.  Us  pourront  y  étudier  d  une 
manière  assez  piquante  les  tendances  du  radicalisme  qui, 
usurpant  le  nom  et  se  déguisant  sous  1  liabit  de  la  démocratie, 
»'agile  maintenant  un  peu  partout  pour  s'emparer  du  pou- 
voir. 

l.es  principaux  traits  caractéristiques  de  la  nouvelle  Consti- 
tution de  Genève  sont  :  le  sufirage  universel,  le  morcellement 
de  l'élection,  le  renouvellement  fréquent  de  la  représentation 
nationale  et  l'instabilité  de  tous  les  pouvoirs  de  lEtal.  Il  n'est 
pas  difficile  de  prouver  que  ce  sont  là  tout  autant  d  éléments 
funestes  à  la  liberté,  contraires  à  l'ordre,  et  favorables  surtout 
à  la  Ivranniedes  factions  audacieuses. 

Pour  que  le  suffrage  universel,  qui  eu  tbéone  n'a  rien  que 
de  juste,  portât  de  bons  fruits  dans  la  pratique,  il  faudrait  né- 
cessairement y  jondre  la  capacité  universelle.  Or  ,  malbeu- 
reusement  cela  n'est  pas  possible.  Tous  les  efforts  des  mora- 
listes et  des  éducateurs  nom  pu  réussir  jusqu'à  présent  à  éta- 
blir l'égalité  sous  ce  rapport.  L'ignorance  et  les  grossiers  in- 
stincts comptent  encore  dans  tous  les  pays,  un  nombre  plus  ou 
moins  considérable  d'adeptes  qui  échappent  complètement  à 
l'action  salutaire  des  écoles  ou  de  l'exemple.  Us  forment  une 
masse  compacte,  prêle  à  suivre  l'impulsion  du  premier  me- 
neur qui  saura  s  en  emparer,  et  à  servir  ses  vues  quelque 
contraires  qu'elles  puissent  être  à  leurs  véritables  intérêts  dont 
ils  sont  tout  à  fait  incapables  d'apprécier  la  nature.  Le  mor- 
cellement de  l'élection  facilite  encore  ce  procédé  ,  car  il  dis- 
perse les  citoyens  éclairés  et  moraux  ,  qui,  réunis  en  un  seul 
groupe ,  pourraient  du  moins  espérer  de  pouvoir  exercer 
quelque  iniluence  Dans  ce  svsième,  les  bommes  ne  comptent 
plus  que  comme  autant  d'unités  égales,  l'intelligent  et  le  ver- 
tueux ne  valent  pas  plus  que  le  vicieux  et  l'ignorant,  toute  la 


184  LEGISLATION, 

politique  repose  sur  deux  addilious  et  une  souslraclion ,  ei  la 
direction  morale  de  la  société  est  abandonnée  au  hasard  de  ce 
résultat  chanceux.  Dès  lors  la  liberté  ne  consiste  plus  qu'à  se 
soumettre  aveuglément  aux  conséquences  qui  en  découlent  et 
qui  peuvent  être  comme  dans  certains  Etats  de  l'Amérique  , 
la  banqueroute  érigée  en  loi  constitutionnelle,  l'émeute  se  fai- 
sant justice  de  ses  propres  mains,  ou  bien  comme  certains  can- 
tons suisses  nous  en  offrent  l'exemple,  une  législation  digne 
du  moyen-àge  ,  qui  ne  lient  aucun  compte  de  la  marche  des 
idées ,  qui  prétend  refouler  brusquement  l'esprit  du  siècle , 
comprimer  son  essor  cl  enchaîner  toutes  ses  manifestations. 

Si  c'est  là  ce  qu'on  appelle  avancer,  à  la  bonne  heure,  mais 
alors,  pour  être  clair,  il  faut  dire  avancer  à  reculons.  Au  reste, 
les  radicaux  ne  se  gênent  pas  pour  changer  le  sens  des  mots, 
à  commencer  par  leur  propre  nom,  qui  vient  déracine  (radix) 
et  qui  contraste  bien  singulièrement  avec  leur  tendance  à  cou- 
per les  racines  partout  où  ils  en  trouvent.  Il  est  vrai  qu'ils  ne 
doivent  pas  avoir  beaucoup  de  respect  pour  l'étjmologie,  car 
ils  détestent  cordialement  le  passé,  et  tout  ce  qui  s'y  rattache. 
C'est  un  cauchemar  qui  les  éîoufîe,  et  dans  l'impossibilité  de 
l'anéantir  d'un  Irait  de  plume,  ils  cherchent  du  moins  à  rom- 
pre à  mesure  qu'ils  se  forment,  les  anneaux  de  sa  chaîne  fa- 
tale. Yoilà  pourquoi  ils  veulent  renouveler  aussi  souvent  que 
possible,  tous  les  corps  de  l'Etat.  Si  vous  leur  dites  qu'ils  im- 
priment de  celte  manière  une  instabihlé  funeste  au  gouver- 
nement, qu'ils  l'exposent  à  des  révolutions  périodiques  et  con- 
tinuelles, ils  vous  répondront  qu'il  faut  ménager  une  issue  à 
la  marche  des  idées  ,  que  la  souveraineté  du  peuple  a  besoin 
de  s'exercer  de  temps  en  temps,  et  que  d'ailleurs  c'est  dans 
le  mouvement  que  gît  le  progrès.  A  toutes  les  objections  que 
vous  pourrez  leur  faire,  ils  reproduiront  toujours  ces  trois  ar- 
guments, jusqu'à  ce  que  vous  vous  reconnaissiez  vaincu  ou 
que  la  discussion  vous  lasse. 

Pour  moi,  j'aime  autant  qu'eux  le  progrès,  j'aime  la  vie  et 
le  mouvement  ;  mais  le  progrès  vers  le  bien,  la  vie  utile  el  le 
mouvement  sagement  dirigé.  Je  crois  que  pour  faire  une  répu- 
blique, il  faut  de  bons  républicains  aux  mœurs  pures  et  austè- 
res ,  que  pour  faire  un  bon  gouvernement,  des  institutions  fé- 
condes, il  faut  des  citoyens  éclairés  ,  des  administrateurs  ha- 
biles qui  ne  se  forment  pas  en  un  jour,  et  qu'enfin  le  bonheur 
du  peuple  git  ailleurs  que  dans  1  agitation  des  rues  el  des  esta- 
minets. Chacun  son  goût,  chacun  son  idée,  que  voulez- vous, 
moi  je  n'aime  pas  la  fièvre,  et  de  plus  je  la  redoute,  parce 
qu'elle  devient  souvent  contagieuse. 

Aussi  n'ai-je  point  foi  dans  les  fameux  principes   de  celte 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  i85 

Conslilulion  radicale  et  j'en  attends  peu  de  bons  fruits.  Un  seul 
article  me  paraît  un  peu  consolant,  c'est  celui  qui  permet  de 
la  modifiera  mesure  qu'on  en  reconnaîtra  les  inconvénients. 

Mais  il  est  possible  que  je  sois  dans  l'erreur,  je  me  fais 
peut-être  une  fausse  idée  de  l'avenir  ;  tout,  au  contraire,  sera 
pour  le  mieux,  la  Constitution  cheminera  comme  sur  un  che- 
min de  fer  et  nous  verrons  merveilles.  Ainsi  soit-il,  je  ne  de- 
mande pas  autre  chose  ;  mais  croyez-vous  qu'alors,  plus  qu'au- 
paravant, tout  le  monde  sera  satisfait ,  qu'il  n'y  aura  plus  de 
plaintes,  plus  de  criailleries,  plus  de  minorité  hargneuse.  Hé- 
las, les  institutions  se  changent ,  mais  non  les  hommes.  Je 
crains  fort  qu'à  cet  égard  on  en  soit  pour  sa  peine,  et  que  sous 
l'enveloppe  de  l'organisation  nouvelle  ne  se  retrouvent  tou- 
tes les  épines  de  l'ancienne.  Genève  sera  toujours  un  petit 
pays  où  les  hommes  de  talent  sont  à  l'étroit,  les  carrières  res- 
treintes, et  où  ,  je  l'espère  du  moins,  les  lumières  et  l'intelli- 
gence continueront  à  être  choses  fort  communes.  Il  y  aura 
donc  toujours  des  froissements  d'amour-propre,  et  par  suite 
un  certain  nombre  de  mécontents,  tout  disposés  à  chercher 
dans  une  nouvelle  révolution  le  moyen  de  réparer  les  pré- 
tendues injustices  dont  ils  se  croient  victimes.  El  ce  moyen, 
les  formes  de  la  Constitution  radicale  le  faciliteront  si  bien,  que 
tous  les  deux  ans  au  moins,  le  revirement  pourra  s'opérer. 
Tel  est  l'avenir  que  semble  promettre  au  pays  le  triomphe  du 
radicalisme.  A  moins  toutefois  que  l'on  ne' soit  tenté  d'adopter 
l'idée  que  me  suggérait  naguère  un  homme  d'esprit  auquel  je 
demandais  un  remède  pour  le  mal  de  notre  époque.  Ce  serait 
de  fonder  un  hôpital  des  amours-propres  blessés  ,  où  chacun 
trouvât  le  baume  qui  convient  à  ses  blessures.  Aux  uns,  il  fau- 
drait d'abondantes  doses  de  galbanum,  et  force  cataplasmes  de 
panacée  adulatrice ,  aux  autres  des  bains  d'égalité  sociale, 
avec  un  régime  composé  de  tous  les  comforts  du  luxe  et  de  la 
vie  des  salons,  à  celui-ci  des  douches  d'assemblées  populaires 
à  celui-là  des  consommés  de  formules  radicales,  à  tel  ou  tel  les 
lauriers  de  Démosthène,  la  toge  de  Cicéron  et  une  foule  d'hon- 
neurs littéraires  ou  scientifiques  ;  à  tous  enfin,  d'innombrables 
complaisants  à  la  voix  insinuante  pour  les  flatter  ,  aux  mains 
larges  et  moelleuses  pour  les  applaudir  du  matin  au  soir. 

Le  projet  me  paraît  assez  ingénieux,  et  s'il  se  réalise  Je 
compte  bien  demander  qu'on  m'y  réserve  une  petite  place.  Il 
est  fort  possible  que  quelque  jour  aussi  je  sente  le  besoin  à 
mon  tour,  de  chercher  un  asile  contre  les  piqûres,  et  je 
serais  heureux  d'y  trouver  de  bons  duvets,  de  bonnes  couver- 
tures ouattées  pour  amortir  les  coups  que  pourra  m'attirer  ce 

14 


186  SCIENCES  ET  ARTS. 

maudil  démon  de  la  critique  ,  C|ui  me  possède  et  lyrannise  sans 
cesse  ma  plume. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


COîNSEILS  aux  mères  sur  la  manière  d'élever  les  enfants  nouveau-nés^ 
ou  de  l'éducation  physique  des  enfants  du  premier  âge  ;  par  Al. 
Donné.  Paris.  1  vol.  in-t  2.  5  fr.^ 

Ce  petit  livre  nous  paraît  tout  à  fait  digne  d'être  recom- 
mandé. C'est  le  résultat  d'une  élude  approfondie,  d'observa- 
tions nombreuses  et  Lien  faites.  Il  ne  s'agit  point  d'un  plan 
d'éducation  systématique  ,  ni  de  déclamations  sentimentales. 
L'auteur  ne  parle  que  d'après  l'expérience.  Il  laisse  de  côté  la 
théorie  pour  ne  s'occuper  que  de  la  pratique.  Au  lieu  de  se 
borner  à  des  principes  généraux  dont  Tapplication  rencontre 
tant  de  difficultés  ,  il  cherche  à  domier  des  conseils  utiles  pour 
chaque  cas  particulier  qui  se  présente.  Ainsi  dès  le  début , 
pour  ce  qui  concerne  l'allaitement,  il  n'établit  pas  d'une  ma- 
nière absolue  que  la  mère  doive  toujours  être  préférée  à  une 
nourrice,  mais  il  dit  que  toutes  les  fois  qu'une  mère  a  la  vo- 
lonté spontanée  de  nourrir  sou  enfant,  il  convient  qu'elle  le 
fasse,  lors  même  qu'elle  ne  présente  pas  toutes  les  apparen- 
ces désirables.  La  femme  qui  ne  serait  pas  une  bonne  nourrice 
pour  des  enfants  étrangers  peut  être  la  meilleure  pour  ses  pro- 
pres enfants  ,  parce  que  si  la  qualité  du  lait  est  dans  le  pre- 
mier cas  une  condition  essentielle  ,  elle  n'est  pas  non  plus  la 
seule,  et  les  soins  intelligents  de  la  sollicitude  maternelle 
ont  une  importance  non  moins  gr.  nde,  M.  Donné  insiste  avec 
force  sur  l'influence  des  premières  impressions,,  sur  la  néces- 
sité de  soumettre  de  très-bonne  heure  l'enfant  à  des  habitudes 
régulières,  et  d'établir  ainsi  sur  lui  dès  le  berceau,  l'empire 
d'une  volonté  ferme  et  calme  qui  ne  se  laisse  ébranler  ni  par 
sa  résistance,  ni  par  ses  cris,  dans  le  sentiment  qu'elle  a  d'agir 
pour  son  bien  avec  une  raison  sage  et  éclairée.  Les  directions 
qu'il  présente  aux  mères  sur  la  manière  d'organiser  soit  le 
sommeil,  soit  la  nourriture  de  leurs  enfants,  sont  d'autant  plus 
précietises  que  leur  action  ne  se  borne  pas  à  l'éducation  phy- 


SCIENCES  ET  ARTS.  187 

si(juc  seule.  Ils  se  ratlaclieut  évidemment  aussi  à  rétlucalion 
morale,  qu' ,  dans  le  premier  âge  ,  se  confond  en  quelque 
sorte  avec  Taulre  et  aplanissent  ainsi  bien  des  obstacles  con- 
tre lesquels  on  viendrait  sans  cela  se  beurter  plus  lard,  qu'on 
aurait  peut-être  même  bien  de  la  peine  à  surmonter.  Pour 
quiconque  a  eu  l'occasion  d'observer  de  près  l'enfance,  celte 
observation  est  parfaitement  juste-  Presque  toutes  les  difficultés 
de  l'éducation  proviennent  de  ce  qu'on  s'y  est  pris  trop  tard, 
de  ce  qu'on  a  laissé  se  former  des  babiludes,  se  développer  des 
penchants  qu'il  eût  été  facile  d'éloufler  dans  leur  germe,  mais 
qui  une  fois  ayant  atteint  un  certain  degré  de  force,  résistent 
souvent  à  tous  les  efforts  ,  franchissent  toutes  les  barrières 
qu'on  veut  leur  opposer. 

La  partie  hygiénique  de  cet  ouvrage  offre  également  une 
foule  de  détails  éminemment  utiles,  destinés  à  combattre  des 
préjugés  encore  trop  vivaces,  et  propres  à  diminuer  les  chan- 
ces de  mortalité  si  nombreuses  dans  les  premières  années  de  la 
vie. 

En  résumé,  le  livre  de  M.  Donné  nous  paraît  être  un  excel- 
lent manuel  qu'il  convient  de  répandre  et  qui  pourra  contri- 
buer à  populariser  des  notions  saines  sur  l'éducation  physique 
des  enfants.  Quoiqu'il  existe  déjà  bien  des  traités  sur  cette  ma- 
tière ,  on  ne  saurait  trop  les  multiplier,  car,  malgré  les  pro- 
grès obtenus  jusqu'à  présent ,  il  reste  certainemenl  encore 
Ijeauconp  à  faire. 


PETIT  GUIDE  MANUEL  du  jardinier  potager  et  fruitier,  par  Ra- 
gonot  -  Godefroy.  Paris,  chez  Gayet,  56,  quai  des  Orfèvres,  2  vol, 
in-18.  2  Ir.  50  c. 

L'auteur  de  ce  petit  volume  a  résumé  les  notions  les  plus 
utiles  au  praticien,  de  manière  à  lui  offrir  sous  la  forme  la  plus 
simple  et  la  plus  économique  toutes  les  directions  nécessaires 
pour  le  guider  dans  les  opérations  du  jardinage.  Il  ne  traite  en 
général  que  des  plantes  qui,  pouvant  se  cultiver  en  pleine  terre 
en  France,  sont  d'un  produit  sûr,  et  il  laisse  de  côté  celles  qui 
ne  présentent  qu'un  intérêt  de  curiosité  ou  d'étude  botanique. 
Il  s'attache  surtout  à  développer  les  principes  fondamentaux 
de  la  culture  à  l'usage  de  ceux  qui  n'ont  que  peu  de  temps  et 
d'argent  à  consacrer  à  leur  instruction.  Son  but  est  de  rem- 
placer des  livres  d'un  prix  trop  élevé  pour  l'ouvrier ,  et  de 
mettre  à  la  portée  de  celui-ci  tout  ce  qu'il  lui  importe  de  savoir, 
afin  de  tirer  le  meilleur  parti  possible  de  sa  profession.  Ce  li- 


188  SCIENCES  ET  ARTS. 

vre  est  également  précieux  pour  les  amateurs  qui  y  trouvei*onl 
les  procédés  les  plus  faciles,  les  raoius  coûteux  exposés  avec 
clarté  et  coucision.  Il  est  divisé  en  trois  parties  :  la  première 
renferme  les  principes  généraux  ;  la  seconde  est  consacrée  au 
potager,  et  la  troisième  au  verger.  On  ne  peut  qu'applaudir 
aux  efforts  de  l'auteur  pour  populariser  les  résultats  de  l'ex- 
périence qu'il  a  lui-même  acquise  par  une  longue  pratique. 


LA  POMONE  française  ,  ou  traité  des  arbres  fruitiers  taillés  et  cultivés 
d'après  la  fructification  et  la  végétation  particulière  à  chaque  espèce, 
par  le  (>'«  Lelieur  ,  de  Ville-sur-Arce  ;  seconde  édition.  Paris,  i 
gros  vol.  in-8.  9  fr. 

Ce  volume  renferme  un  traité  complet  de  la  culture  de  la 
vigne  et  des  arbres  fruitiers.  C'est  un  guide  précieux  soit 
pour  le  jardinier ,  soit  pour  l'amateur.  Tous  les  procédés 
que  la  pratique  a  consacrés  comme  les  meilleurs  y  sont  ex- 
posés avec  clarté  et  en  détail.  L'auteur ,  ancien  administra- 
teur des  parcs,  pépinières  et  jardins  de  la  couronne,  a  recueilli 
les  données  d'une  longue  expérience,  et  en  même  temps  il 
s'est  entouré  de  tous  les  matériaux  que  pouvaient  lui  fournir 
les  progrès  récents  de  la  science  horticole.  Le  prompt  succès 
de  la  première  édition  de  son  livre,  épuisée  depuis  longtemps, 
faisait  vivement  désirer  qu'il  en  publiât  une  secunde.  Il  a  tardé 
à  le  faire  parce  qu'il  voulait  que  son  travail  fut  aussi  parfait 
que  possible.  Aussi  peut  on  dire  que  c'est  plutôt  un  nouvel 
ouvrage,  car  toutes  les  parties  en  ont  été  soigneusement  re- 
touchées et  ont  éprouvé  de  notables  augmentations. 


GENEVB,    mPRIMERIB  DEFERD.   BAMBOZ, 


Hetiue    Critique 

DES    LIVRES    IVOUVEAUX. 

^xiiifcuj   1842. 


»(B<ai»t)irirïi 


LITTERATURE,   HISTOIRE. 


CAMPAGNE  de  Rome,  par  Charles  Didier.  Paris^  chez  Jiries  Labitte, 
3,  quai  Voltaire.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

La  Campagne  de  Rome  est  une  espèce  de  désert  dont  les  ra- 
res habitants  mènent  la  vie  la  plus  misérable  et  sont  sans  cesse 
décimés  par  la  fièvre  et  la  faim.  Aux  portes  de  la  ville  éter- 
nelle, dans  les  Etats  de  celui  qui  se  dit  le  représentant  de  Dieu 
sur  la  terre,  des  hommes  sont  ainsi  réduits,  par  Timpéritie  du 
gouvernement,  à  une  existence  presque  sauvage,  et  à  côté  des 
merveilles  de  la  civilisation  se  trouve  la  barbarie  sous  son  as- 
pect le  plus  triste  et  le  plus  nu.  Sur  une  vaste  étendue,  jadis 
couverte  de  villes  florissantes  dont  les  ruines  sont  encore  de- 
bout çà  et  là,  règne  le  terrible  flcauconnu  sous  le  nom  demala 
aria,  exerce  ses  ravages ,  agrandit  petit  à  peti^  son  empire 
sans  qu'on  essaie  mémo  de  le  combattre.  Et  cependant  ce  n'est 
pas  ici  le  désert  stérile  de  l'Afrique,  contre  lequel  l'intelligence 
humaine  semble  impuissante.  C'est  un  sol  riche  et  fertile  qui 
paie  largement  le  travail  de  l'homme  et  ne  demanderait  que 
des  efforts  sagement  combinés  pour  devenir  une  contréo 
saine  et  heureuse.  Mais  il  faudrait  pour  cela  que  l'administra- 
tion voulut  s'en  occuper,  et  la  cour  du  Vatican  a  bien  autre 
chose  en  tète.  Toute  préoccupée  d'étayer  le  vieil  édifice  ca- 
tholique qui  craque  de  toutes  parts,  de  so  cramponeraux  der- 

15 


190  LITTÉRATURE, 

niers  vestiges  de  son  oulique  puissance,  et  de  soutenir  le  zèle 
de  ses  serviteurs  qui  intriguent  et  s'agitent  d'un  bout  du  monde 
à  l'auti'e,  elle  n'a  pas  le  temps  de  songer  au  bien-être  de  ses 
sujets  temporels.  La  Campagne  de  Rome  est  un  pays  de  grande 
culture,  appartenant  à  quelques  seiaftieurs  qui  l'exploitent  de 
loin  par  l'inlermcdiaire  de  fermiers  qui,  à  leur  tour,  peu  dé- 
sireux de  s'exposer  aux  dangers  du  mauvais  air,  chargent  des 
agents  subalternes  du  soin  de  diriger  les  ouvriers  et  de  surveil- 
ler les  récoltes. 

Il  en  résulte  que  le  travail  s'y  fait  à  peu  près  comme  dans 
un  bagne  ou  dans  les  colonies  à  esclaves.  C'est  le  bâton  à  In 
main  que  ces  surveillants,  appelés  caporali,  font  marcher  les 
troupes  de  travailleurs  que  la  nécessité  de  gagner  leur  vie  force 
à  venir  camper  pendant  quelques  semaines  au  milieu  des  ex- 
halaisons mortelles  qui  en  tuent  chaque  année  un  grand  nom- 
bre. Aussi,  point  de  ces  chants  rustiques,  mais  joyeux  qui, 
chez  nous,  égaient  les  travaux  de  la  campagne.  Un  morne  si- 
lence préside  aux  moissons  ;  ce  sont  des  mercenaires  qui  ac- 
complissent une  tâche  pénible  sans  que  nulle  pensée  douce  ou 
riante  vienne  soulager  leur  fatigue. 

a  Nos  moissonneurs  pouvaient  être  huit  à  neuf  cents,  hommes 
et  femmes,  et  pas  une  voix,  pas  un  souffle  ne  s'échappait  de  celte 
multitude;  on  n'entendait  que  le  bruissement  des  javelles  et  le 
cliquetis  des  épis  sur  les  faucilles.  Les  travailleurs  étaient  rangés 
sur  une  ligne,  et  les  alguazils  à  cheval  [caporali)  les  surveil- 
laient le  bâton  à  la  main,  pour  les  exciter  à  l'ouvrage.  Si  quel- 
ques jeunes  fdles  (car  il  y  en  avait  là  plusieurs,  déjà  flétries  et 
vieilles  avant  l'âge),  si,  dis-je,  l'une  de  ces  pauvres  victimes 
succombant  à  la  fatigue  et  à  la  chaleur,  se  reposait  un  instant, 
un  mot  dur  et  grossier  des  bourreaux  la  rejetait  dans  le  rang, 
et  sa  jeune  tête  se  courbait  en  silence  sous  l'ardeur  du  soleil. 
Un  sourd  murmure  d'indignation  grondait  parfois  dans  l'ar- 
mée, révoltée  de  tant  de  brutalité;  un  geste  menaçant  y  ré- 
pondait, et  tout  se  passait  sans  orage.  Le  bâton  pourtant  n'est 
pas  toujours  oisif.  » 

La  gaîté  ne  reparaît  qu'au  moment  du  départ  ;  alors  joyeux 
de  rejoindre  leur  chaume  natal,  ils  se  mellent  en  route,  chantant 
et  dansant  au  son  de  la  cornemuse.  Mais,  parmi  eux,  combien 
portent  dans  leur  teint  jaune  et  blafard,  dans  leurs  yeux  pro- 
fonds et  ternes,  l'indice  du  poison  que  la  fièvre  a  déposé  dans 
leurs  veines  et  qui  ne  leur  permettra  pas  de  regagner  leur 
toit,  de  revoir  leur  famille .'  Epuisés  et  mourants,  ils  succom- 
bent bientôt,  et  le  cortège,  diminuant  à  mesuie  qu'il  avance, 
laisse  sur  ses  traces  la  route  semée  de  morts  et  de  malades 
qui  périssent  sans  secoîirs  ni  consolation.  Tout  ce  que  l'Eglise 


HISTOIRE.  191 

fail  pour  eus,  c'csldo  les  enterrer  quand  ils  y  meurent.  «  Une 
confrérie  s'est  Ibmlée  à  Rome  dans  ce  but  ;  elle  a  son  siéi^e  f  l 
son  église  au  bord  du  Tibre,  derrière  le  magnifique  palais 
Farnèse,  et  porte  le  nom  lugubre  de  Compagnie  de  la  Mort. 
Elle  parcourt  de  temps  en  temps  le  désert  pour  disputer  les 
cadavres  aux  corbeaux  et  aux  cbiens;  armée  d'un  grand  soc 
de  cuir  noir,  elle  les  transporte  en  terre  sainte  pour  les  y  en- 
sevelir. » 

M.CbarlesDidiera  traversé  cette  triste  contrée,  à  pied,  seul, 
comme  un  pauvre  pèlerin,  se  soumettant  à  tous  les  inconvé- 
nients, à  toutes  les  privations  auxquels  le  manque  absolu  des 
aisances  de  la  civilisation  peut  exposer  le  voyageur.  Mais, 
grâce  à  cet  excellent  mode  qui ,  s'il  exige  du  courage  et  de  la 
résignation,  permet  en  retour  de  tout  voir  de  près  et  de  bien 
voir,  il  a  pu  réunir  une  foule  de  détails  fort  curieux  sur  un 
pays  que  les  touristes  ne  visitent  guère.  De  plus,  il  se  montre 
très-bon  observateur,  se  livre  à  une  élude  sérieuse  des  liom- 
mes  et  des  cboses,  et  fait  preuve  d'une  instruction  non  moins 
variée  que  solide.  L'aspect  de  la  Campagne  de  Rome  lui  inspire 
des  réflexions  pleines  de  justesse  et  d'à-propos  sur  le  contraste 
choquaulque  présente  le  désordre  social,  sous  un  climat  auquel 
la  nature  a  prodigué  en  abondance  ses  tlous  de  toutes  sortes , 
et  à  côté  d'une  religion  qui  proclame  tous  les  bommes  enfants 
d'un  même  Père,  infiniment  juste  et  bon.  Il  est  difficile  de  ré- 
sister au  découragement,  quand  on  voit  ce  que  deviennent  en- 
tre les  mains  de  Tliomme  les  éléments  les  plus  féconds,  et 
quand  on  songe  qu'après  tant  de  siècles  de  lutte  courageuse  et 
d'efforts  persévérants ,  on  se  retrouve  encore  en  présence  de 
la  superstition,  qui  n'a  fait  que  changer  de  forme  sans  rien 
perdre  de  son  action  délétère,  et  l'on  voit  toujours  rbumaniié 
divisée  en  deux  parts  inégales,  dont  la  plus  grande  naît,  souf- 
fre et  meurt  pour  fournir  aux  jouissances  oisives  de  la  plus  pe- 
tite. Problème  mystérieux,  dont  l'esprit  humain  semble  con- 
damné à  chercher  éteruellementla  solution.  Chaque  fois  qu'une 
idée  nouvelle  surgit,  il  s^en  empare  et  la  poursuit  avec  amour, 
croyant  y  trouver  le  remède  au  mal ,  jusqu'à  ce  qu'ayant 
épuisé  vainement  toutes  ses  conséquences,  il  l'abandonne  pour 
une  autre,  et  recommence  l'épreuve,  semblable  au  malheu- 
reux Sysiphe  avec  son  éternelle  pierre. 

Sous  le  rapport  du  style,  cet  ouvrage  nous  paraît  supérieui 
à  toutes  les  autres  publications  de  M.  Didier.  Les  allures  un 
peu  tendues  de  sa  phrase,  les  périodes  pompeuses  qu'il 
afTectionne,  sont  ici  fort  bien  à  leur  place  ;  elles  convien- 
nent assez  au  genre  descriptif,  et  s'accordent  surtout  avec  li 
nature  particulière  des  scènes  qu'il  retrace. 


192  LITTÉRATURE, 

Four  justifier  nos  éloges,  nous  Icrminorons  noire  article  par 
une  citation  un  peu  longue,  qui  donnera  sans  doute  à  nos  lec- 
teurs le  désir  de  posséder  celte  production,  que  nous  n'hési- 
lons  pas  à  ranger  parmi  les  plus  remarquables  el  les  plus  in- 
téressantes qui  aient  paru  depuis  quelques  mois. 

«  J'avais  pour  guide  dans  les g/olies  (c'est  ainsi  qu'on  nomme 
dans  le  pays  les  hypogées  larquiniens)  un  prêtre,  grand,  mai- 
gre et  voiité,  aumônier  du  cardinal-évèque  de  Coruelo  et  de 
Moatefiascone.  J'élais  porteur  de  lettres  pour  son  éminence  ; 
mais  elle  était  pour  lors  au  conclave,  et  en  son  absence,  dom 
Ilaffael  (^tel  était  le  nom  de  son  aumônier)  me  fit  les  honneurs 
du  lieu.  Plus  forl,  soil  dit  sans  l'ofieuser,  à  l'endroit  de  la  sa- 
cristie que  sur  le  chapitre  des  antiquités,  dom  Raffael  professait 
une  médiocre  estime  pour  la  mémoire  de  ses  ancêtres,  el  foulait 
leurs  cendres  d'un  pied  peu  filial  ;  toutes  ces  idolâtries  l'indi- 
gnaient j  et  il  ne  trouvait  pas  trop  ordiodoxe  qu'on  vînt  de  si  loin 
pour  voir,  quoi  7  des  reliques  de  païens.  Il  ne  le  disait  pas,  il  le 
donnait  à  entendre;  à  la  fin  il  éclata,  et  c'est  moi-même  qui  lui 
en  fournis  l'occasion.  Je  lui  dis,  Je  ne  sais  à  quel  propos ,  que 
j'étais  protestant.  Ij  apparition  du  grand  tentateur  des  âmes  ne 
(aurait  pas  effarouché  plus  que  de  se  trouver  léte  à  tête  avec 
un  hérétique  dans  le  séjour  des  mânes.  Il  s'arrêta  tout  court, 
se  redressa  de  toute  sa  hauteur  comme  un  de  ses  mannequins 
dont  l'échiné  est  à  ressort  j  la  torche  qu'il  tenait  trembla  en- 
tre ses  doigts  crispés  ;  ses  yeux  ,  cherchant  le  ciel,  s'attachè- 
rent au  plafond,  et  s'il  ne  cria  pas  vaHc  rétro,  je  dois  confesser 
ouMl  se  signa.  Dunque  non  siete  Christiano  ,  furent  les  pre- 
miers mots  qu'il  arlicula,  et  tout  de  suite  il  engagea  une  con- 
troverse qui  ne  laissait  pas  d'être  piquaiîle,  vu  le  lieu  de  la  dis- 
cussion. Certes,  l'écho  de  ces  cryptes  funèbres  n'en  avait  jamais 
entendu  de  pareille,  et  pour  peu  que  l'ombre  des  vieux  Etrus- 
ques nous  écoulât,  elle  dut  être  prise  d'un  grand  élonneraent, 
d'une  grande  pitié.  Etait-ce  la  peine  de  naître  vingt-cinq  siè- 
cles après  eux  pour  n'en  pas  savoir  davantage?  Quand  dom 
Raffael  eut  épuisé  sur  moi,  en  athlète  passionné ,  mais  con- 
vaincu ,  toutes  les  foudres  un  peu  émoussées  du  Vatican  ; 
nuand  il  eut  pulvérisé  l'athéisme  en  ma  personne,  car  athée 
et  protestant  sont  une  seule  et  même  chose  aux  yeux  de  l'or- 
dîodoxic  cléricale,  il  eut  un  beau  mouvement  de  charité  évan- 
géijque,  et  s'écria  en  relevant  les  yeux  aux  sombres  voûtes  : 
Iddio  gli  illuniini  tutti! 

(i  En  rentrant  dans  la  ville,  mon  cicérone  en  soutane  me  fit 
passer  par  un  couvent  de  Sœurs  Passionisles,  le  seul,  je  crois, 
•■jui  existe  dans  l'Etat  romain;  sa  fondation  ne  remonte  pas  à 
quatre-vingts. ans.  La  règle  en  est  d'une  sévérité  Spartiate  :  les 


HISTOIRE.  193 

recluses  ne  déposent  jamais  le  voile,  ni  le  jour,  ni  la  nuit  ; 
toute  communication  avec  le  dehors  leur  est  interdite  ;  elles  ne 
voient  leur  famille  que  quatre  fois  par  annc'e  ,  et  une  heure 
seulement  à  chaque  visite;  leurs  parents  meurent-ils,  on  ne 
leur  en  fait  point  part  individuellement  ;  on  se  contente  de  ras- 
sembler la  communauté,  et  sans  désigner  aucune  sœur  en  par- 
ticulier, on  leur  annonce  que  l'une  d'elles  a  perdu  son  père, 
sa  mère,  son  frère,  puis  on  chante  la  litanie  des  morts.  Aussi 
le  couvent  des  Passionnisles  est-il,  au  dire  de  dom  Raffael,  un 
vero  giardino  di  santità. 

«  Dom  Raffael  me  fit  entrer  dans  l'église  ;  il  avait  ses  vues  : 
la  supérieure  du  monastère,  la  sœur  Vincenza,  y  était  exposée 
à  l'adoration  des  fidèles,  le  visage  découvert  et  les  mains  Join- 
tes sur  la  poitrine  5  des  cierges  brûlaient  silencieusement  au- 
tour du  drap  mortuaire,  l'encens  fumait  sur  Tautel,  mais  l'or- 
gue était  sans  voix  ;  et  frappée  à  intervalles  égaux  d'un  coup 
brusque  et  sonore,  la  cloche  jetait  au  loin  dans  l'espace  un  son 
formidable  et  plaintif,  comme  le  dernier  soupir  d'un  mourant. 
Quelques  dévots  agenouillés  au  pied  du  catafalque  priaient 
avec  componction  :  ils  assistaient  à  un  miracle,  et  c'était  pour 
m'en  rendre  témoin  moi-même  que  dom  Raffael  m'avait  ame- 
né là.  Quoique  morte  depuis  huit  jours  ,  et  morte  de  la  gan- 
grène, sœur  Vincenza  n'exhalait  aucune  odeur;  saignée  vingt- 
quatre  heures  après  sa  mort,  son  sang  avait  coulé  ;  bien  plus, 
elle  avait  sué;  qui  sait  si  elle  n'allait  pas  ressusciter?  Com- 
ment refuser  les  honneurs  du  calendrier  à  des  signes  de  sain- 
teté si  convaincants?  Dom  Raffael  croyait  sincèrement  au  mi- 
racle, et  il  espérait  que  mon  endurcissement  de  cœur  allait  en- 
fin se  rendre  à  cet  argument  sans  réplique. 

«  A  peine  sorti  des  nécropoles  de  Tarquinii,  et  encore  tout 
ébranlé  par  les  solennelles  et  redoutables  pensées  de  la  mort, 
je  la  retrouvai  sous  une  nouvelle  forme,  mais  tout  aussi  impé- 
nétrable, tout  aussi  incompréhensible  qu'au  jour  où  le  ciseau 
des  Etrusques  lui  creusait  des  cités  souterraines.  Comme  ou 
mourait  alors,  on  meurt  aujourd'hui,  dans  l'igr.orance  et  dans 
le  doute,  sans  que  jusqu'ici  une  main  révélatrice  ait  soulevé  à 
nos  regards  un  coin  du  rideau  mystérieux.  Après  vingt-cinq 
siècles  de  luttes,  de  souffrances,  d'études,  de  découvertes,  la 
•question  est  encore  intacte  et  le  problème  sans  solution.  Pour- 
tant que  de  générations  ont  sondé  cet  elïrayant  abîme  ;  que  de 
systèmes  se  sont  produits,  que  de  philosopliies  se  sont  déifiées, 
et  tout  cela  pour  qu'une  foule  crédule  et  abusée  vînt  adorer  à 
genoux  le  cadavre  d'une  nonne  eu  criant  au  miracle  !  Pauvre 
peuple!  jusqu'à  quand  te  prosterneras  tu  donc  aux  piçds  des 
idoles? 


191  LITTÉRATURE, 

«  Les  yeux  fixes  sur  les  restes  de  l'austère  Passfoniste,  j'é- 
tais tombé  dans  la  rêverie.  Dom  Raffael  respectait  mon  silence. 
Il  ne  doutait  pas  que  la  grâce  d'en  haut  ne  fut  descendue  sur 
moi,  et  qu'elle  ne  commençât  h  dessiller  les  yeux  de  mon  incré- 
dulité. Se  croyant  déjà  presque  exaucé  ,  il  répétait  avec  une 
pieuse  ferveur  sa  prière  :  Iddio  gli  illumini  tutti  !  Je  faisais 
le  même  vœu  dans  mon  cœur.  » 


POÉSIES,  par  Fréd.  Hisely.  Zurich,  chez  Orell,  Fussly  et  (>.  \  vol 
in- 16. 

M.  Hisely  envisage  la  poésie  sous  le  point  de  vue  de  sou 
influence  morale,  et  il  la  croit  propre  à  exercer  une  action  sa- 
lutaire sur  l'esprit  national.  Songeant  surtout  à  la  Suisse  sa  pa- 
trie, il  peuse  que  ce  peut  être  pour  elle  un  moyen  puissant  de 
réveiller  chez  ses  enfants  des  sentiments  généreux  et  de  com- 
battre les  tendances  funestes  qui  semblent  la  menacer  d'une 
dissolution  prochaine.  Eu  efiet,  la  poésie  a  le  don  de  faire  vi- 
brer certaines  cordes  précieuses.  Elle  excite  l'enthousiasme, 
favorise  le  sentiment  religieux  ,  propage  des  idées  élevées  el 
popularise  le  goîitdubeau.  I/hisloire  nous  ofifre  maints  exem- 
ples de  l'empire  qu'elle  peut  exercer  ,  des  résultats  qu'elle 
peut  produire.  Il  est  vrai  que  c'est  eu  général  à  des  époques 
fort  éloignées  de  nous,  chez  des  nations  encore  jeunes,  pleines 
de  sèves  et  tout  à  fait  étrangères  à  notre  civilisation  corrom- 
pue ou  du  raoius  énervée.  Cepeudaul  il  n'est  pas  impossible 
d'en  citer  aussi  quelques  exemples  dans  nos  temps  modernes  ; 
et  si  l'on  ne  doit  pas  attendre  un  succès  complet,  du  moins 
peut-on  espérer  que  sa  voix  ne  sera  pas  tout  à  fait  impuissante 
aujourd'hui.  «  Ce  Dieu  que  nous  avons  tant  de  raisons  d'aimerj 
cette  patrie,  tant  de  fois  souffrante,  et  si  travaillée  aujourd'hui  j 
cette  nature ,  qui  parle  à  nos  cœurs  un  langage  si  sublime  ; 
ces  trois  mots  dont  nous  ne  pouvons  jamais  assez  peser  le  sens, 
ne  sont-ils  pas  bien  propres  à  inspirer  des  lyres  suisses?  et  les 
accents  de  ces  lyres  ,  ne  serait-ce  pas  un  contrepoids  de  plus 
à  tant  de  pernicieuses  influences  qui  nous  viennent  de  l'é- 
tpanfi;er7  » 

Nous  en  sommes  convamccis  ,  une  utteralure  nationale  est 
un  élément  fécond  qui  ne  saurait  porter  que  d'excellents  fruits. 
Elle  est  la  gardienne  des  mœurs  et  des  principes  sur  lesquels 
repose  la  vie  originale  du  pays.  Il  est  donc  évident  que  la  Suisse 
doit  tendre  de  toutes  ses  forces  vers  ce  but.  Mais  la  nature  de 


HISTOIRE.  196 

sa  popolaflon  rend  la  tâche  très-difficile,  car  elle  renferme  plu- 
sieurs nationalités  diverses,  et  la  forme  de  son  gouvernement  ne 
se  prête  guère  h  leur  fusion.  Il  faut  que  chacune  d'elle  se  déve- 
loppe dans  l'étroite  sphère  qui  lui  est  assignée.  Jusqu'à  présent  il 
n'y  a  que  la  partie  allemande  qui  ait  réussi  à  cet  égard,  et  c'est 
sans  doute  Tune  des  causes  qui  ont  pu  contribuer  à  maintenir 
l'existence  de  la  Confédération.  La  Suisse  romande  sent  à  son 
tour  le  besoin  de  se  donner  un  semblable  auxiliaire  pour  se  dé- 
fendre contre  les  mœurs  et  les  doctrines  qui ,  venant  du  de- 
hors, s'infiltrent  chez  elle,  et  tendent  à  la  détacher  petit  à  petit 
du  faisceau  de  la  nationalité  helvétique.  Il  est  heureux  pour 
elle  de  voir  ses  efforts  secondés  par  des  hommes  d'un  mérite 
aussi  éminent  que  M.  Hisely,  qui,  livrés  par  goût  et  par  voca- 
tion à  des  études  graves  et  spéciales,  veulent  bien  consacrer 
leurs  loisirs  à  la  poésie.  Le  nom  de  M.  Hisely  est  déjà  connu 
par  des  travaux  historiques  d'un  grand  mérite.  Les  essais  d'un 
tout  autre  genre  qu'il  publie  aujourd'hui  ne  peuvent  qu'ajou- 
ter à  sa  réputation  ,  et  sont  certainement  bien  faits  pour  sti- 
muler le  zèle  des  littérateurs  suisses. 

On  y  trouve  de  charmantes  pièces  pleines  de  sentiments  no- 
bles, de  vues  élevées,  et  toutes  empreintes  d'une  morale  pure, 
d'un  esprit  vraiment  républicain.  L'auteur  manie  avec  beau- 
coup d'aisance  la  langue  française,  quoiqu'elle  ne  soit  pas  sa 
langue  maternelle.  Son  style  est  en  général  gracieux  et  facile, 
quoique  parfois,  peut-être,  un  peu  trop  surchargé  d'images 
qui  nuisent  à  sa  clarté.  Il  nous  semble  aussi  que  sa  poésie  ne 
présente  pas  toujours  les  traits  originaux,  essentiels  pour  bien 
caractériser  une  littérature  nationale.  Cependant ,  ce  n^esl 
qu'en  hésitant  que  nous  hasardons  ces  légères  critiques,  et 
nous  préférons  encore  confirmer  nos  éloges  par  la  citation 
suivante,  qui  renferme  une  allégorie  aussi  ingénieuse  que  fa- 
cile à  comprendre  : 

Les  vents  de  tous  côtés  hors  des  gorges  profonJes 
Se  jetaient  sur  le  lac,  en  soulevaient  les  ondes  ; 
Et  de  larges  sillons  ,  se  croisant  en  tous  sens, 
Témoignaient  du  courroux  de  tous  les  éléments. 
Puis  la  foudre  mêlait  à  ce  bruit  sourd  de  guerre 
I^a  lueur  des  éclairs  et  Téclat  du  tonnerre. 
C'était  terrible  avoir  que  ce  lac  et  ce  ciel 
Se  Iwttant  corps  à  corps  dans  ce  puissant  duel. 

Au  milieu  de  ces  ilôts  déchirés  parla  rage  , 

Pour  de  faibles  bateaux  qui  n'eut  craint  le  naufrage  ? 

Cependant  on  voyait  sur  cet  abîme  affreux 

Une  simple  nacelle  aux  nochers  courageux, 


196  LITTERATURE, 

Lutter  contre  les  vents,  contre  le  ciel  et  l'ontk  , 
Tantôt  comme  debout  sur  la  vague  qui  gronde  , 
Tantôt  comme  éclipsée  aux  regards  éperdus 
Qui  la  cherchaient  des  bords  et  ne  la  voyaient  plus 

La  nacelle  voguant  sans  gouvernail,  sans  quille, 
Mince  planche,  portait  une  même  famille; 
Les  femmes  à  genoux,  exhalant  de  leurs  cœurs 
La  prière  au  Dieu  fort  qui  pi'end  pitié  des  pleurs  ; 
Et  les  hommes  baissés  sur  leurs  solides  rames, 
De  leurs  robustes  bras  et  de  leurs  fortes  âmes 
Affrontant  le  péril  sous  de  mâles  efforts, 
Et  tels  qu'on  les  eut  crus  les  géants  de  ces  bords. 

Et  sur  ces  mêmes  flots,  comme  une  ombre  sur  l'herbe , 
Une  barque  étrangère  au  pavillon  superbe, 
Marche,  la  voile  auvent,  et  semble  dédaigner 
L'ouragan  qui  bientôt  ne  doit  pas  l'épargner. 
Le  pilote  assuré  voit  de  loin  la  nacelle 
Couper  le  vent,  la  vague,  et  cependant  si  frêle! 
S'il  ne  voit  pas  l'abîme  engloutir  les  nochers, 
Sans  doute  il  les  verra  se  briser  aux  rochers. 

Il  s'approche  et  leur  dit  :  c  Habitants  de  ces  rives, 
t  Au  nom  de  vos  enfants,  de  vos  femmes  plaintives, 
«  Ne  tentez  pas  le  Ciel  :  pour  éviter  la  mort , 
«  A  notre  meilleur  sort  unissez  votre  sort   s 
j  — IMerci,  bel  étranger  ;  vous  êtes  bon  sans  doute, 
t  Mais  nous  ne  devons  pas  suivre  la  même  route. 
a  D'ailleurs ,  quand  sur  ce  lac  fond  l'ouragan  cruel, 
«  Dieu  nous  garde  un  abri  sur  le  rocher  de  Tell.  » 

A  ce  nom  le  pilote  a  secoué  la  tête  ; 

Il  part,  et  la  nuit  tombe  et  grossit  la  tempête. 

La  nacelle,  à  travers  les  flots  impétueux  , 

Aborde  cependant  au  rocher  glorieux. 

La  prière  de  tous  alors  au  ciel  s'élève  ; 

Puis,  au  moment  encore  où  leur  amen  s'achève. 

Sur  la  barque  ils  ont  \'u,  hélas!  si  loin  du  port , 

Lancer  le  feu  du  ciel  par  l'ange  de  la  mort. 


LENORE ,  ballade  de  Biirger ,  traduite  de  l'allemand,  par  Paul  Lehr. 
Strasbourg,  chez  Derivaux,  in-S^.  75  c. 

De  toutes  les  ballades  allemandes,  celle  ci  est  peut-être  la 
plus  connue,  et  c'est  bien  aussi  l'un  des  chefs  d'œuvre  du 
genre.  Le  sujet  eu  est  louchant,  dramatique,  l'action  simple, 
mais  habilement  conduite  de  manière  à  cxciler  vivemeul  l'in- 


HISTOIBE.  197 

lérèi,  le  style  plehi  irhatmonie  expressive.  On  y  relrouve  au 
plus  haut  degré  cette  verve  fantastique  quidoiim»  tant  iVorigi- 
nalité  aux  traditions  populaires,  et  dont  le  clianue  uaïf  oûre  un 
attrait  si  puissant. 

D'un  songe  affreux  Lénore  poursuivie 
S'est  éveillée  avant  l'aube  du  jour. 
«  Mon  cher  VS  ilhelm,  as-tu  perdu  la  vie? 
Es-tu  parjure  ,  ou  près  de  ton  retour  ?  » 

Il  était  parti  pour  Tarmée,  et  n'avait  jamais  écrit  pour  don- 
ner de  ses  nouvelles.  La  guerre  étant  finie ,  l'armée  rentre 
dans  ses  foyers,  le  peuple  se  presse  en  foule  sur  son  passage, 
et  les  jeunes  fdles  accourent  avec  joie  au  devant  de  leurs  frè- 
res ou  de  leurs  fiancés.  Lénore  seule  cherche  en  vain  son 
amant.  Non-seulement  elle  ne  le  retrouve  point,  mais  nul  ne 
peut  lui  dire  ce  qu'il  est  devenu. 

Allant,  venant,  parlant  à  chaque  bande, 
Elle  interroge  officiers  et  soldats  ; 
Aucun  ne  peut  répondre  à  sn  demande: 

Tous  ont  passé  ; Wilhelm  ne  paraît  pas. 

Arrive  enfin  le  dernier  corps  d'armée  , 
INIais  il  ravit  tout  espoir  à  son  cœur. 
Lénore,  pâle  et  presque  inanimée  , 
Tombe,  en  poussant  un  long  cri  de  douleur. 

Sa  mère  cherche  à  la  calmer,  à  diriger  vers  le  ciel  ses  pen- 
sées, à  lui  inspirer  une  résignation  religieuse.  Mais  Lénore 
refuse  de  telles  consolations  : 

c  Laissons,  ma  mère,  un  salut  chimérique  ! 

Eh  !  que  m'importe  un  époux  dans  les  cieux  ! 

\A'^ilnelm,  ^^ilhelm  est  mon  bonheur  unique  ; 

Vivre  sans  lui ,  c'est  l'enfer  à  mes  yeux  ! 

Oh  !  c'en  est  fait...  Viens,  ô  mort ,  je  t'appelle  ; 

Viens  me  frapper  !  je  te  vois  sans  effroi  ; 

Je  ne  veux  pas  de  la  vie  éternelle 

Si  mon  VN'ilhelm  sur  terre  est  loin  de  moi.  » 

■  Cette  strophe  est  faible  et  pâle  à  côté  de  l'énergie  passion- 
née de  l'original  : 

"  O  'Mntux  !  waè  ifî  ©eltgfdt? 
OaJîuttet!  ivaêtfl5;)otte? 
55ci  it)ni ,  Ui  it)m  ifl:  (Selicjfdt, 
Utib  e^tie  mmm  ^pëtte  !  - 


!{>«  LITTÉRATURE, 

Sof(^  rtuô ,  mein  ^ic^t,  auf  eitng  auê  ! 
@titt)  t)in ,  f^trb  ^in  tn  9lad)t  unb  ©rauê  ! 
Cl^n'  il;n  maa  t(^  auf  ©rbcu, 
SQîag  bott  nicçt  feli^  tvetben.  " 

Il  est  presque  impossible,  sans  doute,  de  rendre  en  français 
la  force  des  expressions  allemandes.  Non-seulemeul  le  génie 
de  la  langue  s'y  oppose,  mais  les  allures  de  noire  poésie  ne 
sauraient  guère  le  permettre.  Cependant  il  nous  semble  que 
M.  liebr  pouvait  faire  mieux  ;  il  n'a  pas  été  lieureux  dans  le 
choix  de  ses  périphrases,  et  il  a  singulièrement  atténué  le  sens 
de  l'imprécation,  sur  laquelle  repose  tout  le  reste  de  la  ballade, 
car  ce  qui  suit  n'est  que  le  châtiment  du  blasphème  de  lié- 
no  re. 


Chut  !....  an  dehors  quels  pas  se  font  entendre  ? 
C'est  un  coursier  qui  s''approche  au  grand  trot. 
Un  cavalier,  bruyamment,  vient  descendre 

Près  du  perron  et  le  monte  aussitôt 

Qui  vient-il  voir  à  cette  heure  avancée  ? 
Chut!....  écoulez  !...  il  sonne  à  petits  coups  ; 
Puis  on  entend  une  voix  empressée 
Jeter  ces  mots  à  travers  les  verroux: 
ï  ïiolà  !  Holà!  viens,  ouvre-moi ,  ma  belle  I 
Dors-tu  ?  réponds  ;  c'est  moi ,  ton  fiancé  ! 
Ton  cœur  m'est-il  toujours  resté  fidèle  ? 

Lève-toi  a  ite  '■ Ouvre,  je  suis  pressé  !  » 

tt  Oh!  cher  Wilhelm  !  se  peut-il?  est-ce  un  rêve? 
Est-ce  bien  toi  ?  je  te  croyais  perdu  ! 
J'ai  bien  souffert,  mais  ta  voix  me  relève... 
Pourquoi  si  tard  ;...  Mon  ami,  d'où  viens-tu  ? 

Dans  ces  deux  strophes  et  dans  les  suivantes,  M.  Lehr  a 
beaucoup  mieux  réussi.  Il  y  a  du  mouvement ,  de  la  grâce  et 
souvent  même  une  naïvelé  qui  rappelle  tout  à  fait  la  manière 
de  l'auteur  allemand.  Mais  nous  lui  reprocherons  de  n'a- 
voir pas  hardiment  reproduit  quelques-unes  des  exclamations 
imitalives  du  texte  allemand  ,  dont  l'effet  étrange  jette  sur  la 
course  fantastique  des  deux  amants  une  teinte  un  peu  sauvage, 
si  bien  en  harmonie  avec  le  lieu  de  la  scène  ,  avec  les  inci- 
dents lugubres  dont  leur  roule  est  semée,  et  la  nature  du  su- 
jet. En  particulier  le 

"  @vaut  Sicbcl)cn  aud^?....  bcv  9J?enb  i^mt  l^cU, 
§)iittal^  !  bic  Xobtcn  rciten  fd^nctt! 
©ïaut  ^iebd^^n  au<^  ^ot  Xobten?  " 


HISTOIRE.  199 

est  biea  faiblement  rendu  par  ces  trois  vers  mous  cl  languis- 
sants : 

«  M'aniio  a  peur?....  Vois!  la  lune  rayonne; 

Hourrah  !  que  rien  n'arrête  nos  elTorts! 

Les  morts  \  ont  vite  !  eu  as-tu  peur,  ma  bonne  ?»  — 

Du  reste,  cette  traduction  n'en  est  pas  moins  une  œuvre  re- 
raûrquabie,  et  tout  en  nous  permettant  d'en  critiquer  quelques 
passages,  nous  tenons  compte  des  difficultés  insurmontables 
qu'elle  présentait.  On  doit  savoir  gré  à  l'auteur  de  ses  eflorts, 
et  il  mérite  d'être  vivement  encouragé,  car  s'il  a  pu  traduire 
ainsi  Lcnoie,  nous  ne  doutons  pas  qu'il  n'obtint  un  succès  com- 
plet en  exerçant  son  talent  sur  des  pièces  d'un  genre  moins 
excentrique.  La  littérature  allemande  lui  offre  une  ricbe  raine 
à  exploiter,  et  la  connaissance  qu'il  possède  des  deux  langues, 
jointe  à  l'babilelé  avec  laquelle  il  manie  le  vers,  le  qualifie  par- 
faitement pour  accomplir  un  semblable  travail. 


NOUVELLE  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE  ou  légendes  populaires  de  la 
France,  précédées  d'une  introduction,  par  Ch.  Nodier,  etaccom- 
pagnées  de  notices  littéraires  et  historiques,  par  Le  Houx  de  Lincy. 
Paris,  chez  Colomb  de  Batines,  15,  quai  Malaquais.  1  vol.  in-i2. 
5  fr.  50  c. 

MM.  Charles  Nodier  et  Leroux  de  Lincj  sont  deux  amateurs 
de  bibliographie  qui  se  plaisent  à  fouiller  dans  les  vieux  bou- 
quins pour  en  extraire  les  trésors  enfouis  sous  leur  poudreuse 
enveloppe.  Heureux  mortels,  qui,  au  milieu  des  agitations  de 
notre  fiévreuse  époque,  savent  se  renfermer  dans  le  domaine 
littéraire  et  en  goûter  les  jouissances  pures  et  naïves.  Ne  leur 
parlez  pas  de  chemins  de  fer,  ou  de  machines  à  vapeur  ;  les 
merveilles  de  Cendrillon  et  du  Chat  botté  leur  paraissent  bien 
plus  dignes  d'être  admirées,  et  si  vous  leur  demandez  ce  qu'ils 
pensent  de  nos  fameux  romanciers  à  la  mode,  ils  vous  con- 
seilleront de  lire  T^\vL\.ol  Riquet  à  la  houpe  et  le  Petit  Poucet. 
Vous  trouvez  étrange  peut-être  la  prédilection  de  ces  hommes 
graves  et  savants  pour  des  productions  qui  ont  fait  les  délices 
de  votre  enfance,  mais  ne  vous  semblent  plus  digues  de  votre 
âge  mur.  Cependant  essayez  d'imiter  leur  exemple,  d'oublier 
quelques  instants  le  monde  qui  vous  entoure  pour  vous  plon- 
ger dans  celui  de  Timaginatiou,  des  légendes  et  des  traditions 
populaires.  Vous  y  trouverez  un  singulier  charme ,  et  vous 


200  LIÏTÉBATUBE , 

compremlrez  bientôt  comment  on  peut  abandonner  k»  grande 
roule,  quelque  belle  qu'elle  soit  ,  quelque  variété  de  tableaux 
divers,  animés  et  pins  ou  moins  dramatiques  qu'elle  présente, 
pour  suivre  ces  petits  sentiers  ombreux  et  frais,  bordés  de  pâ- 
querettes et  de  véroniques,  pour  aller  s'étendre  paresseusement 
sur  le  gazon  au  bord  d'un  ruisseau  limpide,  dont  le  doux,  mur- 
mure se  mêle  aux  gazouillements  des  oiseaux,  et  semble  l'une 
des  voix  mystérieuses  de  celte  ualure  si  pleine  de  prodiges 
pour  quiconqoe  veut  l'examiner  de  près  dans  ses  moindres  dé- 
tails. 

Ces  récils  du  temps  passé,  ces  contes  de  ma  Mère  l'Oie  que 
vous  auriez  grand  tort  de  dédaigner,  produisent  un  semblable 
contraste  à  côté  de  la  littérature  bruyante  et  tourmentée  de 
notre  époque.  Ils  reposent  l'esprit  et  rafraîcbisseut  l'àrae.  lia, 
point  de  ces  tableaux  exagérés,  de  ces  scènes  violentes  quipro- 
duiseut  des  impressions  profondes  mais  dangereuses,  qui,  après 
vous  avoir  fortement  remué,  ne  vous  laissent  que  dégoût  et 
fatigue  ;  point  de  ces  rechercbes  d'effet,  de  ces  prétentions  pbi- 
losopbiques  qui  font  du  roman  une  lecture  laborieuse,  une  ré- 
création pénible.  Tout  y  est  simple  et  naïf.  La  fiction  y  prend 
les  allures  naturelles  de  la  réalité  ;  l'imagination  ne  s'y  bat  pas 
les  flancs  pour  produire  des  monstres  ;  elle  ne  dispose  que  de 
ce  qui  lui  appartient,  savoir  du  temps  et  de  l'espace  j  aussi  se 
laisse-t-on  volontiers  séduire  par  ses  illusions  magiques  et  ou- 
])lie-t-on  les  prestiges  trompeurs  dont  elle  se  sert,  tant  il  y  a 
de  vérité  dans  les  détails,  dans  tout  ce  qui  touche  à  l'observa- 
tion du  cœur  humain. 

Il  n'est  donc  pas  surprenant  que  de  vrais  amis  des  lettres 
cherchenl  à  remettre  en  lumière  quelques  uns  de  ces  vieux 
contes  beaucoup  moins  connus  que  ceux  que  nous  avons  nom- 
més, et  depuis  longtemps  perdus  dans  des  recueils  devenus 
rares  ou  relégués  dans  l'arrière-magasiu  des  bouquinistes.  On 
doit  leur  en  savoir  doublement  gré,  car,  outre  la  jouissance 
littéraire  qu'ils  offrent  ainsi  aux  lecteurs ,  ce  sont  encore  de 
précieux  documents  pour  l'histoire  des  mœurs,  des  préjugés 
et  de  la  langue. 

La  Bibliothèque  bleue,  dans  laquelle  MM- Nodier  et  liCroux 
de  Lincy  se  proposent  de  puiser,  est  une  grande  collection  de 
romans  de  chevalerie,  de  contes  de  fées,  d'alraanachs,  de  fa- 
céties ,  de  chansons  ,  imprimée  à  Troyes  dans  le  cours  du 
dix-septième  siècle.  Elle  se  compose  de  quatre  séries  d'ouvra- 
ges publiés  les  uns  in-4''  et  in-8",  les  autres  in-ia  et  in-i6. 
«  On  y  retrouve  avec  plaisir  tous  ces  récils  dans  lesquels  se 
sont  perpétuées  les  légendes,  ou  sacrées  ou  profanes,  qui  ont 
été  si  célèbres  en  Europe  pendant  le  moyen  ftge.  Ainsi  comme 


HISTOIRE..  201 

roiiKins  de  chevalerie,  ce  sont  les  conquèlcs  tlu  grand  roi 
Cliarlentagne  el  la  fameuse  liisloire  des  quatre  fils  Ayinon. 
C'esl  Uuon  de  lîordeaux  ou  la  fée  Mélusine  ;  dans  lesliisloires 
prodigieuses  ,  c'esl  Koherl-Ie-Diable,  Kichard-Sans-Peur,  ou 
le  Géanl  Gargantua  ;  dans  les  légendes  sacrées,  cesl  le  Juif 
errant,  Tliisloire  des  trois  Maries,  la  grande  Bible  des  Noels 
ncHiveaux.  Enfin  Ton  y  trouve,  mêlés  à  des  facéties  grossières, 
à  des  satires  ou  des  chansons  relatives  aux  événements  con- 
temporains, ces  récits  traditionnels  dont  les  moins  anciens  re- 
montent toujours  au  quinzième  siècle ,  et  dont  le  plus  grand 
nombre  louche  au  berceau  de  notre  histoire.  » 

Le  volume  que  nous  annonçons  ici  renkraie Bobert-le-Dia- 
ble,  Richard-Saus-Peur ,  Jean  de  Paris,  Jean  de  Calais,  Ge- 
nei'iè^>e  de  Bvabant,  Jehanne  d'Arc,  et  Griselidis.  Les  édi- 
teurs ont  scrupuleusement  respecté  le  stjle  primitif  et  popu 
laire  de  ces  narrations,  qui  ne  sauraient  que  perdre  à  être  tra- 
duites dans  un  langage  plus  correct.  D'ailleurs  la  lecture  en  est 
facile,  el  celle  forme  un  peu  surannée  contribue  à  leur  donner 
un  caractère  original  qui  n'est  pas  le  moindre  de  leurs  mérites. 
Nous  ne  doutons  pas  que  la  nouvelle  Bibliothcque  bleue,  choi- 
sie avec  goût  el  accompagnée  d  éclaircissements  historiques  et 
philologiques,  n'obtienne  bientôt  un  grand  succès. 


MÉMOIRES  de  B.  Barrèrc,  membre  de  la  constituante,  de  la  conven- 
tion, du  comité  de  salut  public,  et  de  la  chambre  des  représentants, 
publiés  par  MM.  H.  Carnot  et  David  d^Vngers.  Paris,  2  vol.  in-8. 
1 5  fr. 

Barrère,  effrayé  sans  doute  de  la  terrible  responsabilité  que 
Ihistoire  faisaitdéjà  peser  sur  lui,  a  employé  les  dernières  an- 
nées de  sa  vie  à  rédiger  des  notes  justificatives  de  sa  conduite 
dans  les  diverses  phases  de  la  période  révolutionnaire.  Le  rôle 
actif  qu'il  joua  soit  dans  le  procèsde  Louis  XVI,  soit  plus  tard 
comme  membre  du  Comité  de  Salut  public,  a  été  en  effet  jugé 
avec  une  sévérité  très-grande,  et  le  nom  de  Barrère  est  un  de 
ceux  qu'on  ne  prononce  pas  sans  un  certain  frémissement 
d'indignation,  en  songeant  au  mal  que  do  tels  hommes  ont  fait 
à  la  cause  du  progrès  et  de  la  liberté  qu'ils  prétendaient  dé- 
fendre. On  conçoit  combien  il  'c^ut  avoir  à  cœur  de  laver  sa 
mémoire  des  accusations  passionnées  dont  elle  était  Tobjel.  Ne 
pouvant  nier  les  faits  auxquels  il  n'est  que  trop  vrai  qu'il  a 
pris  une  grande  part ,  il  cherche  donc  à  les  expliquer,  il  s'ef- 
force de  prouver  f[ue  les  circonstances  furent  toujours  plus 


202  LITTÉRATURE , 

forte  que  sa  volonté  ,  qu'il  ne  céda  qu'avec  douleur  à  celle 
nécessilé  fatale,  cl  il  se  rcprcscute  comme  une  victime  des 
événements  qui  lui  imposèrent  sans  cesse  des  sacrifices  non 
moins  cruels  pour  son  cœur  qu'antipalhiqucs  à  ses  senti- 
ments, et  même  quelquefois  directement  opposés  à  ses  con- 
victions. Celte  apologie  peut  être  vraie ,  sans  doute  on  doit 
reconnaître  que  la  volonté  de  l'homme  est  souvent  impuis- 
saule  contre  le  torrent  de  l'opinion  publique,  et  qu'il  est  cer- 
taines circonstances  qui  ne  lui  laissent  d'autre  ressource  que 
de  se  soumettre  en  courbant  la  tète  sous  le  joug  qu'on  lui  im- 
pose. Mais  il  faut  avouer  aussi  que  c'est  une  excuse  fort  com- 
mode pour  celui  qui  sent  ses  torts  et  n'a  pas  d'autre  mojen 
de  se  justifier.  Retranché  derrière  celte  espèce  de  fatalité,  il 
ne  se  croit  plus  responsable  de  Ses  actes  ni  des  conséquences 
qu'ils  ont  amenées,  il  n'a  point  de  compte  personnel  à  rendre, 
il  n'est  que  l'instrumenl  d'une  volonté  supérieure  à  la  sienne. 
Ou  conçoit  qu'un  pareil  système  conduit  tout  droit  à  l'anéan- 
tissement de  la  moralité  individuelle.  On  ne  voit  plus  que  l'en- 
semble d'une  époque  où  chacun  a  joué  le  rôle  qui  lui  était  im- 
posé par  sa  position,  et  où  personne  ne  peut  être  accusé  de 
résultats  auxquels  il  n'a  pris  «ju'une  part  forcée.  Nous  ne  pen- 
sons pas  que  cette  manière  de  raisonner  soit  juste  ai  conforme 
à  la  véritable  destination  de  l'homme,  qui  n'a  sans  doute  pas 
reçu  pour  rien  le  libre  arbitre  dont  le  Créateur  l'a  doté.  Cela 
ressemble  un  peu  Irop  au  matérialisme  du  phrénologiste,  qui 
prétend  excuser  lous  les  crimes  les  plus  monstrueux  par  la 
conformation  du  crâne.  Aussi  ne  pouvons-nous  admettre  com- 
plètement la  justification  de  Barrère  quelque  spécieuse  qu'elle 
paraisse.  Il  déclare  n'avoir  jamais  été  partisan  de  la  républi- 
que, n'avoir  désiré  pour  la  France  que  la  monarchie  constitu- 
tionnelle ,  et  cependant  toute  sa  conduite  est  en  conlradiclioa 
perpétuelle  avec  de  tels  sentiments.  Il  est  placé  de  manière  à 
exercer  une  haute  influence,  et  il  n'essaie  pas  même  de  lutter 
contre  des  exigences  qui  devaient  lui  être  si  antipathiques. 
N'esl-ce  pas  alors  une  faiblesse  impardonnable,  et  en  agissant 
ainsi,  riionnète  homme  ne  devient-il  pas  plus  dangereux  que 
le  méchant,  puisqu'il  donne  à  des  actes  repréhensibles  l'appui 
de  son  nom  et  de  la  considération  dont  il  peut  jouir?  Le  ca- 
ractère de  Barrère  se  montre  ici  sous  des  couleurs  moins  som- 
bres sans  doute,  mais  pas  plus  honorables,  car  on  ne  conçoit 
pas  comment  il  a  pu  consentir  à  jouer  si  longtemps  un  rôle 
contre  lequel  s'élevait  sans  cesse  la  voix  de  sa  conscience. 
Mieux  vaudrait  encore  l'aveugle  entraînement  de  la  passion, 
suivi  d'un  repentir  franc  et  sincère.  Mais  du  reste,  si  celte  apo- 
logie n'est  pas  entièrement  satisfaisante,  elle  est  du  moins  fort 


HISTOIRE.  203 

curieuse,  cl  renferme  uneloulc  de  détails  dignes  d'exciter  l'in- 
térèl.  L'auteur  pusse  en  revue  l'un  après  l'autre  tous  les  actes 
de  sa  carrière  politique  et.  pour  les  expliquer,  se  livre  à  des 
considérations  piquantes  sur  les  hommes  et  les  choses  de  l'é- 
poque révolutionnaire.  Ce  ne  sont  que  des  notes  détachées, 
auxquelles  l'ordre  chronologique  sert  seul  de  lien.  Mais  elles 
sont  en  général  rédigées  dans  un  stjle  énergique,  concis,  ori- 
ginal qui  leur  donne  beaucoup  d'attrait. 


PRECIS  de  rbistoire  de  France,  depuis  Pharamond  jusqu'à  Louis-Phi- 
lippe, suivi  de  considérations  sur  Té lat  de  l'Eglise.  Paris,  chez  Pcs- 
ron,  rue  Pavée-St-André,  13.  In-12.  2  fr. 

Ce  petit  ouvrage,  quoique  fort  abrégé,  présente  un  intérêt 
assez  remarquable.  L'auteur  a  su  for  t  bien  résumer  les  principaux 
traits  de  l'histoire  de  manière  à  faire  connaître,  non-seulement  la 
succession  des  dynasties  et  des  princes  ,  mais  surtout  la  mar- 
che de  l'esprit  humain,  la  tendance  des  mœurs,  et  le  dévelop- 
pement de  la  civilisation.  C'est  une  histoire  philosophique  qui 
n'offre  point  cette  aridité  que  l'on  rencontre  trop  souvent  dans 
les  livres  élémentaires.  On  y  trouve  des  vues  larges  ,  hardies 
même ,  très-franchement  exprimées.  L'auteur  a  profité  des 
travaux  de  la  critique  moderne  et  cherché  à  éclairer  de  son 
flambeau  renseignement  historique.  C'est  une  tâche  délicate, 
et  il  est  fort  possible  que  ses  efforts  ne  soient  pas  également  ap- 
préciés par  tout  le  monde.  Ou  lui  reprochera  peut-être  l'indé- 
pendance  avec  laquelle  il  traite'ce  qui  concerne  l'Eglise,  et  le 
soin  qu'il  met  à  signaler  tous  les  envahissements  de  la  puis- 
sance temporelle  des  papes.  Cependant  il  faut  bien  reconnaître 
que  ce  sont  des  faits  d'une  haute  importance,  qui  ont  exercé 
l'influence  la  plus  grande  sur  la  destinée  des  peuples,  et  qui 
sont  tout  à  fait  incompatibles  avec  les  idées  de  notre  époque. 
L'auteur  ne  pouvait  donc  ni  les  passer  sous  silence,  ni  en  par- 
ler avec  éloge.  Cela  peut  faire  sans  doute  que  sou  livre  ne 
plaise  pas  à  tout  le  monde,  mais  du  moins  la  vérité  historique 
y  est  respectée,  et  les  jeunes  gens,  auxquels  il  est  surtout  des- 
tiné, y  trouveront  une  introduction  propre  à  les  préparer  aux 
travaux  de  la  science  moderne. 


204  LITTÊRATUBE, 

TROIS  ANS  DE  TROMENADES  en  Europe  et  en  Asie,  par  Stanislas 
Bellanger.  Paris,  2  vol  in-8.  \  5  fr. 

M.  St.  Bellanger,  parti  pour  accompagner  un  docteur  de  ses 
amis  dans  un  petit  voyage  de  trois  mois,  s'est  trouvé  entraîné, 
par  un  concours  de  circonstances  imprévues,  à  parcourir  pen- 
dant trois  années  diverses  contrées  de  l'Europe  et  de  l'Asie. 
Dès  lors,  désirant  utiliser  les  observations  qu'il  avait  pu  faire, 
les  notes  qu'il  avait  recueillies,  il  a  voulu  publier  ses  impres- 
sions de  voyage,  et  les  deux  volumes  que  nous  annonçons  ici 
n'en  sont  que  la  première  partie.  Ils  renferment  la  route  de 
Paris  à  Bucharest.  L'auteur  chemine  à  la  façon  de  M.  Alexan- 
dre Dumas,  flânant  beaucoup  le  long  de  sa  roule,  relatant  les 
moindres  incidents  qui  se  présentent,  et  ne  perdant  pas  une 
occasion  de  raconter  des  traditions  populaires  ou  de  rappeler 
des  souvenirs  historiques.  De  cette  manière  on  peut  prévoir 
que  ses  trois  ans  lui  fourniront  de  quoi  remplir  bien  des  volu- 
mes. Mais  s'il  sait  intéi'csser  ou  amuser  ses  lecteurs,  personne 
ne  s'en  plaindra.  Ij'exemple  do  M.  Alex.  Dumas  est  là  pour 
lui  prouver  qu'en  dépit  des  justes  reproches  de  la  critique  ce 
genre  d'ouvrage  obtient  un  brillant  succès,  lorsqu'au  talent  de 
conter  avec  charme  se  joint  le  mérite  du  style.  Malheureusement 
M.  Bellanger  ne  possède  ni  l'esprit,  ni  l'imagination  de  son 
modèle.  En  revanche ,  il  est  peut-être  plus  véridique ,  plus 
consciencieux  5  il  invente  moins  et  observe  davantage.  Mais  on 
regrettera  qu'il  ait  pris  ce  ton  léger  qui  ne  lui  convient  pas, 
ces  allures  toutes  d'emprunt  qui  impriment  à  son  œuvre  un 
Cachet  d'imitation  trop  prononcé.  Il  aurait  beaucoup  mieux 
fait  de  raconter  simplement  sans  chercher  à  faire  de  l'esprit  et 
du  style,  car  il  a  certainement  beaucoup  vu,  et  son  voyage  est 
fertile  en  scènes  piquantes,  en  incidents  curieux.  Nous  enga- 
geons donc  M.  Bellanger  à  quitter  cette  route  pour  le  reste 
de  sa  publication,  à  ne  plus  imiter  les  faiseurs  d'impressions, 
et  surtout  à  écrire  plus  correctement,  car  la  négligence  avec 
laquelle  il  laisse  courir  sa  plume  n'est  pas  excusable  dans  im 
livre  de  longue  haleine. 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION. 


HISTOIRE  de  la  vfe  et  des  ouvrages  de  Spinosa,  fondateur  de  l'exé- 
gèse et  de  la  philosophie  modernes,  par  A.  Saintes,  Paris,  chez 
Henouard  et  €<=,  G,  rue  de  Tournon,  i  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

Le  rôle  important  qae  le  panthéisme  semble  appelé  à  joaer 
dans  l'avenir,  a  engagé  M.  Saintes  à  écrire  la  vie  de  celui  qui 
peut  être  regardé  comme  le  fondateur  de  ce  système.  C'était 
en  même  temps  une  occasion  de  rétablir  les  faits  trop  souvent 
altérés  par  l'esprit  de  parti ,  et  de  ivhabiliter  la  mémoire  de 
Spinosa  injustement  accusé  d'être  un  athée.  Dans  les  discus- 
sions théologiques,  il  arrive  en  effet  trop  fréquemment  que 
chacun  taxe  d'athéisme  les  opinions  de  ses  adversaires.  C'est 
une  manière  commode  de  les  faire  tomber  en  discrédit,  et  de 
donner  libre  cours  aux  insinuations  perfides  que  la  malignité 
publique  accueille  toujours  avec  faveur.  Spinosa,  né  dans  le 
sein  de  la  religion  juive,  et  porté  par  ses  goûts  à  faire  les  étu- 
des nécessaires  pour  devenir  un  rabbin ,  déploya  de  bonne 
heure  des  facultés  remarquables  qui  le  firent  distinguer  par 
ses  maîtres.  Bien  jeune  encore  il  obtint  une  certaine  renom- 
mée qui  le  rendit  l'objet  de  l'envie  de  ses  condisciples.  Quel- 
ques paroles  trop  légères  peut-être,  et  mal  interprétées,  éveil- 
lèrent contre  lui  des  soupçons  que  son  esprit  indépendant  et 
hardi  ne  tarda  pas  à  justifier.  Fatigué  du  joug  étroit  sous  le- 
quel on  semblait  vouloir  étouffer  son  génie,  il  résolut  de  le  se- 
couer et,  dans  ce  but,  s'éloigna  petit  à  petit  de  la  synagogue 
dont  les  doctrines  ne  satisfaisaient  point  les  besoins  de  son  âme. 
Cette  conduite  attira  sur  lui  les  foudres  de  l'excommunication. 
Dès  lors  se  livrant  tout  à  fait  aux  études  philosophiques,  il  ex- 
posa franchement  ses  idées  sur  la  nature  de  Dieu,  sans  se  lais- 
ser intimider  par  les  orages  qu'il  soulevait  dans  l'orthodoxie 
judaïque.  Trouvant  l'individualité  du  Créateur  trop  restreinte 
par  la  loi  de  Moïse,  il  tomba  dans  l'excès  contraire  ,  et  fran- 
chissant les  limites  du  spirituahsme  chrétien  ,  il  arriva  tout 
droit  au  panthéisme  dont  il  ne  vit  pas  les  conséquences  fimes- 
tes.  En  effet,  quoique  l'idée  panthéiste  fut  la  base  de  son  sy- 
stème, elle  n'était  point  le  but  vers  lequel  tendaient  ses  efibris. 
Il  était  profondément  religieux,  et  loin  de  vouloir  affaiblir  ce 
sentiment  chez  les  autres  il  croyait  au  contraire  lui  donner 
une  nouvelle  force  en  rendant  à  la  divinité  l'omnipotence  et 

16 


206  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

romniprésence  qac  les  iuterprèies  de  la  loi  judaïque  sem- 
blaient lui  refuser.  Tl  est  probable  qu^une  discussion  éclairée 
et  calme  aurait  pu  modifier  à  cet  égard  l'opinion  de  Spinosa. 
Mais  il  ne  rencontra  malheureusement  que  des  adversaires 
passionnés  qui  l'accusèrent  d'athéisme,  et  dont  la  mauvaise  foi 
ne  fit  que  l'irriter  et  l'engager  toujours  plus  dans  la  fausse 
route  qu'il  avait  prise.  L'analyse  que  donne  M.  Saintes  de  ses 
principaux  ouvrages  prouve  combien  celte  accusation  était  in- 
juste. Il  s'attache  surtout  à  montrer  que  la  conduite  de  toute  sa 
vie  lui  donne  un  démenti  formel  5  mais  il  s'attache  en  même 
temps  à  signaler  la  tendance  panthéiste  qui  était  le  vice  réel  de 
ses  doctrines,  que  ses  contemporains  ne  surent  pas  compren- 
dre, et  qui,  portant  plus  tard  ses  fruits,  exerça  une  puissante 
influence  sur  la  philosophie  moderne.  Cette  influence,  M.  Sain- 
tes la  déplore  d'autant  plus  que  le  panthéisme  lui  paraît  des- 
tiné à  triompher  encore  longtemps  et  à  devenir ,  en  France 
comme  en  Allemagne,  le  drapeau  de  la  nouvelle  école  philo- 
sophique. Cependant,  loin  de  désespérer  pour  cela  de  l'avenir, 
il  semble  croire  que  ce  sera  la  dernière  attaque  importante 
contre  le  christianisme,  et  que  celui-ci  sortira  de  la  lutte,  vic- 
torieux, plus  fort,  et  par  conséquent  plus  près  d'atteindre  le 
but  de  ses  constants  efforts  qui  est  d'être  la  loi  définitive,  uni- 
verselle, de  la  société  humaine.  Il  regarde  la  doctrine  de  Spi- 
nosa comme  ce  que  l'esprit  humain  abandonné  à  lui-même 
peut  trouver  de  plus  moral  ,  de  plus  raisonnable,  et  il  pense 
que  l'homme,  une  fois  convaincu  par  l'expérience  que  le  pan- 
théisme ne  satisfait  ni  les  besoins  de  son  âme,  ni  les  exigences 
de  sa  raison,  sera  nécessairement  entraîné  vers  les  idées  chré- 
tiennes qui  seules  peuvent  réaliser  l'union  véritable  de  la 
science  et  de  la  foi. 

On  lira,  nous  n'en  doutons  pas,  avec  un  vif  intérêt  l'ouvrage 
de  M.  Saintes.  Ecrivain  impartial,  il  sait,  tout  en  combattant 
les  opinions  de  Spinosa,  rendre  justice  à  ses  qualités  précieu- 
ses et  à  ses  intentions  excellentes  ;  il  fait  ressortir  ses  talents  et 
ses  vertus  de  la  manière  la  plus  propre  à  venger  sa  mémoire 
soit  des  injures  que  ses  détracteurs  lui  ont  adressées  ,  soit  des 
éloges  un  peu  perfides  du  sceptique  Bayle. 


MOBALE,   EDUCATION.  207 

EXAMEN  delà  phrénologip,  [or  P. Flourens.  Paris,  1  vol. in-12.  2fr. 

La  phrënologie  triompliera-t-elle  et  règnera-t-elle  sur  no- 
ire époque  comme  système  philosophique?  Telle  est  la  ques- 
tion que  s'adresse  M.  Flourens  et  qu'il  entreprend  de  résou- 
dre négativement  malgré  le  prestige  dout  est  entouré  le  nom 
de  Gall ,  et  la  faveur  qu'ont  obtenue  ses  idées  auprès  de  sa- 
vants distingués.  Attaquant  le  système  par  sa  base  même,  il 
montre  qu'il  repose  sur  une  erreur,  et  ce  premier  point  une 
fois  établi,  la  phrénologie  voit  nécessairement  crouler  tout  le 
reste  de  son  édifice.  Gall  croyait  que  l'intelligence  résidait  in- 
différemment dans  tout  l'encépiialej  or  depuis  lui  de  nom- 
breuses recherches  appuyées  sur  des  expériences  décisives  ont 
prouvé  qu'elle  ne  réside  que  dans  les  seuls  hémisphères.  Ce 
sont  ceux-ci  seulement  qui  se  développent  en  raison  de  l'intel- 
ligence, taudis  que  le  cervelet  parait  être  le  siège  du  principe  qui 
règle  les  mouvements  de  locomotion  ;  les  tubercules  quadri- 
jumeaux  sont  celui  du  principe  qui  anime  le  sens  de  la  vue  ; 
et  la  moelle  allongée  celui  du  principe  qui  détermine  les  mou- 
vements de  respiration.  En  effet,  si  l'on  enlève  le  cervelet  à  un 
animal,  il  ne  perd  que  la  faculté  de  se  mouvoir  ;  si  l'on  enlève 
ses  tubercules  quadrijumaux ,  il  ne  perd  que  la  vuej  si  l'on 
détruit  sa  moelle  allongée,  il  perd  ses  mouvements  de  respira- 
tion et  par  suite  la  vie  ;  si  on  lui  enlève  le  cerveau  proprement 
dit  ou  les  hémisphères,  il  ne  perd  que  l'intelligence.  Gall  re- 
gardait le  cerveau  comme  divisé  en  autant  d'organes  particu- 
liers qu'il  y  a  de  facultés  diverses  dans  l'intelligence.  Dès  lors 
il  en  résultait  qu'en  retranchant  telle  ou  telle  partie  du  cer- 
veau on  devait  priver  l'animal  de  telle  ou  telle  faculté  intellec- 
tuelle. Mais  l'expérience  a  prouvé  qu'il  n'en  est  rien.  L'intel- 
ligence s'affaiblit  avec  la  diminution  de  la  matière  cérébrale, 
mais  les  facultés  ne  disparaissent  point  successivement,  dès 
que  l'une  cesse  d'exister  toutes  les  autres  cessent  aussi,  et  l'in- 
telligence s'évanouit  tout  entière  à  la  fois  lorsqu'on  passe  cer- 
taines limites.  Gall  prétendait  enfin  que  ces  organes  devaient 
se  trouver  à  la  surface  du  cerveau,  puisque  c'étaient  par  eux 
que  serait,  selon  lui,  déterminée  la  forme  du  crâne  dont  les 
prééminences  et  les  enfoncements  serviraient  à  les  reconnaî- 
tre. Or  il  est  prouvé  maintenant  que  l'on  peut  enlever  à  un 
animal  la  surface  du  cerveau  sans  que  son  intelligence  en  souf- 
fre d'une  manière  sensible;  ce  n'est  donc  certainement  pas  là 
que  se  trouve  circonscrit  le  siège  de  cette  intelligence. 

On  voit  que  l'étude  des  faits  renverse  l'une  après  l'autre 
les   principales  propositions  de  la  doctrine  phrénologique. 


208  RELIGION,    PHILOSOPHIE. 

M.  Flourens  expose  avec  la  même  clarlé  les  erreurs  psycho- 
logiques qui  s'y  renconlrent,  puis  abordant  les  détails  du  sy- 
stème et  coraparaul  les  idées  de  Gall  avec  celles  de  Spurzheim 
et  celles  de  Broussais,  il  signale  les  contradictions  nombreuses, 
les  assertions  hasardées  ,  les  observations  inexactes  dont  se 
compose  Teasemble  de  la  phrénologie. 

Quoique  résumée  avec  une  grande  concision ,  cette  attaque 
nous  paraît  victorieuse  sur  presque  tous  les  points.  Elle  dé- 
truit de  fond  en  comble  le  piédestal  sur  lequel  les  phrénolo- 
gistes  se  sont  établis  pour  séduire  par  leurs  arguments  spé- 
cieux les  esprits  superficiels,  pour  éblouir  la  foule  par  leurs 
brillantes  et  ingénieuses  conceptions.  Sa  critique  est  d'autant 
plus  forte  et  produira  sans  doute  d'autant  plus  d'effet  qu'elle 
u''a  rien  de  passionné,  rien  d'amer.  Il  rend  pleine  justice  au 
talent  des  adversaires  qu'il  combat ,  il  reconnaît  les  services 
rendus  par  eux  à  la  science ,  il  laisse  à  Gall  la  gloire  qui  lui 
appartient  d'avoir  contribué  puissamment  aux  progrès  récents 
de  l'anatomie  du  cerveau.  Enfin  il  termine  par  ces  paroles 
pleines  de  sens  qu'on  ne  devrait  jamais  oubher,  car  elles  ren- 
ferment le  véritable  préservatif  contre  les  tendances  systéma- 
tiques et  absolues  auxquelles  l'esprit  humain  n'est  que  trop 
souvent  enclin. 

«  Heureusement,  un  système  ne  vit  jamais  que  ce  que  vit 
un  système.  Celui  du  moment  est  bientôt  abandonné  pour  un 
autre,  et  presque  toujours  pour  un  tout  contraire.  Les  systè- 
mes se  multiplient  et  passent  ;  et  ce  sont  les  systèmes  qui  nous 
sauvent  du  mal  que  nous  feraient  les  systèmes.  » 


DE  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE  en  France,  ouvrage  utile  aux  fa- 
milles, par  Emile  de  Girardin,  3<:  édit.  Paris,  chez  Mairet  et  Four- 
nier,  50,iue  Neuve-des-Petits-Champs.  1  vol.in-12.  3  fr.  50c. 

Quelque  opinion  que  l'on  ait  de  M.  Emile  de  Girardin 
comme  homme  politique  ou  journaliste,  on  ne  saurait  lui  re- 
fuser une  largeur  de  vues  peu  commune,  un  talent  remar- 
quable pour  concevoir  de  grandes  idées,  embrasser  l'ensem- 
ble de  leur  développement,  et  organiser  leur  application  pra- 
tique. La  forme  de  sa  pensée  est  peut-être  trop  dogmatique,  les 
allure-s  de  son  style  ont  quelque  chose  de  sentencieux  et  de  bour- 
soufflé  qui  rappelle  parfois  le  langage  du  charlatan.  Mais  ces  dé- 
fauts ne  doivent  pas  emj  êcher  de  reconnaître  ce  qu'il  y  a  de  bon 
et  de  vrai  sous  cette  enveloppe  de  clinquant.  Ce  sont  des  habitudes 


MORALE,  ÉDUCATION.  209 

puisées  dans  la  presse  quolidienne  ,  qui  est  obligée  sous  ce 
rapport  de  flaller  les  faibles  du  public  parisien,  sous  peine  de 
n'être  pas  écoulée  ou  de  n'exercer  presque  aucune  influence. 
En  transportant  ce  même  langage  dans  ses  livres,  M.  de  Gi- 
rardin  a  trouvé  le  moyen  de  les  rendre  populaires,  quoique  les 
sujets  qu'il  traite  soient  d'un  ordre  assez  relevé  qui  exige  pour 
être  compris  de  l'étude  et  de  la  méditation.  Ainsi  l'ouvrage 
que  nous  annonçons  ici  en  est  à  sa  troisième  édition.  C'est  ce- 
pendant une  matière  passablement  abstraite,  car  l'auteur  y 
examine  l'instruction  publique  dans  ses  rapports  avec  l'Etat, 
avec  les  formes  de  l'organisation  politique,  et  par  conséquent 
l'influence  qu'elle  peut  exercer  sur  l'ordre  social.  Mais  il  a  su 
lui  donner  une  tendance  éminemment  pratique,  et  rendre  l'ex- 
pression de  sa  pensée  parfaitement  claire,  en  sorte  que  cliacun 
puisse  en  saisir  le  sens  et  en  apprécier  la  portée.  L'épigraphe 
qu'il  a  choisie  :  «  Celui-là  qui  est  maître  de  l'éducation  peut 
changer  la  face  du  monde,  )•>  indique  la  tendance  de  son  livre. 
Partant  de  ce  principe,  il  en  infère  que  les  gouvernements  ont 
le  plus  grand  intérêt  à  ne  pas  abandonner  ce  moyen  d'influence, 
el  qu'en  particulier  les  institutions  représentatives  n'ont  pas 
d'appui  plus  sûr  ni  plus  nécessaire  qu'une  instruction  publi- 
que largement  établie  et  sagement  développée.  En  efiét,  plus 
on  étend  les  droits  politiques,  plus  il  est  essentiel  que  l'instruc- 
tion soit  répandue,  afin  qu'ils  ne  tombent  pas  entre  les  mains 
des  incapables ,  et  que  la  démocratie  ne  devienne  pas  le  pire 
de  tous  les  gouvernements ,  celui  de  l'ignorance  appuyée  sur 
la  force  brutale.  On  ne  peut  qu'applaudir  aux  vues  vraiment 
libérales  de  M.  de  Girardin  sous  ce  rapport.  Il  veut  que  l'in- 
struction soit  à  la  portée  de  tous,  et  qu'elle  puisse  être  égale- 
ment utile  à  tous  quelle  que  soit  la  profession  qu'ils  embrassent. 
Il  croit  que  l'on  pourrait  facilement  atteindre  ce  but  en  France, 
en  y  consacrant  une  partie  de  l'argent  qu'on  emploie  à  entre- 
tenir une  armée  dont  la  diminution  ne  présenterait  aucun  in- 
convénient. Du  reste,  tout  en  regrettant  qu'on  n'ait  pas  encore 
assez  fait  pour  l'instruction  publique,  il  ne  refuse  point  de  re- 
connaître les  améliorations  déjà  opérées  dans  ce  sens,  il  donne 
un  bilan  exact  de  tous  les  établissements  universitaires  en 
France,  et  désireux  d'être  utile  aux  parents,  il  indique  non- 
seulement  le  programme  des  études  ,  mais  encore  les  condi- 
tions d'admission,  la  marche  des  examens  et  une  foule  de  dé- 
tails précieux  pour  ceux  qui  ont  des  enfants  à  y  placer.  C'est 
surtout  dans  l'éducation  professionnelle  que  M.  de  Girardin 
signale  des  lacunes  déplorables.  L'agriculture,  le  premier  de 
tous  les  arts,  sur  lequel  repose  l'existence  même  de  la  société, 
se  trouve  encore  abandonné  à  la  routine  ignorante  et  aveugle. 


210       RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION. 

Il  voudrait  donc  que  l'on  établit  un  enseignement  agricole 
propre  à  ofïrir  aux  gens  de  la  campagne  le  moyen  d'acquérir 
les  notions  qui  leur  sont  nécessaires.  Et  pour  rendre  l'instrnc- 
lion  obligatoire,  sans  cependant  avoir  recours  à  des  mesures 
directement  coërcitives,  toujours  vexatoires  et  souvent  ineffi- 
caces, il  propose  de  faire  de  la  connaissance  de  la  lecture  et 
de  l'écriture  une  condition  de  l'exercice  des  droits  politiques, 
et  d'affecter  de  droit,  comme  une  sorte  de  pénalité,  les  pre- 
miers numéros  de  la  conscription  à  ceux  qui  n'ont  pas  voulu 
acquérir  ces  éléments  de  toute  science  et  de  toute  culture  in- 
tellectuelle. Un  autre  expédient  que  M .  de  Girardin  propose  et 
qui  nous  paraît  préférable,  serait  de  chercher  à  relever  la  pro- 
fession de  maître  d'école  en  lui  donnant  un  salaire  convenable, 
de  le  rendre  moins  dépendant  du  Conseil  communal,  souvent 
peu  éclairé,  et  de  décentraliser  l'instruction  de  telle  sorte  que 
Paris  cessât  d'être,  sous  ce  rapport,  une  pompe  aspirante  qui 
épuise  continuellement  la  province,  en  attirant  dans  son  sein 
toutes  les  forces  intellectuelles  du  pays.  Ce  sont  là  des  ques- 
tions d'une  haute  importance  qui  méritent  d'être  étudiées  avec 
soin,  et  qui  font  de  l'ouvrage  de  M.Emile  de  Girardin  un  tra- 
vail certainement  fort  remarquable. 


LEGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


LA  CONSTITUANTE  GENEVOISE,  résumé ci'itique  des  débats,  ac- 
compagné de  développements  et  de  réflexions  sur  les  principaux 
points  de  la  discussion.  Genève,  chez  Ab.  Cherbuliez  et  Ce,  Paris, 
même  maison,  17,  rue  de  Tournon.  1  gros  vol.  in-8.  lOfr. 

Ce  recueil  offre  un  intérêt  très-vif.  Non-seulement  on  y 
trouve  l'analyse  des  débats  desquels  est  sortie  la  nouvelle  con- 
stitution de  Genève,  mais  on  peut  y  prendre  aussi  une  idée  as- 
sez exacte  de  la  physionomie  que  présentait  TAssemblée  con- 
stituante, du  caractère  distinclifde  chacun  des  principaux  ora- 
teurs qui  se  trouvaient  à  la  tête  des  divers  partis. 

Un  fait  assez  curieux  parce  qu'il  ne  s'est ,  nous  croyons , 
peut-être  jamais  manifesté  dans  aucune  autre  assemblée  de  ce 
genre,  c'est  la  stérilité  complète  dont  la  révolution  genevoise  a 


LÉGISLATION,  ECONOMIE  POLITIQUE.  211 

paru  frappée  dès  son  début.  Elle  n'a  pas  fait  surgir  un  seul  la- 
lent  remarquable.  Au  contraire,  elle  semble  avoir  plutôt  ef- 
facé certaines  auréoles  dont  on  avait  entouré  jusque-là  quel- 
ques noms  qui  paraissaient  destinés  à  jouer  au  rôle  important 
dans  la  reconstitution  politique  du  pays.  Nous  ne  prétendons 
point  dire  par  là  que  les  hommes  mis  en  évidence  par  la  ré- 
volution manquent  d'intelligence  ou  de  capacité.  Plusieurs 
d'entre  eux  sont  doues  de  facultés  précieuses  et  se  sont  distin- 
gués soit  dans  la  can'ière  du  barreau,  soit  dans  celle  des  let- 
tres ou  de  l'enseignement.  Mais  nous  entendons  parler  seule- 
ment des  orateurs  nouveaux,  inconnus  comme  tels  jusque-là  ; 
or  comme  législateur  aucun  ne  s'est  signalé  par  un  esprit  de 
haute  portée  ou  par  des  connaissances  profondes,  et  l'on  peut 
dire  que  le  parti  auquel  ils  se  rattachent  a  plutôt  perdu  que  gagné 
à  les  voir  entrer  en  scène.  Le  trait  général  qui  les  caractérise 
d'abord,  c'est  l'inexpérience  la  plus  complète  des  habitudes 
parlementaires.  Nous  n'entendons  pas  seulement  les  habitudes 
résultant  de  la  pratique,  mais  aussi  celles  que  l'on  puise  dans 
une  élude  même  médiocre  du  mécanisme  des  assemblées  lé- 
gislatives. Ils  nous  paraissent  presque  tous  manquer  de  ces 
notions  élémentaires  d'ordre  et  de  règle  qu'il  n'est,  en  quelque 
sorte,  plus  permis  d'ignorer  aujourd'hui  que  le  régime  repré- 
sentatif tend  à  pénétrer  partout  dans  les  institutions  et  dans  les 
mœurs. 

La  discussion  les  irrite.  Dès  le  début  de  la  Constituante  ils 
ont  trouvé  fort  étrange  que  leurs  opinions  rencontrassent  des 
contradicteurs.  Il  semblait  que  la  révolution  ne  devait  avoir 
d'autre  résultat  que  le  triomphe  absolu  de  leurs  théories,  et  ils 
se  fâchaient  sérieusement  de  ce  que  l'assemblée  ne  s'empres- 
sait pas  d'adopter  sans  délibération ,  le  système  qu'ils  appor- 
taient tout  fait  d'avance.  Habitués  à  l'approbation  de  leur  parti 
dans  le  sein  duquel  ils  avaient  jusque-là  développé  leurs  vues 
sans  opposition,  ils  ne  pouvaient  comprendre  que  l'on  s'avisât 
d'y  trouver  quelque  chose  à  redire.  Quand  ils  sont  venus  se 
heurter  à  chaque  pas  contre  les  principes  de  la  science,  con- 
tre les  précédents  parlementaires,  contre  les  obstacles  d'une 
discussion  calme  et  réguUère ,  ou  encore  contre  le  simple  bon 
sens  ,  leur  impuissance  s'est  bientôt  manifestée  an  grand  jour. 
Incapables  de  lutter  avec  le  raisonnement,  ils  ont  cru  pouvoir 
impunément  le  fouler  aux  pieds,  et  se  poser  en  adversaires  de 
toutes  les  données  que  fournissent  soit  l'étude,  soit  l'histoire. 
Ils  ont  prétendu  reconstruire  la  démocratie  à  leur  guise,  et 
c'est  ainsi,  par  exemple,  qu'on  les  a  vus  proclamer  cet  étrange 
principe  qu'il  fallait  surtout  faire  autrement  qu'on  avait  fait 
jusqu'à  eux.  On  serait  tenté  de  rire  d'une  si  folle  oulrecui- 


212  LEGISLATION , 

dance  s'il  n'élail  profondémenl  triste  de  voir  un  pays,  naguère 
paisible  et  prospère,  bouleversé  de  fond  en  comble  dans  le  seul 
but  de  le  soumettre  à  de  semblables  expérimentations. 

Etonnés  de  ce  que  la  majorité,  tout  en  reconnaissant  la  con- 
venance d'introduire  le  principe  démocratique  dans  les  insti- 
tutions, ne  se  croyait  pas  obligée  de  leur  abandonner  le  timon 
du  gouvernail  et  ne  se  hâtait  pas  d'improviser  une  petite  oly- 
garchie  dans  laquelle  ils  auraient  été  seuls  les  maîtres,  ils  l'ont 
accusée  de  vouloir  amoindrir  les  consé(|uences  du  i%  novem- 
bre, escamoter  la  révolution,  et  de  cacher  sons  des  dehors  de 
conciliation  des  intentions  perfides  et  des  desseins  occultes.  De 
là  ces  récriminations  violentes,  ces  éclats  scandaleux  qui  ont 
donné  à  la  Constituante  une  physionomie  toute  diSérente  de 
celle  de  l'ancien  Conseil  Représentatif,  et  qui  auraient  pu  nous 
mener  loin,  si  la  fermeté  du  président  et  surtout  la  sagesse  du 
public  n'avaient  mis  un  frein  à  ces  élans  passionnés.  Sous  ce 
rapport ,  on  ne  saurait  trop  louer  la  marche  qui  a  été  suivie. 
On  a  laissé  ce  feu  de  paille  s'étoufier  lui-même,  et  l'on  en  a  été 
quitte  pour  un  peu  de  fumée  qui ,  eu  se  dissipant ,  a  dessillé 
bien  des  yeux  et  emporté  bien  des  illusions. 

Chacun  s'attendait  à  trouver  dans  les  chefs  du  parti  radical 
des  orateurs  fougueux,  mais  habiles  ,  à  la  parole  énergique, 
saisissante  ,  capable  de  remuer  et  d'entraîner  si  ce  n'est  de 
convaincre.  Aussi  le  désappointement  a-t-il  été  général,  lors- 
qu'on a  vu  toutes  leurs  capacités  diverses  se  fondre  dans  un 
seul  type  reproduit  avec  plus  ou  moins  d'esprit  et  de  violence 
par  chacun  d'eux  j  type  que  nos  ancêtres,  amis  des  allégories, 
auraient  représenté  sons  la  forme  d'un  chat  en  colère,  qui  se 
dresse,  le  poil  hérissé,  dès  qu'un  mot  le  heurte  en  passant, 
qui  lance  ses  coups  de  griffes  à  droite,  à  gauche,  devant,  der- 
rière et  qui  ne  sait  pas  même  faire  patte  de  velours  pour  sé- 
duire ses  adversaires.  L'orateur  radical  ressemble  singulière- 
ment à  un  enfant  gâté  que  la  contradiction  exaspère ,  qui  ne 
peut  souffrir  qu'on  touche  à  ses  hochets  favoris.  Et  ces  hochets, 
ce  sont  les  doctrines  démocratiques  les  plus  absolues,  mêlées 
aux  instincts  despotiques  les  plus  absolus  aussi ,  se  trahissant 
à  chaque  instant  dans  les  paroles,  dans  l'accent,  dans  le  ton, 
dans  chaque  geste.  S'il  discute,  c'est  avec  une  impatience  dont 
il  n'est  pas  maître,  qui  donne  à  son  discours  quelque  chose 
de  heurté,  de  décousu,  qui  ne  lui  permet  jamais  de  peser  la 
valeur  de  ses  arguments,  d'en  apprécier  la  portée,  d'en  régler 
la  marche.  S'il  expose  ses  doctrines,  c'est  une  suite  de  formu- 
les sans  liaison ,  qui  s'échappe  comme  les  jets  intermittents 
d'une  machine  à  vapeur,  et  qui  vont  aussitôt  se  perdre  dans  le 
vague  des  théories  générales  les  plus  abstraites  et  les  plus  in- 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  213 

cohérentes.  Hue  manque  certainement  ni  d'esprit,  ni  de  pré- 
sence d'esprit.  Mais  c'est  un  type  étrange  composé  d'éléments 
fort  divers.  Il  tient  à  la  fois  du  politique  de  cafés  et  du  réfor- 
mateur socialiste.  Ija  démocratie  s'est  incarnée  en  lui,  mais 
elle  y  a  trouvé  une  nature  qui  n'est  rien  moins  que  démocra- 
tique et  il  en  est  résulté  l'amalgame  le  plus  bizarre.  Aristo- 
crate par  instinct,  et  démocrate  par  position,  il  prétend  faire 
de  la  liberté  l'instrument  du  despotisme,  et  il  aspire  à  oppri- 
mer du  bas  en  haut,  quitte  à  le  faire  plus  tard  du  haut  en  bas, 
lorsqu'avec  l'aide  de  ses  dévoués  prolétaires  il  sera  parvenu  à 
ses  fins.  C'est  le  monde  renversé,  que  voulez- vous,  radicalisme 
vient  de  racine  (radix),  et,  fidèle  à  sou  origine,  il  veut  tour- 
ner l'arbre  sens  dessus  dessous,  de  telle  façon  que  ses  bran- 
ches vigoureuses  ,  chargées  de  lleurs  et  de  fruits  soient  en- 
fouies dans  le  sol ,  tandis  que  les  racines  triomphantes  étale- 
ront au  grand  jour  leurs  formes  grossières,  souillées  de  boue 
et  pour  longtemps  infécondes. 

Tel  est  l'orateur  radical  dont  la  révolution  genevoise  a  doté 
le  pays  de  plus  d'un  exemplaire.  Si  nos  lecteurs  désirent  l'é- 
tudier de  plus  près,  le  voir  développer  toutes  ses  ressources  et 
briller  de  tout  son  éclat,  nous  leur  conseillons  de  se  procurer 
\ai  Constituante,  genevoise.  Ils  y  trouveront  maintes  scènes  pi- 
quantes dans  lesquelles  ce  type  multiple  a  joué  le  principal 
rôle.  Ils  y  trouveront  aussi  d'excellents  discours  également 
remarquables  par  la  forme  et  par  le  fond ,  et  cela  dans  toutes 
les  nuances  d'opinions  représentées  par  des  hommes  qui 
avaient  déjà  fait  leurs  preuves  dans  la  lice  parlementaire.  Ils 
pourront  y  suivre  avec  intérêt  une  discussion  savante  ,  pro- 
fonde, et  juger  ainsi  ce  que  peuvent  produire  dans  un  petit 
pays  l'instruction  généralement  répandue  et  la  longue  habi- 
tude de  la  liberté.  Quelques-uns  des  articles  qui  accompagnent 
ces  débats  leur  permettront  d'ailleurs  d'apprécier  les  causes 
réelles  qui  ont  subitement  lancé  Genève  dans  les  agita- 
tions de  la  fièvre  révolutionnaire,  au  moment  oii  elle  semblait 
à  tout  jamais  garantie  contre  les  dangers  de  celte  terrible  con- 
tagion. 


LE  LIVRE  terrible,  par  M.  Martin  Du  Theil.  Paris,  1  vol.  in-8. 5  fr" 

L'agitation  électorale  commence  à  se  manifester  en  France, 
et  les  partis  dressant  leurs  batteries  fout  déjà  feu  de  toutes 
pièces  contre  le  ministère.  A  les  entendre,  l'administration  ac 


214  LÉGISLATION, 

tuelle  est  la  plus  coupable  qui  ait  jamais  existé  j  elle  a  ruiac 
le  pays,  détruit  sa  liberté,  perdu  son  honneur;  la  nation  fran- 
çaise ne  peut  retrouver  bonheur  et  sécurité  qu'en  rompant 
pour  toujours  avec  les  hommes  qui  depuis  i83o  ont  dirigé  ses 
destinées.  L'accord  et  le  nombre  de  ces  accusations  pourraient 
faire  croire  au  premier  abord  que  la  lutte  qui  va  s'engager 
sera  très-vive,  très-passionnée  et  que  le  ministère  doit  inévi- 
tablement-succomber  devant  les  élections  prochaines.  Mais 
quand  on  examine  de  près  les  combattants  qui  se  lancent  ainsi 
sur  la  brèche,  on  s'aperçoit  bientôt  que  si  leur  cri  de  guerre 
est  le  même,  ils  ne  se  rallient  point  autour  d'un  drapeau  com- 
mun, agissent  dans  des  vues  très-diverses,  et  manquent  com- 
plètement de  cet  ensemble  si  nécessaire  au  succès.  Au  lieu 
d'une  opposition  bien  unie,  forte  et  compacte,  il  y  en  a  quatre 
ou  cinq  qui  se  défient  trop  les  unes  des  autres  pour  pouvoir  se 
coaliser  même  momentanément  d'une  manière  un  peu  solide. 
C'est  d'abord  l'opposition  radicale  qui,  affaiblie  par  la  mort  de 
quelques-uns  de  ses  principaux  chefs  et  rongée  par  le  commu- 
nisme, le  fourriérisme  et  autres  excroissances  de  la  même  na- 
ture, n'a  plus  assez  de  force  pour  se  rendre,  à  elle  seule,  bien 
redoutable  ;  puis  l'opposition  constitutionnelle  qui  se  subdivise 
en  autant  de  fractions  qu'elle  compte  d'hommes  éminentsdans 
son  sein  ;  enfin  l'opposition  légitimiste  dont  les  chefs  ne  s'en- 
tendent pas  mieux,  les  uns  voulant  la  royauté  absolue,  les  au- 
tres la  restauration  du  clergé,  d'autres  admettant  certaines 
théories  radicales,  telles  par  exemple  que  le  suffrage  univer- 
sel. Il  est  donc  fort  possible  que  d'un  pareil  conflit,  dans  le- 
quel tant  d'opinions  divergentes  ne  pourront  jamais  s'accorder 
sur  des  noms  propres ,  il  sorte  une  majorité  considérable  en 
faveur  du  ministère.  Cela  nous  paraît  même  d'autant  plus  pro- 
bable que  la  violence  des  attaques  est  peu  propre  à  inspirer  de 
la  confiance.  On  dirait  des  partis  aux  abois  qui  vont  remuer 
la  fange  de  la  polémique  la  plus  déboutée  pour  en  salir  leurs 
adversaires. 

Le  Livre  terrible,  qui  part  de  l'une  des  oppositions  légiti- 
mistes, n'est  qu'un  ramassis  d'articles  de  journaux  et  de  frag- 
ments empruntés  à  des  publications  plus  ou  moins  obscures, 
de  couleurs  très-diverses,  mais  toutes  empreintes  de  la  partia- 
lité la  moins  déguisée.  L'auteur  a  cru  sans  doute  foudroyer 
l'administration  en  rassemblant  ainsi  dans  un  volume  les  traits 
les  plus  acérés  épars  dans  une  foule  d'écrits  éphémères  ou  de 
pamphlets  oubliés.  Mais  nous  doutons  fort  qu'il  atteigne  son 
but.  Son  livre  a  beau  s'appeler  terrible,  il  n'effrayera  per- 
sonne, et  les  adversaires  qu'il  prétend  réduire  à  merci  ne  peu- 
vent certainement  que  se  féliciter  si  l'on  n'a  pas  d'armes  plus  re- 


ÉCONOMIE  POLlTIQUIi.  215 

(loutables à  employer  contre  eux.  C'est,  il  faut  l'avouer,  une 
idéeassez  bizarre,  que  d'aller  ainsi  cliercher  dans  l'arsenal  de 
la  presse  de  vieilles  lances  rouillées  et  vermoulues  qui  se  bri- 
seront dès  le  premier  cboc. 


EXPOSE  du  mouvement  commercial  entre  la  Suisse  et  la  France, 
pendant  l'année  1840,  suivi  d'un  coup  d'œil  rétrospectif  sur  les 
traités,  lois  et  ordonnances  concernant  les  rapports  commerciaux 
entre  la  Suisse  et  la  France,  depuis  le  15^  siècle  jusqu'à  nos  jours; 
par  A.  de  Gonzcnbach,  secrétaire  d'Etat  de  la  Confédération  Suisse. 
Berne.  4°.  5  fr. 

Tout  ce  qui  concerne  le  commerce  de  la  Suisse  offre  ua 
baut  intérêt,  car  c'est  le  seul  pays  où  les  principes  de  la  com- 
plète liberté  prévalent  sous  ce  rapport.  Les  probibitions  lui 
sont  inconnues  et  l'office  de  ses  douanes  se  borne  à  percevoir 
un  droit  minime  de  iS  c.  par  quintal  sur  les  marcbandises 
qu'on  y  importe.  Sous  ce  régime  libéral ,  sa  prospérité  s'est 
constamment  accrue,  et  l'étranger  qui  la  parcourt  est  frappé 
de  l'aspect  d'aisance  que  présentent  Jusqu'à  ses  moindres  ba- 
meaux.  Cependant  entouré  de  douanes  étrangères  qui  prohi- 
bent ses  produits  ou  les  frappent  de  droits  énormes,  elle  sem- 
ble être  dans  la  position  la  moins  favorable  au  développement 
commercial.  Aussi  le  phénomène  de  sa  richesse  paraît-il  avoir 
quelque  chose  de  surnaturel,  de  fictif,  et  ceux-là  même  qui  en 
sont  depuis  longtemps  les  témoins  ne  peuvent  croire  à  sa  du- 
rée, tremblent  toujours  de  le  voir  tout  à  coup  cesser.  Depuis 
surtout  que  l'association  douanière  allemande  a  pris  de  l'ac- 
croissement, l'inquiétude  s'est  glissée  dans  les  esprits,  et  à  plu- 
sieurs reprises  déjà  des  vœux  se  sont  manifestés  pour  que  la 
Suisse  entrât  dans  cette  alliance  par  laquelle  on  s'imaginait 
étendre  ses  marchés  et  assurer  son  avenir.  C'est  dans  le  but 
de  jeter  du  jour  sur  cette  question  que  M.  de  Gonzenbach  a 
jugé  nécessaire  de  dresser  un  tableau  du  commerce  suisse 
dans  son  état  actuel,  afin  qu'on  put  l'apprécier  avec  connais- 
sance de  cause  et  le  comparer  à  celui  des  Etats  où  domine 
le  système  des  douanes.  Malheureusement  la  liberté  dont  jouit 
la  Suisse  rend  elle-même  un  pareil  travail  très-difficile.  Les 
documents  officiels  manquent  tout  à  fait,  et  en  particulier  pour 
ses  exportations,  il  faut  absolument  recourir  aux  registres  des 
douanes  étrangères.  Aussi  M.  de  Gonzenbach  s'est-il  contenté 
d'abord  d'examiner  les  relations  de  la  Suisse  avec  la  France, 
en  profitant  des  comptes  rendus  fort  exacts  et  détaillés  que  pu- 


216  LÉGISLATION, 

blie  l'aJuiinislralion  Jos  douanes  de  celle  dernière  puissance. 
Il  se  propose  de  traiter  ainsi  l'un  après  l'autre  tous  les  Etats 
limitrophes,  et  s'il  réussit  à  se  procurer  des  données  suffisan- 
tes, il  arrivera  en  effet  à  embrasser  l'ensemble  du  commerce 
suisse,  d'une  manière  sinon  complète,  du  moins  assez  satis- 
faisante. 

La  première  partie  qu'il  publie  aujourd'hui  n'est  pas  la 
moins  importante  ;  elle  peut  déjà  fournir  des  notions  intéres- 
sâmes sur  le  mouvemeut  commercial  de  la  Suisse.  Ce  pays, 
l'un  des  plus  petits  de  l'Europe,  figure  pour  i6i  millions  soit 
27  pour  100  dans  le  commerce  par  terre  que  fait  la  France. 
Dans  l'année  i84o  les  importations  de  France  en  Suisse  se 
sont  élevées  à  la  somme  de  90,882,439  fr.,  et  les  exportations 
de  Suisse  en  France  à  1^0,059, 062  fr.  Et  pour  être  bien  exact, 
il  faudrait  ajouter  à  ce  dernier  chiffre  le  commerce  de  contre- 
bande qui  doit  être  assez  considérable,  car  il  est  très  actif  et 
porte  en  général  sur  des  produits  d'une  grande  valeur. 

L'auteur  donne  une  foule  de  détails  curieux  sur  la  nature 
des  marchandises ,  sur  leur  provenance  et  leur  destination. 
Dans  plusieurs  tableaux  dressés  avec  soin,  il  compare  la  Suisse 
avec  les  autres  pays  qui  servent  de  marchés  aux  produits  fran- 
çais. De  cette  comparaison ,  il  ressort  que  la  Suisse  tient  la 
quatrième  place  en  imporlance  ,  et  que  durant  ces  dernières 
années  ses  relations  commerciales  ont  pris  un  accroissement 
beaucoup  plus  rapide  que  celles  d'aucun  autre  des  Etats  qui 
trafiquent  avec  la  France.  Cependant  celle-ci  n'a  rien  fait  pour 
faciliter  cette  extension,  elle  ne  lui  a  pas  accordé  la  moindre 
faveur  ;  les  ouvertures  tentées  plusieurs  fois  par  la  Suisse 
pour  obtenir  quelque  allégement  de  droits  ont  toujours  été  re- 
poussées. Cette  injuste  persistance  dans  un  système  si  funeste 
au  commerce,  peut  être  regardée  comme  la  principale  cause 
du  désir  qu'ont  exprimé  quelques  cantons  d'entrer  dans  l'u- 
nion des  douanes  allemandes.  Par  son  obstination ,  la  France 
risque  donc  de  pousser  la  Suisse  à  renoncer  à  sa  liberté  com- 
merciale et  de  compromettre  ainsi  ses  propres  intérêts  d'une 
manière  assez  grave.  Mais  ce  n'est  pas  le  seul  danger ,^  ni  le 
plus  pressant  qui  la  menace,  car  il  est  évident  que  les  divers 
cantons  auraient  bien  de  la  peine  à  tomber  d'accord  sur  une 
question  de  celte  nature.  Si  le  commerce  français  n'a  pas  à  re- 
douter de  voir,  d'ici  à  longtemps  du  moins,  les  douanes  de  l'u- 
nion allemande  planter  leurs  drapeaux  sur  la  frontière  suisse, 
il  doit  craindre  que  dans  un  moment  où  de  toutes  parts  s'ou- 
vrent de  nouvelles  voies  de  communication  plus  rapides  et 
moins  coûteuses,  la  Suisse  n'en  profite  pour  s'affranchir  des 
lourdes  taxes  et  des  vexations  de  toutes  sortes  qu'il  lui  impose. 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  217 

Déjà  le  transit  change  de  roule,  et  lorsque  les  chemins  de  fer 
actuellement  en  construction  auront  ahrégé  la  dislance  qui  sé- 
pare la  Suisse  des  porls  d'Oslende  et  d'Anvers  pour  le  Nord, 
de  Trieste  et  de  Gènes  pour  le  Midi,  il  abandonnera  tout  à  fait 
la  voie  de  France. 

M.  de  Gonzenhach,  persuadé  que  la  diminution  des  rela- 
tions commerciales  serait  également  fâcheuse  peur  les  deux 
pays,  insiste  avec  force  sur  la  nécessité  de  prévenir  un  sem- 
blable résultat  par  des  concessions  dont  tous  les  deux  aussi 
profiteront  également.  L'examen  auquel  il  se  livre  des  traités, 
lois  et  ordonnances  qui  ont  régi  cette  matière  depuis  le  quin- 
zième siècle  jusqu'à  nos  jours,  ne  lui  permet  guère  d'espérer 
que  sa  voix  sera  écoutée  ;  mais  il  pense  que  si  la  France  ne  se 
laisse  pas  émouvoir  par  le  sentiment  de  la  justice,  elle  finira 
du  moins  par  ouvrir  les  yeux  sur  ses  véritables  intérêts,  et  en 
attendant  il  persiste  à  croire  que  la  Suisse  n'a  rien  de  mieux  à 
faire  qu'à  demeurer  fidèle  à  sou  régime  de  li])erlé  commerciale 
qui,  en  dépit  de  tous  les  obstacles,  a  déjà  porté  de  si  beaux  fruits. 
Nous  partageons  complètement  sa  conviction  à  cet  égard,  et 
nous  sommes  persuadés  que  son  travail  pourra  contribuer  à 
rectifier  bien  des  idées  fausses,  malheureusement  encore  trop 
répandues,  sur  les  efTets  que  produit  l'entière  liberté  du  com- 
merce. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


ESSAIS  d'autographie,  par  R.  T.  Genève,  chez  Ab.  Cherbuliezet  C^, 
Paris,  même  maison,  17,  rue  de  Tournon.  1  vol  in -8  oblong. 

L'autographie,  qui  semblait  d'abord  n'être  destinée  qu'au 
modeste  rôle  de  servir  à  l'écrivain  public  d'auxiliaire  expédi- 
tif,  aspire  à  rendre  de  plus  hauts  services.  Il  ne  lui  suffit  plus 
de  reproduire  la  circulaire,  la  lettre  de  faire  part  ou  le  prix 
courant,  elle  prétend  venir  en  aide  à  l'artiste  et  se  conquérir 
une  petite  place  entre  la  lithographie  et  la  gravure.  C'est  bien 
de  l'audace,  sans  doute,  mais  elle  sait  que  la  fortune  sourit  vo- 
lontiers aux  audacieux  et  pense  avec  raison  que  notre  siècle 
de  progrès  est  une  époque  éminemment  favorable  à  toute  es- 
pèce d'invention  nouvelle.  D'ailleurs  elle  ne  se  lance  pas  à 


218  SCIENCES  ET  ARTS. 

rélourclie  dans  la  carrière,  sans  s'êti'e  assurée  de  l'appui  d'un 
talent  déjà  éprouvé  et  bien  connu  du  public.  On  peut  dire, 
sans  hyperbole,  que  les  traits  plaisants  de  M.  Jabot  et  de  ses 
confrères  en  autograpliie  ont  fait  le  tour  du  monde  ,  ou ,  s'ils 
ne  l'ont  pas  encore  complètement  achevé,  sont  en  bon  chemin 
de  le  faire.  La  plume  spirituelle  de  M.  Topffer  est  aujourd'hui 
connue  dans  toute  l'Europe  et  même  au  delà,  soit  par  ses 
écrits  gracieux  et  touchants  si  pleins  d'observations  fines  et 
de  scènes  piquantes,  soit  par  ses  esquisses  grotesques  où  le 
comique  abonde  jusque  dans  les  moindres  fantaisies  échappées 
à  la  fantasque  imagination  de  l'auteur.  L'autographie  ne  pou- 
vait donc  choisir  un  meilleur  interprète ,  et  il  était  d'autant 
mieux  qualifié  pour  lui  assurer  faveur  et  succès  que  ces  Es- 
sais le  font  connaître  sous  un  jour  tout  nouveau,  du  moins 
pour  la  majeure  partie  du  public,  car  les  amis  de  M.  Topffer 
savaient  depuis  longtemps  qu'il  était  aussi  habile  paysagiste 
que  bon  écrivain  et  malin  caricaturiste.  L'album  que  nous  an- 
nonçons ici  renferme  une  suite  de  petits  paysages  pleins  de 
charme,  d'un  effet  d'autant  plus  admirable  qu'ils  sont  exécutés 
à  fort  peu  de  frais.  Quelques  hachures  à  droite,  quelques  ha- 
chures à  gauche,  des  traits  de  plume  qui  se  heurtent  et  se  croi- 
sent eu  tout  sens ,  un  fond  presque  noir  à  côté  d'un  premier 
plan  ou  d'un  lointain  très-éclairé,  et  vous  avez  les  ruines  pit- 
toresques d'un  vieux  château,  l'épais  taillis  d'un  bois  dont  le 
silence  et  la  fraîcheur  vous  fout  envie,  des  blocs  de  granit  en- 
tourés de  buissons  fleuris,  un  de  ces  chemins  de  montagne  si 
beaux  dans  leur  agreste  rudesse  ,  ou  bien  encore  quelqu'un 
de  ces  sites  solitaires  où  la  nature  majestueuse  de  nos  Alpes  se 
réfléchit  dans  le  calme  miroir  de  ses  ondes  si  pures  et  si  trans- 
parentes. 

Tout  cela  est  fait  du  premier  jet,  sans  tâtonnement,  sans  ef- 
forts ,  avec  une  plume  de  métal,  un  bout  de  ressort  dont  la 
pointe  flexible  glisse  rapidement  sur  le  papier  autographique 
obéissant  à  la  moindre  impulsion  de  la  main  qui  la  dirige,  ex- 
primant en  traits  ineffaçables  les  caprices  les  plus  fugitifs  qui 
peuvent  traverser  l'imagination  du  dessinateur. 

On  comprend  tout  de  suite  les  avantages  que  présente  à  l'ar- 
tiste cette  ingénieuse  invention.  Le  procédé  est  beaucoup  plus 
rapide  et  plus  facile  que  la  gravure  à  l'eau  forte  dont  il  se  rap- 
proche un  peu  par  l'effet,  et  dont  il  se  rapprochera  sans  doute 
bien  plus  encore  en  se  perfectionnant.  Le  peintre  s'en  rendra 
maître  très-promptement  et  sans  grande  étude.  Puis  i!  ne  sera 
plus  obligé  de  renverser  son  tableau  comme  l'exige  le  dessin 
sur  pierre,  car  le  double  transport  qu'exige  l'autographie  re- 
place naturellement  les  objets  dans  leur  position  primitive. 


SCIENCES  ET  ARTS.  219 

Enfin  si  quelques  détails  en  souffrent  il  peut  toujours  ,  avant 
le  tirage,  donner  une  dernière  touche,  rendre  le  fini  plus  par- 
fait. Le  succès  qu'a  obtenu  dos  l'abord  M.  Tôpffer,  nous  sem- 
ble promettre  un  avenir  certain  à  sa  petite  découverte.  L'aulo- 
graphie  est  décidément  émancipée,  elle  fera  son  chemin  dans 
le  domaine  de  l'art. 

A  côté  de  ces  paysages  se  trouvent  quelques  pages  grotes- 
ques, des  croquis  de  physionomies,  des  scènes  familières  qui 
viennent  y  Jeter  une  variété  piquante  et  dans  lesquelles  on  re- 
trouve avec  plaisir  la  verve  amusante  et  inépuisable  qui  a  fait 
la  renommée  de  Tautenr  dans  les  albums  déjà  publiés  par  lui. 


LES  ENVIRONS  du  Lac  Léman,  collection  de  vues  par  Bryner.  Ge- 
nève, chez  Ab.  Cherbuliez  et  G»,  Paris,  même  maison,  17,  rue  de 
Tournon    In-8°  oblong. 

Nous  avons  annoncé  l'année  dernière  une  collection  de  vues 
de  Genève  du  même  auteur.  Celles  ci  sont  destinées  à  leur  ser- 
vir de  suite.  C^est  le  même  format,  le  même  genre  de  gravure, 
et  Tétranger  qui  visite  celle  partie  de  la  Suisse  les  emportera 
volontiers  comme  un  souvenir  de  son  voyage,  propre  à  lui  re- 
tracer les  sites  enchanteurs  devant  lesquels  il  a  éprouvé  ces 
délicieuses  sensations  que  l'aspect  d'une  nalure  à  la  fois  riche 
et  majestueuse  peut  seule  révéler  à  l'homme.  On  y  retrouve 
toutes  les  petites  villes  qui  bordent  le  lac  sur  la  côle  suisse  : 
Genèi>e  et  son  Salève  chéri,  si  pitloresque  dans  ses  formes  ar- 
dues et  variées,  malgré  le  dédain  de  M.  Raoul  Rochetle,  qui  ne 
sait  voir  qu'un  mont  pelé  dans  cette  montagne  dont  le  souve- 
nir fait  battre  le  cœur  du  Genevois  à  l'étranger,  dont  l'aspect 
au  retour  rempli  ses  yeux  de  larmes  bienfaisantes,  et  son  am- 
phithéâtre alpestre  couronné  par  le  Mont-Blanc  qui  se  réflé- 
chit au  sein  de  son  beau  lac  ;  Coppet,  patrie  de  Necker  et  de 
sa  fille ,  M™^  de  Staël  ;  Nyon  avec  son  vieux  châleau  flanqué 
de  tourelles  ;  Rolle  et  son  île  improvisée,  monument  grandiose 
élevé  à  la  mémoire  de  Laharpe,  grand  citoyen  dont  la  Suisse 
s'honore  ;  Marges  et  son  joli  port  malheureusement  trop  dé- 
sert; Ouchi  qui  sert  de  faubourg  à  Lausanne,  où  les  collines 
commencent  à  baigner  leurs  pieds  dans  le  lac ,  avec  la  jolie 
église  que  les  Anglaisent  fait  construire  tout  auprès;  Lau- 
sanne vue  des  hauteurs  qui  la  dominent  et  d'où  l'on  embrasse 
un  horizon  si  vaste  et  si  magnifique,-  yevey,  la  jolie  par  excel- 
lence, dont  la  riante  physionomie  fait  une  heureuse  diversion 


220  SCIENCES  ET  ARTS. 

à  l'aspect  sévère  qae  revêt  le  paysage  lorsqu'on  approche  de 
celte  extrémité  du  lac  ;  le  château  de  Chillon,  doublement  cé- 
lèbre par  la  captivité  de  Bonnivard  et  par  le  poème  de  Byron  ; 
enfin  l'Hôtel  Byron  et  F^illeneupe  avec  les  hautes  montagnes  qui 
semblent  fermer  le  passage  et  au  sem  desquelles  se  trouvent 
les  plus  jolies  vallées  de  la  Suisse  occidentale. 

M.  Bryner  nous  paraît  être  envoie  de  progrès.  Ses  nouvelles 
vues  sont  en  général  mieux  exécutées,  d'un  effet  plus  doux  et 
plus  gracieux. 


L'ANTI-COPERNÏC  j  astrométrie  nouvelle,  suivie  de  plusieurs  pro- 
blèmes par  lesquels  il  est  prcivé  de  la  manière  la  plus  claire,  que 
les  systèmes  de  Ptolémée  et  de  Copernic,  sont  également  faux  ;  que 
le  soleil  n'a  pas  un  mètre  de  diamètre  ;  que  Tétoile  de  Vénus  n'est 
pas  si  grosse  qu'une  orange  ;  que  la  terre  est  plus  grande  que  tous 
les  corps  célestes  réunis  en  masse,  qu'elle  n'a  que  le  mouvement 
diurne,  qu'elle  occupe  le  centre  du  système  planétaire  et  des  espa- 
ces, etc.,  etc.,  par  l'abbé  P.  Matalènè.  Paris,  cbez  Mansut  fils,  30, 
place  St-André-des-Arls.  In-8  de  1 28  pages  et  6  plancbes,  H  fr.  50  c. 

Cent-vingt-huit  pages  pour  renverser  de  fond  eu  comble  la 
science  ancienne  et  moderne,  pour  édifier  une  astronomie  toute 
nouvelle,  pour  réduire  le  soleil  an  volume  d'un  ballon  d'en- 
fant et  changer  la  belle  Vénus  en  une  orange,  ce  n'est  certes 
pas  trop.  On  ne  reprochera  pas  du  moins  à  M.  l'abbé  de  dé- 
layer ses  idées  et  de  faire  des  phrases.  Aux  gros  volumes  in- 
quarto  de  ses  adversaires,  tout  hérissés  de  chiffres  et  intelligi- 
bles seulement  pour  quelques  rares  savants,  il  n'oppose  qu'une 
mince  brochure,  qui,  si  elle  ne  brille  pas  par  la  clarté,  ne  sup- 
pose pas  non  plus  des  connaissances  mathématiques  bien  pro- 
fondes. Le  génie  de  l'auteur  dédaigne  ces  prétendues  difficul- 
tés ;  il  ne  voit  dans  la  physique  et  le  calcul  que  des  hochets  de 
l'orgueil,  inventés  sans  doute  par  le  démon  pour  détourner 
l'homme  de  la  bonne  voie.  La  vérité  doit  être  à  la  portée  des 
simples,  et  une  bonne  femme  de  nourrice  en  est  peut-être  plus 
près  qu'un  Laplace  ou  un  Herschell.  C'est  ce  qui  semblerait 
résulter  des  curieux  problèmes  de  M.  Matalènè.  Nous  nous 
reconnaissons  du  reste  tout  à  fait  incapable  de  les  analyser  ici, 
et  nous  nous  bornerons  à  signaler  cette  œuvre  vraiment  pro- 
digieuse à  nos  lecteurs,  les  engageant  à  la  parcourir  s'ils  veu- 
lent se  former  une  juste  idée  des  profondes  études  que  l'on 
fait  dans  certains  séminaires. 


GENEVE,    IMPRIIVIERIE  DE  FERD.    RAMBOZ. 


Henue    OTthique 

DES    LIVRES    ]\0U VEAUX 

oHooui^   1842. 


LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 


HISTOIRE  des  idées  littéraires  en  France  au  XIX^  siècle,  et  de  leurs 
origines  dans  les  siècles  antérieurs,  par  Alfred  Michiels.  Paris.  2  vol. 
in-8.  1 5  fr. 

Sous  ce  litre,  peut-être  trop  ambitieux ,  car  ce  n'est  pas 
avant  d'avoir  atteint  la  première  moitié  d'un  siècle  qu'on  doit 
prétendre  en  juger  les  idées,  M.  Michiels  publie  une  espèce 
de  revue  critique  pleine  de  vues  ingénieuses  et  de  considéra- 
lions  fort  intéressantes.  Il  examine  l'un  après  l'autre  les  prin- 
cipaux écrivains  de  notre  époque ,  apprécie  leurs  tendances  et 
cherche  à  montrer  comment  elles  se  rattachent  aux  principes 
qui  déjà  dans  le  passé  divisèrent  en  deux  camps  la  république 
des  lettres.  A  ses  yeux  l'école  romantique  n'est  autre  chose 
que  l'art  chrétien  en  opposition  au  paganisme  qui  domine  en- 
core dans  l'école  classique.  Eu  d'autres  termes,  c'est  le  spiri- 
tualisme littéraire  qui  fait  pénétrer  l'influence  des  idées  chré- 
tiennes dans  toutes  les  productions  de  l'esprit  humain.  Cette 
définition  est  juste  en  théorie,  et  c'est  bien  aussi  celle  que  nous 
adoptons  pour  base  de  notre  jugement,  toutes  les  fois  qu'il 
s'agit  de  la  lutte  des  deux  écoles.  Malheureusement  celles-ci 
ne  se  sont  pas  toujours  montrées  en  France  bien  conséquentes 
avec  leur  principe.  La  disctissiou  a  porté  en  général  beaucoup 
plus  sur  la  forme  que  sur  le  fonds.  Si  les  premiers  essais  des 

17 


222  LITTÉRATURE, 

écrivains  romaniiques  ont  en  efiet  présenté  le  caractère  spiri- 
tualiste  qui  doit  leur  appartenir,  mais  l'esprit  français  a  bientôt 
repris  ses  allures  naturelles ,  et  le  matérialisme  du  dix-hui- 
tième siècle  était  encore  trop  puissant  pour  qu'on  put  espérer 
de  le  détrôner  entièrement.  Il  s'est  glissé  sans  peine  dans  la 
nouvelle  école,  est  venu  neutraliser  ses  efforts,  et  a  fait  avor- 
ter la  plupart  de  ses  conceptions.  Sous  son  influence  on  a  vu 
les  questions  littéraires  se  réduire  aux  proportions  les  plus 
mesquines  ,  se  renfermer  petit  à  petit  dans  le  cercle  étroit  des 
formes  extérieures,  et  frappées  de  stérilité,  ne  produire  aucun 
des  résultats  qu'on  en  avait  attendus.  M.  Micliiels  ne  cherche 
pas  à  dissimuler  ce  défaut  de  l'esprit  français.  Avec  une  impar- 
tialité trop  rare  pour  n'être  pas  vivement  appréciée ,  il  le  si- 
gnale franchement,  et,  critique  sous  ce  rapport  les  auteurs  les 
plus  renommés  avec  une  indépendance  qui  lui  fait  honneur.  Il 
montre  comment  Victor  Hugo  a  entraîné  la  nouvelle  école 
dans  une  fausse  voie,  en  jetant  à  l'étourdie  le  long  de  ses  pré- 
faces les  théories  les  plus  contradictoires  ,  les  plus  opposées 
au  véritable  esprit  de  la  réforme  dont  il  prétendait  être  lechefj 
comment  Sainte-Beuve,  tout  en  aspirant  au  mysticisme  le  plus 
nuageux  matérialise  la  poésie ,  et  substitue  à  la  pensée  le  mé- 
canisme des  mots  qui  semble  constituer  tout  l'art  à  ses  yeux  j 
comment  Phil.  Chasles,Nisard,  Planche  et  beaucoup  d'autres, 
malgré  l'esprit  et  le  talent  remarquables  dont  ils  sont  doués , 
sont  frappés  d'impuissance  par  la  superficialité  de  leur  savoir, 
par  la  légèreté  inconsidérée  de  leurs  assertions,  et  par  le  man- 
que d'études  profondes  et  sérieuses.  Il  fait  preuve  à  leur  égard 
d'une  sévérité  qui  ne  serait  que  juste  si  elle  était  égale  pour 
tous.  Mais  M.  Michiels  n'a  pu  se  débarrasser  tout  à  fait  de  ces 
préventions  favorables  qui  semblent  intimement  liées  en  France 
à  certains  noms,  devant  lesquels  il  est  convenu  que  la  critique 
doit  faire  la  révérence  du  plus  loin  qu'elle  les  aperçoit ,  sans 
même  se  permettre  de  voir  leurs  défauts.  Ainsi  notre  auteur 
n^a  que  des  paroles  d'éloge  pour  Chateaubriand  ,  le  véritable 
père  de  l'école  romantique,  et  celui  qui  a  contribué  le  plus  à 
lui  imprimer  les  tendances  fâcheuses  qu'il  blâme  si  fort  chez 
ses  adeptes.  En  effet ,  n'est-ce  pas  chez  lui  le  premier  qu'on 
retrouve  celle  absence  de  convictions  réelles  ,  cet  abus  de  la 
phraséologie  ,  cet  esprit  auli-philosophique  ,  dont  grâces  à  sa 
haute  influence  notre    littérature  actuelle   est  généralement 
empreinte  7  Son  génie  ne  nous  parait  pas  une  excuse  suffisante, 
car  c'est  précisément  à  ce  génie  que  sont  dus  les  résultats  dont 
on  se  plaint.  Si  l'on  prétend  respecter  l'idole  et  la  maintenir 
intacte  sur  son  piédestal,  il  est  souverainement  injuste  de  con- 
damner ceux  qui  l'adorent  en  marchant  sur  ses  traces  et  en 


HISTOIRE.  223 

cuUivanl  les  semences  qu'il  a  dépos(5es  dans  le  sol  Hlléraire. 
C'est  là  le  seul  reproclie  que  nous  adresserons  à  M.  Michiels, 
car  du  reste  nous  partageons  complélemenl  sa  manière  de 
voir  sur  les  autres  points,  cl  son  livre  oflre  une  lecture  du  plus 
grand  intérêt.  Mais  puisqu'il  faisait  l'histoire  des  idées  litté- 
raires et  de  leurs  origines,  il  ne  fallait  pas  négliger  d'indiquer 
ce  que  nous  regardons  comme  la  source  principale  d'où  sont 
sortis  tous  les  travers  de  la  litléralure  de  notre  époque. 


LES  B4LS  masqués  par  la  comtesse  Dash.  Paris,  2  vol.  in-8.  1 5  fr.  — 
LA  PRINCESSE  SOBIESKA  ou  l'amour  dans  le  grand  monde,  par 
la  comtesse  O.  D.  Paris,  2  vol.  in-8.  i  5  fr. 

Les  romans  de  la  comtesse  Dasb,  sans  avoir  une  réputation 
aussi  brillante  que  ceux  de  certains  auteurs  à  la  mode,  plai- 
sent cependant  en  général ,  et  trouvent  un  grand  nombre  de 
lecteurs.  C'est  qu'ils  sont  écrits  avec  une  aisance  remarquable, 
dépourvus  à  la  fois  de  ce  style  prétentieux  qui  fatigue  ,  et  de 
ces  exagérations  violentes  qui  dégoûtent.  Ce  ne  sont  pas  des 
œuvres  d'un  bien  haut  mérite  sans  doute  ;  la  plupart  seront 
peut-être  oubliés  dans  quelques  années,  mais  il  s'y  trouve  un 
certain  charme  qui  attire  et  captive,  on  les  lit,  sinon  avec  un 
puissant  intérêt,  du  moins  avec  plaisir,  et  ils  font  passer  quel- 
ques heures  d'une  manière  agréable.  Sous  le  titre  des  Bals  mas- 
qués, elle  a  réuni  une  suite  de  récits  dont  la  scène  se  passe 
dans  des  fêtes  de  ce  genre,  et  qui  ,  pour  la  plupart ,  sont  em- 
pruntés à  l'histoire  de  la  cour  de  France  et  des  salons  de  Paris, 
avant  ou  pendant  la  première  révolution. 

La  Princesse  Sobieska  nous  a  paru  pouvoir  être  placée  à 
peu  près  sur  la  même  ligne.  C'est  aussi  un  romait  assez  agréa- 
ble à  lire ,  sobre  de  caractères  exceptionnels  et  de  passions 
exagérées,  mais  qui  n'offre  rien  non  plus  de  bieu  supérieur. 
Il  est  dû  à  la  même  plume  qui  a  écrit  les  Mémoires  d'une  fom- 
mc  de  qualité ,  et  quelques  autres  ouvrages  dont  le  succès  a 
été  assez  grand  dans  les  cabinets  de  lecture. 


224  LITTÉRATURE, 

UN  GRAND  HOMME  politique  par  Charles  Marchai.  Paris.  2  vol.  8°. 
1 5  fr.  —  UNE  ANNEE  à  Paris,  par  Aug.  de  Bracewich.  Paris,  2  vol. 
in-8.  i  5  fr. 

M.  Ch.  Marchai  est  sans  doute  encore  bien  jeune,  du  moins 
nous  aimons  à  le  croire,  car  son  roman  décèle  la  plus  grande 
inexpérience  dans  Tart  d'écrire.  C'est  une  intrigue  assez  mal 
conçue,  encore  plus  mal  racontée ,  où  l'on  ne  trouve  ni  talent 
d'observation,  ni  connaissance  du  monde,  ni  rien  qui  puisse 
captiver  l'intérêt.  Le  but  qu'il  s'est  proposé  n'était  certaine- 
ment pas  mauvais.  Frappé  de  la  corruption,  de  Timmoralilé, 
qui  ne  dirigent  que  trop  souvent  toutes  les  actions  de  l'ambi- 
tieux, et  lui  font  sacrifier  les  vrais  éléments  du  bonheur  aux 
folles  chimères  qu'il  poursuit  sans  pouvoir  les  atteindre ,  il  a 
voulu  peindre  les  maux  que  ce  funeste  travers  cause  à  la  so- 
ciété. Mais  avant  de  peindre  il  fallait  étudier,  et  c'est  ce  qu'il 
n'a  pas  fait.  Son  Grand  homme  politique  est  un  triste  person- 
nage, fort  intriguant  sans  doute ,  mais  tout  à  fait  incapable  de 
jouer  un  semblable  rôle.  Tous  ses  personnages  sont  si  faible- 
ment esquissés  qu'il  n'y  a  pas  un  seul  caractère  qui  se  dessine 
au  milieu  du  verbiage  sentimental  dont  il  a  rempli  ces  deux 
volumes.  C'est  un  style  plein  d'images  forcées,  un  mélange  de 
recherche  et  de  trivialité  ,  un  amas  de  descriptions  puériles  et 
prétentieuses,  qui  forment  l'ensemble  le  plus  fatigant ,  le  plus 
ennuyeux  qu'on  puisse  imaginer,  fi'effet  en  est  tel  que  ,  nous 
devons  l'avouer,  il  nous  a  été  absolument  impossible  d'en  lire 
assez  pour  être  en  état  d'en  présenter  une  analyse  même  in- 
complète. Nos  lecteurs  pourront  essayer  s'ils  ont  plus  de  pa- 
tience que  nous,  mais  nous  croyons  que  s'ils  ouvrent  le  livre, 
ils  ne  trouveront  pas  notre  critique  trop  sévère. 

Si  Une  année  à  Paris  n'est  pas  non  plus  un  chef-d'œuvre, 
c'est  du  moins  une  lecture  agréable  qui  peut  procurer  quel- 
ques moments  de  distraction.  Le  liéros  est  un  jeune  Anglais 
qui  vient  à  Paris  avec  son  oncle,  et  se  laisse  entraîufîr  par  les 
séductions  de  la  grande  ville.  Il  débute  par  un  duel ,  prend 
une  maîtresse,  se  livre  au  jeu  ,  et  finit  par  être  enfermé  pour 
dettes  à  Sainte-Pélagie.  Alors  grâce  à  l'intérêt  que  lui  porte 
une  jeune  compatriote  qu'il  avait  ainrée  d'abord,  puis  qu'il 
semblait  avoir  oubliée,  il  est  sorti  de  ce  mauvais  pas  ,  et  mûri 
par  l'expérience  il  revient  à  son  premier  amour,  réforme  en- 
tièrement sa  conduite,  et  tout  se  termine  pour  le  mieux,  par 
un  heureux  mariage.  Ce  récit  fort  simple  est  écrit  avec  char- 
me, renferme  de  jolis  détails,  et  captive  l'intérêt.  C'est  la  vie 
de  Paris  peinte  à  la  manière  anglaise  ,  c'est  à  dire  avec  une 
retenue  et  une  pudeur  qui  jettent  un  voile  décent  sur  les  scènes 


HISTOIRE.  225 

quelque  peu  licencienscs  que  l'auteur  est  obligé  de  décrire. 
Mais  31.  de  Braccwich  a  moins  de  pruderie  que  la  plupart  de  ses 
compatriotes  ,  et  sa  manière  nous  paraît  tout  à  fait  propre  à 
plaire  au  public  français.  On  sait  d'ailleurs  quel  succès  ont 
obtenu  des  deux  côtés  de  la  Manche  ses  spirituels  Mémoires 
d'un  Médecin. 


PARIS  ELEGANT  et  Longchamps  réunis  ;  revue  des  modes,  dessa- 
lons, des  théâtres,  de  la  littérature  et  des  arts,  paraissant  les  10, 
20  et  50  de  chaque  mois.  Paris,  9,  rue  du  Hasard-Richelieu,  in-8, 
fîg.  1 8  fr.  pour  un  an ,  1 0  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  50  c.  pour  3  mois. 

Paris  est  le  temple  de  la  mode.  C'est  là  que  cette  capricieuse 
déesse  rend  ses  oracles,  et  des  milliers  d'adorateurs  s'empres- 
sent de  les  interprêter  à  la  foule  profane.  Autrefois  Long- 
champs  était  leur  rendez-vous  annuel ,  le  public  y  accourait 
pour  s'instruire  à  leurs  leçons.  Aujourd'hui  la  presse  enva- 
hissante qui  tend  à  détrôner  toutes  les  puissances  ,  a  remplacé 
Longchamps.  Cette  promenade  est  abandonnée,  mais  la  mode 
n'y  a  rien  perdu.  A  la  place  d'une  fête  de  deux  jours,  elle  a  des 
organes  qui  vont  sans  cesse  porter  ses  ordres  dans  tous  les 
coins  du  monde.  Pendant  longtemps  un  modeste  petit  journal 
se  chargeait  seul  de  cet  office,  mais  comme  disent  les  prospec- 
tus, il  ne  suffisait  plus  aux  besoins  de  notre  époque,  et  de  tous 
côtés  il  a  vu  surgir  de  nombreux  concurrents.  La  plupart  de 
ces  publications  éphémères  n'ont  pas  eu  plus  de  durée  que  les 
caprices  de  la  mode  qu'elles  étaient  destinées  à  reproduire. 
Cependant  quelques-unes  ont  échappé  au  naufrage ,  et  parmi 
celles-ci  se  distingue  surtout  Paris  élégant,  qui  appelant  à  son 
aide  la  littérature  et  les  arts,  a  su  faire  de  sou  recueil  une  lec- 
ture assez  intéressante  pour  charmer  les  loisirs  du  grand 
monde ,  pour  abréger  les  ennuis  de  la  toilette ,  et  pour  dis- 
traire une  jeune  beauté  qu'impatiente  sou  coiffeur  trop  bavard 
ou  sa  femme  de  chambre  trop  minutieuse.  On  y  trouve  à  côté 
des  modes  nouvelles  décrites  avec  soin ,  et  représentées  par  de 
jolies  gravures ,  des  anecdotes  piquantes  ,  des  contes  variés  , 
des  analyses  de  pièces  de  théâtre  ,  et  la  chronique  des  salons. 
C'est  vraiment  Paris  avec  ses  habits  de  fête ,  avec  sa  vie  bril- 
lante et  frivole,  débarrassé  de  tout  ce  qui  ne  fait  que  trop  sou- 
vent ombre  au  tableau  dans  la  réalité.  On  ne  voit  pas  figurer 
de  grands  noms  sur  le  titre  ,  les  éditeurs  n'ont  point  recours 
nu  charlatanisme  des  sommités  littéraires;  ils  ne  prétendent 


226  LITTÉRATURE, 

pas  nous  donner  toujours  des  chefs-d'œuvre.  Mais  si  leurs 
articles  sont  parfois  assez  faibles,  on  leur  pardonne  d'autant 
mieux  qu'ils  ne  cherchent  point  h  séduire  le  public  par  de 
trompeuses  promesses  j  et  d'ailleurs,  on  y  rencontre  de  temps 
en  temps  des  productions  de  quelques-uns  de  nos  écrivains  les 
plus  distingués.  En  un  mot,  comme  Journal  des  modes,  Paris 
élégant  nous  paraît  remplir  toutes  les  conditions  désirables,  et 
mériter  un  véritable  succès. 


CATALOGUE  des  livres,  dessins  et  estampes  delà  bibliothèque  de  feu 
M.  J-B.  Huzard,  mis  en  ordre  et  rédigé  par  P.  Leblanc.  Paris,  chez 
Mad.  V<:  Bouchard-Huzard  ,  7,  rue  de  TEperon.  5  vol.  in-8. 

Ce  catalogue  renferme  une  magnifique  collection  d'ouvra- 
ges relatifs  à  Tagriculture  et  aux  sciences  qui  s^y  rapportent. 
C'est  peut-être  la  collection  la  plus  complète  en  ce  genre  qui 
ait  jamais  été  faite.  M.  Huzard,  voué  tonte  sa  vie  à  l'étude  de 
la  spécialité  qu'il  avait  embrassée,  auteur  lui-même  d'une  foule 
de  mémoires  fort  estimés  ,  et  placé  par  ses  talents  supérieurs 
dans  la  position  la  plus  favorable  à  un  tel  but,  avait  rassemblé 
dans  sa  bibliothèque  tous  les  meilleurs  ouvrages  traitant  les 
diverses  branches  de  la  science  agricole.  Doué  d'un  esprit 
large  et  d'une  instruction  profonde  ,  il  avait  bien  compris  que 
l'agriculture  ne  pouvait  entrer  dans  la  voie  du  progrès  qu'en 
appelant  à  son  aide  l'histoire  naturelle ,  la  physique  et  la  chi- 
mie. Dirigeant  surtout  ses  vues  vers  l'amélioration  des  races 
domestiques  qui  jouent  un  si  grand  rôle  dans  l'économie  ru- 
rale, il  contribua  puissamment  à  doter  la  France  sons  ce  rap- 
port de  conquêtes  importantes.  Ce  fut  en  grande  partie  à  lui 
qu'on  dut  la  naturalisation  des  mérinos  d'Espagne  ,  et  l'essor 
que  prit  l'art  vétérinaire,  débarrassé  des  préjugés  de  la  routine 
et  des  procédés  empiriques  de  l'ignorance.  L'éloge  prononcé 
devant  l'Académie  de  médecine  par  M.  Pariset ,  qui  se  trouve 
en  tête  du  premier  volume,  est  un  éclatant  hommage  rendu 
au  savant  dont  la  carrière  fut  remplie  jusqu'à  la  fin  de  travaux 
utiles  et  précieux  ;  tandis  qu'une  courte  notice  écrite  par  son 
gendre,  M.  Bouchard-Huzard,  fait  connaître  et  estimer  dans 
M.  Huzard  les  vertus  de  l'homme  privé,  qui  sut  conserver 
toujours  ses  mœurs  simples  et  la  probité  la  plus  scrupuleuse. 

Ce  qui  ajoute  un  plus  grand  prix  encore  aux  livres  laissés 
par  M."  Huzard,  c'est  que  la  plupart  de  ceux  qui  roulent  sur 
l'agriculture  et  l'art  vétérinaire ,  sont  enrichis  de  ses  notes 
manuscrites.  Sa  bibliothèque  se  compose  de  16,870  articles  , 


HISTOIRE.  227 

[>armi  lesquels  se  irouvent  des  ouvrages  forl  rares  et  des  ma- 
nuscrits importants.  La  société  royale  d'agriculture  a  mani- 
festé le  vœu  jju'elle  soit  achetée  par  l'état.  D'autres  établisse- 
ments publics  ont  également  exprimé  le  désir  d'en  acquérir 
quelques  parties  détachées.  Sans  doute  le  gouvernement  com- 
prendra la  convenance  de  ne  pas  laisser  disséminer  une  si  belle 
collection.  Le  catalogue  que  nous  annonçons  ici  lui  en  fera 
encore  mieux  apprécier  la  valeur,  et  pourra  aussi  fournir 
d'utiles  directions  à  toutes  les  personnes  qui  s'occupent  de  ce 
genre  d'études. 


9INGI1Y  le  Malais,  histoire  indienne^  par  Auguste  Uouët.  Paris.  2  vol. 
in-8.  1 5  fr. 

(i  Singhi  le  Malais  n'est  autre  chose,  il  faut  se  hâter  de  le 
dire ,  qu'un  roman  maritime ,  avec  la  franchise  de  style,  l'é- 
trangeté  d'idées  et  la  crudité  d'expressions  qui  caractérisent  la 
plupart  des  livres  que  quelques  jeunes  marins  se  sont  hasardés 
depuis  peu ,  à  jeter  au  vent  orageux  de  la  publicité.  » 

C'est  ainsi  que  s'exprime  M.  Ed.  Corbière  dans  la  préface 
qu'il  a  placée  en  tête  de  ce  roman  ,  et  la  critique  doit  lui  rendre 
la  justice  d'ajouter  qu'il  a  fort  bien  défini  l'œuvre  de  M.  Bonët. 
En  effet,  style,  idées ,  expressions,  tout  y  est  également  franc, 
étrange  et  cru.  Singhi  est  une  espèce  de  bêle  féroce  qui  tue 
je  ne  sais  combien  de  personnages,  les  uns  avec  le  poignard, 
les  autres  avec  le  poison  ,  d'autres  par  d'atroces  supplices,  car 
il  a  des  recettes  aussi  variées  que  nombreuses  ,  et  qui  finit  par 
se  luer  lui-même.  Sa  maîtresse  Olivia  le  seconde  dans  ses 
vengeances  pour  lui  prouver  sou  amour,  en  reconnaissance  de 
quoi  il  la  livre  aux  brutalités  de  quelques-uns  de  ses  séides.  A 
côté  de  ce  plan  principal  se  trouvent  maintes  scènes  maritimes 
passablement  grossières ,  comme  c'est  l'usage ,  puis  force 
coups  de  fusil,  exploits  merveilleux  et  combats  navals.  L'au- 
teur n'épargne  pas  plus  la  poudre  à  canon  que  le  sang  humain, 
en  sorte  qu'à  la  fin  il  ne  reste  plus  qu'un  monceau  de  cadavres 
sur  la  scène.  Cela  rappelle  un  peu  cette  fameuse  bataille  de 
rats  dans  laquelle  il  n'était  resté  que  les  queues.  Mais  selon 
M.  Corbière ,  c'est  la  peinture  des  mœurs  de  peuplades  que 
les  marins  voyageurs  ont  seuls  le  privilège  de  visiter.  Assuré- 
ment nul  ne  leur  enviera  un  semblable  privilège ,  et  bien  des 
lecteurs  môme  les  dispenseraient  volontiers  de  nous  étaler  au 
grand  jour  toutes  ces  horreurs,  ces  tableaux  dégoiitants  et  ce 


228  LITTÉRATURE, 

laugage  goudronné  dont  ils  prétendent  enrichir  la  littérature 
aux  dépends  de  la  grammaire  et  du  bon  goût.  D'ailleurs,  quel- 
que mauvaise  que  soit  la  réputation  des  Malais  ,  on  ne  voudra 
pas  accepter  comme  vraies  les  monstrueuses  atrocités  dont  on 
gratifie  leur  caractère.  A  beau  mentir  qui  vient  de  loin  ,  dit  le 
proverbe ,  mais  quand  on  veut  se  faire  écouter  il  faut  savoir 
mettre  du  moins  dans  ses  contes  de  l'esprit ,  du  charme  et  de 
l'intérêt. 


LÉGENDES  et  chroniques  suisses,  par  G.  de  Valayre  précédées,  d'une 
introduction  par  M.  Le  Roux  de  Lincy.  Paris,  i  vol.  in-1 2.  3  fr.  50. 

Les  chroniques  et  légendes  sont  à  la  mode.  On  exhume  de 
la  poussière  des  bibliothèques  publiques  tous  les  vieux  recueils 
qui  peuvent  fournir  matière  à  exploiter  dans  ce  genre.  Les  ré- 
cits, oubliés  dès  longtemps,  qui  ont  fait  les  délices  du  moyen 
âge,  sont  remis  en  lumière  et  olïerts  comme  des  nouveautés 
aux  lecteurs  du  dix-neuvième  siècle.  Il  en  est  un  peu  de  la  lit- 
térature comme  des  modes  j  quand  on  est  las  d'inventer,  quand 
on  a  épuisé  les  formes  nouvelles,  bizarres,  on  retourne  en  ar- 
rière et  l'on  va  puiser  dans  la  garderobe  de  ses  ancêtres.  La 
méthode  n'est  pas  trop  mauvaise,  car  si  l'on  en  tire  sans  doute 
bien  des  nippes  usées,  de  mauvais  goût  et  de  médiocre  valeur, 
on  y  prend  aussi  de  belles  et  bonnes  étoffes ,  plus  solides  que 
tout  le  clinquant  de  notre  époque.  Les  vieilles  légendes  popu- 
laires renferment  souvent  plus  de  sens,  plus  d'esprit  et  plus  de 
talent  d'imagination  que  les  meilleures  œuvres  de  nos  roman- 
ciers du  jour.  En  particuUer  celles  de  la  Suisse  ont  un  parfum 
de  naïveté  fort  remarquable  en  même  temps  qu'elles  présen- 
tent un  vif  intérêt  historique.  Chaque  canron,  chaque  peuplade 
s'y  peint  avec  ses  mœurs  originales  particulières,  avec  ses  sou- 
venirs glorieux.  Le  choix  fait  par  M.  de  Valayre  dans  cette 
riche  collection  montre  combien  sont  variés  les  documents 
qu'elle  offre  aux  amateurs  de  ce  genre  de  récits.  Il  nous  donne 
d'abord  la  vie  de  deux  saints ,  qui  les  premiers  peut-être  por- 
tèrent le  christianisme  dans  les  sauvages  montagnes  de  l'Hel- 
vétie.  Puis  vient  l'histoire  de  la  fondation  de  Berne ,  extraite 
d'une  comédie  en  20  actes,  composée  dans  les  premières  an- 
nées du  seizième  siècle  ,  par  Michel  Stetller,  sénateur  de  la 
ville.  On  y  voit  un  tableau  fort  curieux  de  l'ancienne  Suisse 
sous  l'empire  du  régime  féodal.  Le  troisième  récit  est  relatif 
aux  derniers  rejetons  de  l'illustre  famille  des  comtes  de  Toc- 


HISTOIRE.  229 

kenbourg  ;  il  rappelle  dans  ses  détails  la  légende  si  connue  de 
Geneviève  deBrabant.  Vient  ensuite  l'iiistoiro  do  Félix  Haeni- 
vierlin,  chanoine  de  la  cathédrale  de  Zurich,  auquel  son  esprit 
satirique  attira  une  foule  de  trihulalions.  Ija  bataille  de  la  Sihl 
fait  le  sujet  de  la  cinquième  légende,  qui  est  suivie  d'une  pein- 
ture fort  originale  des  deux  conciles  de  Constance  et  de  Bàle. 
La  guerre  de  l'ai>oyer  Kistlser  av>ec  les  robes  à  queue  et  les 
souliers  à  la  poulaine.  Les  compagnons  de  joyeuse  vie ,  et 
l'histoire  de  Jean  Jetzer  et  de  ses  apparitions  men^eilleuses  , 
sont  des  esquisses  de  mœurs  bien  propres  à  piquer  la  curiosité 
en  fournissant  de  précieuses  données  sur  la  vie  ,  les  préjugés 
et  les  superstitions  de  l'époque.  Enfin  Michel  Servet  termine 
dignement  celte  série  en  nous  faisant  voir  sous  un  jour  nou- 
veau cette  malheureuse  victime  de  l'intolérance  religieuse  de 
son  siècle,  et  en  exposant  devant  nos  yeux  tous  les  détails  du 
fameux  procès  à  la  suite  duquel  il  fut  brûlé  vif,  comme  hé- 
rétique incurable.  M.  Leroux  de  Lincy  reproche  à  l'auteur 
de  n'avoir  pas  abordé  les  principaux  événements  de  l'histoire 
de  la  Suisse  ,  tels  que  l'épisode  de  Guillaume-Tell ,  la  bataille 
de  Sempach,  etc.,  mais  il  nous  semble  au  contraire  qu'il  a  eu 
raison  de  s'attacher  plutôt  à  reproduire  des  faits  moins  connus 
que  ceux-là.  Ces  chroniques  sont  écrites  dans  un  style  simple, 
facile,  sans  recherche  ni  prétention.  Nous  espérons  qu'elles 
seront  goiîtées  du  public ,  et  que  leur  succès  engagera  M.  de 
Valayre  à  poursuivre  l'œuvre  qu'il  a  si  bien  commencée.  Nous 
lui  recommanderons  seulement  d'être  moins  sobre  de  notes  et 
de  développements  propres  à  faciliter  l'intelligence  de  l'histoire 
si  compliquée  de  ces  petites  républiques,  qui ,  quoique  depuis 
tant  de  siècles  unies  par  un  lieu  commun,  offrent  des  différen- 
ces bien  tranchées  et  des  traits  caractéristiques  tout  à  fait  par- 
ticuliers à  chacune  d'elles. 


HISTOIRE  de  Robert  Siircouf,  capitaine  de  corsaire,  publiée  par 
Ch.  Cunal.  Paris.  1  vol.  in-8.,  fig.  9  fr. 

M.  Cunat  est  un  grand  admirateur  de  la  gloire  des  corsaires. 
Suivant  lui  c'est  une  profession  fort  honorable,  que  l'on  n'es- 
time en  général  point  assez.  Il  y  trouve  non-seulement  les 
exemples  du  courage  le  plus  hardi,  mais  encore  les  plus  grands 
services  rendus  au  pays.  Aussi  se  plainl-il  de  l'oubli  dans  le- 
quel on  laisse  les  noms  qui  s'y  sont  le  plus  distingués  ,  et  \o 
regarde-t  il  comme  tout  à  fait  contraire  aux  véritables  intérêts 


230  LITTÉRATURE , 

de  la  ttiarino.  Il  est  vrai  que  les  idées  de  la  morale  ordinaire  ôe 
révoltent  contre  celte  apologie  d'un  métier  qui  ressemble  beau- 
coup à  celui  de  brigand,  et  n'est  guère  éloigné  de  celui  de  pi- 
rate. Mais  l'auteur  ne  croit  pas  que  l'on  doive  peser  les  ac- 
tions d'un  corsaire  dans  la  balance  commune  ;  il  veut  qu'on  les 
juge  seulement  par  leurs  résultats  pour  la  cause  nationale,  qui 
les  dépouille  à  ses  yeux  de  tout  caractère  coupable.  Il  ne 
voit  dans  le  corsaire  qu'un  vaillant  capitaine  qui  sert  sa  patrie 
en  faisant  le  plus  de  mal  possible  aux  ennemis  dont  elle  est 
menacée.  C'est  dans  cet  esprit  qu'il  a  rédigé  l'histoire  de  Ro- 
bert Surcouf,  fameux  corsaire  de  Saint-Malo,  qui  Joua  un  rôle 
actif  dans  les  guerres  de  la  révolution  et  de  l'empire.  Il  le  peint 
comme  un  homme  d'une  rare  intrépidité,  qui  ne  redoutait  au- 
cun péril,  et  se  montrait  toujours  prêt  à  tenter  l'abordage  quelle 
que  fut  la  supériorité  de  ses  adversaires.  Sa  témérité  fut  sou- 
vent couronnée  de  succès.  Il  fit  plusieurs  prises  importantes 
et,  doué  d'un  coup  d'œil  aussi  prompt  que  sûr,  lorsqu'il  voyait 
que  les  chances  lui  étaient  trop  défavorables,  il  savait  par  d'ha- 
biles manœuvres  se  soustraire  au  danger  d'une  défaite.  Ses  ex- 
ploits sont  dignes  de  figurer  parmi  les  plus  beaux  faits  d'armes 
de  la  marine  française.  Malheureusement  le  biographe  qui 
s'est  chargé  de  les  transmettre  à  la  postérité  ne  paraît  pas  très- 
familier  avec  l'art  d'écrire.  Il  raconte  avec  un  peu  trop  d'em- 
phase les  actions  les  plus  simples  de  son  héros ,  et  emploie  uu 
langage  maritime,  hérissé  d'expressions  techniques  tout  à  fait 
inintelligibles  pour  la  plupart  des  lecteurs.  Du  reste  il  a  pensé 
obvier  à  cet  inconvénient  en  insérant  un  vocabulaire  à  la  fin 
du  volume,  qui  se  trouve  d'ailleurs  illustré  d'une  suite  de  pe- 
tites vues  dessinées  d'après  M.  Morel-Fatio. 


SECONDE  CAMPAGNE  de  Chine,  par  K.-S.  Mackensie,  lieutenant 
au  90e  régiment  d'infanterie  ;  trad.  de  l'anglais  par  Xavier  Ray- 
mond. Paris,  1  vol,  in-l2.  fig.  5  fr,  50  c. 

Ce  petit  volume  fait  suite  à  celui  de  lord  Jocelyn.  L'auteur 
a  pris  part  à  toutes  les  actions  qu'il  décrit,  et  donne  des  détails 
fort  intéressants  sur  l'art  militaire  des  Chinois.  On  est  étonné 
de  voir  qu'avec  une  civilisation  si  ancienne  ils  soient  ainsi  res- 
tés en  arrière ,  soit  pour  la  stratégie,  soit  pour  la  défense  des 
places.  Le  récit  de  IVL  Mackensie  dévoile  complètement  leur 
faiblesse  à  cet  égard ,  et  montre  que  les  brillants  succès  de 
l'armée  anglaise  n'o^t  rien  de  bien  extraordinaire  ;  la  supé- 


HISTOIRE.  231 

riorité  de  la  tactique  et  des  armes  européennes  suffît  pour  les 
expliquer.  Dans  cette  seconde  campagne  comme  clans  la  pre- 
mière, les  Anglais  ont  trouvé  les  forts  chinois  garnis  d'une  ar- 
tillerie formidable  en  apparence,  mais  qui  ne  leur  causait  pres- 
que aucun  mal,  et  ils  ont  eu  bien  de  la  peine  à  rencontrer  une 
ou  deux  fois  l'ennemi  en  face.  Cependant  en  plusieurs  occa- 
sions les  soldats  du  céleste  empire  se  sont  fait  tuer  plutôt  que 
d'abandonner  leur  poste ,  et  cela  est  d'autant  plus  méritoire 
que  leurs  officiers  étaient  les  premiers  à  donner  l'exemple  de 
la  désertion  dès  le  début  de  la  bataille.  Du  reste  à  défaut  de 
bravoure  et  d'habileté,  les  chefs  chinois  déploient  un  caractère 
plein  d'astuce  et  de  perfidie,  et  ne  se  font  aucun  scrupule  de 
violer  leur  parole  et  de  fouler  aux  pieds  la  foi  des  serments. 
Il  est  vrai  que  vis-à-vis  des  barbares  étrangers  ils  se  croyent 
peut-être  tout  permis.  Cependant  l'aplomb  avec  lequel  ils  usent 
de  la  tromperie  semble  déceler  une  habitude  très-invétérée 
de  cet  expédient  peu  loyal.  Ils  demandent  sans  cesse  à  traiter, 
puis  quand  ils  ont  obtenu  une  trêve,  ils  l'emploient  à  se  forti- 
fier, à  réunir  de  nouvelles  troupes,  et  dès  qu'ils  sont  prêts,  la 
rompent  inopinément  pour  surprendre  leurs  ennemis  à  l'im- 
proviste.  Jusqu'à  présent  ce  stratagème  ne  leur  a  pas  valu  de 
bien  grands  succès.  La  supériorité  des  Anglais  est  telle  qu'en 
toute  rencontre,  prévue  ou  imprévue,  les  Chinois  se  retirent 
toujours  avec  perte.  Mais  peut-être  qu'une  fois  engagés  dans 
l'intérieur  du  pays,  il  ne  leur  sera  pas  aussi  facile  d'en  venir  à 
bout ,  et  si  cette  seconde  campagne  ne  leur  a  pas  coûté  beau- 
coup d'hommes,  on  doit  être  impatient  de  connaître  le  résultat 
de  la  troisième,  dans  laquelle  ils  paraissent  devoir  marcher  sur 
Pékin. 

Du  reste  M.  Mackensie  cite  plusieurs  traits  qui  prouvent 
que  le  bas  peuple  chinois,  accablé  de  vexations  de  toutes  sor- 
tes, ne  voit  pas  avec  peine  les  progrès  de  l'armée  anglaise,  et 
serait  assez  disposé  à  secouer  le  joug  de  ses  oppresseurs,  ou 
du  moins  n'aurait  aucune  répugnance  à  changer  de  maîtres. 


L'HONNEUR  d'une  femme,  par  Jules  Lacroix.  Paris.  2  vol.  in-8.  1 5  fr. 

C'est  vraiment  dommage  que  M.  Jules  Lacroix  ait  tant  de 
goût  pour  l'hori'ible ,  car  il  sait  habilement  nouer  et  dénouer 
l'intrigue  la  plus  compliquée,  captiver  l'intérêt  de  ses  lecteurs, 
et  donner  à  ses  fictions  l'apparence  de  la  vérité ,  transporter 
au  sein  de  la  réalité  les  rêves  fantastiques  auxquels  se  livre  son 


232  LITTÉRATURE, 

imagination  féconde.  L' honneur  cVune  finune  est  un  roman 
certainement  bien   fait  dans  tout  ce  qui  concerne  pour  ainsi 
dire  la  partie  matérielle  de  Tœuvre.  Il  commence  par  une  ca- 
tastrophe mystérieuse  qui  éveille  au  plus  haut  point  la  curio- 
sité du  lecteur,  et  le  force  bon  gré  malgré  à  chercher,  dans  le 
récit  qui  vient  après,  rexplication  du  mystère,  les  causes  pour 
lesquelles  deux  hommes  se  livrent  un  combat  désespéré  au 
sein  des  Alpes  neigeuses  ,  sur  le  bord  d'un  affreux  précipice. 
Il  nous  transporte  ensuite  à  Bàle,  et  nous  introduit  dans  un  de 
ces  ménages ,  si  communs  chez  nos  romanciers  du  jour,  où 
une  femme  incomprise  gémit  victime  de  Pamour  d'un  mari  qui 
ne  la  comprend  pas  ,  et  ne  trouve  de  consolations  capables  de 
lui  faire  supporter  la  vie  que  dans  l'amour  adultère  d'un  jeune 
fashionable  qui  la  comprend.  Le  mari,  selon  l'usage,  est  un 
brutal  qui  ne  trouve  pas  de  son  goût  les  consolations  de  sa 
femme,  et  se  permet  de  prendre  en  haine  l'amant  préféré. 
Ajoutez  à  cela  ses  démêlés  d'affaires  avec  un  baron  ruiné  qu'il 
malmène  durement,  quoique  la  fille  du  dit  baron  soit  l'intime 
amie  de  sa  femme,  puis  sa  confiance  aveugle  dans  un  secré- 
taire bossu  ,  tordu  ,  au  physique  cornme  au  moral ,  espèce  de 
monstre  qui  ne  se  repaît  que  de  méchantes  pensées,  qui  n'as- 
pire qu'à  faire  du  mal  à  tous  ceux  qui  l'entourent,  et  vous  au- 
rez un  aperçu  des  fils  que  l'auteur  fait  mouvoir  pour  amener 
la  péripétie  par  laquelle  débute  son  livre.  Nous  le  répétons,  sa 
trame  est  habilement  ourdie  ,  et  l'action  se  développe  d'une 
manière  très-ingénieuse,  sauf  pourtant  que  les  Suisses  auront 
le  droit  de  n'être  pas  fort  satisfaits  du  vilain  rôle  qu'il  leur  a 
réservé,  rôle  aussi  étranger  à  leur  caractère  qu'à  leurs  mœurs. 
Mais  une  invraisemblance  de  plus  ou  de  moins  ne  se  compte 
pas  dans  un  tel  ramassis  d'exagérations  de  tontes  sortes,  d'in- 
dividualités exceptionnelles  ,   d'incidents  extraordinaires  ,   de 
violences  outrées  et  de  scènes  lugubres.  Les  romans  de  M.  Ju- 
les Lacroix  sont  en  général  aussi  meurtriers  qu^un  champ  de 
bataille,  et  non  moins  récréatifs  qu'une  cour  d'assises.  Dans  la 
société  qu'il  peint,  on  ne  meurt  guère  de  mort  naturelle.  Ou 
s'y  repaît  de  crimes,  on  y  développe  au  sein  de  la  vie  civilisée, 
de  la  corruption  raffinée  ,  toutes  les  passions  sans  frein  de  la 
vie  sauvage,  et  l'on  finit  par  le  glaive,  le  poison  ou  l'échafaud. 
Nous  ne  comprenons  pas  comment  l'auteur  ne  se  lasse  point , 
et  n'éprouve  pas  un  invincible  dégoûta  remuer  sans  cesse  cette 
fange  dans  laquelle  il  va  puiser  ses  inspirations. 


HISTOIRE.  233 


LE  CHATEAU  DE  IIAM,  son  histoire,  ses  seigneurs  et  ses  prisonniers, 
par  J.-G.-C.  de  Feiiillitle.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  IV.  50  c. 

Depuis  <juelque  temps  on  ne  parlait  plus  du  prince  Louis 
enfermé  au  château  de  Ham.  Il  semblait  que  tout  le  monde 
sentit  la  nécessité  de  laisser  tomber  dans  1  oubli  les  folles  en- 
treprises qui  ont  conduit  ce  jeune  homme  à  échanger  une  vie 
pleine  d'aisance  et  d'avenir  contre  la  plus  triste  captivité.  Dans 
son  intérêt  même  on  comprenait  qu'il  valait  mieux  ne  pas  at- 
tirer davantage  sur  lui  l'attention  publique.  Mais  voici  M.  de 
Feuillide  qui  rompt  brusquement  le  silence  et ,  sous  la  forme 
d'une  histoire  du  château  de  Ham ,  nous  donne  Tapologie  la 
plus  complète  de  la  conduite  passée,  présente,  et  même  future 
du  prince  Louis.  Ce  n'est,  il  est  vrai,  que  le  dernier  chapitre  du 
volume ,  mais  c'est  évidemment  le  principal  ;  tout  le  reste  n'a 
été  écrit  que  comme  une  préface  afin  d'y  arriver  par  la  voie 
la  plus  détournée,  et  en  apparence  la  plus  naturelle.  Le  prince 
est  représenté  tout  à  la  fois  comme  un  héros  et  une  victime. 
L'auteur  en  fait  un  grand  homme  non-seulement  pour  le  cou- 
rage et  la  hardiesse  des  vues,  mais  encore  pour  la  profondeur 
des  pensées.  IjCS  Idées  Napoléoniennes  sont  à  ses  veux  un 
livre  de  la  plus  haute  portée,  qui  a  rempli  d'admiration  l'Eu- 
rope entière.  Aussi  s'indigne-t-il  contre  la  captivité  dans  la- 
quelle on  vent  étouffer  un  si  beau  génie,  et  répète-t-il  des  pa- 
roles attribuées  au  général  Montholou,  qui,  comparant  le  sort 
du  prince  à  Ham  avec  celui  de  Napoléon  à  Sainte-Hélène , 
prétendait  que  les  Anglais  avaient  fait  moins  de  mal  à  celui-ci 
que  les  B'rançais  n'en  font  à  l'autre.  En  vérité  l'on  ne  com- 
prend pas  que  de  telles  paroles  puissent  trouver  de  l'écho,  et 
si  l'on  s'imagine  réveiller  ainsi  l'intérêt  en  faveur  du  jeune  pri- 
sonnier, on  se  trompe  bien  étrangement.  L'exagération  pous- 
sée à  ce  point  tombe  dans  le  ridicule,  et  pour  y  mettre  le  com- 
ble ,  M.  Feuillide  termine  p?.r  une  prédiction  mystérieuse  sur 
les  hautes  destinées  que  l'avenir  réserve  peut-être  au  château 
de  Ham.  Le  prince  Louis  est  malheureux  sans  doute  de  se 
voir  privé  de  sa  liberté  ,  mais  il  l'est  encore  plus  d^avoir  de 
semblables  amis. 


234  LITTÉRATURE , 

ATL/VSethno-géographiqne  de  Wilhelm  Obermiiller.  Nouvelle  carie 
dogmato-graplùqiie  et  la  seconde  édition  revue  et  augmentée  de  la 
carte  ethnographique;  la  première  représente  les  religions,  la  se- 
conde les  races  et  les  langues  des  peuples  de  l'Europe  ,  de  l'Asie  an  - 
térieure  et  de  la  Berbérie.  Prix  :  7  îr.  50  c.  Paris  et  Leipzig,  chez 
Brockhaus  et  Avénarius,  et  chez  Pauteur,  18,  rue  d'Ulm,  à  Paris. 

Sur  la  carte  ethnographique,  on  distingue  d'aborcl  les  trois 
grandes  races  européennes  ,  les  Romans,  les  Germains  et  les 
Slaves,  qui  tous  descendent  de  la  souche  indo-européenne,  ou 
arique  ou  sanscrite.  Ils  sont  désignés  par  le  jaune,  le  rouge  et 
le  vert.  Les  Romans,  issus,  comme  les  Grecs  et  les  Albanais 
de  la  famille  thraco-pélasgique,  ont  conservé  la  pureté  de  leur 
race  dans  plusieurs  parties  de  Tllalie,  en  Provence,  en  Lan- 
guedoc et  en  Catalogne ,  où  au  moins  leu(;  langue  présente 
moins  d'éléments  étrangers  que  partout  ailleurs.  Par  consé- 
quent la  couleur  jaune  est  pure  ,  ou  seulement  peu  nuancée 
dans  le  coloris  de  ces  contrées ,  tandis  que  les  autres  pays  ro- 
raanisés,  la  France  septentrionale,  l'Espagne  centrale,  le  Por- 
tugal et  les  pays  des  Valaqnes  ont  des  teintes  mixtes,  selon 
les  éléments  qui  sont  entrés  dans  la  composition  de  ces  peu- 
ples modernes. 

Les  Germains  sont  une  race  pure;  le  carmin  désigne  les 
Hauts-Allemands  ,  Vécarlate  les  Bas-Allemands ,  le  vermillon 
les  Frisons,  un  rouge  brunâtre  les  Scandinaves,  et  pour  les 
Anglais  on  a  adopté  le  rouge  amarante ,  qui  tient  entre  ces 
deux  dernières  nuances  et  la  couleur  adoptée  pour  les  Français. 
Mais  la  partie  orientale  de  l'Allemagne  présente  une  teinte 
rouge  verdâtre  ,  vu  le  mélange  qui  s'y  est  opéré  entre  les  Al- 
lemands et  les  Wendes,  peuple  Slave,  qui  pendant  les  guerres 
entre  les  Germains  et  les  Romains,  s'était  emparé  de  cette  par- 
tie de  l'y^llemagne,  reconquise  plus  tard  par  les  Germains. 
Les  colonies  allemandes  dans  la  Prusse  orientale,  en  Russie, 
en  Hongrie  et  dans  la  Transsylvanie,  sont  indiquées  de  ma- 
nière à  les  distinguer  des  peuples  dont  elles  sont  entourées.  On 
y  voit  jusqu'aux  Néardes  dans  les  gorges  de  l'Atlas,  et  aux 
GollscUéens,  peuple  germanique,  qui  vit  au  nord  de  l'Islrie, 
et  qui  lous  les  deux  sont  peut-être  les  descendants  de  ces  Van- 
dales, qui  saccagèrent  Rome  après  avoir  refonde  Carlhage. 

La  race  Slapc  comprend  les  peuples  suivants  : 

a)  Les  Illyrieus  ou  Slaves  méridionaux  ou  Raizes  en  géné- 
ral, divisés  eu  Serbes,  Bulgares,  Bosniaques,  Croates,  Monté- 
négrins et  Esclavoniens  ;  ils  sont  désignés  par  le  vert  jaunâtre. 

b'\  Les  Russes  se  divisent  en 

Rnlhènes  ou  Rousniacs,  qui  habitent  le  midi  de  la  Russie, 


HISTOIRE.  235 

l'orient  de  rancienne  l'ologne,  le  midi  de  la  Ijilhouanie  el  le 
nord-est  de  la  Hongrie  ,  et  dont  les  Cosacs  lonl  partie  j  c'est 
d'eux  que  descendent  tous  les  peuples  Slaves ,  et  pour  celle 
raison  ils  sont  désignes  par  le  vert  pur. 

En  second  li«u  les  Russes  sont  divisés  en  Moskowites  ou 
Russes  proprement  dits,  ou  Grands-Russes;  étant  fortement 
mêlés  de  Finnois,  ils  ont  une  couleur  vert-brunalre. 

Les  Slorènes  ou  Sclavines  (vert-bleuâtre)  comprennent  les 
Polonais  (sur  les  bords  de  la  Vistule)  et  les  Czecho-Slowaks 
(pénétrant  jusqu'au  cœur  de  l'Allemagne) ,  qui  tous  les  deux 
luttent  pour  conserver  leur  nationalité,  les  uns  contre  les  Rus- 
ses, les  autres  contre  les  Allemands  et  les  Magyares. 

An  milieu  des  Slaves,  et  protégés  uniquement  par  de  vastes 
marais,  nous  trouvons  les  Lettons,  qui  à  leur  tour  n'ont  con- 
servé qu'avec  peine  leur  nationalité  contre  les  Polonais.  Leur 
langue,  sœur  germaine  du  sanscrit  et  des  langues  pélasques  , 
leur  a  conséquemmenl  fait  donner  une  couleur  analogue,  c'est- 
à-dire  une  teinte  jaunâtre. 

Les  extrémités  boréales  el  orientales  de  l'Europe,  les  con- 
trées limitrophes  de  la  Sibérie  el  les  plaines  de  la  Hongrie, 
sont  habitées  par  des  peuples  de  la  race  finnoise,  qu'on  ap 
pelle  maintenant  ouralienne ,  ougrienne  ou  tschoude.  Tels  sont 
les  Magyares  ou  Hongrois  proprement  dits,  les  Finlandais,  les 
Esthons,  les  Lapons,  et  celle  foule  de  peuples  le  long  du  Volga 
et  de  la  chaîne  de  l'Oural ,  dont  le  type  s'efface  de  plus  en 
plus,  absorbé  qu'il  est  par  l'élément  russe.  Leur  couleur  est 
le  bran. 

Au  midi  de  ceux-ci  s'étendent  les  vastes  contrées  habitées  par 
lesTurcs  (couleur  lila)  divisés  en  Ottomans  ou  Turcs  proprement 
dits,  qui  vivent  épars  dans  la  Turquie  d'Europe,  mais  qui  for- 
ment le  noyau  de  la  population  de  l'Anatolie,  et  en  Tatars  (ou 
Tartars)  proprement  dits,  répandus  depuis  les  hauts  plateaux 
de  l'Oural  jusqu'au  Caucase  el  au  Liban,  et  depuis  les  bou- 
ches du  Danube  jusque  dans  la  Sibérie  et  la  Tarlarie. 

Quatre  nuances  de  bleu  distinguent  les  A'e/Zci  (que  Ton  écrit 
ordinairement  Celles,  mais  à  tort)  savoir  : 

1.  Les  Gaëls,  divisés  en  Erses  ou  Irlandais,  el  en  Caldonacs 
ou  Ecossais,  qui  habitent  ceux-là  l'Irlande,  ceux-ci  les  monta- 
gnes de  l'Ecosse. 

2.  Les  Kymres  ,  qui  forment  les  sous-branches  des  Gallois 
dans  la  principauté  de  Galles,  el  les  Bretons  qui  habitent  l'an- 
cienne Armorique. 

3.  Les  Wallons  dont  la  couleur  indique  le  mélange  des 
Relies ,  des  Romains  et  des  Germains  ,  mélange  qui  s'est  fait 
depuis  les  temps  les  plus  reculés. 


236  LITTÉRATURE, 

4.  Les  Gaulois  ou  Français  proprement  dits,  dans  la  com- 
position desquels  sont  entrés  les  Keltes ,  les  Ibères,  les  Ro- 
mans, et  plusieurs  peuples  germaniques  ,  surtout  les  Francs  , 
les  Bourguignons ,  les  Visigoths  ,  dans  le  centre ,  les  Saxons  , 
les  Normands,  les  Ripuariens  et  les  Allemands  proprement  dits 
le  long  des  frontières  et  des  mers.  Les  Keltes  ,  d'abord  roma- 
nisés,  se  sont  mêlés  ensuite  aux  Germains,  ce  mélange  est  in- 
diqué par  une  fusion  des  trois  couleurs  bleu ,  jaune  et  rouge, 
mais  de  sorte  que  dans  les  contrées  les  plus  fertiles,  c'est-à-dire 
le  long  des  rivières,  la  couleur  des  derniers  conquérants  do- 
mine la  couleur  du  peuple  vaincu  et  refoulé  vers  les  hauteurs 
et  dans  les  montagnes.  Dans  le  midi,  où  les  Golbs,  quoiqu'ils 
en  aient  été  les  maîtres  pendant  plusieurs  siècles,  n^étaientpas 
assez  nombreux  pour  produire  un  changement  notable  de  la 
nationalité  gallo-romaine,  la  couleur  germanique,  le  rouge  est 
peu  visible,  c'est  le  jaune ,  la  couleur  romaine,  qui  a  le  des- 
sus, tandis  que  le  bleu,  la  couleur  keltique  ,  devient  saillant 
dans  le  Bugey  et  la  Bresse,  dont  les  dialectes  ont  conservé  un 
grand  nombre  de  mois  keltiques. 

Comme  les  Basques  sont  désignés  par  le  vert  de  gris  (cou- 
leur de  la  race  ibérienne)  un  mélange  de  cette  couleur  avec 
le  jaune  indique  que  dans  la  Gascogne  ouBascogne,  (Vasco- 
gne)  la  branche  romaine  a  été  grefïée  sur  une  tige  ibérienne. 
Eu  Espagne  il  existe  des  rapports  analogues ,  mais  l'élément 
arabe  y  devient  saillant  dans  les  provinces  méridionales. 

En  Afrique  on  a  désigné  par  le  vert  de  gris  les  Berbers 
(Ibères)  dont  les  Kabyles  et  les  Zouares  font  partie  ;  çà  et  là 
cette  couleur  tire  sur  le  bleu  noirâtre,  couleur  des  Arabes,  qui 
conquérants  de  ces  contrées,  s'y  sont  maintenus,  surtout  dans 
les  plaines. 

En  Syrie  on  trouve  dans  les  gorges  inaccessibles  du  Liban 
plusieurs  peuplades  se'mitiques  (comme  les  Druses,  les  Maro- 
nites, les  Nozairis),  qui  en  opposition  avec  les  Arabes  nomades 
de  la  plaine  y  ont  des  demeures  fixes,  et  ont  su  conserver  leur 
indépendance  et  leurs  religions  contre  les  croisés  et  les  Mon- 
gols, aussi  bien  que  contre  les  sultans  de  Constanlinople  et  du 
Caire. 

Un  rouge  analogue  au  carmin  rappelle  que  les  Parses  ont 
une  origine  commune  avec  les  peuples  du  centre  de  TEurope, 
origine  prouvée  par  la  comparaison  des  langues  germaniques, 
romanes,  slaves,  et  avec  le  zend  et  le  sanscrit.  Enfin  le  groupe 
des  peuples  caucasiens  termine  le  tableau.  Ce  sont  les  Armé- 
niens, les  Géorgiens,  diverses  peuplades  du  Daghestan,  les 
Ossètes ,  ancêtres  des  Alains  ,  qui  dévastèrent  TEurope  en 
même  temps  que  les  Vandales,  et  enfin  les  Tscherkesses  et  les 


HISTOIRE.  237 

Àbases,  ces  héros  qai,  depuis  dix  ans,  disputent  les  Thermo- 
pyles  de  l'Asie  au  vainqueur  de  la  Pologne. 

Sur  la  carie  dogmntographique  tontes  les  religions  profes- 
sées eu  Europe  et  dans  les  pays  limitrophes  ,  surtout  en  Syrie, 
sont  indiquées  de  la  même  manière  et  avec  la  même  exactitude, 
que  les  races  et  les  langues  sur  la  carte  ethnologique.  Il  suffira 
pour  faire  ressortir  le  mérite  de  ce  travail,  de  mentionner  briè- 
vement les  cultes  qui  sont  distingués  sur  cette  carte.  On  y  voit 
les  Juifs,  les  Samaritains,  les  Druses  ,  les  Nozaïris  et  Ismaé- 
liens (qui  sont  encore  polythéistes),  les  Vézides  ,  Gnêbres 
(adorateurs  du  soleil),  les  Schamans  et  les  Banddhistes.  En- 
suite toutes  les  sectes  chrétiennes,  les  Rophtes,  les  Jacobites, 
les  Nestoriens,  les  Arméniens,  les  Maronites,  les  Gréco-russes, 
les  Grecs  unis  ,  les  Catholiques  romains  e  tgallicans  ,  puis  les 
Protestants,  savoir  :  les  Luthériens,  Episcopaux,  Presbytériens, 
Calvinistes,  Zwingliens ,  les  Protestants  unis  ,  les  restes  des 
Vaudois,  des  Hussites  et  des  Ariens,  et  enfin  toutes  les  sectes 
mahométaues  ,  les  Alides  ou  Chutes,  et  les  Souunites  ,  savoir  ; 
les  Hanéfites,  Hanbalites,  Schaféiles  et  Malékites. 


MIRABEAU  et  l'Assemblée  constituante  ,  appendice  formant  le  troi- 
sième volume  de  Thistoire  du  l'ègne  de  Louis  XV!,  pendant  la  révo- 
lution française,  par  J.  Droz.  Paris,  chez  J.  Renouard  et  C<^,  G,  rue 
deTournon.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c.  ' 

La  révolution  de  1789  fit  surgir  un  homme  de  génie  qui 
semblait  destiné  à  jouer  un  grand  rôle  et  à  exercer  sur  la  suite 
des  événements  une  influence  très-importante.  C'était  Mira- 
beau, dont  la  mort  prématurée  précipita  la  marche  du  torrent 
révolutionnaire  qu'il  aurait  eu  peut-être  la  puissance  d'arrêter 
ou  du  moius  de  retarder  dans  son  cours.  Serait-il  parvenu  à 
raffermir  la  monarchie  sur  les  bases  d'une  constitution  libre? 
Telle  est  la  question  que  pose  M.  Droz  dès  la  première  page 
de  son  livre  ,  et  qui  indique  fort  bien  l'idée  principale  qui  a 
dirigé  sa  plume.  La  haute  supériorité  de  Mirabeau  sur  tous  ses 
collègues  de  l'assemblée  constituante,  doit  faire  supposer  en 
effet  que  s'il  avait  vécu ,  il  aurait  obtenu  plus  tard  la  même 
prépondérance  dans  les  autres  phases  de  la  période  révolu 
tionnaire.  Ami  de  la  liberté,  mais  en  même  temps  partisan  ào 
la  monarchie,  il  aurait  lutté  avec  tout  son  génie  contre  le  délire 
général,  et  il  est  permis  de  croire  qu'un  pareil  athlète  n'aurait 

18 


238  LITTÉRATURE, 

pas  été  facilement  vaincu.  Sous  sa  main  puissante  peut-être 
la  révolution  serait  rentrée  dans  de  sages  limites,  les  excès  qui 
l'ont  souillée  n'auraient  pas  eu  lieu  ,  et  suivant  un  développe- 
ment graduel  et  normal,  elle  aurait  assuré  ses  conquêtes  suc- 
cessives contre  les  chances  douteuses  des  secousses  violentes 
qui  viennent  si  souvent  remettre  tout  eu  question.  Le  rêve  de 
Mirabeau  paraît  avoir  été  la  monarchie  constitutionnelle.  Dès 
les  premiers  débuts  de  sa  carrière  politique ,  il  se  prononça 
ouvertement  contre  tout  ce  qui  tendait  à  la  république.  Quel- 
quefois même  les  propositions  téméraires  de  quelques-uns  de 
ses  collègues  excitaient  de  sa  part  des  sorties  assez  vives.  Il 
portait  ses  vues  plus  loin  qu'eux ,  et  dévoilait  le  but  vers  le- 
quel ils  marchaient  en  aveugles,  sans  même  s'en  douter.  «  Hom- 
mes frénétiques,  que  feriez-vous  de  plus  si  vous  aviez  juré  d'a- 
néantir la  liberté?»  s'écriait  il  en  répondant  à  ceux  qui  repous- 
saient le  vélo.  Il  sentait  la  nécessité  de  donner  de  la  force  au 
pouvoir  exécutif,  et  comprenait  que  s'il  fallait  ôter  à  la  royauté 
les  moyens  de  faire  le  mal ,  il  fallait  aussi  lui  laisser  ceux  de 
faire  le  bien.  Cette  conviction  profonde  se  retrouve  dans  tous 
ses  actes,  dans  tous  ses  discours.  Elle  devait  faire  de  lui  le  dé- 
fenseur naturel  de  la  monarchie,  car  il  était  impossible  de  son- 
ger à  trouver  de  la  force  dans  le  renversement  de  cette  forme 
gouvernementale ,  si  ancienne  et  si  bien  enracinée  dans  les 
mœurs  et  les  institutions  du  pays.  Aussi,  quoique  son  intérêt 
particulier  fut  sans  doute  en  jeu  dans  ses  relations  avec  la 
cour,  on  doit  reconnaître  qiic  du  moins  il  n'avait  pas  à  lui  sa- 
crifier ses  convictions.  Mirabeau  était  essentiellement  monar- 
chiqu'e  ,  et  les  républicains  trouvaient  en  lui  l'adversaire  le 
plus  redoutable,  le  seul  qui  aurait  pu  mettre  obstacle  à  leur 
triomphe.  C'est  un  fait  qui  ressort  évidemment  du  récit  plein 
d'intérêt  et  de  vie  que  nous  présente  M.  Droz  des  débats  de 
l'assemblée  constituante.  Cependant  il  n'en  conclut  pas  que, 
Mirabeau  vivant,  la  révolution  se  fut  bornée  à  doter  la  France 
du  régime  constitutionnel.  Il  pense  avec  raison  que  même  en 
politique,  la  morale  n'est  jamais  impunément  foulée  aux  pieds. 
Mirabeau  n'aurait  peut-être  pas  rencontré  plus  de  confiance 
qu'il  n'avait  réussi  à  en  inspirer  à  la  cour,  parce  que  ses  an- 
técédents étaient  toujours  là  pour  contre-balancer  toute  la  puis- 
sance de  son  talent.  «Rien  n'est  plus  commun  que  d'entendre 
traiter  de  théoriciens  ceux  qui  parlent  d'idées  morales  aux 
hommes  politiques  ;  mais  qu'on  interroge  Mirabeau  ,  il  dira 
que  les  théoriciens,  les  rêveurs,  sont  ceux  qui  dans  le  manie- 
ment des  affaires  d'état ,  croient  qu'il  suffit  d'un  mélange  d'a- 
dresse et  d'audace.  Sa  vie  est  un  beau  sujet  d'études  morales  ; 
nul  antre  ne  pouvait  mieux  nous  apprendre  l'importance  de  ce 


HISTOIRE.  239 

qui  lui  manquait^  de  ce  qu'il  s'efforça  toujours,  mais  en  vain, 
(le  suppléer  par  ses  qualités  étonnantes.» 

Celle  manière  assez  neuve  d'envisager  les  hommes  et  les 
choses  de  la  révolution  du  point  de  vue  moral ,  offre  un  con- 
traste piquant  avec  l'espèce  de  matérialisme  fataliste,  qui  do- 
mine la  plupart  des  ouvrages  qu'on  a  publiés  récemment  sur 
cette  grande  période.  Aussi  nous  crojons  que  le  volume  de 
M.  Droz  sera  lu  avec  un  vif  intérêt,  et  fera  désirer  de  le  voir 
poursuivre  plus  loin  une  tâche  qu'il  a  si  bien  commencée. 


NAPOLÉON  et  l'Angleterre,  par  le  vicomte  de  Marquessac.  Paris,  2 
vol.  in-8.  1 5  fr. 

Sous  ce  litre  M,  de  Marquessac  présente  un  résumé  rapide 
mais  bien  fait  de  la  lutte  de  Napoléon  contre  TAngleterre.  C'est 
un  tableau  brillant  dans  lequel  il  cherche  à  faire  comprendre 
la  marche  de  la  politique  anglaise  ,  et  donne  quelques  détails 
curieux  soit  sur  les  événements  de  cette  époque  ,  soit  sur  les 
hommes  d'état  qui  s'y  distinguèrent  par  la  portée  de  leurs  vues 
et  par  leurs  talents.  Avec  une  impartiahté  qui  lui  fait  honneur, 
il  rend  assez  bonne  justice  à  tous,  et  ne  refuse  pas  plus  l'éloge 
aux.  grandes  qualités  de  Pitt  et  de  Fox,  que  le  blâme  aux  fau- 
tes commises  par  Napoléon.  Cependant  son  livre  est  bien  ré- 
digé dans  un  esprit  essentiellement  français,  car  il  a  pour  but 
de  prouver  que  c'est  à  la  France  qu'il  appartient  d'exercer  une 
espèce  de  domination,  intellectuelle  du  moins,  sur  tous  les  au- 
tres états.  La  mission  de  Napoléon  fut  d'établir  par  la  guerre 
celte  prépondérance  qui ,  selon  notre  auteur,  est  de  plus  en 
plus  reconnue  par  les  autres  peuples.  Il  voit  déjà  l'Allemagne 
française,  la  Russie  française,  l'Angleterre  seule  résiste,  et 
semble  vouloir  se  renfermer  de  plus  en  plus  dans  son  égoïste 
isolement.  Il  n'y  a  donc  pour  lui  que  deux  puissances  riva- 
les :  la  France,  qu'il  regarde  comme  destinée  à  régénérer  le 
monde ,  et  l'Angleterre  ,  à  laquelle  il  n'accorde  que  le  rôle 
d'une  vassale  révoltée. 

Cette  conclusion  se  ressent  un  peu  des  préoccupations  du 
moment.  M.  de  Marquessac  n'a  pu  se  soustraire  à  l'action  de 
la  presse  périodique,  dont  tous  les  efforts  tendent  depuis  quel- 
que temps  à  réveiller  la  vieille  jalousie  des  deux  nations.  Mais 
sauf  ce  travers,  qui  n'est  malheureusement  que  trop  commun 
aujourd'hui,  son  livre  sera  lu  avec  intérêt  d'un  bout  à  l'aulrc, 


RELIGIOIN,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  EDUCATION. 


LA  VIERGE  et  les  Saints  en  Italie ,  études  et  récils  d'un  pèlerin,  par 
Max.  de  Mont-rond.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  fr.  50  c. 

Maintenant  le  catholicisme  dans  son  ardeur  de  résurrection 
se  mêle  à  tout,  se  glisse  partout.  Une  foule  de  jeunes  écrivains 
se  battent  les  flancs  pour  faire  de  l'exalta  lion  religieuse  et  pour 
imprimer  à  leurs  productions,  souvent  assez  profanes,  un  ca- 
chet bien  prononcé  de  littérature  ascétique.  Ce  sont  tantôt  des 
extases  continuelles  devant  les  églises  gothiques,  tantôt  des  pa- 
négyriques exagérés  de  tous  les  actes  du  clergé  ,  tantôt  des 
tentatives  répétées  de  relever  l'étendard  de  la  superstition. 
C'est  à  celte  dernière  catégorie  qu'appartient  M.  de  Mont-rond. 
Nous  n'avons  pas  à  examiner  la  valeur  réelle  des  sentiments 
qui  l'animent ,  et  nous  aimons  à  croire  qu'ils  reposent  sur  de 
profondes  convictions.  Mais  ce  que  nous  nous  contentons  de 
signaler,  c'est  que  ce  volume  consacre  de  la  manière  la  plus 
complète  le  culte  de  la  Vierge.  En  effet  il  est  dédié  à  Marie 
étoile  de  la  mer,  reine  de  tous  les  saints!  Au  très-saint  et  im- 
maculé cœur  de  Marie.  Or  nous  le  demandons,  qu'est-ce  que 
cela  sinon  de  l'idolâtrie?  Et  c'est  si  vrai  que  l'auteur  est  en- 
traîné malgré  lui  par  ses  croyances  superstitieuses  à  faire  un 
livre  qpi,  sauf  certains  noms  à  changer,  pourrait  passer  pour 
l'œuvre  de  quelque  poète  latin,  chantant  l'une  des  plus  belles 
et  des  plus  tendres  déesses  de  l'Olympe. 

Du  reste  il  y  a  dans  son  style  des  images  ,  du  mouvement , 
et  une  verve  pleine  de  fougue,  qui  produisent  parfois  des  effets 
heureux. 


RECUEIL  de  méditations  et  de  prières  pour  le  culte  domeslique,  5'  éd. 
revue  et  corrigée.  Paris,  chez  Abr.  Cherbulicz  et  C'^,  17,  rue  de 
Tournon.  Genève,  même  maison.  1  vol.  in-8,  5  fr. 

Le  succès  de  ce  recueil  est  le  plus  bel  éloge  qu'on  en  puisse 
faire.  La  meilleure  preuve  qu'il  répond  vraiment  aux  besoins 
religieux  du  public,  c'est  qu'en  peu  d'années  deux  éditions  se 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION.       241 

sont  rapidement  écoulées ,  et  que  si  les  auteurs  n'avaient  pas 
retardé  la  publication  de  la  troisième,  elle  le  serait  déjà  pro- 
bablement aussi.  Mais  ils  n'ont  pas  voulu  la  livrer  à  l'impres- 
sion avant  de  l'avoir  revisée  avec  soin  d'un  bout  à  l'autre  ,  et 
d'j  avoir  fait  de  notables  additions.  Le  nombre  des  Méditations 
pour  les  jours  ordinaires  a  été  porté  de  qS  à  io8  ;  deux  Priè- 
res ont  été  ajoutées  aux  trente-cinq  qui  accompagnent  ces  Mé- 
ditations ;  enfin  un  groupe  -nouveau  de  29  Prières  ou  Eléva- 
tions à  Dieu,  a  été  introduit  à  la  suite  des  Prières  pour  diverses 
circonstances. 

Toutes  ces  augmentations  ont  été  dirigées  par  le  même  es- 
prit de  sagesse  et  de  simplicité  qui  avait  présidé  à  la  confection 
du  travail  primitif.  C'est  de  la  piété  pleine  de  ferveur  sans  exa- 
gération ,  ardente  sans  exclusisme ,  de  la  foi  secondée  par  les 
lumières  de  la  raison,  et  les  auteurs  se  distinguent  par  la  vive 
clarté  qu'ils  ont  su  conserver  toujours  soit  dans  la  pensée,  soit 
dans  l'expression. 

Un  semblable  ouvrage  est  éminemment  utile  pour  les  exer- 
cices du  culte  domestique  j  il  offre  la  lecture  la  plus  édifiante 
aux  personnes  que  l'âge  ,  les  infirmités  ou  Téloignement  em- 
pêchent de  fréquenter  assiduement  les  temples.  Aussi  nous  ne 
doutons  pas  qu'il  ne  remplace  bientôt  tous  ceux  du  même 
genre  qui,  tels  que  la  Nourriture  de  Vaine  et  autres  sont, 
malgré  tout  leur  mérite  ,  un  peu  vieillis ,  et  ne  satisfont  plus 
complètement  les  lecteurs  religieux. 


LEGISLATION,  ÉCONOîilE  POLITIQUE,  ETC. 


SOLUTION  du  problème  de  la  population  et  de  la  subsistance,  soumise 
à  un  médecin  dans  une  série  de  lettres ,  par  Charles  Loudon.  Paris. 
In-8.  7  fr.  30  c. 

Un  pareil  titre  est  passablement  ambitieux.  En  effet  l'au- 
teur se  présente  comme  ayant  résolu  le  problème  le  plus  dif- 
ficile de  la  science,  celui  devant  lequel  ont  échoué  jusqu'ici 
les  efforts  des  économistes  les  plus  habiles.  Ce  ne  sont  pas  des 
hypothèses  qu'il  livre  modestement  à  l'appréciation  des  sa- 


242  LÉGISLATION , 

vaats  aptes  à  les  juger.  Il  tranche  hardiment  la  question ,  eJ 
au  lieu  d'imiter  la  sage  retenue  de  Malthus  ,  qui  après  avoir 
examiné  sous  toutes  ses  faces  le  principe  de  la  population ,  se 
contenta  d'ajouter  quelques  conseils  sur  les  moyens  de  préve- 
nir ses  dangereuses  conséquences ,  il  déclare  avoir  trouvé  le 
remède  ,  et  le  proclame  comme  une  vérité  inatlaquahle.  Cette 
forme  absolue  n'est  pas  faite  pour  inspirer  beaucoup  de  con- 
fiance. En  économie  politique,  où  il  est  presque  toujours  im- 
possible d'appeler  l'expérience  à  son  aide  ,  on  devrait  s'abste- 
nir de  semblables  affirmations,  qui  peuvent  être  démenties  le 
lendemain  par  les  faits  en  l'absence  desquels  on  a  bâti  sa  théo- 
rie. Ce  travers  est  d'autant  plus  inexplicable  chez  M.  Loudon, 
qu'il  paraît  avoir  fait  une  étude  approfondie  de  la  matière  ,  et 
qu'il  a  pu  par  conséquent  reconnaître  toutes  les  difficultés 
qu'elle  présente.  Il  rend  pleine  justice  an  talent  avec  lequel 
Malthus  l'a  exposée.  11  admet  complètement  ses  bases ,  mais 
regardant  la  contrainte  morale  comme  un  expédient  imprati- 
cable, il  en  cherche  un  autre  plus  efficace  pour  arrêter  l'ac- 
croissement fâcheux  de  la  population.  Jusque-là  c'est  bien,  on 
ne  peut  qu'applaudir  à  ses  efforts.  Mais  alors  entrant  dans  des 
considérations  physiologiques  tout  à  fait  étrangères  à  l'écono- 
mie politique,  il  construit  un  système  relatif  à  l'allaitement  des 
enfants,  et  nous  le  donne  comme  une  grande  découverte  dont 
le  résultat,  parfaitement  certain  à  ses  yeux  ,  sera  de  changer 
complètement  la  marche  actuelle  de  la  population.  Or  cette 
découverte  n'est  autre  chose  qu'une  contrainte  morale  ,  diffé- 
rente sans  doute  de  celle  proposée  par  Malthus  ,  mais  qui  ne 
nous  semble  pas  plus  facile  à  imposer.  En  effet  il  s'agit  d'obliger 
toutes  les  mères  à  nourrir  leurs  enfants  pendant  trois  années. 
Par  ce  simple  procédé,  M.  Loudon  fait  rentrer  la  population 
dans  des  limites  convenables ,  et  tarit  pour  toujours  la  source 
des  perturbations,  des  misères  ,  des  désastres  prévus  par  Mal- 
thus. Bien  plus  ,  il  permet  à  tous  les  adultes  de  se  marier  dès 
leur  vingtième  année ,  car  il  n'y  a  plus  pour  eux  la  crainte 
d'avoir  trop  d'enfants  ;  M.  Loudon  leur  garantit  que  l'allaite- 
ment empêche  la  conception,  et  que  par  conséquent  une  fem- 
me ne  devient  jamais  enceinte  tant  qu'elle  est  nourrice.  Il  est 
vrai  que  le  contraire  se  voit  assez  souvent,  mais  ce  sont,  dit  il, 
des  cas  exceptionnels ,  et  quelque  fréquentes  que  soient  ces 
exceptions,  il  passe  outre  sans  s'y  arrêter  davantage.  En  se 
mariant  à  vingt  ans ,  et  nourrissant  ses  enfants  pendant  trois 
années  chacun,  la  femme  ne  peut  guère  en  avoir  plus  de  sept, 
nombre  que  ,  selon  M.  Loudon  ,  la  nature  a  posé  comme  celui 
qu'il  ne  faut  pas  dépasser.  Cette  seule  limite  lui  paraît  suffi- 
sante pour  remédier  à  tous  les  maux  causés  par  l'excès  de  po- 


ECONOMIE  POLiTlOUE.  243 

pulalion.  Il  no  couservc  pas  le  plus  léger  doute  sur  son  ia- 
iiuence  aussi  Corle  que  salutaire,  et  prétend  prouver  d'ailleurs 
(ju'il  est  dans  les  intentions  formelles  de  la  nature  que  la  femme 
nourrisse  son  enfant  pendant  trois  années ,  et  que  c'est  à  l'ac- 
tion corruptrice  de  la  civilisation  qu'on  doit  l'oubli  de  ce  de- 
voir primitif.  Nous  ne  savons  si  les  médecins  partageront  à  cet 
égard  l'avis  de  M.  London  ,  ni  si  les  économistes  le  croiront  sur 
parole,  mais  il  nous  semble  fort  douteux  que  les  mères  se  lais- 
sent aisément  convertir  à  sa  doctrine.  D'ailleurs  quand  cela  serait, 
quand  tout  le  monde  tomberait  d'accord  pour  régler  amour, 
mariage,  conception  et  allaitement ,  d'après  les  prescriptions 
de  M.  Loudou,  nous  ne  voyons  pas  trop  comment  la  popula- 
tion s'en  trouverait  mieux  équilibrée.  S'il  y  a  maintenant  beau- 
coup de  familles  qui  comptent  plus  de  sept  enfants,  il  en  existe 
beaucoup  aussi  qui  en  comptent  moins.  Or  dans  le  système 
de  notre  auteur,  le  nombre  sept  deviendrait  la  mesure  presque 
générale ,  et  comme  il  veut  qu'on  se  marie  à  vingt  ans  ,  elle 
serait  le  plus  souvent  exactement  remplie.  Outre  cela,  ses 
idées  tendent  évidemment  à  diminuer  les  chances  de  mortalité 
parmi  les  enfants  ,  ou  en  d'autres  termes  à  rendre  leur  vie 
moyenne  plus  longue.  Il  est  donc  fort  peu  probable  que  la 
grande  découverte  de  M.  Loudou  puisse  produire  toutes  les 
merveilles  qu'il  en  attend,  et  il  eut  certes  été  plus  prudent  à 
lui  de  ne  pas  annoncer  si  témérairement  la  solution  d'un  pro- 
blème qui  semble  destiné  à  préoccuper  encore  bien  longtemps 
les  hommes  d'état  et  les  publicistes  de  tous  les  pays. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


MEDECINE  VÉTÉnilVAIRE  ,  appliquée  au  traitement  des  maladies 
des  bêtes  à  cornes,  des  moutons,  des  porcs,  de  la  volaille  et  des  la- 
pins, par  Fr.  Clater,  traduit  de  l'anglais  par  M.  Duverne.  Paris, 
chez  Fortin,  Masson  et  C^,  1 ,  place  dePEcoIe  de  Médecine,  1  vol. 
in-12,  5fr. 

Ce  volume  est  destiné  à  servir  de  guide  aux  propriétaires 
de  bestiaux.  Ils  y  trouveront  toutes  les  notions  nécessaires 
pour  l'hygiène  et  la  nourriture  des  troupeaux  ,  ainsi  que  des 


244  SCIENCES  ET  ARTS. 

directions  précieuses  sur  les  moyens  de  soigner  leurs  mala- 
dies, et  l'indication  des  remèdes  les  plus  efficaces  et  eu  même 
temps  les  plus  simples.  L'élève  des  bestiaux,  celle  branche  si 
importante  de  l'industrie  agricole ,  est  trop  souvent  abandon- 
née aux  préjugés  de  l'ignorance  et  de  la  routine.  De  là  une 
foule  de  procédés  plus  meurtriers  quelquefois  que  les  épidé- 
mies qu'il  sont  censés  prévenir,  mais  qu'ils  ne  font  que  rendre 
plus  fréquentes  et  plus  terribles.  La  médecine  empirique  ap- 
puyée sur  de  fausses  idées  d'économie,  produit  des  maux  in- 
calculables. Les  guérisseurs  de  campagne  font  des  victimes 
bien  plus  nombreuses  encore  que  celles  des  charlatans  de  ville. 
Ils  redoutent  moins  les  résultats,  osent  davantage,  et  abusent 
sans  scrupule  de  Taveugle  confiance  qu'ils  rencontrent.  Aussi 
sent-on  généralement  le  besoin  de  multiplier  les  livres  propres 
à  populariser  les  connaissances  médicales,  à  mettre  à  la  portée 
des  plus  simples  les  principes  de  l'art  vétérinaire.  L'ouvrage 
de  Clater  nous  paraît  fort  bien  conçu  en  vue  d'un  pareil  but. 
Il  n'a  pas  la  prétention  de  remplacer  dans  tous  les  cas  l'expé- 
rience et  les  secours  des  artistes  vétérinaires,  mais  il  offre  aux 
agriculteurs  les  moyens  de  reconnaître  à  leurs  symptômes  les 
maladies  de  leurs  bestiaux,  et,  lorsque  les  circonstances  l'exi- 
gent, d'y  appliquer  eux-mêmes,  sans  avoir  à  craindre  de  com- 
mettre des  erreurs  funestes,  les  remèdes  les  plus  propres  à  les 
guérir.  Le  traducteur  a  fait  toutes  les  modifications  qui  lui  ont 
semblé  nécessaires  pour  en  rendre  l'usage  plus  facile  et  plus 
commode.  Ainsi  les  plus  grands  soins  ont  été  apportés  par  lui 
dans  la  réduction  en  grammes  et  décigrammes ,  du  poids  de 
chacune  des  drogues  qui  entrent  dans  les  nombreuses  recettes 
qu'on  y  trouve.  Une  liste  des  drogues  qu'emploie  la  médecine 
vétérinaire  complète  l'ouvrage  anglais,  et  elle  est  rédigée  de 
manière  à  offrir  toujours  les  procédés  les  moins  coûteux  et  les 
moins  difficiles.  Enfin  ,  comme  il  est  très-important  pour  tout 
fermier  qui  élève  des  bestiaux,  et  qui  nécessairement  en  fait  le 
commerce,  de  bien  connaître  la  législation  relative  à  ce  qu'on 
nomme  les  vices  rédhibitoires,  le  texte  de  la  dernière  loi  fran- 
çaise qui  a  été  rendue  sur  la  matière  est  inséré  à  la  fin  du  vo- 
lume. Les  personnes  qui  s^occnpent  des  animaux  de  basse- 
cour,  trouveront  également  dans  ce  petit  manuel  d'utiles  con- 
seils sur  les  soins  à  donner  aux  lapins  et  à  la  volaille. 


SCIENCES  ET  ARTS.  245 

LEÇONS  sur  la  philosophie  de  la  nature  ,  données  à  la  i' acuité  des  let- 
tres et  sciences  de  l'Académie  de  Lausanne,  par  M.  le  docteur  H. 
Ilollard.  Lausanne,  chez  ÏNIarc  Ducloux;  Genève  et  Paris,  chez 
Ab.  Cherbuliez  et  C'^,in-3°  de  iiO  pages. 

Ce  cours  très-abrégé  ne  renferme  que  des  vues  générales 
sur  un  sujet  qui,  pour  être  traité  d'une  naanière  complète,  de- 
manderait sans  doute  des  développements  beaucoup  plus  éten- 
dus. Mais  ,  obligé  par  des  circonstances  indépendantes  de  sa 
volonté  de  résumer  ses  idées,  Vauteur  a  su  le  faire  avec  un 
talent  fort  remarquable.  Ne  pouvant  aborder  les  détails  de 
l'observation  qui  l'auraient  entraîné  trop  loin ,  il  se  place  dès 
l'abord  au  point  de  vue  le  plus  élevé.  C'est  l'ensemble  de  la 
nature  qu'il  considère  en  philosophe  spiritualiste  qui  cherche 
à  découvrir  dans  l'harmonie  des  êtres  organisés  ,  quelques  no- 
tions sur  la  cause  première  dont  ils  dérivent,  sur  le  but  auquel 
ils  sont  destinés.  Embrassant  avec  hardiesse  les  mille  aspects 
divers  qu'ils  présentent ,  il  s'efforce  de  les  ramener  à  l'idée 
d'unité  qui  les  domine  tous ,  marque  nettement  les  traits  qui 
les  différencient,  les  rapports  qui  les  unissent^  et  fait  haute- 
ment ressortir  la  supériorité  de  l'homme  que  la  plupart  des 
natnrahstes  ont  involontairement  rabaissé ,  en  ne  lui  laissant 
d'antre  rôle  que  celui  de  premier  genre  dans  la  classe  des  ani- 
maux. Mais  eu  accomplissant  cette  tache  difficile,  M.  Hollard 
a  su  se  garder  de  l'écueil  systématique  contre  lequel  échoue 
trop  souvent  l'esprit  humain.  Il  ne  prétend  point  écliafauder 
une  théorie  aux  dépens  de  l'expérience ,  et  faire  plier  les  faits 
devant  les  principes  qu'il  pose.  Passant  d'abord  en  revue  les 
écoles  diverses  formées  par  les  philosophes  anciens  et  moder- 
nes ,  il  expose  d'une  manière  succincte  mais  intéressante  et 
pleine  de  clarté,  leurs  efforts  pour  atteindre  à  la  conception  du 
système  de  la  nature.  Il  examine  et  critique  les  résultats  aux- 
quels est  arrivée  la  science  sur  ce  point,  puis  il  donne  ses  pro- 
pres idées,  qui  consistent  à  considérer  la  fin  de  l'univers  comme 
un  être  destiné  à  réaliser  ici-bas  la  personnalité  et  l'activité 
libre  et  morale  de  son  auteur.  Cet  être  c'est  l'homme  qui,  par 
son  intelligence,  domine  tous  les  animaux,  et  qui  ne  fait  point 
partie  lui-même  du  règne  animal.  La  plante  végète,  l'animal 
vil ,  l'homme  pense.  Cette  doctrine  est,  on  le  voit,  tout  à  fait 
spiritualiste.  M.  Hollard  repousse  le  matérialisme  que  l'on 
voit  trop  souvent  admis  par  les  savants  qui  s'occupent  de  phi- 
losophie naturelle.  Il  s'attache  à  bien  déterminer  la  différence 
qui  sépare  l'animalité  de  l'humanité,  et  après  avoir  pfésenté 
le  tableau  de  l'échelle  des  êtres  dans  tous  ses  degrés,  il  décrit 


246  SCIENCES  ET  ARTS. 

les  caractères  psychologiques  tle  l'homme  ,  et  montre  Thar- 
raonie  de  son  organisme  avec  ces  caractères.  Enfin  examinant 
la  question  des  races,  il  conclut  à  n'y  reconnaître  que  des  va- 
riétés d'une  espèce  unique  qui  a  été  modifiée  tour  à  tour  par 
le  climat,  la  nourriture,  le  travail  ou  l'oisiveté. 

Ces  leçons  ,  quoique  nécessairement  fort  incomplètes  ,  sont 
très-remarquables,  et  offrent  un  grand  intérêt.  C'est  un  ensei- 
gnement fécond,  bien  nourri,  appuyé  sur  un  savoir  réel  et  sur 
des  études  aussi  profondes  que  consciencieuses. 


HISTOIRE  DE  LA  CHIMIE  depuis  les  temps  les  plus  reculés  jus- 
qu'à notre  époque,  par  le  D^^F.  Hœfer.  Pai'is,  Tome  1"",  1  vol. 8°, 
8  Ir.  50  c. 

L'histoire  scientifique  présente  un  puissant  attrait.  On  y 
trouve  des  notions  précieuses  sur  l'état  de  la  culture  intellec 
tuelle  chez  les  anciens,  ainsi  que  sur  la  marche  du  développe- 
ment de  l'esprit  humain.  Rien  de  plus  curieux  que  le  tableau 
successif  des  découvertes,  et  de  la  manière  dont  elles  s'enchaî- 
nent depuis  les  grossiers  procédés  des  premiers  âges  jusqu'aux 
merveilleuses  inventions  si  compliquées  et  si  perfectionnées  de 
notre  époque  moderne.  On  reconnaît  avec  surprise  que  les 
progrès  de  la  science  datent  de  loin ,  quoique  l'on  ne  soit  ar- 
rivé que  tout  récemment  à  leurs  applications  pratiques ,  et 
qu'on  ait  été  fort  longtemps  avant  de  songer  à  en  tirer  un  parti 
avantageux  pour  les  aisances  ordinaires  de  la  vie.  Cette  re- 
marque frappe  surtout  dans  l'histoire  de  la  chimie,  science  qui 
existait  déjà  en  germe  dès  le  moment  oii  les  premiers  vestiges 
de  l'agriculture  ,  de  l'industrie  et  des  arts  ,  ont  commencé  à  se 
montrer.  La  chimie  constituait  sans  doute  une  bonne  part  de 
Vart  sacré  pratiqué  jadis  dans  les  temples  de  l'Egypte.  Les  arts 
du  verrier,  du  faïencier,  du  peintre  ,  du  doreur,  et  plusieurs 
autres  dans  lesquels  cette  science  joue  le  principal  rôle,  étaient 
connus  des  anciens  Egyptiens  ;  les  ruines  de  leurs  palais  et  de 
leurs  hypogées  en  fournissent  d'abondantes  preuves.  Ce  fut 
probablement  la  source  d'où  sortirent  les  théories  des  alchi- 
mistes qui  an  moyen  âge  s'occupèrent  avec  une  persévérance 
si  opiniâtre  de  la  transmutation  des  métaux.  Leurs  opérations 
fort  compliquées ,  leurs  méthodes  empiriques  ne  s'appuiaient 
pas  sur  les  principes  de  la  science  qu'ils  ignoraient  complète- 
ment. Mais  le  hasard  dut  plus  dune  fois  les  conduire  à  des  ré- 
sultats précieux.  En  cherchant  à  faire  de  l'or,  ils  découvrirent 


SCIENCES  ET   ARTS.  217 

maintes  combinaisons,  maints  proiluits  cluraiqups  que  l'on  a 
cru  inventer  plus  tard  ,  tandis  qu'on  ne  faisait  ([ue  simplifier 
leur  t'abrication ,  ou  la  rendre  plus  certaine  par  l'emploi  de 
procédés  scientifiques.  Ainsi  les  anciens  paraissent  avoir  été 
fort  liabdes  dans  l'art  de  travailler  les  métaux  ,  quoiqu'il  ne 
nous  reste  que  des  données  très-incomplètes  sur  les  moyens 
qu'ils  employaient.  La  fabrication  du  verre  remonte  également 
à  l'époque  la  plus  reculée.  La  ville  de  Tbèbes  était  renommée 
pour  ce  genre  de  produits  ;  Pline  nous  apprend  que  de  son 
temps  les  vases  de  verre  étaient  plus  recliercbés  que  ceux  d'or 
et  d'argent,  il  parle  même  de  miroirs  qu'on  aurait  fabriqués  à 
Sidon.  Enfin  la  première  description  de  la  poudre  à  canon  se 
trouve  dans  le  Uvre  de  Marcus  Graecus  ,  qui  vivait  vers  le 
huitième  siècle,  et  il  est  probable  que  l'on  connaissait  déjà  de- 
puis longtemps  quelque  préparation  moins  parfaite  mais  assez 
analogue  pour  ses  effets ,  puisque  Caligula  se  vantait  de  tenir 
tête  à  Jupiter,  en  répondant  à  ses  foudres  par  d'autres  foudres 
lancées  en  l'air  à  l'aide  d'une  macbine,  et  que  ,  suivant  le  té- 
moignage de  Philostrate,  les  sages  de  l'Inde  repoussaient  l'en- 
nemi à  coups  de  foudre  et  de  tonnerre. 

Afin  de  bien  faire  comprendre  celte  marche  lente  et  détour- 
née de  la  science  dont  les  faits  ont  besoin  d'être  plusieurs  fois 
révélés  à  l'homme  avant  qu'il  puisse  les  voir  sous  leur  véri- 
table jour,  M.  Hoefer  divise  son  histoire  en  trois  grandes  épo 
ques.  La  première  est  celle  de  l'observation  ignorante  mais 
libre  de  toutes  les  entraves  des  préjugés  systématiques.  Elle 
embrasse  l'antiquité  jusqu'au  moment  de  la  lutte  mémorable 
entre  le  christianisme  naissant  et  le  paganisme  à  l'agonie. 

Dans  la  seconde,  l'esprit  d'observation  s'abâtardit,  la  pensée 
abandonne  le  champ  de  l'expérience  pour  se  réfugier  dans  le 
domaine  de  la  spéculation  mystique  et  surnaturelle.  C'est  le 
moyen  âge  avec  ses  théories  obscures  et  ses  doctrines  fantasti- 
ques. 

La  troisième  époque,  c'est  la  nôtre,  où  l'équilibre  tend  à  se 
rétablir  entre  l'inteUigence  et  la  matière,  entre  l'expérience  et 
la  raison,  où  la  science  commence  à  se  manifester,  revêtue  de 
ses  formes  sévères,  entourée  de  preuves  propres  à  convaincre, 
bien  plus  que  de  faits  destinés  à  frapper  l'imagination. 

Le  volume  que  nous  annonçons  ici  renferme  les  deux  pre- 
mières époques ,  c'est-à-dire  Jusqu'au  commencement  du  sei- 
zième siècle.  C'est  une  œuvre  fort  remarquable,  fruit  de  recher- 
ches profondes  et  savantes,  rédigée  de  manière  à  offrir  de  l'at^ 
trait  aux  lecteurs  les  moins  versés  dans  la  branche  spéciale 
dont  elle  traite.  L'auteur,  obligé  d'analyser  plus  de  mille  vo- 
lumes, a  su  en  extraire  une  foule  de  détails  intéressants,  et 


248  SCIENCES  ET  ARXS. 

mêler  à  l'histoire  tle  la  science  celle  des  hommes  célèhres  qui 
ont  contribué  à  ses  progrès.  Les  conquêtes  qu'il  raconte  n'ont 
peut-être  pas  tout  le  charme  dramatique  de  celles  d'un  Alexan- 
dre, d'un  César  ou  d'un  Napoléon,  mais  elles  sont  plus  utiles, 
plus  durables  et  plus  dignes  d'exciter  l'admiration  de  la  posté- 
rité, car  ce  sont  les  véritables  bases  sur  lesquelles  repose  la 
civilisation  moderne. 


METTRAY  ET  OSTVVALDj  étude  sur  ces  deux  colonies  agricoles  par 
F.  Canlagrel.  Paris,  au  bureau  de  la  Phalange,  6,  rue  de  Tournon. 
In-8. 1  fr. 


Ne  pouvant  pas  arriver  à  mettre  leurs  théories  en  pratique 
par  la  fondation  d'un  phalanstère,  les  disciples  de  Fourrier  font 
ce  qu'ils  auraient  dû  faire  dès  l'origine,  c'est-à-dire  qu'ils 
cherchent  l'application  de  leurs  doctrines,  telle  qu'elle  est  pos- 
sible, en  partie  du  moins,  avec  les  données  actuelles  de  notre 
état  social.  En  un  mot ,  renonçant  aux  rêves  fantastiques  de 
leur  imagination ,  ils  rentrent  dans  le  domaine  de  la  réalité. 
C'est  une  concession  qui  fait  honneur  à  leur  sagesse  ,  car  elle 
pourra  leur  concilier  bien  des  esprits  que  repoussaient  les  fo- 
lies de  \ attraction  passionnelle.  Le  système  de  Fourrier,  à 
côté  d'une  foule  d'extravagances,  renferme  certainement  d'ex- 
cellentes choses.  Il  repose  sur  une  idée  aussi  féconde  que  vraie, 
celle  de  l'association  des  hommes  pour  un  but  commun,  celle 
de  substituer  l'accord,  l'union,  l'harmonie,  aux  malheureuses 
divisions  de  toutes  sortes,  qui  tendent  sans  cesse  à  dissoudre  la 
société.  Cette  idée.  Fourrier  n'en  est  pas  l'inventeur.  Elle  avait 
été  déjà  proclamée  par  le  christianisme  ,  mais  Fourrier  n'en  a 
pas  moins  la  gloire  d'avoir  voulu  la  faire  pénétrer  dans  la  vie 
pratique ,  d'avoir  travaillé  à  lui  faire  porter  tous  ses  fruits. 
Seulement  il  s'est  fourvoyé  dans  les  moyens,  il  a  trop  peu 
vécu  avec  le  monde  ,  et  s'est  imaginé  pouvoir  du  fond  de  son 
cabinet  changer  la  nature  humaine,  la  mouler  en  quelque  sorte 
dans  son  système  qu'il  avait  construit  tout  d'une  pièce  pour 
l'avenir,  sans  se  soucier  du  présent  ni  du  passé.  C'est  ce  qui 
fait  que  le  plus  grand  nombre  l'a  regardé  comme  un  fou  , 
tandis  que  ses  adeptes  l'honorent  comme  un  grand  génie. 

M.  Cantagrel  se  range  sans  doute  parmi  ces  derniers,  mais 
il  ne  se  croit  pas  obligé  de  suivre  servilement  les  traces  du 
maître,  et  il  paraît  du  moins  comprendre  qu'on  ne  saurait  ob- 
tenir tout  d'un  coup  la  réalisation  de  ses  vues.  Il  se  contente 


SCIENCES  ET  ARTS.  249 

donc  d'examiner  ce  qu'on  peul  faire  pour  la  doctrine  fourrié- 
riste,  sans  sortir  des  conditions  de  l'ordre  social,  tel  qu'il  existe 
dans  les  pays  civilisés.  Pour  cela  il  prend  deux  institutions 
modernes ,  Metlray  et  Ostwald  ,  colonies  agricoles,  fondées 
récemment  pour  la  réforme  des  enfants  vicieux  et  le  soulage- 
ment des  pauvres.  Dans  ces  établissements,  plusieurs  des  prin- 
cipes de  Fourrier  trouvent  leur  application  la  plus  heureuse, 
peut-être  même  la  seule  possible.  Ce  sont  des  associations  de 
travailleurs ,  qui  mettent  en  commun  leurs  facultés ,  leurs  ef- 
forts, pour  se  procurer  une  existence  aisée  à  laquelle  ils  n'ar- 
riveraient jamais  isolément.  Et  ce  n'est  pas  seulement  un  bien- 
être  matériel  qu'ils  s'assurent  ainsi  ;  l'habitude  de  vivre  ensem- 
ble ,  de  confondre  leurs  intérêts ,  de  se  venir  continuellement 
en  aide  les  uns  aux  autres,  éveille  chez  eux  des  sentiments  de 
fraternité  qui  ne  peuvent  avoir  qu^une  salutaire  influence  sur 
le  développement  moral.  Aussi  voit- on  à  Mettray  les  enfiints 
les  plus  corrompus  céder  peu  à  peu  à  l'action  du  régime,  et  se 
plier  sans  trop  de  peine  à  ses  exigences.  Des  résultats  plus  re- 
marquables encore  sont  obtenus  à  Ostwald  ,  colonie  fondée 
pour  remplacer  la  maison  de  refuge  de  Strasbourg,  et  dans 
laquelle  règne  une  liberté  plus  grande  qu'à  Mettray. 

M.  Cantagrel  regarde  le  succès  de  ces  deux  établissements 
agricoles  comme  une  preuve  des  bienfaits  qu'on  peut  attendre 
du  travail  sociétaire.  Il  voudrait  donc  que  l'on  cherchât  soit  à 
leur  donner  plus  d'extension,  soit  à  en  fonder  d'autres  sembla- 
bles d'après  les  mêmes  principes.  Il  se  lance  à  ce  sujet  dans 
des  considérations  théoriques  passablement  obscures  ,  où  l'on 
reconnaît  bientôt  le  disciple  de  Fourrier,  toujours  prêt  à  classer 
les  hommes  en  groupes  et  en  séries,  et  à  les  réduire  à  l'état  de 
rouages  fonctionnant  d'une  manière  uniforme  d'un  bout  du 
monde  à  l'autre.  Mais  tout  en  repoussant  ce  qu^il  y  a  de  trop 
absolu  dans  ses  idées,  ou  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaître 
combien  l'esprit  d'association  serait  avantageux  à  l'industrie 
agricole.  Il  est  évident  que  là  seulement  se  trouve  le  remède 
aux  inconvénients  de  la  division  des  propriétés  poussée  à  l'ex- 
cès. Déjà  d'heureuses  tentatives  de  ce  genre  ont  été  faites  pour 
la  fabrication  du  laitage  dans  les  établissements  connus  en 
Suisse  sous  le  nom  de  fruitières  ;  peut-être  ne  serait-il  pas  im- 
possible d'instituer  quelque  chose  de  semblable  pour  les  autres 
travaux  de  la  campagne.  Si  ,  au  lieu  de  poursuivre  vainement 
la  chimère  phalanstérienne,  les  Fourriéristes  tournaient  leurs 
efforts  de  ce  côté,  ils  auraient  des  chances  de  succès  beaucoup 
plus  grandes,  et  pourraient  espérer  de  réaliser  un  jour  tout  ce 
que  les  doctrines  de  leur  maître  renferment  de  conciliable 
avec  les  bases  sur  lesquelles  repose  la  société  humaine.  Il  est 


250  SCIENCES  ET  ARTS. 

vrai  que  pour  cela  il  ne  suffit  pas  d'établir  des  institulious  ex- 
ceptionnelles comme  Meltray  et  Ostwald ,  dont  la  multiplica- 
tion serait  plutôt  (àclieuse  qu'utile.  C'est  l'union  des  travail- 
leurs libres  qu'il  importe  suitout  d'amener,  en  substituant 
l'accord  et  Tintérêt  commun  à  l'isolement  et  à  la  jalousie  qui 
frappent  leurs  elïorls  de  stérilité.  Une  pareille  tàcbe  est  difficile 
sans  doute ,  mais  elle  ne  nous  semble  pas  impossible.  Seule- 
ment, pour  l'accomplir,  il  ne  faut  pas  prétendre  cbanger  d'un 
coup  de  baguette  toutes  les  conditions  qui  ont  réglé  jusqu'à 
présent  les  rapports  des  bommes  entre  eux.  Mieux  vaut  faire 
un  système  en  vue  de  la  société  telle  qu'elle  est  que  de  vou- 
loir créer  une  société  tout  exprès  pour  un  système  qui  n'existe 
encore  qu'à  l'état  de  théorie  très-imparfaite. 


MOYEWS  de  combattre  victorieusement  les  insectes  nuisibles  à  la  cam- 
pagne ,  e^  de  mettre  fin  aux  désastres  toujours  croissants  quMls  cau- 
sent à  Tagriculture;  par  M.  Kaupert.  Dijon,  chez  Douillier.  Genève 
et  Paris,  chez  Ab.  Cherbuliezet  ۥ=,  in-8. 

Ce  petit  volume  est  écrit  dans  un  style  un  peu  déclamatoire, 
et  l'on  trouvera  sans  doute  que  l'auteur  n'avait  pas  besoin  de 
le  prendre  sur  un  ton  si  élevé  pour  traiter  un  semblable  sujet. 
Cependant  ou  aurait  tort  de  s'arrêter  à  la  forme,  et  le  mal  que 
font  les  insectes  nuisibles  à  la  campagne  est  trop  réel  pour 
qu'il  ne  soit  pas  permis  d'y  rattacher  quelques  vues  générales 
fondées  sur  une  longue  observation  de  la  nature.  D'ailleurs  les 
considérations  auxquelles  se  livre  M.  Kaupert  ne  sont  point 
étrangères  à  la  question.  C'est  par  l'étude  de  l'histoire  natu- 
lellc  tpi'il  est  arrivé  à  constater  un  fait  déjà  connu  avant  lui, 
mais  trop  négligé ,  et  dont  on  n'avait  encore  tiré  aucune  con- 
séquence pratique.  C'est  que  les  insectes  nuisibles  ont  dans  les 
espaces  voisines  des  leurs  des  ennemis  bien  plus  redoutables 
que  tous  les  moyens  dont  l'homme  peut  user  contre  eux. 
M.  Kaupert  en  conclut  que  l'agriculteur  n'a  rien  de  mieux  à 
faire  qu'à  multiplier  ces  espèces  insectivores  qui  seront  pour 
lui  des  auxiliaires  d'autant  plus  précieux  qu'il  n'est  pas  obligé 
de  payer  leurs  services.  Il  en  signale  les  divers  genres ,  et  de 
plus  s'attache  à  démontrer  que  la  destruction  des  oiseaux  ,  des 
taupes,  des  chauve-souris,  et  de  plusieurs  autres  espèces  d'ani- 
maux encore,  est  plus  nuisible  qu'utile,  car  ce  sont  de  grands 
consommateurs  d'insectes ,  pour  la  plupart  fort  innocents  des 
délits  que  le  préjugé  leur  attribue. 


SCIENCES  ET  ARTS.  251 

li'espériencc  seule  peut  prouver  jusqu'à  quel  point  les  vues 
lie  M.  Rauperlsont  justes,  niais  elle  est  du  moins  facile  à  faire, 
et  il  donne  en  outre  d'excellentes  directions  sur  les  mesures  à 
prendre  pour  diminuer  autant  que  possible  le  nombre  des 
hannetons  et  des  chenilles. 


ANNUAIRE  pour  Tan  18/12,  présenté  au  roi  par  le  bureau  des  longi- 
tudes; S*'  édit.  augmentée  de  notices  scientifiques  par  M.  Arago. 
Paris.  1  vol.  in-S»  de  G55  pages. 

Si  l'annuaire  a  tardé  longtemps  à  paraître  cette  année,  <]u 
moins  on  est  dédommagé  par  l'étendue  et  l'intérêt  des  notices 
qui  l'accompagnent.  M.  Arago  a  largement  compensé  cette 
fois  l'absence  de  sa  coopération  aux  années  précédentes.  Avec 
ce  merveilleux  talent  qu'on  lui  connaît,  pour  analyser  et  pré- 
senter Sous  la  forme  à  la  fois  la  plus  claire  et  la  plus  attrayante 
l'iiisloire  des  découvertes  scientifiques  ,  il  nous  retrace  la  vie 
de  William  Herschel,  de  ce  grand  astronome  dont  le  génie  se 
développa  par  ses  seuls  efforts,  et  qui,  à  l'aide  d'instruments 
fabriqués  de  ses  propres  mains,  découvrit  dans  les  profondeurs 
du  ciel  tant  de  merveilles  inconnues  avant  lui.  Cette  notice  est 
écrite  d'une  manière  fort  remarquable,  et  bien  faite  pour  cap- 
tiver l'intérêt  du  lecteur.  Elle  est  accompagnée  d'une  liste 
complète,  par  ordre  chronologique,  des  Mémoires  de  William 
Herschell ,  et  suivie  de  considérations  sur  l'éclipsé  totale  de 
soleil  du  8  juillet  1842,  destinées  à  diriger  les  observateurs,  et 
à  leur  signaler  les  phénomènes  qui  doivent  plus  particulière- 
ment fixer  leur  attention. 


GUIDE  du  botaniste  dans  le  canton  de  >'aud,  par  M.  Rapin.  Lausanne. 
1  gros  vol.  in-12. 

Quoique  plus  spécialement  destiné  au  canton  de  Vand ,  ce 
guide  peut  également  servir  à  diriger  les  excursions  du  bota- 
niste dans  le  reste  de  la  Suisse  et  en  Savoie.  Les  espèces  y 
sont  décrites  avec  précision  et  clarté  ,  on  y  trouve  nettement 


252  SCIENCES  ET  ARTS. 

exposés  les  caractères  les  plus  propres  à  faire  reconnaître  une 
plante.  L'auteur  a  suivi  pour  Tordre  la  méthode  naturelle  au- 
jourd'hui généralement  adoptée  par  les  hotanistcs  français. 
Mais  il  a  eu  soin  d'y  ajouter  une  espèce  de  concordance  avec 
le  système  de  Linnée,  de  manière  à  faciliter  la  recherche  des 
familles  à  ceux  qui  n'ont  pas  encore  Thahitude  de  se  servir  de 
la  méthode  naturelle.  Une  table  alphabétique  des  genres  et  des 
espèces  termine  ce  volume  ,  qui  sera  sans  doute  accueilli  avec 
un  vif  intérêt  par  toutes  les  personnes  qui  s'occupent  d'her- 
borisation. 


OU 

DES  PALAIS,    MAISONS,  EGLISES,    COUVENTS    ET  AUTRES 

MONUMENTS   PUBLICS  ET  PARTICULIERS  LES    PLUS 

REMARQUABLES    DE    LA   VILLE    DE  ROME  ; 

Dessinés,  publiés  et  mesurés  par 

p.  XJBTAB.OUIIiIiTf  architecte. 

Tome  !«'■,  in-folio,  figures,  relié,  126  fr. 

PLAN   TOPOGRAPHIQUE 

DE  LA  VILLE  DE 


Dressé  par 
P.  X.STABtOUH.IiY, 

I  feuille  gravée  avec  beaucoup  de  soin,  8  fr. 

Le  mêsne  collé  sur  toile ,  avec  un  étui,  1© 

GENÈVE,    IMPRIMERIE  DE  FERD.    RAMBOZ, 


ïtenue    €rttti|ue 

DES    LIVRES    IVOUVEAUX. 

Oepletit^tc^    1 842. 


»<*^<SNtVt 


LITTERATURE  ,   HISTOIRE. 


LE  ROMAN  COMIQUE  par  Scarron;  nouvelle  édition  précédée  d'une 
notice  sur  l'auteur  et  sur  1  Vtat  des  lettres  en  France  au  dix-septième 
siècle,  par  P.  Christian.  Paris,  1  vol.  in-12.  5  fr.  50  c.  —  VIE  et 
opinions  de  Tristram  Shandy ,  par  Sterne,  traduction  nouvelle  par 
L.  de  Wailly.  Paris.  1  vol.  in-12. 3  fr.  50  c. 

On  sera  snrpris  peut-être  de  voir  figurer  en  tête  de  cet 
article  deux  romans,  dont  le  plus  jeune  est  du  siècle  dernier, 
tandis  que  l'autre  date  des  premières  années  du  règne  de 
Louis  XIV.  Mais  à  défaut  de  livres  nouveaux,  il  faut  bien  re- 
tourner aux  anciens,  que  nos  libraires  sont  obligés  de  repro- 
duire sous  maintes  formes ,  s'ils  ne  veulent  pas  être  réduifs  à 
fermer  boutique.  Nos  auteurs  ne  font  plus  rien;  le  public  est 
las  de  leurs  œuvres,  et  ils  ne  le  sont  sans  doute  pas  moins  eux- 
mêmes  ;  en  sorte  que  cette  nouvelle  école,  qui  semblait  devoir 
efiacer  la  gloire  de  toutes  les  époques  précédentes,  est  déjà 
frappée  d^impuissauce  avant  même  que  l'âge  ait  pu  refroidir 
la  verve  de  ses  chefs.  Cela  nous  étonne  peu  ,  car  nous  avions 
prévu  ce  résultat.  Seulement  nous  ne  pensions  pas  qu'il  put 
se  réaliser  si  promptemenl.  Il  est  vrai  qu'on  doit  s'épuiser 
bientôt  à  faire  de  la  littérature  sans  principes,  sans  direction, 
échafaudée  sur  le  vide ,  ne  cherchant  ses  ressources  que  dans 
les  fantasmagories  d'une  imagination  désordonnée.  Du  reste  la 

19 


254  LITTÉRATURE, 

critique  ne  se  plaindra  pas  de  cette  stérilité  qui  la  force  à  jeter 
un  coup  d'oeil  rétrospectif  sur  des  écrivains  qu'on  retrouve 
toujours  avec  un  nouveau  plaisir.  Lequel  de  nos  romanciers 
actuels  peut-on  mettre  à  côté  de  Sterne  et  même  de  Scarron? 
Bien  certainement  aucun  d'eux  n'approche  de  ceux-ci  pour 
l'originalité  ,  pour  la  connaissance  du  cœur  humain  ,  la  vérité 
des  détails  et  l'élude  de  la  nature.  Le  roman  comique  nous 
introduit  dans  un  monde  étrange  sans  doute ,   passablement 
exceptionnel  et  même  fort  trivial.  Mais  combien  il  est  supé- 
rieur, par  exemple  ,  à  tous  les  essais  de  Balzac  dans  un  genre 
analogue.  On  n'y  rencontre  ni  passions  exagérées,  ni  senti- 
ments prétentieux  ,  ni  recherche  de  style,  et  quoique  l'auteur 
ne  craigne  guère  d'aborder  des  sujets  scabreux ,  des  scènes 
licencieuses,  jamais  il  n'imita  la  complaisance  avec  laquelle 
uos  auteurs  du  jour  s'arrêtent  et  insistent  sur  tout  ce  qui  peut 
enflammer  l'imagination  du  lecteur.  Dans  de  tels  passages  il 
se  borne  au  récit  et  ne  va  pas  jusqu'à  la  peinture.  £n  un  mot 
Scarron  est  un  modèle  de  décence  à  côté  de  la  plupart  des 
romanciers  modernes.  Cependant  la  société  dans  laquelle  il 
choisit  ses  personnages  ,  ne  brille  ni  par  la  retenue,  ni  par  la 
moralité.   C'est  une  troupe  de  comédiens  ambulants  qui  s'en 
vont  courir  le  monde  ,  vivant  pêle-mêle  et  consacrant  à  mille 
petites  intrigues  amoureuses  tout  le  loisir  que  leur  laisse  leur 
pénible  métier.  C'est  que  Scarron  se  borne  à  copier  fidèlement 
la  nature,  et  que  celle-ci  est  en  général  beaucoup  moins  mau- 
vaise que  le  monde  idéal  sorti  d'un  cerveau  exalté.  Le  tour 
particulier  de  son  esprit  le  porte  plutôt  à  charger  un  peu  le 
côté  plaisant  des  choses  et  des  hommes.  Tl  nous  offre  d'excel- 
lentes caricatures  ,  types  de  caractères  dont  des  copies  plus  ou 
moins  affaiblies  se  rencontreront  toujours  dans  le  monde  réel. 
Puis  à  côté  de  cela  se  trouve  une  fouie  d'incidents  pleins  d'in- 
térêt qui  éveillent  une  vive  sympathie  peur  quelques-uns  de 
ses  bizarres  personnages.   La  destinée  mystérieuse  de  Destin 
et  de  M'^^  de  l'Etoile  pique  au  plus  haut  degré  la  curiosité  du 
lecteur,  qui  entraîné  tour  à  tour  par  le  charme  touchant  de 
leurs  aventures  et  par  la  folle  gaîlé  de  scènes  plaisantes  où 
l'auteur  déploie  une  verve  intarissable,    arrive   à   la  fin  du 
Roman  comique  sans  éprouver  un  seul  instant  cet  ennui  ou  ce 
dégoût  que  causent  quelquefois  les  productions  les  plus  re- 
nommées de  notre  littérature  actuelle.  Et  pourtant  Scarron  est 
loin  d'être  exempt  de  défaut  ;  il  n'avait  pas  un  goût  bien  pur 
et  manquait  souvent  de  délicatesse.  Mais  il  ne  soupçonnait 
heureusement  pas  que  le  roman  pût  être  autre  chose  que  la 
peinture  de  la  vie  humaine,  et  il  n'aspirait  point  à  le  transporter 
dans  cette  prétendue  sphère  philosophique,  oii  l'on  en  a  fait 
depuis  une  école  de  corruption  et  d'immoraUté. 


HISTOIRE.  255 

Sous  ce  rapport ,  Sterne  est  un  peu  de  l'école  de  Scarron  , 
mais  son  talent  original  lui  donne  une  supériorité  bien  plus 
grande  encore.  Il  a  créé  un  genre  que  les  anglais  appellent 
humour,  et  dans  lequel  il  s'est  élevé  à  une  grande  hauteur. 
Des  écrivains  de  mérite  tels  que  l'américain  W.  Trwiug ,  le 
savoyard  M.  X.  de  Maistre ,  le  genevois  M.  Topffer,  ont  suivi 
de  plus  ou  moins  loin  ses  traces^  mais  sans  pouvoir  égaler  ses 
chefs-d'œuvre,  qui  ne  sont  pas  l'une  des  moindres  gloires  de 
la  littérature  anglaise.  Et  cependant ,  qu'est-ce  que  Tristram 
Shandy?  Il  n'est  pas  facile  de  répondre  à  cette  question.  Ce 
n'est  point  un  roman  dans  le  sens  ordinaire  du  mot ,  car  il  n'y 
a  ni  intrigue  ,  ni  narration  suivie  ,  ni  dénouement.  L'auteur  ne 
s'est  tracé  d'avance  aucun  plan.  Sa  plume  obéit  à  tous  les  ca- 
prices de  son  imagination  ,  qui  mérite  bien  d'être  appelée  la 
folle  du  logis,  car  elle  divague  sans  cesse  et  ne  peut  jamais  se 
fixer  longtemps  sur  le  même  objet.  Tri.slram  Shandy  n'est 
qu'un  thème  à  propos  duquel  l'esprit  de  Sterne  traite  nn  peu 
de  tout ,  étale  une  érudition  aussi  aimable  que  profonde ,  se 
livre  à  des  considérations  de  toutes  sortes,  passe  en  revue  tous 
les  aspects  divers  que  peut  oÉfrir  la  nature  humaine ,  dévoile 
au  grand  jour  les  replis  les  plus  cachés  du  cœur  de  l'homme. 
L'auteur  prend  l'histoire  de  son  héros  avant  sa  naissance  et  en 
fait  le  pivot  autour  duquel  il  fait  converger  les  caractères  les 
plus  excentriques  ,  les  plus  amusants  à  la  fois  et  les  mieux  fails 
pour  captiver  l'attention  du  lecteur.  Puis ,  donnant  libre  car- 
rière à  sa  fantaisie  d'artiste  ,  à  ses  rêveries  de  penseur,  à  sa 
verve  piquante  de  malin  critique,  il  va  de  digression  en  di- 
gression .  perdant  tout  à  fait  de  vue  son  sujet ,  mais  sachant 
semer  sur  sa  route  de  touchants  épisodes  qui  excitent  l'intérêt 
an  plus  haut  degré.  Sou  livre  ressemble  moins  à  un  roman  qu'à 
une  causerie  assaisonnée  de  l'esprit  le  plus  ingénieux  ,  de  la 
sensibilité  la  plus  vraie ,  et  de  tous  les  charmes  que  peut  pré- 
senter une  piquante  appréciation  des  travers  et  des  faiblesses 
de  la  nature  humaine.  A  défaut  d'intrigue  cl  de  plan  habilement 
conçu  ,  il  sait  jeter  dans  le  cadre  étroit  qu'il  a  choisi  une  telle 
variété  d'idées  et  de  détails  ,  qu'on  ne  se  lasse  jamais  de  lire  et 
de  relire  ces  pages  empreintes  du  sceau  de  l'originalité  la  plus 
remarquable.  Il  n'y  a  en  quelque  sorte  ni  commencement  ni 
fin  ,  mais  ses  personnages  sont  peints  avec  tant  de  vérité  qu'on 
est  bientôt  avec  eux  comme  avec  de  vieux  amis  que  l'on  quitte 
à  regret ,  que  l'on  retrouve  toujours  avec  joie  ;  et  quand  on 
arrive  à  la  dernière  page,  tout  en  regrettant  que  Sterne  n'ait 
pu  achever  sou  œuvre  ,  on  se  console  en  recommençant  la  pre- 
mière. En  effet ,  c'est  là  le  mérite  particulier  de  ce  livre  et  ce 
qui  fait  son  plus  bel  éloge  ,  qu'on  peut  le  relire  dix  fois  ,  vingt 


256  LITTÉRATURE , 

fois  sans  jamais  eu  être  las  ,  que  plus  on  connaît  le  digne  oncle 
Tobie ,  le  brave  caporal  Trim  et  l'aimable  Yorick  ,  plus  on 
éprouve  le  désir  de  passer  de  temps  en  temps  quelques  heures 
dans  leur  compagnie. 

Lecteurs  de  romans  ,  croyez-nous ,  ne  vous  fâchez  pas  de 
la  stérilité  de  nos  auteurs  du  jour,  car  elle  vous  donne  le  loisir 
de  retourner  à  ces  vieux  écrivains  que  vous  avez  perdus  de  vue, 
et  dans  le  commerce  desquels  vous  trouverez  des  jouissances 
que  vous  regretterez  seulement  d'avoir  si  longtemps  négligées. 
Mais  si  vous  voulez  relire  Tristram  Shandy,  nous  vous  con- 
seillons de  prendre  plutôt  l'ancienne  traduction ,  quelque  im- 
parfaite qu'elle  soit.  M.  L.  de  Vailly  a  eu  la  malheureuse  idée 
de  prétendre  se  rapprocher  davantage  du  sens  littéral ,  et  pour 
un  style  comme  celui  de  Sterne ,  c'était  bien  la  plus  mauvaise 
méthode  que  pût  adopter  un  traducteur. 


LA  BAGUE  antique,  seconde  série  :  Les  souffrances  et  les  ambitions  de 
Gabriel  Rusconnetz,  par  S.  H.  Berthoud.  Paris.  2  vol.  in-8.  1 5  fr. 

Ambroise  Brioout,  l'apothicaire  d'une  petite  ville  de  Flandre, 
laisse  en  mourant  trois  filles  encore  à  la  recherche  d'un  époux, 
avec  sa  pharmacie  pour  tout  héritage.  La  position  était  embar- 
rassante ,  car  la  loi  s'oppose  à  ce  que  la  préparation  des  drogues 
soit  confiée  à  des  mains  autres  que  celles  d'un  homme,  et  les 
caquets  d'une  petite  ville  ne  permettent  guère  à  des  demoi- 
selles ,  même  sur  le  retour,  de  s'associer  un  aide  masculin. 
Or,  des  demoiselles  Bricout,  deux  n'avaient  pas  atteint  la  qua- 
rantaine et  l'autre  ne  comptait  que  vingt-six  ans.  11  semblait 
donc  impossible  qu'elles  songeassent  à  ce  dernier  parti ,  et  les 
voisins  qui  savaient  que  la  vente  de  TétabUssement  ne  pourrait 
fournir  une  somme  assez  forte  pour  leur  entrelien  ,  se  livraient 
à  mille  conjectures  sur  la  manière  dont  elles  se  sortiraient  de 
cette  difficulté.  Pendant  quatre  mois  entiers ,  toute  la  ville  de 
Bergues  fut  en  émoi  à  ce  sujet ,  car  les  demoiselles  Bricout , 
d'un  caractère  peu  communicatif  et  peu  sociable,  jugèrent  à 
propos  de  ne  prendre  ni  confident,  ni  conseiller  dans  leurs 
alentours.  Enfin  ,  un  beau  matin  ,  l'on  voit  figurer  au  comptoir 
de  la  pharmacie  un  jeune  parisien  ,  élégant ,  poU  ,  alerte  à  ser- 
vir la  pratique  avec  celte  grâce  et  cet  empressement  qu'on  ne 
trouve  que  dans  la  capitale,  et  jouant  de  la  clarinette.  Vous 
pouvez  penser  quelle  fut  la  stupéfaction  de  la  ville  de  Bergues. 
Quel  beau  thème  pour  les  mauvaises  langues  ,  quelle  pâture 


HISTOIRE.  257 

ponr  les  oisifs  de  rcslaminct ,  quelle  occasion  précieuse  pour 
tontes  les  commères  du  lien  de  se  venger  des  méchancetés  de 
toute  espèce  qu'on  attribuait  aux  trois  filles  du  pharmacien 
Bricont,  et  dont  deux,  d'entre  elles  du  moins  n'étaient  pas  tout 
à  fait  innocentes!  Mais  Gabriel  Rusconnetz  était  parisien;  il 
avait  du  babil ,  de  la  grâce  ,  et  jouait  assez  bien  de  la  clarinette. 
Il  n'en  faut  pas  tant  pour  devenir  le  lion  d'une  ville  de  pro- 
vince. Aussi  bientôt  toutes  les  belles  de  Bergues  oublièrent  leur 
désir  de  vengeance  pour  songer  à  faire  la  conquête  du  nouveau 
venu.  Les  mamans  l'invitaient ,  les  filles  n'avaient  des  yeux 
que  pour  lui ,  et  les  demoiselles  Bricout ,  qui  ne  le  quittaient 
pas  plus  que  leur  ombre,  savouraient  avec  délices  ce  triomphe 
inespéré.  Cependant ,  ce  n'avait  pas  été  précisément  là  leur  but 
en  le  faisant  venir  de  Paris,  et  les  succès  de  salon,  tout  eu 
flattant  leur  amour-propre ,  leur  donnaient  des  inquiétudes. 
Les  beautés  de  Bergues  ne  devaient  pas  faire  oublier  à  Gabriel 
Rusconnetz  les  attentions,  les  prévenances,  les  petits  soins 
dont  on  le  comblait  au  logis ,  et  après  quelque  temps  de  cette 
douce  vie ,  on  le  somma  en  quelque  sorte  de  se  déclarer  pour 
l'une  des  trois  sœurs.  Gabriel  ne  se  regimba  point  contre  cette 
nécessité  j  il  avait  été  accueilli  comme  un  frère,  et  son  carac- 
tère doux  et  affectueux  éprouvait  une  égale  reconnaissance 
pour  les  trois  sœurs.  La  difficulté  était  d'en  choisir  une  ponr 
femme  sans  perdre  l'amitié  des  deux  autres.  Le  pauvre  parisien 
ne  sut  pas  éviter  cet  écueil ,  mais  en  vérité  qui  n'aurait  pas  fait 
comme  lui"?  Les  deux  aînées ,  Olympe  et  Nathalie,  étaient  de 
prétentieuses  vieilles  filles,  pinçant  de  la  guittare ,  tapant  du 
piano  , -roucoulant  la  romance,  et  par  conséquent  fondant  un 
grand  espoir  sur  la  clarinette  de  Rusconnetz.  Pénétrées  de  leur 
haut  mérite,  infatuées  de  leurs  charmes  qu'elles  prisaient  d'au- 
tant plus  que  jamais  personne  ne  leur  avait  disputé  le  privilège 
de  les  admirer,  elles  professaient  le  plus  profond  mépris  pour 
leur  sœur  Henriette  qu'elles  avaient  reléguée  à  la  cuisine ,  et 
qui  bornait  toute  son  ambition  à  bien  administrer  l'économie 
du  ménage.  Aussi ,  lorsqu'après  avoir  dirigé  toutes  leurs  bat- 
teries contre  le  cœur  du  parisien  et  s'être  fait  accompagner 
presque  chaque  soir  par  sa  clarinette,  au  son  de  laquelle  se 
mariaient  leurs  voix  glapissantes,  l'instant  décisif  fut  venu, 
elles  ne  soupçonnaient  même  pas  qu'il  put  songer  un  seul 
instant  à  porter  son  choix  ailleurs  que  sur  l'une  d'elles.  Mais 
Gabriel  Rusconnetz  fit  comme  Paris  au  milieu  des  trois  déesses  : 
il  jeta  la  pomme  à  celle  qui  se  présentait  devant  lui  sans  voile, 
sans  attraits  factices.  Henriette  était  simple  ,  bonne  ,  aimante , 
et  si  elle  avait  trop  de  pudeur  pour  imiter  le  stratagème  un  peu 
trop  libre  de  Vénus  ,  Rusconnetz  en  la  voyant  tous  les  jours 


258  LITTÉRATURE , 

dans  le  négligé  de  ses  occupations  matinales,  avait  pu  s'aper- 
cevoir qu'elle  était  plus  jeune  ,  mieux  faite  et  plus  jolie  que  ses 
sœurs.  Elle  devint  donc  sa  femme,  car  quelque  fut  leur  dépit , 
Olympe  et  Natalie  courbèrent  la  tête  devant  sou  arrêt.  Mais 
en  perdant  ainsi  l'époux  qu'elles  avaient  rêvé  ,  elles  ne  pré- 
tendirent point  abandonner  les  droits  qu'elles  pensaient  avoir 
sur  leur  protégé.  Gabriel  Rusconnetz  dut  continuer  à  se  sou- 
mettre à  tous  leurs  caprices  et  supporter  patiemment  le  joug 
d'une  tyrannie  qu'elles  se  plaisaient  à  rendre  de  jour  en  jour 
plus  intolérable.  Ici  commencent  les  infortunes  du  pauvre  Pa- 
risien, qui  sont  racontées  d'une  manière  très  piquante,  et  pei- 
gnent également  avec  beaucoup  de  vérité  la  vie  d'une  petite 
ville  de  province. 

Sans  être  un  chef-d'œuvre ,  le  roman  de  M.  Bertboud  oflre 
une  lecture  assez  amusante  ,  el  a  du  moins  l'avantage  de  ne 
rien  renfermer  qui  puisse  être  dangereux  ,  soit  pour  l'imagi- 
nation ,  soit  pour  le  cœur. 


LETTRES  de  Lord  Chesterfieldà  son  fils  Philippe  Stanhope,  traduc- 
tion revue,  corrigée,  accompagnée  de  notes  et  précédée  d'une  no- 
tice sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Fauteur,  par  Amédée  Renée.  Paris. 
2  gros  vol.  in-12.  7  fr.  50  c. 

Les  lettres  de  lord  Chesterfîeld  ,  fort  goûtées  dans  un  temps, 
regardées  même  comme  un  excellent  traité  d'éducation  pour 
les  jeunes  gens  du  monde ,  ne  peuvent  plus  être  considérées 
aujourd'hui  que  comme  un  monument  de  l'inconcevable  légè- 
reté de  son  époque.  Il  nous  semble  bien  extraordinaire  de  voir 
un  homme  grave  ,  un  membre  du  Parlement ,  un  vice-roi  d'Ir- 
lande ,  se  préoccuper  surtout  des  succès  de  salon  que  pourra 
obtenir  son  fils  ,  et  employer  toute  sa  sollicitude  paternelle  à 
le  diriger  vers  ce  but  frivole  qui  semble  être  à  ses  yeux  encore 
plus  important  que  les  qualités  morales  ou  les  distinctions  in- 
tellectuelles. Mais  c'est  que  lord  Chesterfield  était  Français  par 
l'esprit  et  le  caractère ,  et  regardait  le  bon  ton  de  la  haute  so- 
ciété de  Paris  comme  l'idéal  de  la  perfection  humaine.  Il  vou- 
lait bien  que  son  fds  fut  instruit ,  puisqu'il  ne  dédaignait  pas 
de  se  faire  en  quelque  sorte  son  répétiteur  et  consacrait  sou- 
vent ses  lettres  à  des  leçons  d'histoire  ou  de  géographie.  Mais 
il  fallait  avant  tout  que  Philippe  Stanhope  fut  un  parfait  gen- 
tilhomme ,  expert  dans  tous  les  rafinements  de  la  galanterie, 
consommé  dans  l'art  de  plaire  aux  femmes  el  de  briller  dans 
un  salon.  Pour  atteindre  ce  but ,  le  père  donne  à  sou  fils  des 


HISTOlRli.  259 

cousoils  partois  irès-étranges  ,  et  descend  jusqu'aux  plus  mi- 
nutieux détails  de  toilette  ou  de  propreté.  Il  lui  inculque  une 
morale  assez  relâchée ,  mais  se  montre  d'une  grande  rigidité 
pour  tout  ce  qui  concerne  l'usage  et  les  convenances.  Il  insiste 
beaucoup  moins  sur  la  vertu  que  sur  l'élégance  des  manières 
et  les  grâces  de  la  personne.  C'est  une  éducation  toute  exté- 
rieure ,  propre  à  former  une  superficie  pleine  d'attraits  sans 
doute  ,  mais  sous  laquelle  on  risque  de  ne  rien  trouver  de  bon. 
Du  reste  elle  n'obtint  pas  même  le  succès  que  s'était  promis 
lord  Chesterfield.  Son  fds  était  une  de  ces  natures  qu'on  appe- 
lait alors  indécrottables;  après  un  assez  long  séjour  sur  le  con- 
tinent ,  il  revint  en  Angleterre  presque  aussi  peu  civilisé  qu'il 
eu  était  parti.  Ce  fut  un  cruel  désappointement  pour  l'amour- 
propre  paternel ,  qui  fut  d'autant  plus  sévèrement  puni  que 
Stanbope  ne  réussit  pas  davantage  dans  la  carrière  parlemen- 
taire et  diplomatique,  et  demeura  toute  sa  vie  uu  être  médio- 
cre ,  maladif  et  peu  sociable. 

Le  résultat  d'une  semblable  expérience  ne  donnera  sans 
doute  à  personne  le  désir  de  la  renouveler.  Mais  elle  n'en  est 
pas  moins  intéressante  à  étudier.  On  peut  y  puiser  des  leçons 
utiles  ,  des  conseils  précieux.  D'ailleurs  ,  sous  le  rapport  litté- 
raire, c'est  une  œuvre  fort  remarquable,  qui  a  valu  à  son  au- 
teur une  renommée  plus  durable  que  tons  les  actes  de  sa  car- 
rière politique,  quelque  brillante  qu^ait  été  celle-ci. 

La  notice  que  l'éditeur  a  placée  en  tête  de  cette  nouvelle 
édition  est  bien  faite  ;  elle  renferme  une  appréciation  ingénieuse 
et  piquante  des  qualités  de  lord  Chesterfield. 


FABLES  dédiées  à  S.  A.  Mê^  le  Comte  de  Paris,  par  Fréd.  Jacquier, 
Paris.  In-8.  3  fr.  75  c. 

L'apologue  est  un  genre  qui  séduit  volontiers  tous  ceux  dont 
la  plume  manie  le  vers  avec  aisance  ,  et  dont  la  verve  modeste 
ou  prudente  n'aspire  pas  à  se  lancer  dans  les  hantes  régions 
de  la  poésie.  Il  semble  que  la  fable ,  avec  son  langage  simple 
et  sa  forme  complaisante  ,  soit  à  la  portée  de  tout  le  monde. 
Et  cependant  c'est  peut-être  l'un  des  genres  les  plus  difficiles. 
Parmi  les  innombrables  émules  qui  se  sont  lancés  sur  les  traces 
de  Lafontaine  et  de  Florian  ,  pas  un  seul  n'a  pu  les  atteindre  ; 
c'est  à  peine  si  dans  tous  leurs  recueils  on  trouve  quelques 
productions  dignes  de  figurer  au  second  ou  au  troisième  rang 
après  ces  maîtres  célèbres. 


260  LITTÉRATURE, 

Celles  que  nous  annonçons  ici  ne  peuvent  pas  davantage 
aspirer  à  rompre  le  charme.  Elles  ne  sont  certainement  point 
sans  mérite.  M.  Jacquier  a  de  la  grâce,  de  l'enjouement,  un 
style  aisé,  un  esprit  assez  ingénieux.  Mais  avec  tout  cela  ses 
fables  sont  en  général  médiocres  ;  deux  ou  trois  seulement  mé- 
ritent d'être  distinguées.  Il  a  ,  comme  beaucoup  d'antres  avant 
lui ,  voulu  faire  des  fables  pour  l'enfance  ,  ainsi  que  l'indique 
sa  dédicace  au  comte  de  Paris  ,  qui  est  encore  trop  jeune  pour 
avoir  même  appris  à  lire  ;  et  cette  préoccupation  Ta  jeté  comme 
tant  d'autres  aussi  dans  une  fausse  voie.  C'est  à  tort  qu'on  croit 
la  fable  spécialement  destinée  aux  enfants.  Esope  écrivait  ses 
apologues  pour  des  hommes  faits ,  et  leur  but  même ,  qui  est 
de  présenter  sous  une  forme  auecdotiqne  et  naïve  la  critique 
des  travers  humains ,  n'est  nullement  à  la  portée  de  Tintelli- 
gence  enfantine.  Il  est  vrai  qu'on  cherche  à  faire  autrement , 
à  présenter  des  idées  plus  simples ,  des  sujets  plus  faciles  à 
saisir;  mais  alors  la  fable  devient  niaise  et  perd  tout  son  mé- 
rite. C'est  ce  qui  est  arrivé  à  M.  Jacquier,  toutes  les  fois  qu'il 
a  suivi  la  ligne  qu'il  s'était  tracée.  Aussi  les  fables  de  son  re- 
cueil qui  valent  le  mieux  sont  précisément  celles  que  les  en- 
fants comprendront  le  moins. 

Du  reste,  tout  dépend  du  point  de  vue  sons  lequel  on  les 
envisage,  et  si  l'on  ne  veut  les  considérer  que  comme  de  petites 
pièces  de  poésie  destinées  à  exercer  la  mémoire  des  enfants , 
ou  en  trouvera  bon  nombre  de  très-propres  à  remplir  ce  but. 
Seulement  nous  reprocherons  à  l'auteur  d'être  un  peu  trop 
prolixe  et  parfois  même  négligent.  Son  style  manque  de  con- 
cision ,  et  il  abuse  de  la  faculté  laissée  au  fabuliste  d'employer 
indifféremment  des  vers  de  toutes  grandeurs.  Quoiqu'il  n'y  ait 
point  de  règle  fixe  à  cet  égard,  le  goût  doit  toujours  veillera 
ce  que  la  coupe  du  vers  satisfasse  les  exigences  soit  de  l'har- 
monie .  soit  du  sujet. 


1H4KIA9I,  amertume  des  jours.  Paris,  chez  Royer,  24i,  place  du  Pa- 
lais-Royal. 2  vol.  in -8.  15  fr. 

Voici  un  titre  qui  promet  beaucoup  et  qui  tient  largement 
tout  ce  qu'il  promet.  Amertume  des  jours,  désolation  des 
coeurs,  comble  de  la  désespérance,  tout  s'y  trouve,  et  aussi  la 
vastité  de  la  pensée ,  le  style  haletant ,  le  déUre  d'mie  imagi- 
nation romantique  courant  la  poste  à  cheval  sur  une  uaëe 
d'orage. 


HISTOIRE,  261 

Manam,  c'est  l'eufant  du  crime  que  poursuit  la  fatalité  sur 
tous  les  sentiers  de  la  vie. 

Fille  de  raduUère,  vainement  elle  se  cache  sous  l'obscure 
livrée  de  la  vertu ,  la  société  impitoyable  découvre  sur  sou 
front  le  signe  fatal,  et  nulle  puissance  ni  dans  le  ciel  ni  sur  la 
terre  ne  saurait  lui  ravir  la  victime  qu'elle  veut  immoler  sur 
Tautel  de  la  corruption  mondaine. 

C'est  que  sou  oncle,  Fra-Paolo,  ce  maudit  que  personne  ne 
connaît,  qui  passait  ses  nuits  à  errer  sur  la  montagne  ,  luttant 
avec  la  tempête ,  et  couvrant  de  ses  imprécations  le  bruit  du 
tonnerre,  avait  assassiné  le  père  de  Mariam  ,  écrasé  du  pied 
sa  mère  coupable,  et  arraché  des  entrailles  palpitantes  de  cette 
femme,  l'enfant  qu'il  élevait  en  expiation  de  son  crime. 

Et  Fra-Paolo  étant  mort  de  douleur  et  de  faim,  car  dans  son 
désespoir  il  négligeait  tous  les  soins  vulgaires  de  la  vie,  Ma- 
riam devenue  la  plus  belle  femme  de  Paris ,  avait  d'abord 
trouvé  dans  l'amour  d'un  époux  riche  et  passionné  la  réalisa- 
tion de  tous  ses  rêves. 

Mais  son  âme  exaltée  était  peu  faite  pour  le  mariage,  et 
d'ailleurs  ïoaldi ,  esprit  blasé  par  le  contact  de  la  vie  mon- 
daine, ne  comprenant  rien  à  ses  extases  contemplatives  ,  avait 
dans  un  accès  d'humeur,  déchiré  le  voile  qui  cachait  à  ses  yeux 
l'horrible  mystère  de  sa  naissance ,  en  sorte  que  bientôt  ses 
illusions  sont  dissipées,  et  Mariam  cruellement  désenchantée  , 
mais  toujours  avide  de  cet  amour  pur  et  céleste  qu'elle  avait 
en  vain  cherché  dans  le  cœur  de  son  époux,  abandonne  la  de- 
meure conjugale  pour  suivre  un  artiste,  un  poète,  le  beau 
Raphaël,  qui  l'emmène  au  sein  des  merveilles  de  l'Italie,  lui 
fait  oublier  son  honneur,  fouler  aux  pieds  tous  les  devoirs  et 
toutes  les  convenances,  pour  la  sacrifier  à  son  tour  aux  char- 
mes d'une  courtisane  eu  renom. 

Alors  Mariam  ne  met  plus  de  frein  à  ses  passions^  elle  lutte 
d'effronterie  et  de  débauche  avec  sa  rivale ,  et  se  livre  à  tous 
les  excès  jusqu'à  ce  que  l'amour  de  son  propre  fils  ,  de  Théo- 
bald,  qu'elle  a  élevé  sans  lui  dire  quels  liens  l'attachent  à  elle, 
la  force  à  l'cculer  devant  un  crime  plus  monstrueux  encore  que 
l'adultère,  et  à  renoncer  au  monde  pour  aller  chercher  le  re- 
pos et  la  repentance  dans  la  solitude  d'un  cloître. 

En  voilà  de  la  verve  romantique,  de  quoi  rassasier  les  lec- 
teurs les  plus  affamés  de  ce  genre  de  pâture.  Et  le  mets  sera 
d'autant  plus  de  leur  goût  qu'il  est  assaisonné  d'un  langage 
tout  à  fait  analogue ,  sans  cesse  haletant ,  courant  après  la 
poésie,  visant  à  l'inspiration.  Il  n'y  a  pas  de  récit  j  ce  sont  de 
continuelles  descriptions  dans  un  style  ampoulé,  qui  crée  des 
mots  nouveaux  plutôt  que  de  relâcher  un  seul  instant  la  cor<le 


262  LITTÉRATURE, 

tondne  qu'il  fait  vibrer  avec  une  persévérance  infatigable.  En- 
fin pour  achever  l'analyse  de  ce  roman,  il  faut  dire  qu'il  a  été 
écrit  dans  une  pensée  philosophique  ,  morale  et  politique.  Si 
vous  en  doutez,  lisez  la  préface,  qui  n'a  pas  moins  de  169  pa- 
ges ,  et  dans  laquelle  l'auteur  vous  apprend  comme  quoi  ce 
qu'il  a  voulu  peindre  u  c'est  la  femme  brisant  avec  la  société, 
avec  les  mœurs,  avec  la  religion,  avec  l'honneur;  dans  ce 
grand  adultère  de  toutes  les  choses  saintes  ,  c'est  la  femme 
ayant  la  jeanesse,  la  beauté,  la  fortune  et  le  génie,  et. cepen- 
dant étant  toujours  la  victime  expiatoire  de  la  société,  et  s'of- 
frant  d'elle-même  sur  l'autel  du  sacrifice  antique,  pour  lequel 
elle  a  été  marquée.» 

Plus  tard  il  nous  la  peindra  «  accomplissant  le  grand  mystère 
de  la  vie  de  l'amante,  de  l'épouse ,  de  la  mère ,  cette  trilogie 
du  drame  du  cœur  de  la  femme.  » 

Prenez  donc  courage  si  vous  voulez  lire  son  œuvre  jusqu'au 
bout,  si  vous  voulez  connaître  toute  sa  pensée  avant  de  la  ju- 
ger, ce  qui  ne  serait  que  juste. 

Mais  vous  préférerez  peut-être  ne  pas  la  juger  du  tout , 
vous  me  répondrez,  profanes  que  vous  êtes,  que  vous  aimez 
mieux  le  croire  que  de  l'aller  voir. 

Et  bien  je  vous  assure  cependant  qu'an  fond  de  tout  ce  fa- 
tras de  déclamations  creuses  et  vides ,  il  y  a  quelque  chose  de 
bon,  qui  mérite  d'être  encouragé.  M.  Markharit  de  Gahérins 
Elwar-Goët,  c'est  le  nom  passablement  étrange  que  se  donne 
l  auteur,  a  des  intentions  excellentes,  un  but  moral,  un  véri- 
table désir  d'employer  la  littérature  à  faire  le  bien,  à  stygma- 
tiser  le  vice,  à  relever  la  vertu.  Seulement  il  s'est  trompé  sur 
les  moyens,  et  il  faut  le  lui  dire  tout  franchement,  afin  que, 
si  cela  lui  est  possible,  il  se  hâte  de  quitter  une  voie  dans  la- 
quelle les  meilleures  intentions  du  monde  ne  sauraient  produire 
aucun  résultat  salutaire. 


HISTOIRE  de  mil  huit  cent  quarante  et  un,  annuaire  historique  et 
politique,  par  A.  Villeroy,  suivi  d'un  aperçu  sur  le  mouvement  lit- 
téraire durant  cette  année,  par  O.  N.  Paris,  f  vol.  in-12.  5  fr.  50. 

Nous  avons  déjà  rendu  compte  du  premier  volume  de  cet 
annuaire  lorsqu'il  parut,  et  nous  ne  pouvons  que  confirmer 
les  éloges  qu'il  nous  semble  mériter.  Il  offre  le  résumé  bien 
fait  de  tous  les  événements  de  quelque  importance  qui  ont  si- 
gnalé l'année.  On  y  trouve  le  texte  des  transactions  diplomati- 


HISTOIRE.  263 

ques ,  les  principales  discussions  îles  assemblées  parlementai- 
res, et  le  récit  de  tous  les  faits  qui  présentent  un  intérêt  vrai- 
ment historique,  [^a  plus  grande  impartialité  préside  à  la  ré- 
daction ;  l'auteur  se  borne  à  transcrire  les  documents  officiels, 
à  extraire  les  relations  les  plus  authentiques,  sans  jamais  per- 
mettre à  son  opinion  individuelle  de  se  faire  jour.  C'est  un 
travail  précieux  pour  les  personnes  qui  aiment  à  s'occuper 
d'histoire  contemporaine,  et  elles  sont  nombreuses  aujourd'hui 
que  la  raulliplicilé  des  journaux  a  répandu  dans  toutes  les 
classes  de  la  société  le  goût  des  recherches  de  ce  genre.  Plus 
concis  et  plus  commode  à  consulter  que  l'annuaire  de  Lesûr, 
il  convient  mieux  aux  gens  du  monde  auxquels  il  fournit  tou- 
tes les  données  dont  ils  peuvent  avoir  besoin  ,  dégagées  d'une 
foule  de  détails  utiles  seulement  à  celui  qui  fait  de  l'histoire 
l'objet  spécial  de  ses  investigations.  Aussi  ne  sommes-nous  pas 
surpris  qu'il  ait  obtenu ,  dès  sa  première  apparition  ,  un  bril- 
lant succès.  Il  est  certainement  destiné  à  devenir  de  plus  en 
plus  populaire,  si  l'auteur  sait  continuer  à  mériter  la  confiance 
publique  par  son  zèle  et  son  exactitude.  Un  semblable  manuel 
est  en  quelque  sorte  indispensable  pour  suivre  avec  fruit  le 
mouvement  de  la  politique.  On  éprouve  sans  cesse  le  besoin 
d'y  recourir,  et  nous  ne  doutons  pas  qu'avec  la  modicité  de 
son  prix,  qui  le  met  à  la  portée  de  toutes  les  bourses,  il  ne  pé- 
nètre bientôt  jusque  dans  les  plus  modestes  bibliothèques.  Nous 
n'avons  donc  que  des  encouragements  à  donner  à  M.  Villeroy. 
Mais  pour  rendre  son  œuvre  tout  à  fait  irréprochable  ,  il  ne 
saurait  apporter  trop  desoins  à  sa  rédaction.  Nous  avons  ren- 
contré dans  l'histoire  de  mil  huit  cent  quarante  et  un  ,  quel- 
ques petites  erreurs  de  noms  et  de  faits ,  qui  ne  sont  pas  bien 
importantes  en  elles-mêmes  sans  doute,  mais  qui  ne  devraient 
pas  se  trouver  dans  un  livre  où  peut-être  les  historiens  futurs 
croiront,  pouvoir  puiser  des  matériaux.  Dans  les  passages  rela- 
tifs à  la  révolution  de  Genève ,  l'auteur  se  trompe  complète- 
ment en  disant  que  la  Constitution  de  i8i  4 n'avait  subi  aucune 
espèce  de  modification  ,  et  le  nom  du  président  provisoire  de 
l'Assemblée  constituante  est  Christine  et  non  pas  Christini. 


LE  PRIîVCE  ROYAL,  par  J.  Janin ,  avec  un  portrait  par  Charlet. 
Paris,  in -18. 

L'accident  qui  a  privé  la  France  d'un  prince,  dont  le  carac- 
tère conciliant  et  les  qualités  aimables  pouvaient  faire  naître 


264  LITTÉRATURE, 

de  justes  espérances  pour  l'avenir  du  pays,  est  une  de  ces  ca- 
tastrophes devant  lesquelles  personne  ne  saurait  demeurer  in- 
sensible. Aussi  le  deuil  a-t-il  été  général ,  sans  distinction  de 
rangs,  de  partis,  ni  même  de  nationalités,  et  la  douleur  royale 
a  trouvé  écho  et  sympathie  jusque  dans  les  pays  étrangers. 
Mais  précisément  à  cause  de  cela,  l'on  se  sent  moins  disposé 
que  jamais  à  supporter  que  la  spéculation  vienne  exploiter  un 
pareil  malheur  au  profil  de  ses  inlérêls  mercantiles  ou  autres. 
Rien  n'est  plus  repoussant  que  de  voir  ces  corbeaux  affamés 
se  précipiter  sur  un  mort  illustre  pour  se  partager  ses  dépouil- 
les et  s'engraisser  de  sa  renommée. 

A  peine  la  mort  a-t-elle  frappé  quelque  homme  éminent  par 
sa  position  ou  ses  qualités,  que  voici  l'industrialisme  s'empa- 
rant  de  sa  personne,  la  reproduisant  sous  toutes  les  formes,  en 
médaille,  en  gravure,  en  livre,  et  la  vendant  comme  une  mar- 
chandise, en  gros  et  en  détail,  sans  nul  souci  de  l'histoire  et 
de  la  vérité.  S'il  a  laissé  des  écrits,  la  propriété  en  est  acquise 
à  ses  héritiers  pour  trente  années  ,  mais  sa  vie  tombe  aussitôt 
dans  le  domaine  public,  et  peut  devenir  la  proie  de  quiconque 
fait  delà  plume  sou  gagne-pain.  Nous  ne  savons  trop  comment 
on  pourrait  remédier  à  cet  inconvénient ,  car  dans  tout  ce  qui 
touche  à  la  liberté  de  la  presse,  il  est  plus  facile  de  signaler  le 
mal  que  de  découvrir  le  remède,  mais  il  est  bien  certain  que 
la  loi  s'est  occupée  jusqu'ici  beaucoup  plus  des  intérêts  de  la 
succession  que  de  ceux  du  mort.  Dès  que  la  tombe  se  referme 
sur  celui-ci,  plus  rien  ne  peut  le  protéger  contre  les  attaques 
de  ses  ennemis  ou  contre  les  panégyriques  souvent  encore  plus 
dangereux  d'amis  maladroits.  Le  duc  d'Orléans  n'a  pas  échappé 
à  cette  commune  destinée.  Il  est  vrai  qu'il  n'avait  point  d'en- 
nemis, on  peut  le  dire  sans  flatterie,  et  ce  n'est  pas  une  petite 
gloire  pour  un  prince  ;  des  voix  amies  se  sont  seules  fait  enten- 
dre autour  de  son  cercueil.  Mais  parmi  celles-ci  quelques- 
unes  seulement  sont  l'expression  vraie  de  la  douleur  et  des 
regrets  ,  taudis  que  les  autres  n^en  sont  que  l'exagération  af- 
fectée, que  l'ostentation  la  plus  prétentieuse. 

Le  livre  de  M.  J.  Janin  nous  paraît  malheureusement  ap- 
partenir à  cette  dernière  catégorie,  et  cela  nous  chagrine  d'au- 
tant plus  que  l'auteur  est  certainement  un  homme  de  beau- 
coup d'esprit,  très-susceptible  de  nobles  sentiments  et  d'im- 
pressions généreuses.  Mais  les  gens  d'esprit  sont  parfois  su- 
jets à  se  laisser  en  certaines  occasions  aveugler,  entraîner  au 
delà  des  bornes  de  la  raison  et  du  bon  sens.  M.  Jules  Janin 
doit  y  être  encore  plus  disposé  qu'un  autre,  soit  par  les  allures 
de  son  style ,  soit  par  ses  habitudes  de  feuilletoniste.  Nous  ne 
doutons  pas  qu'une  affection  réelle  pour  la  famille  royale  n'ait 


HISTOIRE.  265 

dirigé  sa  plimie,  mais  il  a  traité  la  vie  du  prince  royal  comme 
il  aurait  fait  une  réclame  pour  quelqu'un  de  ses  meilleurs  ca- 
marades. C^esl  d'un  bout  à  l'autre  le  langage  le  plus  ampoulé 
qui  appelle  à  son  aide  toutes  les  formes  de  l'éloge,  et  les  pro- 
digue avec  si  peu  de  ménagement ,  que  dès  les  premières  pa- 
ges on  en  est  las  ,  et  l'on  ne  se  sent  pas  le  courage  d'écouler 
plus  longtemps  cette  bruvante  trompette,  qui  répèle  toujours 
le  même  son  monotone  avec  une  désespérante  énergie. 

Le  duc  d'Orléans  était  un  homme  bien  doué  sons  tous  les 
rapports.  Sa  vie  si  courte  et  cependant  si  bien  remplie  ,  olfre 
un  touchant  intérêt.  Mais  il  fallait  la  raconter  simplement  telle 
qu'elle  fut ,  et  non  pas  prétendre  en  soumettre  les  moindres 
détails  à  un  grossissement  qui  leur  donne  la  taille  de  faits  hé- 
roïques dignes  des  temps  fabuleux  de  l'histoire.  C'est  de  la 
flatterie  qui  sent  le  courtisan,  mais  le  courtisan  sans  esprit  et 
sans  adresse,  car  cela  finit  par  être  tout  à  fait  ridicule  ,  et  la 
mémoire  du  prince  n'avait  certes  pas  besoin  qu'on  se  haisil 
les  flancs  pour  la  recommander  à  la  postérité. 

Il  nous  semble  du  moins  que  ce  n'était  pas  là  le  rôle  d'un 
écrivain  comme  M.  J.  Janiu,  qui  devait  laisser  de  telles  am- 
plifications à  la  plume  des  faiseurs  d'almanachs  ou  de  ponls- 
uenfs,  et  apporter  sur  la  tombe  du  duc  d'Orléans  un  hommage 
plus  sérieux  et  pins  digne. 


NOUVELLE  CACOLOGIE,  ou  dictionnaire  des  locutions  vicieuses  et 
des  difficultés  de  la  langue  française;  par  A.  Peter,  seconde  édition. 
Genève.  1  vol.  in- 12.  —  CORRIGÉ  de  la  nouvelle  cacologie  par  le 
même,  seconde  édit.  Genève.  1  vol.  in-12.  —  NOUVEAU  VOCARU- 
LAIRE  français,  ou  recueil  explicatif  des  mots  qui  ne  sont  pas  d'un 
usage  très-général  ;  par  le  même,  seconde  édition.  Genève.  1  vol. 
in-l2. 

En  général  nous  ne  sommes  point  partisans  des  cacologies. 
Il  nous  semble  que  c'est  une  mauvaise  méthode  de  commencer 
par  enseigner  aux  enfants  une  foule  de  locutions  vicieuses  aux- 
quelles ils  n'auraient  peut-être  jamais  songé  d'eux-mêmes, 
pour  les  leur  faire  ensuite  corriger.  Mieux  vaut  débuter  par 
meubler  leur  mémoire  des  principes  du  bon  langage  ;  c^est 
plus  expéditif  et  moins  chanceux  ,  car  il  n'est  pas  bien  sur 
qu'entre  deux  formes  que  vous  lui  aurez  ainsi  présentées  tour 
à  tour  l'enfant  choisira  la  bonne,  malgré  tous  vos  efforts  pour 
lui  prouver  que  l'antre  ne  vaut  rien.  Les  locutions  vicieuses 
offrent  souvent  an  lonr  énergique  qui  se  grave  plus  facilement 


266  LITTÉRATURE, 

dans  l'esprit.  Le  moyen  le  plus  sûr  de  les  éviter  serait  de  s'ob- 
server soi-même  et  de  veiller  à  ce  que  l'enfant  n'entendit  ja- 
mais autour  de  lui  qu'un  langage  pur  et  correct.  Malheuren- 
semenl  ce  moyen  n'est  pas  à  la  portée  de  tout  le  monde  ;  en 
certains  pays  surtout  les  locutions  vicieuses  se  sont  si  bien  na- 
turalisées qu'elles  font  en  quelque  sorte  partie  intégrante  du 
langage  national.  Alors,  nous  le  reconnaissons,  les  cacologies 
peuvent  rendre  d'utiles  services ,  elles  deviennent  même  né- 
cessaires, parce  qu'il  s'agit  de  corriger  chez  l'enfant  des  fautes 
qu'il  fait  ou  entend  faire  tous  les  jours.  C'est  ce  qui  arrive  en 
particulier  dans  les  cantons  Suisses  où  l'on  parle  français  ,  et 
comme  c'est  à  eux  surtout  que  sont  destinés  les  écrits  que 
nous  annonçons  en  tête  de  cet  article,  nous  ne  pouvons  qu'ap- 
plaudir aux  efforts  de  M.  Peter.  Ils  sont  d'ailleurs  rédigés  avec 
une  intelligence  remarquable  j  l'auteur  au  lieu  de  suivre  les 
errements  de  ses  devanciers,  qui  dans  leurs  cacologies  se  don- 
nent la  peine  de  construire  de  longs  morceaux  dans  un  langage 
barbare,  capables  de  fausser  à  tout  jamais  le  goût  des  élèves 
dont  ils  prétendent  ainsi  former  le  style  ,  nous  offre  simple- 
ment de  courtes  phrases  destinées  à  montrer  l'emploi  des  lo- 
cutions vicieuses.  Puis  dans  le  corrigé  il  place  en  regard  les 
expressions  correctes  puisées  soit  dans  le  Dictionnaire  de  l'A- 
cadémie, soit  dans  les  ouvrages  des  écrivains  dont  le  nom  fait 
autorité.  A  la  suite  de  ces  phrases  qui  sont  rangées  selon  l'or- 
dre alphabétique  des  mois  fautifs  ,  se  trouve  la  prononciation 
figurée  d'un  grand  nombre  de  mots,  ainsi  que  celle  d'un  frag- 
ment de  l'art  poétique  de  Boileau  ,  d'après  les  principes  de 
Dubroca. 

Le  vocabulaire  renferme  un  choix  bien  fait ,  des.  mots  les 
pi'  fficiles  ou  les  moins  fiéquemmeul  employés,  avec  des 
explications  précises  et  claires.  Il  nous  paraît  propre  tout  à  la 
fois  à  exercer  la  mémoire  et  à  développer  le  raisonnement. 
L'auteur  y  a  joint  un  petit  dictionnaire  des  principaux  homo- 
nymes de  la  langue  française. 


IVOUVEAU  VOCABUL'AIRE  français-allemand,  ou  recueil  explicatif 
des  mots  qui  ne  sont  pas  d'un  usage  très-général,  par  A  Péter.  Ge- 
nève. 1  vol.  in-12.  —  PHRASÉOLOGIE  où  phrases  allemandes,  à 
traduire  en  français,  par  le  même.  Genève,  i  vol.  in-12. 

Ces  deux  petits  ouvrages  qui  vont  avec  les  précédents ,  car 
ils  renferment  les  mêmes  mots  et  les  mêmes  phrases,  ont  pour 


HISTOIRE.  267 

but  (le  (aire  maicher  de  Iront  l'enseignemeul  de  la  langue  al- 
lemande avec  celui  de  la  langue  française.  Ils  sont  excellents  à 
mettre  entre  les  mains  des  commençants,  et  peuvtMii  trcs-bicn 
servir  à  leur  faire  vaincre  les  difficultés  de  l'élude.  Nous  ne 
doutons  pas  qu'ils  ne  fussent  employés  avec  un  grand  succès 
dans  les  écoles,  où  Ton  se  plaint  en  général  de  manquer  de 
livres  élémentaires.  M.  Peter  doit  à  une  longue  expérience  , 
comme  chef  d'institution,  de  bien  connaître  les  difficultés  du 
sujet  et  les  meilleurs  moyens  de  les  vaincre.  On  peut  dire  que 
chez  lui  la  pratique  s'unit  au  savoir  pour  mériter  la  confiance 
du  public. 


ÉTUDES  tVhistoiie  nationale,  par  J.  Olivier,  professeur  à  racadémi»- 
de  Lausanne.  Lausanne,  chez  Marc  Ducloux.  Genève  et  Paris,  chez 
Abr.  Cherbuliezet  C*;.  I  vol.  in-8. 


Ce  volume  renferme  trois  fragments  relatifs  an  canton  de 
^aud.  Ce  sont  des  esquisses  destinées  à  consacrer  le  souvenir 
de  quelques-unes  des  époques  les  plus  intéressantes  de  son  hi- 
stoire moderne.  La  première  contient  une  notice  sur  le  major 
Davel,  qui,  en  1723,  tenta  de  délivrer  son  pays  du  joug  ber- 
nois, et  paya  de  sa  tète  l'audace  de  son  entreprise.  Le  pays  de 
Vaud,  alors  sujet  de  Berne,  était,  quoique  faisant  déjà  partie 
de  la  Suisse,  loin  de  jouir  d'aucune  espèce  de  liberté.  L'aris- 
tocratie bernoise  pesait  sur  lui  de  tout  son  pouvoir,  et  si  cette 
aristocratie  a  mérité  par  ses  talents  et  son  habileté  d'exciter  au 
plus  haut  point  l'attention  des  historiens,  il  faut  bien  recon- 
naître aussi  qu'elle  avait  pour  système  d'écraser  sans  pitié  ses 
sujets.  Le  pays  de  Vaud  se  trouvait  donc  cruellement  opprimé; 
non-seulement  son  sentiment  national  était  froissé  de  la  ma- 
nière la  plus  blessante,  mais  encore  il  se  voyait  victime  d'une 
foule  d'abus  administratifs  contre  lesquels  toute  réclamation 
était  inutile,  si  même  Leurs  Excellences  n'y  trouvaient  pas  un 
symptôme  de  rébellion,  digne  d'être  sévèrement  châtié.  Dans 
les  petits  pays  ,  la  tyrannie  est  bien  plus  insupportable  encore 
que  dans  les  grands.  Aussi  le  mécontentement  devenait-il  de 
plus  en  plus  général,  et  quelques  années  après  la  bataille  de 
Vilmergen,  où  les  milices  vaudoises  eurent  occasion  de  faire, 
avec  un  succès  très-remarquable,  l'essai  de  leurs  forces  au 
profil  de  Berne  ,  le  moment  parut  favorable  pour  essayer  de 
réveiller  dans  le  pays  l'amour  de  la  liberté.  L^eutreprise  était 
non  moins  dangereuse  que  difficile,  mais  elle  n'elh-aya  pas  le 


268  LITTÉRATURE, 

major  Davel  qui  résolat  de  profiter  des  ressources  que  lui  of- 
frait sa  position  pour  tenter  un  mouvemeul  dans  lequel  il  ne 
doutait  pas  d'être  aidé,  non-seulement  par  la  participation  ac- 
tive de  tous  ses  concitoyens ,  mais  encore  par  l'appui  plus  on 
moins  indirect  de  quelques  autres  états  également  fatigués  de 
la  domination  bernoise.  Il  forma  donc,  à  lui  tout  seul,  le  plan 
de  se  porter  sur  Lausanne  avec  ses  gens ,  d'entraîner  la  ville 
dans  ses  vues,  puis  de  faire  de  là  pénétrer  la  révolte  dans  tout 
le  reste  du  pays,  qui  se  débarrasserait  ainsi  facilement  de  l'ad- 
ministralion  bernoise,  et  trouverait  une  cbance  de  succès  très- 
grande  dans  la  difficulté  qu'éprouveraient  leurs  excellences  à 
faire  marcher  des  troupes  sans  le  consentement  de  Fribourg, 
sur  qui  le  major  pensait  pouvoir  certainement  compter.  Le 
plan  était  très-bien  conçu  5  malheureusement  pour  le  mettre  à 
exécution  il  fallait  s'en  ouvrir  à  quelques  personnes,  et  les  pre- 
miers confidents  que  choisit  Davel  furent  des  traîtres  qui ,  fei- 
gnant d'entrer  dans  ses  vues,  l'entraînèrent  à  sa  perte  et  le  li- 
vrèrent à  la  vengeance  de  l'ours  bernois.  Arrêté  au  moment 
où  il  allait  donner  le  signal  delà  révolte,  il  fut  jugé  et  condamné 
à  avoir  la  tête  tranchée.  L'insuccès  de  sa  .tentative  n'ébranla 
point  la  fermeté  de  sa  résolution.  Il  supporta  Tépreuve  de  la 
torture  avec  une  constance  inébranlable,  et  conserva  jusqu'au 
dernier  moment  la  sérénité  de  son  âme,  emportant  avec  lui  la 
conviction  d'avoir  fait  une  chose  utile  à  son  pays ,  en  éveillant 
l'attention  de  ses  concitoyens  sur  les  abus  de  l'administration 
bernoise,  et  en  montrant  à  celle-ci  qu'il  serait  dangereux  pour 
elle  de  lasser  la  patience  du  peuple  vaudois. 

Le  major  Davel  avait  puisé  cette  force  dans  les  idées  reli- 
gieuses ;  il  était  fort  exalté ,  et  se  croyait  l'instrument  choisi 
par  la  Providence,  qu'il  faisait  intervenir  d'une  manière  pres- 
que miraculeuse  jusque  dans  les  moindres  actions  de  sa  vie. 
C'était  un  caractère  remarquable  sans  doute  ,  mais  il  nous 
semble  que  M.  Olivier  exagère  un  peu,  lorsqu'il  prétend  eu 
faire  un  grand  homme.  Le  projet  conçu  par  Davel  était  héroï- 
que, mais  la  facilité  avec  laquelle  il  se  laissa  tromper  dès  le  dé- 
but ,  montre  qu'il  connaissait  bien  mal  les  hommes  sur  l'aide 
desquels  il  comptait  pour  lexéculer.  Ce  fut  un  sacrifice  noble 
et  désintéressé,  mais  assez  inutile,  car  sa  mort,  quelle  que  fut 
l'impression  momentanée  qu'elle  produisit,  n'eût  aucun  résul- 
tat pour  la  liberté  de  sa  pairie,  qui  demeura  sujette  de  Berne 
jusqu'à  la  révolution  française. 

Le  second  fragment  est  un  piquant  récit  du  séjour  de  Vol- 
taire à  Lausanne,  de  inôG  à  lySS.  M.  Olivier  a  dans  sa  ma- 
nière d'écrire  beaucoup  de  rapports  avec  Sainte-Beuve.  II  se 
plaît  comme  lui  dans  les  petits  détails  ,  dans  les  analyses  mi- 


HISTOIRE.  269 

nutieuses,  il  siiil  faiiv  hahileiuent  ressortir  les  moindres  traits 
propres  à  caraolériscr  ses  personnai^es.  Aussi  trace-l-il  de\'ol- 
taire  un  portrait  plein  (rorii^inalilé.  Sous  sa  plume  la  figure  du 
grand  railleur  sceptique  reprend  vie  et  parole.  Il  nous  le  mon- 
tre régnant  en  souverain  absolu  sur  la  société  de  Lausanne, 
respirant  avec  bonheur  l'air  libre  de  ces  belles  contrées ,  et 
appréciant  vivement  le  cai-aclère  de  leurs  habitants  ,  quoiqu'il 
ne  put  s'empêcher  de  donner  de  temps  en  temps  cours  à  sa 
verve  moqueuse.  C'est  un  morceau  plein  de  touches  fines  et 
délicates,  d'anecdotes  curieuses  et  de  citations  intéressantes. 

Enfin  dans  le  troisième  et  dernier  fi-agment  que  renferme  ce 
volume  ,  on  trouve  une  histoire  abrégée  de  la  révolution  hel- 
vétique dans  le  canton  de  Vaud  depuis  1780  jusqu'à  i83o. 
M.  Olivier  écrit  en  démocrate  sincère ,  et  juge  eu  général  les 
choses  du  point  de  vue  vaudois.  Cependant  on  ne  peut  lui  re- 
procher d'être  trop  partial,  car  il  rend  justice  à  ses  adversaires 
eux-mêmes,  et  signale  volontiers  le  mérite,  le  courage^  la 
probité,  dans  quelques  rangs  qu'il  les  rencontre.  Ce  qu'on 
voit  dominer  avec  plaisir  dans  son  travail,  c'est  le  vrai  patrio- 
tisme suisse,  qui  oublie  ses  petits  griefs  particuliers,  pour  ne 
songer  qu'au  bien  de  la  confédération  ,  et  sait  faire  abstraction 
des  divisions  de  partis  pour  rendre  hommage  aux  vertus  répu- 
blicaines. Cet  esprit  large  et  généreux  ne  saurait  être  trop 
loué,  car  au  milieu  des  ferments  de  dissolution  qui  semblent 
menacer  aujourd'hui  le  vieux  pacte  helvétique,  c'est  en  lui 
seul  qu'on  peut  encore  espérer  pour  l'avenir  de  la  patrie 
Suisse. 


LE  THÉÂTRE  d'autrefois,  chefs-d'œuvre  de  la  littérature  dramati- 
que. Paris,  4,  rue  Gaillon,  livr.  i  à  4.  In-8. 

L'ancien  répertoire  est  souvent  beaucoup  meilleur  que  le 
nouveau.  On  y  trouve  maintes  pièces  plus  spirituelles  ,  plus 
gaies,  plus  ingénieuses  que  celles  qui  se  représentent  mainle- 
uant  sur  la  plupart  de  nos  théâtres.  Les  auteurs  étaient  moins 
nombreux,  moins  féconds  peut-être,  mais  en  général  ils  cher- 
chaient h  bien  faire ,  et  leurs  productions  portaient  un  certain 
cachet  d'originalité  que  Ton  ne  retrouve  guères  chez  nos  écri- 
vains actuels,  qui  ont  introduit  dans  la  littérature  dramatique 
le  principe  de  la  division  du  travail ,  et  se  mettent  volontiers 
trois  ou  quatre  pour  faire  le  moindre  vaudeville. 

20 


270  LITTÉRATURE, 

Il  sera  donc  iacile  aux.  éclileurs  tlu  théâtre  d' autrefois  de 
donnera  leur  recueil  un  vif  attrait ,  et  s'ils  savent  choisir  avec 
£;oûl,  nous  ne  douions  pas  qu'ils  n'obtiennent  un  succès  rapide. 
Les  livraisons  que  nous  annonçons  ici  renferment  déjà  plu- 
sieurs pièces  d'un  grand  mérite,  qu'on  leur  saura  gré  d'avoir 
tirées  de  l'injuste  oubli  dans  lequel  on  les  avait  depuis  trop 
longtemps  laissées.  I^a  Partie  de  chasse  de  Henri  IF,  les  Jour- 
nalistes Anglais  ,  Richard  cœur  de  lion  ,  Y Hypermnestre  de 
Lemierre,  et  deux  ou  trois  petites  comédies  ou  opéras  de  Pa- 
nard, de  Favarl  et  de  Lalteignant,  ofïrent  des  spécimens  de  di- 
vers genres  qui  promettent  une  collection  aussi  variée  qu'in- 
téressante. On  y  retrouve  avec  plaisir  dans  les  uns  cette  gaîté 
franche  et  joviale,  dans  les  autres  celle  grâce  naïve  ou  bien 
encore  celte  austère  simplicité  de  style ,  dont  malheureuse- 
ment nos  écrivains  modernes  semblent  avoir  perdu  le  secret. 
L'opéra  comique  surtout  y  brille  de  tout  son  éclat,  et  nous  en 
recommandons  l'élude  à  nos  faiseurs  de  livrets,  qui  paraissent 
en  général  avoir  oublié  que  ce  genre  éminemment  français 
consiste  à  savoir  concilier  l'attrait  tout  littéraire  d'une  intrigue 
piquante  et  bien  conduite  avec  le  charme  d'une  musique  habi- 
lement adaptée  aux  paroles.  Les  vaudevillistes  aussi  feront  bien 
de  retremper  leur  verve  dans  la  lecture  de  ces  vieux  auteurs 
qui  maniaient  avec  tant  d'aisance  et  de  bon  goût  ces  esquisses 
légères  ,  trop  souvent  métamorphosées  en  plaies  bouffoneries 
ou  en  farces  ridicules ,  sous  la  plume  de  leurs  innombrables 
successeurs. 

Enfin  celle  espèce  de  répertoire  rétrospectif,  pourra  servir 
à  réhabiliter  bien  des  renommées  injustement  frappées  d'ana- 
ihème,  et  fournir  l'occasion  de  redresser  les  jugements  portés 
sur  certains  écrivains  par  la  dédaigneuse  critique  de  la  nou- 
velle école. 


SOUVENIRS  et  impressions  d'un  sous-lieutenant  ;  ou  Nice,  ses  envi- 
rons et  la  rivière  de  Gênes,  par  Paul  de  Kick.  Moulins,  chez  P.-A. 
Desrosiers.  Paris,  chez  Chamerot,  53,  Quai  des  Augustins,  1  vol. 
gr*)  in-8.  7  fr.  50  c. 

Ce  volume  renferme  quelques  récits  ingénieux  ,  quelques 
descriptions  piquantes,  et  des  esquisses  qui,  si  elles  ne  sont  pas 
toujours  de  très-bon  goiÀt,  révèlent  du  moins  chez  leur  au- 
teur une  verve  assez  spirituelle  et  une  grande  facilité  de  style. 
Un  sous-lieuleuant  peut  se  permettre  bien  des  licences  qu'on 


HISTOIRE.  271 

ne  pardonnerait  pas  à  tout  le  monde.  Ses  impressions  sentent 
un  peu  la  caserne,  ses  souvenirs  sont  nécessairement  emprun- 
tés à  la  vie  militaire,  mais  il  passe  légèrement  sur  les  scènes 
scabreuses,  il  raconte  avec  une  gaîlé  parfois  bouffonne,  et  le 
rire  désarme  le  lecteur.  Le  tableau  qu'il  fait  des  états  du  prince 
de  Monaco  est  tout  à  fait  plaisant.  C'est  une  description  pleine 
tle  traits  satiriques  ,  et  qui  cependant  doit  être  vraie  ,  car  elle 
se  borne  au  simple  récit  sans  prétention  ni  recberclie,  d'une 
promenade  dans  cette  petite  principauté ,  où  l'on  rencontre 
à  cbaque  pas  les  résultats  du  plus  mauvais  gouvernement  pos- 
sible. Le  morceau  sur  la  branche  la  plus  active  et  la  plus  lu- 
crative du  commerce  de  Nice  ,  quoique  d'un  genre  assez  peu 
littéraire  et  passablement  grotesque,  offre  une  certaine  origi- 
nalité qui  n'est  pas  sans  mérite.  Mais  le  talent  de  l'auteur  se 
montre  sous  un  jour  plus  favorable  dans  Miqueo  ,  Catherine 
Segurana  et  Une  soirée  de  Nice.  On  reconnaît  bien  eu  général 
la  plume  d'un  jeune  homme  qui  manque  d'expérience  ,  et  ne 
sait  pas  ménager  ses  ressources  ;  cependant  on  y  trouve  de 
l'intérêt  et  l'on  se  sent  disposé  à  encourager  M.  Paul  de  Kick, 
qui  a  sans  doute  bien  à  faire  pour  corriger  ses  défauts,  mais  ne 
manque  certainement  ni  d'imagination  ni  d'esprit. 


RELIGION ,  PHILOSOPHIE  ,  MORALE ,  ÉDUCATION. 


DE  JL'AGONIE  et  de  la  mort  dans  toutes  les  classes  de  la  société  ,  sous 
le  rapport  humanitaire,  physiologique  et  religieux,  par  H.  Lauver- 
gne.  Paris.  2  vol.  in-8.  15  fr. 

Le  sujet  traité  dans  cet  ouvrage  est  certainement  l'un  des 
plus  propres  à  piquer  la  curiosité  des  lecteurs.  S'il  est  une 
préoccupation  à  laquelle  aucun  homme  ne  saurait  échapper, 
c'est  celle  de  la  mort ,  de  ce  mystérieux  phénomène ,  objet  de 
doute ,  de  crainte  ou  d'espoir,  sur  lequel  les  plus  frivoles  sont 
eux-mêmes  obligés  d'arrêter  tôt  ou  tard  leur  pensée  ,  et  qui 
souvent  tourmente  le  plus  ceux  qui  aff^ecteut  d'y  songer  le 
moins.  Il  n'est  pas  d'étude  qui  présente  un  intérêt  plus  vif  que 


272  RELU.10N,    rH[LOSOPHIE. 

celle  des  derniers  momeiUs  de  l'homme.  A.  cet  instant  suprême 
où  Tàrae  se  détacljc  de  son  enveloppe  terrestre,  elle  semble 
parfois  s'épanouir  eu  quelque  sorte  subitement ,  jeter  un  éclat 
plus   lumineux  et  manifester  d'une  manière  fort  remarquable 
sa  nature  immortelle.  L'agonie  est  comme  une  dernière  lutte 
entre  la  matière  qui  tend  à  se  dissoudre  et  le  principe  imma- 
tériel qui  prend  son  essor  vers  un  monde  nouveau.  C'est  un 
sujet  d'observations  précieuses  dans  lesquelles  on  peut  puiser 
des  données  importantes  pour  arriver  sinon  à  dissiper  entière- 
ment les  ténèbres  qui  enveloppent  le  secret  de  la  vie  ,  du  moins 
à  se  former  ime  bypolhèse  appuyée  sur  de  nombreuses  pro- 
babilités. Le  médecin  ou  le  prêtre  qui,  profitant  des  nom- 
breuses occasions  que  lui  fournit  sa  position  spéciale ,  recueil- 
lerait avec  soin  tous  les  faits  de  ce  genre  dont  il  est  témoin  , 
pourrait  rendre  de  grands  services  à  la  science  philosophique. 
C'est  ce  qu'a  voulu  faire  M.  le  docteur  Ijauvergne.  Malheu- 
reusement il  s'est  peut-être  trop  hâté  de  publier  son  livre  et 
n'a  pas  attendu  de  pouvoir  en  trouver  dans  sa  propre  pratique 
tous  les  matériaux.  Une  vie  d'homme  ne  serait  pas  trop  longue 
pour  un  semblable  travail,  car  il  est  nécessaire  de  réunir  une 
grande  quantité  d'observations  ,   toutes   faites  en  vue  du  but 
qu'on  veut  atteindre.  Au  lieu  de  cela ,  M.  Lauvergne  paraît 
avoir  puisé  quelques  faits  dans  ses  souvenirs  ,  puis  s'être  re- 
posé pour  le  reste  sur  les  communications  de  ses  amis  et  con- 
frères ,  souvent  incomplètes  ,  quelquefois  assez  insignifiantes  , 
et  ne  présentant  pas  toujours  les  caractères  propres  à  inspirer 
la  confiance.  C'est  un  défaut  assez  grave  ,  car  il  en  résulte  que 
son  œuvre  manque  d'unité  ,  d'harmonie  ,  et  ne  porte  pas  ce 
cachet  d'observation  qui  seul  pourrait  lui  donner  une  autorité 
réelle  auprès  des  esprits  sceptiques  ou  incrédules.  Ce  sont  des 
considérations  brillantes ,  des  réflexions  plus  ou  moins  ingé- 
nieuses ,  accompagnées  d'anecdotes  sans  doute  fort  bien  ra- 
contées, mais  fort  peu  probantes,  souvent  même  contradic- 
toires ,  sans  que  l'auteur  se  donne  la  peine  de  les  rattacher  ^ 
un  principe  général  ,  de  peser  dans  une  juste  balance  les  ar- 
guments qu'on  en  peut  tirer  pour  ou  contre  la  doctrine  spiri- 
tualiste  qu'il  expose  dans  sou  introduction.  En  un  mot  ce  n'est 
pas  un  livre  achevé ,  ce  sont  des  notes  rédigées  dans  l'ordre 
des  faits  physiologiques,  et,  quant  au  rapport  humanitaire  et 
religieux  annoncé  sur  le  titre ,  le  lecteur  s'en  tirera  comme 
il  pourra  ,  celte  partie  du  travail  est  complètement  abandonnée 
à  sa  judiciaire.  C'est  à  lui  de  comparer  et  de  conclure.  Si  du 
moins  les  faits  étaient  bien  précisés  et  circonstanciés  ,  on  com- 
prendrait que  l'auteur  se  fût  reposé  sur  l'évidence  des  résultats 
qui  doivent  en  ressortir.  Mais  en  général  les  détails  manquent , 


MORALE  ,  EDUCATION.  273 

cl  il  esl  souvent  clillicile  d'iipprc'cier  d;uis  quel  sens  ou  doit  in- 
terpréter les  récils  de  M.  Lauvcrgne.  Lui-mèuic  n'est  jias  tou- 
jours bien  fidèle  à  ses  tendances  et  monlre  parfois  une  étrange 
légèreté  qui  conlrasle  avec  la  gravité  d'un  sendilable  sujet. 
Ainsi  ,  tout  en  se  déclarant  spirilualiste  ,  il  manifeste  sans  cesse 
un  penchant  prononcé  pour  les  doclrines  phrénologiques  qui 
le  sont  fort  peu.  Puis  il  se  livre  un  peu  trop  au  genre  décla- 
matoire ,  oubliant  que  dans  la  science  l'imagination  doit  céder 
le  pas  au  raisonnement. 

Cependant,  malgré  les  critiques  que  nous  nous  permettons 
de  lui  adresser,  il  serait  injuste  de  ne  pas  reconnaître  que  ce 
livre  renferme  une  foule  d'aperçus  ingénieux  ,  des  idées  ori- 
ginales ,  des  vues  fécondes  ,  et  qu'il  a  d'ailleurs  le  mérite  d'ou- 
vrir une  voie  nouvelle  aux  investigations  de  la  science.  Une 
fois  l'altention  fixée  sur  ce  point,  de  nouveaux  travaux  surgi- 
ront bientôt  sans  doute  ;  mais  si  M.  I^auvergne  se  voit  dépassé 
dans  la  carrière ,  il  lui  restera  la  gloire  d'avoir  le  premier  si- 
gnalé le  but  et  tenté  de  l'atteindre. 


TABLEAU  de  l'état  actuel  de  l'instruction  primaire  en  France  ;  rap- 
port présenté  au  roi,  par  M,  Villemain,  ministre  de  l'instruction 
publique,  le  I  ^  novembre  1841.  Paris,  In-1 8.  75  c. 

Ce  rapport ,  rédigé  avec  un  talent  supérieur,  oÉfre  le  tableau 
des  progrès  qu'a  fait  depuis  i83o  l'enseignement  primaire  dans 
toule  la  France.  On  v  voit  avec  plaisir  combien  la  sollicitude 
de  l'administration  a  été  grande  à  cet  égard,  et  quels  puissants 
eiForls  se  sont  dirigés  vers  ce  but.  De  nombreuses  écoles  ont 
été  ouvertes,  de  meilleurs  métbodes  introduites  ,  des  inspec- 
tions plus  régulières  exercées ,  des  écoles  normales  instituées 
pour  les  régents ,  et  des  prix  fondés  pour  ceux  qui  se  distin- 
guent par  leur  zèle  et  leur  intelligence  ;  en  un  mot  rien  n'a 
été  négligé  de  ce  qui  pouvait  contribuer  à  exciter  sous  ce  rap-« 
port  un  élan  général.  Aussi  ,  quoique  les  résultats  ne  soient 
peut-être  pas  encore  tels  qu'on  peut  les  désirer,  on  ne  saurait 
nier  du  moins  que  l'état  de  l'enseignement  primaire  en  France 
ne  soit  maintenant  très-supérieur  à  ce  qu'il  était  sous  la  restau- 
ration. Mais  l'œuvre  est  immense,  et,  pour  l'accomplir,  il  reste 
encore  beaucoup  à  faire.  L'un  des  obstacles  les  plus  grands 
que  signale  M.  Villemain  ,  c'est  la  résistance  des  conseils  mu- 
nicipaux ,  dont  la  plupart  paraissent  ne  pas  comprendre  la 
nécessité  des  écoles  el  se  montrent  disposés  à  refuser  les  sa- 


274     RELIGION,  PHILOSOPHIE,   MORALE,  ÉDUCATION. 

crifices ,  bien  modestes  pourlaul ,  qu'elles  exigent ,  ou  ,  s'ils 
les  votent ,  à  les  réduire  autant  que  possible.  Cette  disposition 
est  si  générale  qu'il  a  fallu  y  remédier  par  un  article  de  loi  qui 
soumet  leurs  décisions  à  l'approbation  du  préfet  et  autorise 
celui-ci  à  fixer  le  minimum  de  la  somme.  Ce  fait  nous  frappe 
comme  bien  peu  favorable  à  la  démocratie.  Il  prouve  du  moins 
que  la  France  est  loin  d'être  prête  à  en  recueillir  de  bons  fruits. 
Ij'action  puissante  d'un  pouvoir  central  paraît  encore  absolu- 
ment nécessaire  pour  la  tirer  de  l'état  de  demi-barbarie  dans 
lequel  l'avait  plongée  à  cet  égard  l'insouciance ,  calculée  ou 
non ,  de  ses  gouvernements  antérieurs.  Peut-être  aussi  le 
système  universitaire  n'est-il  pas  le  plus  propre  à  populariser 
le  goût  de  l'instruction  ,  et  vaudrait-il  mieux  permettre  à  l'en- 
seignement libre  de  lui  faire  nne  salutaire  concurrence.  Il  est 
vrai  que  le  premier  résultat  de  la  liberté  pourrait  être  d'aug- 
menter considérablement  l'influence  du  clergé.  Mais  ce  danger 
devant  lequel  on  recule  n'exisle-l-il  pas  déjà?  Ne  voyons-nous 
pas  les  frères  des  écoles  chrétiennes,  en  dépit  du  privilège  de 
l'université ,  profiter  de  toutes  les  occasions  que  leur  offre  le 
mauvais  vouloir  des  conseils  municipaux  à  l'égard  des  écoles, 
pour  s'emparer  petit  à  petit  de  l'instruction  primaire  7  D'ail- 
leurs, il  ne  faut  pas  se  faire  d'illusion,  l'enseignement  pri- 
maire ,  pour  porter  de  bons  fruits  ,  doit  être  éminemment  mo- 
ral et  religieux,  et  tant  que  la  France  sera  un  état  catholique, 
elle  devra  en  subir  les  conséquences,  sous  peine  de  voir  tous 
ses  efforts  frappés  d'impuissance  et  de  stérilité. 


LEGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


PLAIM  d'une  réoi'ganisation  disciplinaire  des  classes  industrielles  en 
France ,  par  F.  de  la  Farelle.  Paris,  chez  Guillaumin  ;  5,  Galerie  de 
la  Bourse.  1  vol  in- 12.  2  fr.  50.  c. 


La  société  royale  d'agriculture  et  d'émulation  de  l'Ain  a 
couronné  cet  ouvrage  comme  répondant  le  mieux  à  la  question 
qu'elle  avait  posée  sur  la  convenance  d'établir,  dans  les  divers 


LÉGISLATION,  ECONOMIE  POLITIQUE.  275 

méliors  ,  des  associations  légales  dans  le  hul  do  régulariser  1 1 
de  discipliner  l'induslrie.  Après  avoir  cru  trouver  dans  la  liberté 
absolue  et  dans  la  concurrence  illimitée  ,  l'âge  d'or  de  l'indus- 
trie, ou  eomnience  à  s'apercevoir  que  là  comme  ailleurs  ,  le 
bien  est  mêlé  de  mal ,  et  que  le  régime  actuel,  quelle  que  soit  sa 
supériorité  sur  rancien,  présente  à  son  tour  de  graves  incon- 
vénients. On  ne  peut  pas  songer  à  rétablir  les  maîtrises  ,  mais 
on  voudrait  les  remplacer  par  quelque  chose  d'analogue,  et 
c'est  la  forme  de  cette  organisation  désirée  que  la  Société  de 
l'Ain  avait  mise  au  concours. 

M.  de  la  Farelle  est  parfaitement  entré  dans  les  vues  du 
programme.  Etudiant  avec  soin  la  législation  qui  réglait  autre- 
fois celte  matière  ,  il  a  cherché  à  lui  emprunter  tout  ce  qui  lui 
paraissait  conciliable  avec  la  liberté  industrielle.  Il  propose 
donc  des  espèces  de  maîtrises  libres  qui  ne  seraient  basées  que 
sur  des  associations  purement  volontaires,  qui  offriraient  à  l'ou- 
vrier des  moyens  de  secours,  de  travail ,  de  direction  ,  et  dans 
lesquelles  le  consommateur  trouverait  de  précieuses  garanties 
de  moralité  et  d'habileté.  Pour  bien  faire  comprendre  son  sy- 
stème ,  il  l'a  résumé  sous  la  forme  d'un  règlement  disciplinaire 
de  la  classe  industrielle. 

Tous  les  marchands  ,  artisans  et  ouvriers  des  classes  ou  pro- 
fessions industrielles  y  sont  distribués  en  corps  ou  commu- 
nautés sous  la  surveillance  d'un  syndical. 

Chaque  communauté  se  compose  de  maîtres  ,  d'ouvriers  ou 
compagnons  ,  et  d'apprentis. 

Comme  autrefois  ,  on  ne  peut  obtenir  la  maîtrise  qu'après 
avoir  fait  son  apprentissage  chez  un  maître  et  avoir  subi  un  • 
examen  de  capacité.  Mais  le  règlement  n'impose  aucun  mode 
particulier,  ni  aucune  règle  de  travail  ou  de  production.  Il 
permet  seulement,  dans  chaque  profession,  l'établissement 
d'un  bureau  de  garantie  et  de  contrôle  où  les  membres  de  la 
communauté  auront  la  faculté  de  se  faire  délivrer  une  marque 
attestant,  après  examen  ,  le  métré,  le  poids,  la  composition 
ou  qualité  des  articles  par  eux  produits  ou  mis  en  vente. 

Du  reste  ,  le  travailleur  qui  ne  voudra  pas  faire  partie  de  ces 
communautés  demeurera  toujours  parfaitement  libre  d'exercer 
sa  profession  en  dehors  de  leur  organisation  ,  et  de  leur  faire 
concurrence  s'il  se  croit  assez  fort  pour  cela.  Mais  il  est  facile 
de  prévoir  que  si  une  fois  de  semblables  associations  prenaient 
quelque  consistance  ,  elles  captiveraient  bientôt  la  confiance 
publique  ,  et  que  les  travailleurs  isolés  ne  pourraient  longtemps 
lutter  contre  elles.  Le  projet  de  M.  de  la  Farelle  nous  paraît 
donc  digne  d'être  encouragé.  Il  ne  remédiera  sans  doute  pas 
à  tous  les  maux  dont  on  se  plaint ,  et  dont  une  bonne  partie  du 


276  LÉGISLATION, 

moins  a  sa  source  soil  clans  les  entraves  qui  gênent  encore  le 
développement  naturel  de  l'industrie,  soit  dans  le  triste  héri- 
tage de  fautes  et  d'imprudences  que  nous  a  légué  le  passé. 
Mais  il  contribuera  certainement  à  corriger  bien  des  abus  et  à 
populariser  le  principe  de  Tassociation,  dont  on  ne  peut  nier 
fa  puissance  féconde  et  salutaire.  L'expérience  seule  ,  d'ail- 
leurs ,  pourra  le  faire  apprécier  h  sa  juste  valeur,  et  comme 
il  ne  renferme  rien  d'attentatoire  à  la  liberté  industrielle  ,  on 
ne  saurait  trop  se  bâter  d'en  essayer  l'application. 

Dès  qu'il  ne  s'agit  que  d'une  organisation  volontaire,  les 
obstacles  ne  seront  pas  aussi  grands  qu'on  se  Tiraagine.  L'au- 
teur s'appuie  avec  raison  sur  l'existence  déjà  si  ancienne  du 
compagnonage  ,  pour  prouver  que  les  classes  ouvrières  ne 
sont  pas  hostiles  aux  idées  d'association.  Elles  en  ont  un  sen- 
timent instinctif  qui,  s'il  était  bien  dirigé,  pourrait  produire 
d'heureux  résultats. 

Que  les  penseurs  qui  ,  s'efifrayant  de  l'avenir  de  la  société, 
cherchent  à  conjurer  les  orages  dont  elle  est  menacée,  quittent 
le  champ  de  la  théorie  pour  aborder  celui  de  la  pratique.  Le 
moindre  succès  obtenu  dans  cette  voie  sera  plus  utile  que 
toutes  leurs  éloquentes  déclamations  contre  les  principes  ri- 
goureux de  la  science.  En  réclamant  l'abolition  des  privilèges 
et  des  entraves,  les  économistes  n'ont  jamais  prétendu  défen- 
dre aux  travailleurs  de  s'associer  dans  le  but  de  régulariser  la 
production.  C'est  bien  mal  comprendre  la  maxime  de  laissez 
faire,  laissez  passer,  que  de  la  représenter  comme  ayant  pour 
but  d'isoler  le  travail  et  de  condamner  les  efforts  individuels  h 
s'épuiser  dans  un  état  d'hostilité  constante  les  uns  contre  les 
autres.  Quoiqu'en  dise  M.  de  la  Farelle,  si  son  projet  rencon- 
tre de  sérieux  obstacles,  ce  sera  précisément  dans  les  pays  où 
îe  principe  de  la  liberté  n'est  pas  encore  admis  dans  toute  son 
étendue,  et  tous  les  arguments  qu'il  présente  pour  intéresser 
l'autorité  en  sa  faveur  peuvent  même,  en  quelque  sorte,  se 
résumer  en  ces  mois  :  laissez  faire,  laissez  passer. 

Tvaissez  le  travail  s'organiser,  laissez-le  débattre  et  soigner 
lui-même  ses  propres  intérêts,  conlenlez-vous  de  le  surveiller 
et  n'étouffez  pas  son  essor  sous  votre  prétendue  protection. 


ECONOMIE   POLITIQUE.  277 

(lISTOIUii  électorale  de  la  l'raiice,  ilepuis  la  convotalioii  dos  Elats- 
Généiaiix  de  1789,  par  A,  Andiganne.  Paris,  chez  W.  Coqucbor», 
48,  rue  Jacob.  1  vol.  in-8.  G  f'r. 

L  liisloire  clecloralo  de  la  France  renfermé  en  quelque  sorle 
riiistoire  de  son  éducation  constitutionnelle.  Le  principe  électif 
une  fois  admis,  aspire  à  se  développer  et  à  s'étendre  toujours 
plus  ,  sans  aucun  égard  pour  l'état  des  lumières  dans  le  pajs. 
Il  en  résulte  une  foule  d'essais  infructueux  ,  de  tentatives  avor- 
tées et  de  désappointements  cruels  pour  ceux  qui  avaient  mis 
tout  leur  espoir  dans  l'adoption  du  principe,  ne  doutant  pas 
qu'il  ne  produisit  les  plus  merveilleuses  conséquences.  Bien 
heureux  quand  on  peut,  par  une  marche  prudente  ,  maintenir 
jusqu'à  un  certain  point  l'équilibre  et  empêcher  le  suffrage 
universel  d'arriver  trop  longtemps  avant  la  capacité  univer- 
selle. La  France  a  été  jusqu'à  présent  assez  heureuse  sous  ce 
rapport.  Elle  a  modifié  lentement  sa  loi  électorale,  et  quoique 
obligée  parfois  de  lutter  contre  des  tendances  hostiles  à  son 
développement,  elle  ne  s'est  point  laissé  entraîner,  par  esprit 
d'opposition  ,  à  des  excès  dangereux. 

Le  livre  de  M.  Audiganne  retrace,  d'une  manière  fort  inté- 
ressante, les  diverses  phases  de  celle  législation  électorale 
sous  l'empire  de  laquelle  les  esprits  ont  pu  se  former  petit  à 
petit  aux  conditions  essentielles  du  régime  représentatif.  Il  ra- 
conte tour  à  tour  l'essor  donné  au  principe  électif  par  la  révo- 
lution de  1789  ,  sa  destruction  presque  complète  sous  le  régime 
impérial,  puis  la  lutte  qui  s'engagea  sous  la  restauration  entre 
ses  partisans  et  ses  adversaires  ,  enfin  son  triomphe  après  i83o 
et  l'impulsion  nouvelle  qui  lui  fut  donnée  par  la  loi  qui  le  régit 
actuellement.  Il  signale  les  progrès  continuels  qu'il  a  faits  au 
milieu  des  obstacles  accumulés  sur  sa  roule,  et  propose  quel- 
ques modifications  qui  lui  paraissent  encore  désirables  pour  le 
mettre  tout  à  fait  en  harmonie  avec  l'esprit  de  notre  époque. 
Ces  modifications  sont  l'admission  de  quelques  capacités  intel- 
lectuelles et  la  centralisation  de  l'élection.  lÀ  se  borne  l'exten- 
sion qu'il  croit  convenable  de  donner  au  principe. 

Le  livre  de  M.  Audiganne  nous  semble  écrit  avec  sagesse, 
étranger  aux  exagérations  de  l'esprit  de  parti ,  et  tout  à  fait 
propre  à  donner  une  idée  claire  et  juste  du  sujet  qu'il  traite. 
Il  est  très  curieux  d'y  suivre  pas  à  pas  les  vicissitudes  diverses 
«lu  principe  qui  forme  aujourd'hui  la  base  de  l'organisation 
politique  de  la  France  ,  et  duquel  ,  par  conséquent ,  dépendra 
sans  doute  tout  son  avenir. 


278  LEGISLATION , 


rOLITlQUli  (l'un  philosophe  chrétien  ou  considérations  aihesséc.s  aux 
hommes  de  loi.  Paris.  1  vol.in-8.  6  i'vi  50  r. 


L'auteur  de  ce  livre  est  un  franc  apôtre  du  principe  de  l'au- 
torité. Pour  lui  le  cliristianisme  c'est  l'Eglise  de  Rome,  et  sa 
philosophie  consiste  tout  entière  dans  ces  mots  fameux  :  «Con- 
trains-les d'entrer.  »  Quoiqu'il  se  réjouisse  fort  du  mouvement 
catholique  de  notre  époque ,  il  ne  le  trouve  pas  encore  assc^ 
prononcé,  car  il  ne  voit  de  salut  que  dans  le  retour  aux  beaux 
temps  du  droit  divin  ,  du  pouvoir  absolu  et  de  la  persécution. 
Les  compromis  avec  l'esp.f'it  du  siècle  sont  à  ses  yeux  de  véri- 
tables niaiseries.  Il  veut  en  finir  une  fois  pour  toutes  avec  la 
souveraineté  du  peiiple ,  avec  les  gouvernements  constitution- 
nels ,  avec  la  tolérance  surtout ,  qui  est  la  cause  première  de 
tout  le  mal.  A  genoux  peuples  ignorants,  prosternez-vous, 
adorez  vos  maîtres ,  et  le  premier  qui  osera  lever  la  tête ,  le 
gibet  ou  le  bûcher  en  fera  bonne  justice.  A  la  bonne  heure , 
j'aime  celte  foi  robuste  qui  va  jusqu^au  bout  sans  broncher.  Ne 
me  parlez  pas  de  ces  esprits  timides  qui  reculent  devant  les 
conséquences  rigoureuses  d'un  principe,  et  qui,  dans  leur  ter- 
reur, le  tordent  et  le  plient  en  tons  sens,  dételle  sorte  qu'il  n'a 
plus  ni  signification  ni  portée.  Du  moins  avec  notre  auteur  on  sait 
à  quoi  s'en  tenir,  il  expose  clairement  son  système ,  et  s'il  en- 
treprend de  restaurer  le  caUiolicisme,  ce  n'est  pas  avec  la  folle 
prétention  d'en  faire  un  instrument  de  progresse!  de  liberté. 
Marchant  droit  à  son  but  sans  s'inquiéter  des  obstacles  ,  il  re- 
construit la  société  sur  le  principe  catholique  pur  qui  veut  une 
soumission  aveugle  aux  ordres  de  l'Eglise.  Le  souverain  n'est 
plus  qu'un  agent  du  pape,  dont  la  seule  mission  doit  être  de 
maintenir  les  peuples  dans  l'obéissance.  Pour  cela  ce  n'est  pas 
de  la  clémence  ,  ce  n'est  pas  de  l'humanité  qu'il  lui  faut.  De 
semblables  vertus  ne  sont  que  sottes  faiblesses.  Le  prince  doit 
avoir  sans  cesse  la  main  armée  du  glaive,  non-seulement  pour 
faire  respecter  la  loi,  mais  encore  et  surtout  pour  garantir  ses 
sujets  contre  l'influence  des  doctrines  perverses  par  lesquelles 
on  chercherait  à  leur  faire  secouer  le  joug  qui  les  opprime. 
On  conçoit  que  pour  atteindre  cet  idéal  il  y  a  beaucoup  à  faire. 
Toute  la  législation  actuelle  est  à  refoudre  jusque  dans  ses 
moindres  détails.  Mais  l'auteur  ne  recule  point  devant  cette 
nécessité.  Avec  un  courage  que  rien  n'arrête  ,  il  change  de 
fond  en  comble  les  relations  de  la  famille  aussi  bien  que  celles 
du  pouvoir  politique  et  du  pouvoir  civil.  De  même  que  le  prince 
est  le  représentant  de  Taulorité  dans  l'état ,  le  père  doit  l'être 
au  sein  de  la  famille.  Il  faut  donc  lui  donner  des  moyens  d'ac- 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  279 

lion  plus  puissants,  et  lui  accorder  la  liberté  de  transmettre  ce 
qu'il  possède  selon  son  bon  plaisir.  C'est  là  que  l'auteur  voit 
le  seul  moyen  de  mettre  un  terme  à  l'horrible  fécondité  de  ce 
faux  principe  d'éj^alité  absolue,  qui  n'admet  aucune  distinction 
d'âge  ou  de  mérite  entre  les  membres  d'une  même  société  do- 
mestique. On  arrêterait  ainsi  le  morcellement  continuel  de  la 
propriété.  On  concentrerait  celle-ci  de  manière  à  maintenir  la 
foule  dans  la  complète  dépendance  d'un  petit  nombre  de  grands 
propriétaires.  Puis  on  travaillerait  d'autre  part  à  restreindre 
également  autant  que  possible  le  développement  intellectuel , 
et  l'on  cbercberail  à  entraver  la  marche  de  l'industrie  de  ma- 
nière à  ramener  petit  à  petit  l'état  social  du  moyen  âge  avec 
ses  seigneurs ,  ses  serfs  attachés  à  la  glèbe  ,  et  ses  puissantes 
corporations  religieuses.  Tel  est  l'avenir  rêvé  par  le  philosophe 
chrétien.  On  ne  trouvera  pas  sans  doute  qu'il  ait  beaucoup  de 
chances  de  se  réaliser.  On  l'accusera  peut-être  de  folie.  Mais 
qu'on  y  prenne  garde  :  c'est  là  que  tendent  en  définitive  tous 
les  efforts  que  l'on  fait  aujourd'hui  pour  rendre  à  l'Eglise  ca- 
tholique son  antique  éclat.  Rome  est  immuable  dans  ses  pré- 
tentions encore  plus  que  dans  ses  principes.  Pour  elle  les  siè- 
cles ne  sont  rien,  le  progrès  des  idées  est  comme  non  avenu  , 
ce  qu'elle  voulait  il  y  a  cinq  cents  ans,  elle  le  veut  encore.  Elle 
semble  parfois  renoncer  à  la  lutte  ,  elle  attend  avec  patience, 
elle  fait  la  morte,  mais  elle  ne  compose  Jamais  avec  ses  adver- 
saires. Elle  peut  varier  dans  ses  moyens,  se  plier  en  apparence 
avec  souplesse  aux  exigences  des  temps.  Mais  son  but  a  tou- 
jours été  ,  sera  toujours  d'étoufifer  la  pensée  humaine  sous  le 
joug  impitoyable  de  son  autorité,  et  si  l'auteur  de  celle  politi- 
que a  commis  une  faute,  c'est  simplement  d'avoir  levé  trop  tôt 
le  voile  qui  cache  ses  véritables  projets.  On  aurait  tort  de  lui 
en  faire  un  reproche,  car  sa  précipitation  pourra  contribuer  à 
dissiper  quelques  illusions,  ouvrira  peut-être  quelques  yeux, 
et  montrera  le  danger  d'admettre  ou  d'encourager  certains 
principes  dont  on  repousserait  avec  horreur  les  conséquences 
cependant  inévitables. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


ESSAI  lie  statique  chimique  d(;s  êtres  organisés;  leçon  prolcssée  par 
7vI.J.  !3nmas,  pour  la  clôlure  de  son-cours  à  l'école  de  médecine 
Paris,  in-8.  2  fr.  50  c. 

Dans  celle  leçon  M.  J.  Dumas  résumant  les  clécouverles  les 
plus  importantes  de  la  chimie  moderne,  les  rallaclie  à  quelques 
idées  générales ,  élevées  et  fécondes  ,  sur  le  rôle  que  jouent 
dans  la  nature  les  plantes  et  les  animaux.  Dans  les  premières 
il  nous  montre  le  laboratoire  où  s'élabore  toute  matière  orga- 
nique, tandis  que  les  derniers  sont  des  espèces  d'appareils  de 
combustion,  destinés  à  diviser  de  nouveau  les  éléments  de  celle 
matière  ,  afin  qu'ils  puissent  alimenter  sans  cesse  Toeuvre  de 
transformation  dont  ils  sont  les  agents  éternels.  Par  leurs  ra- 
cines et  par  leurs  feuilles,  les  piaules  aspirent  de  l'eau,  de  l'a- 
cide carbonique  et  de  l'azote  ;  elles  fixent  dans  leur  inlérieur 
l'eau,  l'azote,  le  carbone,  puis  rendent  à  l'air  l'oxigène.  I/azote 
leur  sert  à  produire  uue  substance  fibrineuse,  entre  les  parti- 
cules de  laquelle  vient  se  fixer  la  matière  composée  par  le  mé- 
lange de  l'eau  et  du  carbone.  Le  tissu  cellulaire  ,  le  tissu  li- 
gneux ,  l'amidon  et  la  gomme,  sont  tous  également  produits 
par  ce  mélange,  et,  malgré  les  caractères  particuliers  que  cba- 
cun  d'eux  présente ,  ce  sont  des  matières  parfaitement  identi- 
ques, puisqu'on  y  retrouve  toujours  lo  molécules  de  carbone 
pour  12  molécules  d'eau.  «Admirable  fécondité,  qui  sait  du 
même  corps  eu  faire  trois  différents  ,  et  qui  permet  de  les 
transmuter  l'ixn  en  l'autre  avec  la  plus  faible  dépense  de  force, 
toutes  les  fois  que  l'occasion  l'exige.  » 

L'arrangement  moléculaire  paraît  être  la  seule  cause  de  la 
diflférence  qui  distingue  le  ligneux  insoluble  dans  l'eau,  de  l'a- 
midon qui  fait  empois  dans  l'eau  bouillante ,  et  de  la  dextrine 
qui  se  dissout  si  bien  dans  l'eau  à  froid  ou  à  chaud.  C'est  luie 
nouvelle  preuve  de  la  prodigieuse  simplicité  des  moyens  qu'em- 
ploie la  nature  pour  l'accomplissement  des  phénomènes  qui 
excitent  le  plus  notre  surprise. 

Lorsque  les  plantes  ont  ainsi  rempli  leur  rôle ,  commence 
celui  des  animaux ,  qui  est  de  brûler  celte  matière  organique 


SCIENCES  ET  ARTS.  281 

pour  rendre  à  l'almosphèro  les  élémenls  que  les  plantes  tib- 
sorhent.  Par  la  digestion,  la  respiration,  la  transpiration  et 
rexcrélion,  ils  exhalent  à  leur  tour  de  l'acide  carbonique,  de 
l'eau,  de  l'azole. 

Ainsi  c'est  un  échange  continuel  entre  l'air,  les  plantes  et 
les  animaux. 

((Les  végétaux  verts  constituent  le  grand  laboratoire  de  la 
chimie  organique.  Ce  sont  eux  qui ,  avec  du  carbone  ,  de  l'iiy- 
drogcne,  de  l'azote,  de  Teau  et  de  l'oxide  d'ammonium,  con- 
struisent lentement  toutes  les  matières  organiques  les  plus 
complexes. 

«Ils  reçoivent  des  rayons  solaires,  sous  forme  de  chaleur  ou 
de  rayons  chimiques,  les  forces  nécessaires  à  ce  travail. 

(i  liCs  animaux  s'assimilent  ou  absorbent  les  matières  orga- 
niques formées  par  les  plantes.  Tis  les  allèrent  peu  à  peu,  ils  les 
détruisent.  Dans  leurs  tissus  ou  leurs  vaisseaux,  des  matières 
organiques  nouvelles  peuvent  naître,  mais  ce  sont  toujours 
des  matières  plus  simples  ,  plus  rapprochées  de  Télat  élémen- 
taire que  celles  qu'ils  ont  reçues. 

((  Ils  défont  donc  peu  à  peu  ces  matières  organiques  créées 
lentement  par  les  plantes  ;  ils  les  ramènent  donc  peu  à  peu 
vers  l'état  d'acide  carbonique,  d'eau,  d'azote,  d'ammoniaque, 
état  qui  leur  permet  de  les  restituer  à  l'air. 

((En  briàlant  ou  en  détruisant  ces  matières  organiques,  les 
animaux  produisent  toujours  de  la  chaleur  qui,  rayonnant  de 
leur  corps  dans  l'espace ,  va  remplacer  celle  que  les  végétaux 
avaient  absorbée. 

((  Ainsi  tout  ce  que  l'air  donne  aux  plantes,  les  plantes  le  cè- 
dent aux  animaux,  les  animaux  le  rendent  à  l'air  ;  cercle  éter- 
nel dans  lequel  la  vie  s'agite  et  se  manifeste ,  mais  où  la  ma- 
tière ne  fait  que  changer  de  place. 

((La  matière  brute  de  l'air,  organisée  peu  à  peu  dans  les 
plantes,  vient  donc  fonctionner  sans  changement  dans  les  ani- 
maux, et  servir  d'instrument  à  la  pensée;  puis  vaincue  par  cet 
effort,  et  comme  brisée,  elle  retourne,  matière  brute,  au  grand 
réservoir  d'où  elle  était  sortie,  n 

Telles  sont  les  hautes  considérations  que  M.  Dumas  fait  res- 
sortir de  l'étude  de  la  chimie.  Indépendamment  du  talent  re- 
marquable qu'elles  donnent  à  l'auteur  l'occasion  de  déployer, 
on  ne  saurait  trop  applaudir  l'introduction  d'un  pareil  ensei- 
gnement dans  la  faculté  de  médecine  à  laquelle  on  a  souvent 
reproché  avec  raison  de  manquer  un  peu  trop  de  véritable 
philosophie.  La  lecture  de  cette  intéressante  leçon  fera  vive- 
ment désirer  que  M.  Dumas  publie  bientôt  la  totalité  de  son 
cours. 


282  SCIENCES  ET  ARTS. 

MOEURS^  instinct  et  singularités  de  la  vie  des  animaux  mammifères, 
par  R.-P.  Lesson.  Paris.  1  vol.  in-1 2,  5  tr.  50  c. 

Le  but  de  M.  Lesson  clans  ce  petit  volume,  est  de  compléter 
Tœuvre  de  Bufïon  en  décrivant  les  animaux  qui  lui  étaient  in- 
connus ,  et  en  redressant  les  erreurs  que  des  renseignements 
inexacts  lui  firent  commettre.  Il  a  rassemblé  pour  cela  les 
faits  nouveaux  qui  ressortent  d'observations  faites  par  les  na- 
turalistes modernes,  et  les  présente  dans  un  style  simple,  clair, 
qui,  s'il  n'atteint  pas  la  baute  supériorité  de  son  modèle,  ne 
manque  certainement  point  d'élégance  et  de  cbarme.  Les 
mœurs  des  animaux  sont  la  partie  la  plus  intéressante  de  l'hi- 
stoire naturelle,  mais  aussi  la  plus  difficile  et  la  plus  négligée 
par  les  savants,  qui  préfèrent  acquérir  promptement  de  la  re- 
nommée par  quelques  recberches  nouvelles  sur  la  classifica- 
tion, plutôt  que  de  consacrer  leur  vie  à  l'observation  d'une  oa 
deux  espèces  sur  lesquelles  leurs  découvertes  courraient  en- 
core le  risque  d'être  contestées,  jusqu'à  ce  que  d'autres  obser- 
vateurs fussent  venus  les  confirmer.  Aussi  les  progrès  de  la 
science  sous  ce  rapport,  depuis  Buffou  ,  ont-ils  été  bien  lents. 
Nous  en  avons  la  preuve  dans  l'ouvrage  de  M.  Lesson,  qui, 
quoique  bien  peu  étendu  pour  un  sujet  si  vaste ,  contient  en- 
core plus  de  descriptions  d'animaux  que  de  détails  sur  leurs 
mœurs  et  leurs  instincts.  La  plupart  des  observations  qu'il  a 
pu  recueillir  ne  roulent  guère  que  sur  des  généralités  assez 
vagues ,  et  il  ne  donne  de  notions  bien  précises  que  sur  les 
animaux  qu'on  a  pu  suivre  dans  l'état  de  captivité.  Malgré 
cela,  sou  travail  offre  certainement  un  vif  intérêt.  On  y  trouve 
le  résumé  de  recherches  nombreuses ,  dont  les  résultais  sont 
épars  dans  des  Mémoires  scientifiques ,  ou  dans  des  ouvrages 
difficiles  à  consulter.  C'est  une  espèce  d'inventaire  des  con- 
quêtes de  la  science  moderne,  qui  ne  sera  pas  sans  utilité  pour 
les  savants  eux  mêmes,  mais  qui  présente  surtout  aux  gens  du 
monde  une  lecture  instructive  et  pleine  d'attraits. 


UN  MILLION  DE  FAITSj  aide-mémoire  universel  des  sciences,  des 
arts  et  des  lettres  par  F.  Aicard,  Desportes,  P.  Gervais,  L.  Lalanne, 
Ch.  Martins,  Ch.  Vergé  et  Yung.  Paris.  1  gros  vol.  in-1 2  de  800  pa- 
ges à  2  colonnes,  avec  des  figures  insérées  dans  le  texte.  12  fr. 

Ce  volume  renferme  sous  un  format  commode  et  très-por- 
tatif, une  véritable  encyclopédie.  En  effet  par  une  ingénieuse 


SCIENCES  ET  ARTS.  283 

combinaison  typograpliiqiio  ,  il  équivaut  exactement  à  lo  vo- 
lumes in-8"  de  l^^G  pages  cliacun  ,  et  cependant,  quoique  le 
caractère  soit  sans  doute  fort  petit,  Timpression  est  assez  nette 
pour  rendre  les  leclierches  faciles.  Plus  de  !^oo  gravures  sur 
bois  sont  semées  le  long  de  ses  colonnes,  et  des  tables  dres- 
sées avec  beaucoup  de  soin  renvoient  au  corps  de  l'ouvrage 
pour  environ  buit  mille  mots  à  plus  de  vingt  mille  passages 
différents. 

On  le  voit ,  il  était  impossible  de  rassembler  plus  de  matiè- 
res dans  un  espace  aussi  restreint,  el  sous  ce  rapport  c'est  cer- 
tainement le  travail  le  plus  remarquable  qui  soit  sorti  des 
presses  françaises. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  comme  cbef-d'œuvre  tjpogra- 
pbique  que  ce  livre  mérite  d'être  distingué.  C'est  un  recueil 
précieux  dans  lequel  se  trouvent  réunis  tous  les  résultais  de 
«juelque  importance  qui  sont  définitivement  acquis  à  l'esprit 
buraain.  Et  quoique  sous  une  forme  très-concise  ils  sont  pré- 
sentés avec  clarté,  sans  sécheresse,  avec  tous  les  développe- 
menls  nécessaires  pour  venir  en  aide  à  rinlelligence  du  lec- 
teur. Dans  ce  but  même  ,  les  auteurs  n'ont  point  voulu  suivre 
l'ordre  alphabétique  généralement  adopté  dans  les  ouvrages 
de  celle  natuTe  ,  et  qui  a  l'inconvénient  grave  d^en  détruire 
l'unité,  d'empêcher  toute  vue  d'ensemble,  el  de  rendre  indis- 
pensables des  répétitions  fatigantes.  Ils  ont  préféré  grouper  les 
faits,  el  les  ranger  dans  Tordre  des  diverses  branches  des  con- 
naissances humaines,  d'après  le  rôle  que  celles-ci  jouent  sous 
le  point  de  vue  de  la  constitution  sociale. 

On  comprend  tout  de  suile  l'avantage  d'une  semblable  clas- 
sification ,  qui  offre  une  marche  analogue  à  celle  de  l'esprit 
humain,  et  permet  d'embrasser  avec  les  détails  particuliers  de 
chaque  branche  le  lien  qui  les  unit  les  unes  aux  autres,  el  les 
fait  toutes  converger  vers  le  même  but.  C'est  une  idée  philoso- 
phique aussi  féconde  qu'intéressante  dans  ses  résultais. 

Les  sciences  raalhéraaliques  pures  et  appliquées,  et  les 
sciences  physiques  forment  un  premier  groupe  ,  où  l'on  ne 
considère  les  faits  que  sous  le  point  de  vue  abstrait,  et  dans 
leurs  applications  à  l'homme  envisagé  individuellement.  Un 
second  groupe  de  même  nature  est  composé  des  sciences  na- 
turelles et  médicales.  Puis  viennent  les  connaissances  spécia- 
lement appbcables  à  Texistence  matérielle  de  l'espèce  hu- 
maine, réunie  eu  corps  de  nations.  Ce  sont  l'arilhmétique  so- 
ciale ,  dont  le  but  est  de  déterminer  les  éléments  numériques 
de  diverses  espèces  qui  peuvent  intéresser  Ihomme  dans  l'état 
de  société,  l'agriculture,  la  technologie  ,  le  commerce  et  l'art 
militaire.  Enfin  trois  autres  groupes  sont  formés  des  sciences 


284  SCIENCES  ET  ARTS. 

qui  ont  rapport  aux  faits  de  l'ordre  moral.  Dans  le  premier  se 
trouvent  la  plulosopliie  ,  la  littérature,  les  beaux-arts.  Le  se- 
cond comprend  la  paléographie,  la  numismatique,  la  chrono- 
logie et  riiistoire  ,  la  philologie  ,  la  géographie,  la  biographie 
et  la  mythologie.  Le  troisième  renferme  l'éducation  et  la  lé- 
gislation. Un  index  alphabétique  des  noms  d'hommes,  de  lieux 
et  de  choses,  rend  l'ouvrage  très-facile  à  consulter,  et  permet 
do  l'employer  également  soit  comme  un  résumé  complet  de 
chacune  des  sciences  que  nous  venons  de  nommer,  soit  comme 
un  dictionnaire  pour  de  simples  recherches. 

La  rédaction  du  Million  de  faits  confiée  pour  ses  parties 
principales  à  de  jeunes  savants  pleins  d'ardeur  et  de  zèle ,  ue 
laisse  d'ailleurs  rien  à  désirer,  et  cbacun  des  petits  traités  dont 
il  se  compose  est  terminé  par  une  esquisse  historique  et  biblio- 
graphique, où  se  trouvent  des  indications  souvent  peu  connues 
sur  des  découvertes  importantes  ,  et  des  conseils  sur  les  meil- 
leurs ouvrages  à  étudier.  Aussi  serions-nous  bien  trompés  si 
celle  ingénieuse  publication  n'obtenait  un  rapide  et  brillant 
succès. 


GENEVF,  ,     IMPIIIMERIE   DE  FERD.    RAMBOZ. 


Keiiue    Qirtttque 

DES    LIVRES    IVOUVEAUX. 

Ocloèto    1842. 


LITTÉRATURE  ,  HISTOIRE. 


LES  MYSTÈRES  de  Paris,  par  Eugène  Sue,  l^e  partie.  Paris.  1  vol. 
in-8.  7  fr.  50  c.  —  PAULA  MONTI  ou  l'hôtel  Lambert ,  hisloire 
contemporaine,  par  Eugène  Sue  ;  tome  1<îf.  Paris.  1  vol.  in-8,  7  tr. 
50  c. 

M.  Eugène  Sue  est  doué  d'une  imagination  Irès-fécoude ; 
on  ne  saurait  le  nier  ,  ses  nombreux  écrits  en  offrent  la  preuve 
et  le  voici  maintenant  qui,  pour  ne  laisser  aucun  doute  à  cet 
égard  ,  entreprend  de  mener  de  front  deux  romans  de  genres 
très-divers.  C'est  un  tour  de  force  certainement  fort  remar- 
quable ,  car  il  est  exécuté  avec  un  rare  talent.  L'auteur  con- 
naît bien  l'art  d'exciter  l'intérêt,  de  soutenir  l'attention,  d'en- 
traîner le  lecteur  à  sa  suite  dans  le  dédale  des  intrigues  les 
plus  compliquées ,  dont  il  fiut  mouvoir  les  ressorts  avec  une 
grande  babileté.  "Sous  ce  rapport  il  nous  paraît  être  supérieur 
à  tous  les  autres  romanciers  du  jour.  Dans  ses  ouvrages  l'ac- 
tion marche  d'un  pas  ferme  ,  le  drame  se  développe  sans  effort, 
et  jamais  l'on  n'y  rencontre  ces  longueurs  fatigantes  ou  ces 
détails  minutieusement  puérils  qui  rcmplissenlceux  de  M.  Fré- 
déric Soulié  et  de  M.  de  Balzac. 

Malheureusement  tout  comme  ces  derniers,  M.  Eugène  Sue 
abuse  parfois  de  ses  facultés  d'une  singulière  façon.  Pas  plus 
qu'eux  il  ne  se  préoccupe  du  point  de  vue  moral  ,  et  la  liltéra- 

21 


286  LITTÉRATUBE , 

lure  semble  n'élre  pour  lui  qu'un  art  sans  but  ni  porlée.  Le 
principe  du  beau  est  complètement  sacrifie  au  désir  de  piquer 
la  curiosité  par  des  peintures  liardies  et  originales.  Faire  à  tout 
prix  du  neuf,  oser  ce  qui  ne  l'avait  pas  clé  jusqu'à  présent, 
voilà  quelle  est  la  seule  pensée  qui  dirige  ces  écrivains  et  leur 
fait  souvent  choisir  de  préférence  les  sujets  les  moins  littéraires 
comme  plus  propres  à  stimuler  le  goùl  blasé  du  public. 

Pour  produire  quelque  efïet  sur  des  palais  endurcis  par  l'u- 
sage des  liqueurs  fortes  ,  il  faut  de  l'esprit  de  vin  assaisonné 
de  poivre.  C'est  plus  facile  et  plus  prompt  que  de  chercher 
par  un  régime  sobre  et  doux  à  leur  rendre  la  délicatesse  et  la 
sensibilité  qu'ils  ont  perdues. 

Tel  est  sans  doute  le  raisonnement  qu'aura  fait  M.  Sue  en 
prenant  la  plume  pour  écrire  les  Mystères  de  Paris,  qui  depuis 
quelque  temps  remplissent  le  iemWeiowAu.  Journal  des  Débats, 
jusqu'ici  tout  à  fait  pur  des  allures  étranges  d'une  semblable 
littérature. 

Dès  les  premières  lignes  de  ce  gracieux  récit,  l'argot  des 
voleurs  et  des  assassins  vient  enrichir  le  style  de  l'auteur  de 
sa  triviale  énergie.  TNous  sommes  inlro  duils  dans  un  de  ces 
bouges  infects  où  les  forçats  libérés  ou  évadés  se  donnent  ren- 
dez-vous et  qu'ils  appellent  un  lapis-franc .  Les  principaux 
personnages  sont  une  Ogresse  ,  un  Chourineur,  une  Goualeuse 
et  un  inconnu  qui  n'est  ni  choiuineur ,  ni  ogre  ,  ni  grinche  , 
mais  se  pique  de  connaître  parfaitement  les  mœurs  et  les  habi- 
tudes de  ses  estimables  compagnons.  Et  pour  s'excuser  de  nous 
offrir  une  société  pareille,  M.  Sue  ne  trouve  rien  de  mieux 
(|,ue  de  s'appuyer  sur  l'exemple  de  F.Cooper,  qui  nous  a  peint 
les  sauvages  d'Amérique.  C'est ,  dit-il ,  une  autre  race  de  sau- 
vages qui  vit  au  milieu  de  nous,  en  dehors  des  lois  ,  et  qu'il 
est  bon  de  connaître.  La  comparaison  n'est  pas  flatteuse  pour 
les  Peaux  rouges.  Heureusement  elle  est  aussi  fausse  qu'in- 
juste, et  nous  ne  comprenons  pas  comment  on  peut  assimiler 
le  rebut  de  nos  bagues  et  de  nos  prisons  aux  habitants  des 
prairies  ou  des  forets  vierges.  Il  est  vrai  que-les  uns  et  les  autres 
s'abandonnent  volontiers  sans  frein  à  tontes  leurs  passions  j 
mais  les  premiers  nous  offrent  l'aspect  repous'santde  la  corrup- 
tion et  du  crime  ,  tandis  que  les  derniers  n'ont  d'autre  tort  que 
d'être  demeurés  étrangers  aux  bienfaits  de  la  civilisation. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  chourineur  maltraite  \s goualeuse,  qui 
liposte  en  lui  portant  un  coup  de  ciseaux,  et  l'inconnu,  nommé 
Rodolphe ,  intervient  à  propos  pour  mettre  fin  au  combat  en 
rossant  le  chourineur  avec  une  telle  supériorité  de  coups  de 
poingt ,  qu'il  gagne  aussitôt  sou  respect  et  sa  confiance;  puis 
tous  les  trois  vont  souper   ensendile  dans  le  tapis-franc  de 


HISTOIRE.  287 

Vogressc.  Là  doux  iloubles  cholettes  de  tortu  a  douze ,  un  ar- 
lequin ot  quelques  verres  d'eau  d'affachcvenl  d'établir  Tinti- 
milc  la  plus  complète.  La  goiialeuse  raconte  son  histoire,  qui 
est  celle  d'une  pauvre  fille  abandonnée  par  ses  parents  au  coin 
d'une  borne,  el  recueillie  par  une  vieille  méchante  et  borgne, 
surnommée  la  Chouette,  qui  envoyait  la  petite  mendier  le  long 
des  rues  et  la  battait  tant  qu'un  beau  jour  elle  prit  son  parti 
de  ne  plus  rentrer  à  la  maison,  fut  ramassée  par  la  police  el 
enfermée  dans  une  maison  de  correction  jusqu'à  l'âge  de  seize 
ans,  puis  mise  à  la  porte  avec  une  somme  de  trois  cents  francs 
qu'elle  eut  bientôt  dissipée  ,  et  finalement  enrôlée  par  les 
ogresses  de  la  Cité  au  nombre  de  leurs  filles  de  joie ,  parmi 
lesquelles  sa  voix  harmonieuse  et  douce  lui  avait  valu  le  sur- 
nom de  la  goualeuse.  Le  chourineur  raconte  à  son  tour  son 
histoire,  qui  rassemble  fort  à  la  précédente.  C'est  aussi  un  en- 
fant trouvé  qui  a  passé  par  tontes  les  épreuves  de  la  misère , 
a  fait  les  plus  pénibles  métiers  pour  gagner  sa  vie ,  et  qui , 
après  avoir  été  quelque  temps  employé  chez  un  écarrisseur 
à  chouriner  les  vieux  chevaux,  fut  saisi  tout  à  coup  d'un  tel 
amour  de  chouritier,  que  s'étant  ensuite  engagé  comme  soldat, 
dès  la  première  faute  qu'il  commit  contre  la  discipline,  il  chou- 
rina  son  sergent  qui  voulait  le  punir,  el  fut  condamné  à  mort 
comme  assassin.  Puis  sa  peine  fut  commuée  en  i5  ans  de  tra- 
vaux forcés  ,  après  lesquels  il  vient  de  quitter  le  bagne  pour 
reprendre  son  état  de  manœuvre. 

D'ailleurs  le  chourineur  libéré ,  ou  si  vous  aimez  mieux  le 
fagot  affranchi ,  est  un  parfait  honnête  homme  ,  qui  ne  se 
ferait  pas  grinche  pour  tout  l'or  du  monde  et  dont  le  caractère 
un  peu  féroce  ,  mais  du  reste  bon  enfant ,  excite  au  plus  haut 
degré  la  sympathie  de  Rodolphe.  A  la  vérité  ,  il  n'a  pas  encore 
entièrement  perdu  le  SjOÙ\.  àe  chouriner  ;  iX  est  toujours  prêt 
à  redevenir  assassin  dès  que  Toccasion  s'en  présentera  ;  mais 
que  voulez-vous,  s'il  a  la  bosse  de  la  destructivité ce.  nesl  pas 
sa  faute;  et  à  cela  près,  Rodolphe  le  trouve  tout  à  fait  digne 
de  devenir  son  confident  et  son  ami. 

Ce  Rodolphe  est  une  espèce  de  gentilhomme  philosophe  qui 
aime  à  étudier  la  société  sous  toutes  ses  faces,  et  choisit  de 
préférence  les  plus  laides. 

Après  avoir  complété  son  éducation  ,  en  se  rendant  expert 
dans  l'art  de  boxer,  de  jouer  du  bâton  et  de  parler  l'argot,  il 
s'est  lancé  dans  la  carrière  de  l'observation,  et  revêtu  de  la 
blouse  ,  il  pénètre  jusque  dans  les  repaires  du  crime  sans 
crainte  ni  scrupule. 

Le  lapis  franc  ou  la  taverne  de  la  mère  Ponisse ,  où  nous 
le  voyous  en   si  bonne  compagnie,  lui  fournit  maints   sujets 


288  LITTÉRATURE , 

d'éludé.  Taudis  qu'il  est  encore  sous  l'impression  des  deux  ré- 
cits qu'il  vient  d'entendre  ,  entre  un  raille  ou  agent  de  police 
qui ,  avec  l'aide  de  quelques  gendarmes,  opère  l'arrestation 
de  deux  bandits  accusés  d'avoir  assassiné  une  vieille  femme. 
Puis  arrive  le  maître  d'école,  le  plus  redoutable  des  brigands 
du  quartier,  qui  tout  récemment  évadé  du  bagne,  où  il  était 
renfermé  pour  la  vie  ,  a  su  dérouter  les  poursuites,  en  se  mar- 
tyrisant la  figure  de  manière  à  se  rendre  méconnaissable.  Il 
amène  avec  lui  sa  largue  ,  dans  laquelle  la  goua leuse  reconnail 
avec  terreur  son  ennemie  la  Chouette.  Une  lutte  devient  im- 
minente ,  et  déjà  Rodolphe  s'apprête  à  faire  usage  de  ses 
poingls  ,  lorsque  son  fidèle  serviteur  Murpb  ,  qui  ne  le  perd 
jamais  de  vue  dans  ses  dangereuses  expéditions  ,  accourt ,  lui 
dit  quelques  mots  en  anglais  ,  et  l'entraîne  hors  de  la  taverne. 
A  peine  ils  sont  sortis ,  que  surviennent  deux  étrangers  qui 
cherchent  Rodolphe  ,  et  qui  se  faisant  servir  une  bouteille  de 
vin  ,  tentent  vainement  d'obtenir  du  chourineur  quelques  ren- 
seignements propres  à  les  mettre  sur  ses  traces.  Cependant  le 
maître  d'école  et  la  Chouette,  furieux  de  voir  leur  proie  échap- 
per, car  la  goualeuse  a  profilé  d'un  moment  de  trouble  pour 
battre  en  retraite  ,  complolleul  ensemble  contre  les  nouveaux 
venus  ,  les  suivent  à  leur  sortie  du  cabaret ,  et  tombant  sur  eux 
dans  une  rue  écartée,  les  débarrassent  fort  lestement  de  leurs 
bourses  et  de  leurs  portefeuilles.  Mais  le  chourineur  a  tout  vu, 
et  dès  le  lendemain  il  en  informe  Rodolphe  ,  qui  est  revenu 
chercher  la  charmanle  goualeuse ,  à  laquelle  il  s'intéresse  vi- 
vement, et  qui,  fort  désireux  de  s'emparer  de  certains  papiers, 
forme  aussitôt  le  plan  d'attirer  le  maître  d'école  dans  un  piège, 
afin  de  lui  enlever  les  portefeuilles.  Il  commence  par  déposer 
sa  protégée  en  lieu  sûr,  sous  la  garde  d'une  autre  femme  qu'il 
a  déjà  sauvée  de  la  misère,  puis  il  se  présente  au  brigand  qu'il 
veut  tromper,  comme  un  hardi  voleur,  et  lui  propose  une  af- 
faire de  compte  à  demi.  Le  maître  d'école  essaie  bien  de  lut- 
ter de  ruse  avec  lui ,  mais  enfin  il  succombe ,  et  Rodolphe , 
maître  de  sa  destinée  ,  s'érige  en  juge  ,  le  condamne  pour  tous 
ses  crimes  à  perdre  la  vue,  et  fait  exécuter  la  sentence  par  son 
docteur,  nègre  fidèle  qui  obéit  à  son  maître  sans  aucun  scru- 
pule. Puis  il  renvoie  le  malheureux  aveugle  avec  la  somme 
nécessaire  pour  suffire  à  tous  ses  besoins  ,  et  fait  un  sort  très- 
heureux  au  chourineur,  en  lui  donnant  la  direction  d'une 
ferme  en  Algérie,  où  il  pourra  chouriner  des  Arabes  tant  qu'il 
voudra  ,  sans  cesser  d'être  un  parfait  honnête  homme. 

Tel  est  le  roman  qui  depuis  deux  mois  fait  les  délices  du 
monde  fashionable.  Notre  analyse  est  bien  incomplète  ,  mais 
nous  la  croyons  suffisante  pour  faire  apprécier  les  mérites  de 


HISTOIRE.  289 

ce  chef-d'œuvre.  Nous  avons  surtout  voulu  donner  une  idée  de 
l'agréable  emploi  que  l'auteur  fait  de  l'argot.  On  prétend  que 
ce  beau  langage,  ainsi  naturalisé  dans  la  littérature  par  le  Jour- 
nal des  Débats,  fait  fureur  dans  les  salons,  et  qu'il  n'est  pas 
rare  d'entendre  des  lions  du  premier  ordre  dire  à  leurs  chastes 
compagnes  :  Dis-donc ,  la  goualeuse  ,  est-ce  que  tu  ne  vas  pas 
nous  goualer  une  de  tes  goualantes  ?  Certes,  M.  Eugène  Sue 
doit  s'enorgueillir  d'un  semblable  succès,  et  il  peut  se  vanter 
à  juste  titre  de  contribuer  à  former  le  goiît  de  son  époque. 

Dans  Paula  Monti  nous  trouvons  un  monde  tout  différent. 
Ce  sont  des  princes  et  des  princesses  ,  des  marquis  et  des  mar- 
quises, et  c'est  tout  au  plus  si  parmi  les  nombreux  personnages 
que  l'auteur  met  en  scène ,  on  en  rencontre  un  ou  deux  qui 
n'aient  pas  devant  leur  nom  le  petit  de  aristocratique.  Mais  il 
nous  a  paru  que  sons  ces  dehors  brillants  se  cachaient  des 
mœurs  et  des  penchants  qui  ne  sont  guère  plus  nobles  que  ceux 
des  habitués  du  tapis-franc.  Peut-être  l'auteur  a-t-il  voulu 
produire  un  contraste ,  montrer  que  la  corruption  réelle  ne 
gît  pas  toujours  là  où  elle  semble  le  plus  apparente.  Ce  serait 
une  idée  assez  juste ,  quoique  singulièrement  forcée  et  pré- 
sentée sous  un  jour  aussi  faux  qu'immoral ,  puisqu'elle  aurait 
pour  résultat  de  placer  le  bagne  au-dessus  des  salons ,  et  de 
confondre  si  bien  la  vertu  avec  le  crime,  qu'il  n'y  aurait  plus 
moyen  de  s'y  reconnaître.  Mais  ce  premier  volume  ne  renfer- 
mant que  l'ébauche  encore  très-incomplète  d'une  intrigue  fort 
embrouillée  ,  nous  nous  abstiendrons  de  formuler  un  juge- 
ment, et  nous  attendrons  la  fin  du  récit  qui  s'annonce  du  reste 
comme  plein  de  vie  et  d'intérêt. 


CONSUëLO,  par  Georges  Sand.  Paris.  2  vol.in-8.  15  fr. 

Une  petite  Espagnole  ,  élevée  par  des  Bohémiens  qui  l'ont 
prise  on  ne  sait  oii  et  l'ont  abandonnée  en  Italie  après  l'avoir 
traînée  à  leur  suite  dans  maintes  contrées  diverses ,  puis  re- 
cueillie par  un  maestro  ,  qui  découvre  en  elle  la  plus  belle  voix 
du  monde  et  en  fait  la  première  chanteuse  de  Tenise,  telle  est 
l'héroïne  de  Mad.  Sand.  C'est  une  de  ces  créations  artistiques 
auxquelles  sa  fantaisie  ingénieuse  sait  donner  tant  de  charme 
et  d'attrait.  Se  livrant  aux  caprices  de  son  imagination  si  riche 
et  si  féconde  ,  elle  nous  peint  sous  les  couleurs  les  plus  origi- 
nales cette  existence  d'artiste,  dont  elle-même  possède   une 


^90  LITTÉRATURE, 

assez  longue  expérieuce  pour  la  bien  connaître.  Ici ,  point  de 
ces  prétentions  à  la  métaphysique,  point  de  ces  préoccupations 
humanitaires  contre  lesquelles  son  beau  talent  est  venu  plus 
d'une  fois  échouer  dans  ses  précédentes  productions.  Elle  vise 
moins  au  génie,  se  renferme  davantage  dans  le  cercle  de  la  vie 
réelle,  et  si  son  œuvre  n'a  pas  une  bien  haute  portée,  du  moins 
elle  remplit  mieux  les  conditions  ordinaires  du  roman. 

Consuelo ,  la  plus  pauvre  et  la  moins  jolie  des  jeunes  filles 
qui  fréquentaient  l'école  des  choristes  dans  l'église  des  Mendi- 
canti,  était  méprisée  par  ses  dédaigneuses  compagnes.  Elle  ne 
chercliait  point  non  plus  à  gagner  leur  amitié,  semblait  se  com- 
plaire dans  son  isolement  et  ne  connaissait  pas  de  plus  grande 
jouissance  que  d'aller  passer  la  soirée  sur  le  bord  du  canal  à 
chanter  et  jouer  avec  Anzoletto  ,  le  petit  pêcheur  de  coquil 
loges,  son  unique  compagnon,  qu'elle  appelait  son  fiancé, 
parce  qu'ils  s'étaient  promis  de  se  marier  ensemble.  Mais  douée 
d'une  organisation  musicale  fort  remarquable,  elle  ne  tarde 
pas  à  devenir  la  favorite  du  Porpora  ,  maître  habile  qui  jouis- 
sait dans  Venise  d'une  haute  renommée,  et  qui  résolut  de  faire 
une  prima  donna  de  cette  pauvre  enfant  si  chélive  et  si  dégue- 
nillée. Dans  ce  but  il  s'agit  de  lui  faire  obtenir  la  faveur  du 
comte  Zustiiiiani ,  noble  protecteur,  dont  l'appui  est  indispen- 
sable aux  débutantes.  Or,  le  comte,  quoique  très-sensible  aux 
charmes  d'une  belle  voix  ,  ne  l'est  pas  moins  à  ceux  d'une  belle 
femme ,  et  lorsqu'il  voit  pour  la  première  fois  Consuelo  vêtue 
comme  une  mendiante,  il  renverse  toutes  les  espérances  de  son 
ami  le  maestro ,  en  déclarant  qu'elle  est  affreuse.  Cependant 
Porpora  ne  se  décourage  point.  Il  engage  Consuelo  à  soigner 
un  peu  mieux  sa  toilette  ,  éveille  l'ambition  dans  son  esprit,  la 
fait  travailler  avec  ardeur ,  et  réussit  si  bien  à  mettre  tout  son 
talent  en  évidence,  que  le  comte  trouve  piquant  d'en  devenir 
amoureux  et  de  la  faire  débuter  sur  le  théâtre  ,  où  elle  obtient 
un  succès  complet.  Dès  lors  la  vie  misérable  et  solitaire  de  la 
petite  chanteuse  de  rue  fait  place  aux  fêtes  et  au  luxe  du  grand 
Mionde.  Le  comte  cherche  à  l'entourer  de  séductions  ,  mais 
fidèle  à  son  attachement  pour  Anzoletto  ,  Consuelo  repousse 
les  avances  du  noble  seigneur  ;  quand  elle  voit  son  fiancé  l'ou- 
blier pour  une  rivale,  il  lui  prend  un  profond  dégoût  pour 
celle  gloire  qui  est  venue  gâter  sa  vie  en  l'exposant  aux  intri- 
gues de  la  jalousie  et  à  celles  non  moins  dangereuses  de  la  cor- 
ruption. Porpora  sentant  la  nécessité  de  ne  pas  laisser  plus 
longtemps  sa  protégée  en  but  aux  périls  qui  menacent  son  in- 
nocence ,  l'arrache  brusquement  au  ihéâlre  et  au  monde,  et 
l'envoie  sur  les  confins  de  la  Bohême  ,  dans  une  famille  alle- 
mande qui  habite  le  vieux  Château  des  Géants. 


HISTOIRE.  291 

(Vesl  un  chaugemenl  de  scène  aussi  complet  qu'inallcadu  , 
clans  lequel  l'auteur  déploie  une  merveilkusc  souplesse  de  ta- 
lent. Les  Rudolstadt ,  auxquels  Porpora  recommande  son  élève 
comme  pouvant  être  à  la  fois  une  aimable  compagne  et  une 
excellente  maîtresse  de  musique  pour  la  jeune  Amélie ,  sont 
une  famille  d'antique  noblesse  ,  qui  vit  dans  la  retraite,  conser- 
vant religieusement  ses  vieilles  mœur^simples  et  austères.  Cha- 
cun de  ses  membres  ofïre  un  caractère  bien  tranché.  Ce  sont 
autant  de  types  originaux  que  Mad.  Sand  se  plaît  à  esquisser 
fortement  avec  cette  fermeté  de  piioceau  qui  lui  est  propre.  On 
y  trouve  ,  dans  un  cadre  restreint ,  une  image  vigoureuse  de 
la  fermentation  et  de  la  lutte  des  idées  au  moyen  âge.  Les  ha- 
bitants de  ce  gothique  manoir  semblent  être,  comme  les  murs 
qui  les  entourent  ,  des  ruinas  du  temps  passé ,  demeurées  in- 
tactes au  milieu  du  mouvement  général ,  respectées  par  le  ni- 
veau civilisateur  qui  s'est  arrêté  devant  le  pont-levis  de  leur 
château.  Le  catholicisme  le  plus  fervent  anime  le  chef  delà  fa- 
mille, ainsi  que  sa  sœur  la  vieille  chanoinesse  ,  tandis  que  son 
fils  Albert,  jeune  enthousiaste  chez  lequel  l'imagination  exaltée 
par  les  souvenirs  de  la  guerre  des  Hussites  produit  des  hallu- 
cinations étranges  ,  paraît  pencher  plutôt  vers  les  doctrines  lu- 
thériennes ,  et  que  sa  nièce  Amélie,  jeune  fille  à  la  tête  légère, 
gémit  de  la  triste  existence  à  laquelle  elle  est  condamnée  ,  et 
par  esprit  d'opposition  se  sent  plutôt  disposée  à  l'incrédulité, 
dont  elle  puise  les  éléments  dans  les  productions  de  la  littérature 
française  qu'elle  lit  eu  cachette.  Enfin  ,  pour  compléter  le  ta- 
bleau ,  le  chapelain  de  la  famille  est  un  jésuite  qui  se  plie  avec 
souplesse  à  tous  les  caractères,  et  semble  tenir  dans  sa  main  les 
fils  d'une  intrigue  mystérieuse  dont  le  Château  des  Géants 
doit  être  le  théâtre. 

Cette  exposition  faite  avec  talent  excite  l'intérêt  au  plus 
haut  degré  ;  mais  l'auteur  s'arrête  précisément  à  l'arrivée  de 
Consuelo  chez  les  Rudolstadt,  et  il  faut  attendre  qu'il  lui 
plaise  de  publier  la  suite.  Nous  ne  saurions  approuver  cette 
mode  que  nos  romanciers  adoptent  depuis  quelque  temps  de 
publier  ainsi  des  œuvres  inachevées.  Non-seulement  elle  est 
fort  désagréable  pour  le  lecteur,  qui  se  voit  interrompu  au  mo- 
ment où  son  attention  commençait  peut-être  à  être  vivement 
captivée  ,  mais  elle  nous  paraît  fâcheuse  pour  l'écrivain  lui- 
même,  qui  perd  de  vue  l'ensemble  de  sou  travail  et  s'en  laisse 
souvent  détourner  par  quelque  autre  sujet  dont  la  nouveauté 
séduit  davantage  sou  imagination.  AiusiMad.  Sand  a  déjà,  pour 
le  moins ,  deux  romans  qui  se  trouvent  dans  ce  cas  ,  celui-ci 
fera  le  troisième,  et  comme  on  en  annonce  encore  un  nouveau 
pour  paraître  prochainement ,  il  est  à  craindre  que  les  autres 


292  LITTÉRATURE , 

ne  se  finisseat  jamais.  Ce  n'est  pas  ainsi  que  nous  comprenons 
la  culture  des  lettres.  C'est  la  frapper  de  stérilité,  la  condamner 
à  ne  rien  produire  de  bon  ni  de  durable  ,  c^est  en  faire  un  mé- 
tier, lucratif  peut-être,  mais  indigne  d'un  talent  supérieur 
comme  celui  que  nous  aimons  à  reconnaître  chez  l'auteur  de 
Consuelo,  malgré  les  reproches  que  notre  critique  a  dû  son- 
vent  adresser  à  ses  œuvres. 


PASSE-TEMPS  poétiques,  par  lechev.  de  Bouffret,  \  vol.  in-12.  5  fr. 
50  c.  —  LOISIRS  religieux  par  le  même.  1  vol.  in-12.  2  fr.  50  c. 
Paris,  chez  Aug.  Vaton  ,  46,  rue  du  Bac. 

Jjes  Passe-temps  de  M.  de  Bouffret  renferment  trois  petits 
poèmes  :  la  Lecture,  le  Paysage,  l'Aiguille^  et  plusieurs  satires 
sur  les  travers  de  notre  époque,  dirigées  surtout  contre  le  mau- 
vais goût  de  l'école  romantique.  Ses  Loisirs  se  composent  d'une 
suite  de  pièces  sur  divers  sujets  religieux. 

Les  intentions  les  plus  droites ,  la  morale  la  plus  pure  diri- 
gent toujours  la  plume  de  l'auteur ,  et  si  son  talent  n'est  pas 
d'une  très-haute  portée ,  il  ne  l'entraîne  point  non  plus  dans 
ces  excès  si  communs  chez  nos  poètes  modernes.  Son  inspira- 
tion ,  en  général  un  peu  froide,  a  des  allures  fort  tranquilles, 
mais  sages  et  mesurées.  Le  genre  didactique  ou  descriptif  est 
celui  qui  lui  convient  le  mieux.  Son  vers  est  éminemment  clas- 
sique, exempt  de  toutes  les  innovations  osées  par  la  nouvelle 
école  ,  et  rappelle  assez  la  manière  de  Delille  ,  quoiqu'il  soit  en 
général  plus  sobre  d'épithètes  et  plus  concis. 

Le  poème  de  la  Lecture  est  divisé  en  trois  chants  ,  dans  les- 
quels l'auteur  expose  tour  à  tour  l'influence  des  livres  sous  le 
rapport  des  mœurs  ,  de  l'instruction  et  de  la  religion.  Il  insiste 
avec  force  sur  le  danger  des  mauvaises  lectures,  et  donne  d'ex- 
cellents conseils  aux  jeunes  gens  pour  les  diriger  dans  leur 
choix. 


Avant  tout,  le  lecteur,  dans  ses  différents  choix, 
Toujours  de  la  raison  doit  écouter  la  voix. 
Cest  cette  voix  ici  que  je  veux  faire  entendre  ; 
Dans  un  cœur  égaré  puisse-t-elle  descendre, 
Et  donner  à  mes  vers,  ainsi  qu'à  mon  sujet , 
I.e  charme  qui  séduit,  la  force  qui  soumet. 


HISTOIRE.  293 

Auteurs  dont  le  talent  prodigue  sa  richesse 

A  corrompre  le  cœur,  IVspritde  la  jeunesse, 

Je  veux  vous  détourner  du  coupable  désir 

De  présenter  le  mal  sous  Paîtrait  du  plaisir. 

El  vous,  jeunes  lecteurs,  amis  que  je  conseille, 

C'est  pour  vous  que  j'écris,  c'est  sur  vous  que  je  veille. 

Malhenreusement,  rimagination  qui  se  laisse  captiver  par  les 
séductions  de  la  lecture,  sera  peu  disposée  à  écouter  la  froide 
raison  du  poète  ,  et  les  écrivains  qu'il  veut  corriger  ne  redou- 
teront guère  un  censeur  si  doux  et  si  modeste  dans  ses  atta- 
ques. Il  faudrait  lâprelé  d'un  Juvénal  ou  la  verve  d'un  Boi- 
leau,  et  c'est  ce  que  ne  comporte  pas  le  genre  didactique.  Nous 
regrettons  aussi  que  son  poème  ne  renferme  pas  un  plus  grand 
nombie  d'épisodes,  qui,  en  y  jetant  de  la  variété,  lui  auraient 
donné  un  attrait  plus  piquant. 

Dans  le  Paysage,  M.  de  Bouffret  déploie  également  un  goût 
pur  et  discret,  uni  à  un  sentiment  vrai  des  beautés  de  la  na- 
ture. Mais  il  semble  trop  se  défier  de  son  imagination  et  ou- 
blier qu'en  un  pareil  sujet  les  ornements  du  slyle  ne  sont  pas 
superflus. 

Quant  à  V Aiguille ,  c'est  une  bagatelle  que  Tauteur  a  faite 
pour  répondre  à  un  défi ,  et  dont  il  s'est  tiré  avec  assez  de 
bonbeur. 

Les  satires  sont  dirigées  soit  contre  l'école  romantique,  ^l 
contre  les  tendances  de  notre  époque.  L'auteur  n'aime  les  ré- 
volutionnaires d'aucune  sorte,  pas  plus  en  littérature  qu'en 
politique.  Sous  ces  deux  rapports  ,  le  siècle  de  Louis  XIV  est 
à  ses  yeux  l'idéal  du  grand  et  du  beau  ,  et  les  désordres  qui 
ont  suivi  la  cbute  du  pouvoir  absolu  lui  semblent  être  la  seule 
cause  de  tous  les  maux  qu'il  déplore. 

Enfin  ses  poésies  religieuses  expriment  les  sentiments  d'un 
catholique  pieux  et  convaincu. 


LE  CARDINAL-ROI  j  par  Anthelme  Rollin.  Paris,  2  vol.  in-8.  1 5  fr. 

Depuis  que  le  roman  historique  est  en  vogue  ,  tous  les  per- 
sonnages éminents  qui  ont  marqué  soit  en  bien ,  soit  eu  mal , 
dans  les  événements  des  siècles  passés ,  sont  tour  à  tour  la 
proie  des  écrivains  qui  exploitent  celte  veine  nouvelle.  Pas 
plus  qu'un  autre  le  cardinal  de  Richelieu  ne  devait  échapper 
à  cette  destinée  commune.  Déjà  dans  plusieurs  récits  de  ce 


294  LITTERATURE , 

genre  il  figure  au  rang  des  principaux  acteurs ,  quelque  peu 
romanesque  et  attrayante  que  soit  sa  personne.  C'est  encore 
lui  que  M.  Anlhelnie  RoUin  met  en  scène  et  dont  il  fait  son 
héros  ,  car,  ainsi  que  l'indique  le  titre,  toute  l'intrigue  repose 
sur  le  Cardinal  qui  régnait  sous  Louis  XIII.  Il  faut  du  cou- 
rage pour  entreprendre  de  faire  revivre,  parler  et  penser  un 
homme  de  celle  trempe,  pour  oser  nous  le  présenter  dans  sa 
vie  intime  ,  prétendre  pénétrer  le  secret  de  son  âme  et  dévoiler 
les  sentiments  cachés  dans  les  replis  de  son  cœur.  M  Anthelme 
RoUin  faisait  là  une  tentative  audacieuse,  et  malheureusement 
le  succès  ne  l'a  pas  justifiée.  Le  portrait  qu'il  trace  de  Richelieu 
est  bien  pâle  ;  les  traits  en  sont  faiblement  esquissés;  ils  man- 
quent d'harmonie  dans  les  détails  ,  et  l'ensemble  n'est  pas  du- 
lout  satisfaisant.  L'épisode  qu'il  a  choisi ,  ofifrait  pourtant  de 
l'intérêt;  c'est  le  jugement  et  la  mort  du  maréchal  de  Mont- 
morency. Mais  il  n'a.  pas  su  profiter  des  ressources  d'une 
semblable  donnée.  On  voit  qu'il  a  la  prétention  d'être  impar- 
tial ,  et  en  voulant  défendre  Richelieu  contre  les  accusations 
dont  il  a  souvent  été  l'objet,  il  dépouille  sou  caractère  de  la 
puissante  énergie  qui  a  fait  sou  triomphe  et  sa  renommée.  Ce 
n'est  plus  qu'un  intrigant  vulgaire  ayant  recours  aux  artifices 
les  plus  grossiers  pour  arriver  à  ses  fins.  On  ne  reconnaît 
point  dans  un  tel  portrait  l'homme  d'état  dont  la  main  de  fer 
s'appesantissait  si  rudemônl  sur  la  noblesse  française,  et  Ton 
ue  comprend  pas  dutoul  le  rôle  qu'il  joua  dans  l'histoire  de 
son  époque. 

D'ailleurs,  M.  Rolli^i  se  livre  sans  cesse  à  des  digressions 
étrangères  à  son  sujet ,  dans  lesquelles  il  lance  des  traits,  tou». 
à  fait  énigmatiques  pour  le  lecteur,  contre  des  personnages 
vivants  qu'il  ne  désigne  que  par  des  lettres  initiales.  Cette  es- 
pèce de  satire  mystérieuse  ,  qui  vient  à  la  traverse  du  récit , 
en  gêne  la  marche  ,  distrait  l'attention  ,  produit  l'impatience, 
et  n'ofifre  en  compensation  rien  dutout  de  piquant.  Enfin  le 
style  manque  à  la  fois  d'élégance  et  de  clarté. 


GALERIE  des  contemporains  illustres,  par  un  homme  de  rien  ;  tome 
■  Tté.  Paris,  chez  René  et  C^,  32,  rue  de  Seine  Saint-Germain.  In-1 8, 
fig.  Prix  des  H  volumes,  IG  fr. 

l/auteur  de  cette  Galerie  poursuit  son  entreprise  avec  un 
zèle  infatigable  ,  et  le  public  ne  s'en  lasse  pas  plus  que  lui. 
Chaque  livraison  est  toujours  attendue  avec  impatience  et  l'in- 


HISTOIRE.  295 

lérèt  tles  lecleurs  ne  diminue  point.  C  est  <|uc  la  plume  de 
riiomme  de  rien  possède  la  merveilleuse  faculté  de  varier  sans 
eesse  ses  traits,  et  de  donner  à  chacune  des  es(jiilsses  qu'elle 
trace  une  originalité  particulière  bien  marquée.  Ses  portraits 
sont  pleins  de  vie  et  d'une  ressemblance  frappante.  Sans  abor- 
der jamais  la  satire  ni  la  caricature  ,  il  sait  faire  saillir  les 
moindres  nuances  de  caractère  et  donner  à  ses  figures  l'alli-ait 
le  plus  piquant.  Constamment  fidèle  à  l'impartialité  qu'il  s'est 
imposée,  il  ne  se  laisse  point  influencer  ni  par  la  nationalité 
ni  par  les  opinions  politiques ,  et  rend  une  égale  Justice  aux 
hommes  de  tous  les  partis  el  de  tous  les  pays.  Ainsi  ,  dans  ce 
quatrième  volume  ,  sir  Robert  Peel  est  aussi  bien  traité  que 
lord  John  Russel ,  et  il  rend  hommage  au  talent  militaire  de 
l'archiduc  Charles  non  moins  qu'à  celui  du  maréchal  Moncey. 
Avec  une  aisance  très- remarquable  il  passe  en  revue  des  cé- 
lébrités de  tous  genres  ,  nous  peint  tour  à  tour  un  homme 
d'état^  un  martyr  de  la  liberté,  un  orateur  parlementaire  , 
un  soldat,  un  poète  ,  un  marin,  un  critique,  un  peintre  ,  un 
litlérateur.  Son  talent  se  plie  avec  une  merveilleuse  souplesse 
aux  exigences  variées  d'un  semblable  travail.  Jamais  il  ne  s'é- 
puise ,  et  chacun  de  ces  portraits  est  une  étude  pleine  de  finesse 
et  d'esprit.  Il  montre  un  tact  parfait  des  convenances  et  se  tient 
toujours  ,  soit  pour  l'éloge ,  soit  pour  le  blâme,  dans  les  bornes 
d'une  sage  modération.  Ce  ne  sont  pas  seulement  les  qualités 
brillantes  qu'il  fait  ressortir  ;  il  s'attache  surtout  à  envisager 
les  hommes  sous  le  point  de  vue  moral  ,  et  à  ses  yeux  la  vertu 
n'a  pas  moins  de  prix  que  le  génie.  C'est  en  ceci  que  son  œu- 
vre porte  un  cachet  particulier  qui  la  distingue  de  toutes  celles 
du  même  genre  que  la  spéculation  a  enfantées.  On  y  recon- 
naît l'indépendance  d'un  écrivain  consciencieux  qui  juge  d'a- 
près les  impressions  d'un  cœur  honnête,  et  ne  se  laisse  pas 
éblouir  par  l'éclat  des  hautes  positions  ou  des  grandes  re- 
nommées. 

Sa  notice  sur  Silvio  Pellico  est  l'expression  d'une  sensibilité 
vraie  simplement  rendue  ,  sans  pathos  ni  déclamation.  Quoique 
la  vie  de  l'illustre  prisonnier  soit  aujourd'hui  bien  connue  ,  on 
la  lira  cependant  avec  un  vif  intérêt,  parce  qu'elle  renferme 
une  digne  appréciation  de  ses  nobles  qualités  et  de  ses  douces 
vertus.  Dans  les  notices  sur  Royer-Collard  et  sur  Casimir  De- 
lavigne ,  on  voit  avec  plaisir  l'auteur  tenir  compte  de  la  vie 
intérieure,  de  celle  qui  s'écoule  dans  le  sein  de  la  famille  ,  et 
faire  ,  dans  ses  éloges,  la  part  du  cœur  aussi  bien  que  celle 
de  l'esprit. 

En  littérature  comme  en  politique  ,  il  veut  demeurer  neutre, 
ne  prendre  parti  ni  pour  une  école  ni  pour  l'autre.  Mais  on 


296  LITTÉRATURE, 

reconnaît  aisément  que  ses  sympathies  ue  sont  pas  pour  les 
extravagances  de  nos  écrivains  modernes,  et  que  tout  en  ne 
repoussant  point  les  idées  nouvelles  ,  il  en  désire  une  applica- 
tion sage  ,  modérée ,  conforme  surtout  au  génie  de  la  langue 
et  d'accord  avec  les  principes  moraux  qui  sont  la  base  de  l'état 
social.  Sous  ce  rapport ,  plus  encore  peut-être  que  sous  nul 
autre  ,  l'homme  de  rien  accomplit  une  lâche  vraiment  utile. 
Il  fait  de  la  bonne  critique  qui  portera  d'excellents  fruits  ,  car 
son  livre  obtiendra  un  succès  durable,  et  restera  comme  un 
document  précieux  pour  l'histoire  littéraire  de  notre  époque. 
Le  secret  de  ce  succès  gît  dans  un  goût  très-pur  qui  ne  lui  fait 
jamais  défaut  et  dirige  toujours  son  jugement,  quel  que  soit 
l'objet  sur  lequel  il  porte.  Ainsi ,  dans  sa  notice  sur  Horace 
Vernet ,  sans  prétendre  aborder  la  discussion  théorique  ni  faire 
parade  dune  connaissance  profonde  de  l'art ,  il  sait  discerner 
le  mérite  original  de  l'artiste  avec  une  sagacité  fort  remar- 
quable. En  général  ses  biographies  ne  sont  pas  plus  des  apo- 
logies que  des  satires.  Il  se  tient  entre  les  deux  extrêmes  et 
s'attache  à  démêler  la  vérité  au  milieu  du  conflit  des  préven- 
tions de  toute  nature,  des  éloges  complaisants  et  des  rivalités 
jalouses.  Un  style  brillant ,  une  louche  fine  et  spirituelle ,  une 
franchise  qui  ne  s'écarte  jamais  des  formes  de  la  plus  exquise 
politesse ,  jettent  d'ailleurs  le  plus  grand  charme  sur  cette 
Galerie,  dans  laquelle  l'auteur  fait  poser  tour  à  tour  tontes  les 
célébrités  contemporaines. 


LE  LÉIMAIV^  ou  voyage  pittoresque,  historique  etlittéraire  à  Genève 
dans  le  Canton  de  Vaud,  par  M.  Bailly  de  Lalonde.  Paris.  2  vol. 


ve  et 

, 8« 

lafr. 


M.  Bailly  de  Lalonde  ne  voyage  pas  eu  touriste.  Il  étudie 
sérieusement  les  pays  qu'il  parcourt ,  et  la  partie  descriptive 
occupe  la  plus  petite  place  dans  sa  relation.  Aussi  les  seuls 
cantons  de  Vaud  et  de  Genève  lui  ont-ils  fourni  la  matière  de 
deux  gros  volumes  ;  le  dernier  surtout  remplit  près  des  trois 
quarts  de  son  ouvrage.  Frappé  du  nombre  extraordinaire 
d'hommes  distingués  en  tous  genres  que  Genève  a  produit,  il 
s'est  proposé  de  présenter  un  tableau  historique  et  littéraire 
de  celle  petite  république.  Quoique  très-catholique,  il  a  voulu 
rendre  hommage  à  la  cité  calviniste,  et ,  sauf  quelques  traits 
lancés  çà  et  là  contre  les  doctrines  de  la  réforme  ,  on  ne  peut 
que  louer  l'iraparlialité  avec  laquelle  il  traite  les  Genevois. 


HISTOIHE.  297 

Après  une  coiirle  descriplion  de  la  ville  ol  quelques  paroles 
très-flalleuses  pour  ses  habitants  ,  M.  Baillj  nous  eonduil  le 
long  des  bords  du  lac  Léman  qu'il  visite  à  la  fois  en  admira- 
teur de  la  nature,  en  antiquaire  savant  et  en  littérateur.  Dans 
tous  les  lieux  où  il  s'arrête  ,  il  trouve  quelque  souvenir  histo- 
rique intéressant  à  raconter,  ou  bien  quelque  nom  célèbre  qui 
lui  fournit  de  piquantes  anecdotes  et  lui  donne  l'occasion  de 
Jeter  un  coup  d'œil  sur  la  littérature  du  pays.  Puis  il  revient 
à  Genève ,  peint  sous  des  couleurs  assez  favorables  les  mœurs 
et  le  caractère  de  ses  habitants  ,  et  passe  en  revue  tous  les 
hommes  distingués  qu'elle  a  produit.  Celte  revue  renferme  des 
notices  biographiques  sur  chacun  d'eux  et  l'analyse  des  ou- 
vrages les  plus  importants  qu'ils  ont  laissés.  M.  Bailly  ne  peut 
sans  doute  leur  pardonner  d'avoir  été  tous  ,  ou  du  moins  pres- 
que tons  des  hérétiques  :  car  pour  lui  le  christianisme  n'existe 
que  dans  lEglise  catholique  ,  mais  cela  ne  l'empêche  pas  d'ap- 
précier dignement  leurs  mérites,  et  sons  certains  rapports  il 
rend  pleine  justice  h  Calvin  lui  même.  Bonnet ,  de  Saussure  , 
Huber ,  Dumoul ,  de  Candolle,  Sismondi  sont  jugés  par 
M  Bailly  d'une  manière  qui  fait  honneur  à  ses  sentiments.  Il 
dépouille  toute  espèce  de  prévention  nationale  ,  bien  différent 
en  ceci  de  la  plupart  de  ses  compatriotes  ,  si  mal  disposés  en 
général  à  cet  égard.  Enfin,  l'admiration  qu'il  exprime  à  plu- 
sieurs reprises  pour  le  génie  de  J.-J.  Rousseau  prouve  que  son 
esprit  ne  se  laisse  point  aveugler  par  ses  convictions  religieuses, 
et  qu'il  sait  reconnaître  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  une  phdoso- 
phie  dont  il  est  loin  cependant  d'accepter  tous  les  principes. 

Cet  éclatant  hommage  rendu  par  un  étranger  aux  illustra- 
tions scientifiques  et  littéraires  de  la  Suisse  romande,  n'est  pas 
moins  honorable  pour  l'auteur  lui-même  que  pour  le  pars, 
dont  il  semble  ainsi  prendre  à  tâche  d'enregistrer  les  titres  de 
gloire. 


BIOGUAPHIE  du  maréchal  Soult,  par  Deschères.  Paris.  In-8.  — 
BIOGRAPHIE  de  M.  Guizot,  par  le  même.  Paris,  au  bureau  de  la 
Chronique,  57,  rue  Neuve  St.  -Augustin,  in-8. 

Jamais  les  biographies  n'ont  été  tant  à  la  mode  qu'aujour- 
d'hui. Dès  qu'un  homme  se  distingue  par  ses  actions  ou  ses 
talents  ,  il  devient  la  proie  des  panégyristes  et  des  arislarques. 
Sa  vie  est  considérée  comme  appartenant  au  domaine  public  , 


298  LITTERATURE, 

et  l'on  n'allencl  pas  sa  luorl  pour  le  faire  comparaître  devant 
le  tribunal  de  rhistoire.  C'est  un  de  ces  résultats  de  la  liberté 
de  la  presse  qui,  s'ils  offrent  quelques  avantages,  entraînent 
aussi  de  graves  inconvénients.  Il  y  a  quelque  cbose  de  tyran- 
nique  dans  ce  droit  que  s'arroge  quiconque  sait  manier  la 
plume  de  juger  ses  contemporains  ,  d'apprécier  leurs  actes  ou 
leurs  pensées  ,  de  prononcer  sur  la  valeur  des  principes  qui 
les  ont  dirigés  avant  même  que  ces  principes  aient  eu  le  temps 
de  se  développer  et  de  porter  leurs  fruits.  Four  quelques  vé- 
rités utiles,  qui  se  font  peut  être  jour  un  peu  plus  tôt,  com- 
l)ien  de  mensonges,  de  flatteries  complaisantes  ou  de  préven- 
tions baineuses  doivent  enfanter  les  passions  ,  les  intérêts  et 
l'esprit  de  parti  1  L'bistorien  futur  sera  encore  plus  embarrassé 
devant  ce  cbaos  de  matériaux  suspects ,  que  devant  le  silence 
des  époques  antérieures. 

Celte  idée  nous  frappe  toutes  les  fois  que  nous  parcourons 
quelqu'une  de  ces  biographies  d'hommes  vivants  qu'on  multi- 
plie aujourd  bui  sons  maintes  formes  diverses.  Mais  si  une 
semblable  critique  nous  semble  s'adresser  d'une  manière  gé- 
nérale aux  écrits  de  ce  genre  ,  ce  n'est  point  notre  intention  , 
hâtons-nous  de  le  dire,  d'en  faire  l'application  aux  deux  bio- 
graphies annoncées  eu  tête  de  cet  article.  Celles-ci  sont  écrites 
avec  un  esprit  de  modération  et  de  sage  impartialité.  Exemptes 
à  la  fois  d'adulation  outrée  et  de  bhime  acerbe  ,  elles  sont  un 
digne  hommage  rendu  au  mérite  de  deux  hommes  qui,  par 
leurs  efforts  soutenus  et  leurs  talents  supérieurs,  se  sont  élevés 
du  rang  le  plus  infime  aux  positions  les  plus  hautes  et  les 
plus  brillantes.  M.  Deschères  se  borne  à  raconter  simplement 
la  vie  du  soldat  et  celle  de  1  homme  d'état,  sans  prétendre  dé- 
voiler à  nos  yeux  le  secret  de  leur  fors  intérieur.  Jl  se  montre 
sobre  de  réflexions,  se  contentant  d'exposer  les  faits  qui  par- 
lent assez;  haut  d'eux-mêmes  pour  justifier  l'éclat  de  pareilles 
destinées.  Présentées  sous  cette  forme,  les  biographies  contem- 
poraines peuvent  exercer  une  salutaire  influence,  en  offrant 
des  modèles  vivants  propres  à  exciter  l'émulation  ,  et  en  rap- 
pelant à  la  reconnaissance  du  pays  des  services  que  la  polé- 
mique des  par  tis  ne  réussit  que  trop  souvent  à  faire  oublier. 


HISTOIRE.  299 

MÉMUJUËS  toiirhant  la  vie  cl  les  écrits  «le  iVlarit;dc  Uabutin-Chaiilal 
Dame  de  liourbilly  ,  Marquise  de  Sévigné  durant  la  régence  et  la 
fronde,  par  le  B"  \^^alckenaer.  Paris,  i  vol.in-12.  Hir. 

La  vie  de  Mail,  de  Sévigné  proscnle  un  grand  intérêt  par 
les  liens  intimes  qui  existent  entre  elle  et  l'histoire  de  son  épo- 
que. Appartenant  à  une  famille  illustre  par  ses  qualités  autant 
que  par  son  antique  noblesse,  en  relation  avec  tous  les  hom- 
mes distingués  que  comptait  alors  la  France,  Mad.  de  Sévigné 
se  trouva  plus  ou  moins  directement  engagée  dans  les  divers 
incidents  de  celte  période  agitée,  et  prit  surtout  une  part  active 
au  mouvement  littéraire  ,  duquel  sont  sortis  tant  de  chefs-d^œu- 
vres  glorieux.  Quoiqu'elle  ne  publia  rien  de  son  vivant  et  ne 
parut  point  s'occuper  d'écrire  dans  ce  but,  elle  n'en  avait  pas 
moins  la  renommée  d'une  femme  de  lettres  dont  le  goût  et  le 
jugement  étaient  fort  estimés.  C'était  une  des  habituées  de  la 
société  qui  se  réunissait  à  l'hôtel  Rambouillet,  et  qui  ,  n'ayant 
point  encore  mérité  les  critiques  que  Molière  lui  adressa  plus 
tard,  exerçait  la  plus  légitime  et  la  plus  heureuse  influence  sur 
le  domaine  intellectuel.  Mad.  de  Sévigsé  s'y  rencontrait  avec 
les  écrivains  de  l'Académie  française,  tout  récemment  créée  par 
Richelieu.  M.  Walckeuaer  nous  présente  un  tableau  piquant  de 
ces  assemblées ,  dans  lesquelles  le  grand  Corneille  venait  lire 
ses  pièces  avant  de  les  livrer  à  l'épreuve  de  la  représentation. 
Il  peint  également,  sous  les  couleurs  les  plus  vives,  le  brillant 
entourage  de  Mad.  de  Sévigné  ,  celte  noblesse  qui  à  peine  dé- 
livrée de  la  tyrannie  du  grand  cardinal ,  se  lançait  étourdiment 
dans  les  intrigues  de  la  Fronde  et  dans  les  désordres  de  la 
guerre  civile.  La  forme  des  Mémoires  qu'il  a  de  préférence 
adoptée  ,  lui  permet  de  jeter  beaucoup  de  variété  dans  son  ré- 
cit, en  faisant  poser  tour  à  tour  devant  le  lecteur  chacun  des 
personnages  de  celle  curieuse  galerie ,  et  en  rapportant  tous 
les  détails,  toutes  les  anecdotes  qui  peuvent  offrir  quelque  in- 
térêt. C'est  d'ailleurs  une  manière  ingénieusede  mettre  en  saillie 
la  supériorité  de  Mad.  de  Sévigné,  au  milieu  de  ce  monde  dont 
les  passions  haineuses  et  les  mœurs  déréglées  ,  auxquelles  elle 
demeura  toujours  étrangère,  font  encore  mieux  ressortir  son 
caractère  pur  et  ses  qualités  aimables.  Il  évite  ainsi  l'écueil  du 
panégyrique  et  donne  à  ses  éloges  une  originalité  pleine  d'at- 
trait. L'histoire  de  la  littérature  est  trop  intimement  liée  à  celle 
des  événements  politiques  et  des  mœurs  pour  qu'on  puisse  im- 
punément l'en  séparer.  Prétendre  l'isoler,  c'est  la  rendre  sté- 
rile el  incomplète.  M.  Walckenaer  l'a  bien  compris,  el  en  pre- 
nant la  plume  pour  raconter  la  vie  de  Mad.de  Sévigné,  il  s'est 
imposé  la    tâche  de  faire  l'histoire  du   ^n^  siècle,   qui  figure 


300  LITTÉRATURE , 

presque  tout  enlicr  ilaus  les  lettres  de  cette  spirituelle  femme. 
Il  s'en  acquitte  avec  un  talent  fort  remarquable ,  et  nous  ne 
doutons  pas  que  son  travail  ne  soit  accueilli  avec  faveur.  Le 
volume  que  nous  annonçons  n'est  qu'une  première  partie  ; 
il  nous  conduit  jusqu'en  i654  ,  lorsque  Mad.  de  Sévigné,  pour- 
suivie par  l'amour  de  son  cousin  de  Bussj,  partit  pour  sa  terre 
des  Rochers. 


VEVEY  et  ses  environs.  Genève  ,  chez  Ab.  Cherbuliez  et  C».  Paris, 
même  maison  ,17,  rue  de  Tournon.  In-8,  fig. 

Parmi  les  nombreuses  petites  villes  qui  bordent  la  rive  suisse 
du  lac  Léman,  la  plus  jolie,  la  mieux  exposée,  la  seule  qui 
puisse  sous  ce  rapport  rivaliser  avec  Genève  ,  c'est  bien  certai- 
nement Yevej.  Bâtie  sur  le  bord  du  lac  ,  adossée  à  des  coteaux 
riants  et  boisés ,  derrière  lesquels  s'élève  le  vaste  amphithéâtre 
des  hautes  montagnes,  elle  offre  à  la  fois  une  multitude  de  pro- 
menades charmantes  dans  des  vallons  frais  et  ombragés,  et  les 
points  de  vue  les  plus  admirables.  Le  voisinage  de  Chillon,  de 
Montreux,  de  Clarens  en  fait  d'ailleurs  un  séjour  plein  de  sou- 
venirs romantiques  et  digne  ,  sous  tous  les  rapports  ,  d'attirer 
l'allenlion  des  étrangers.  Aussi  les  voit-on  chaque  année  abon- 
der dans  ses  hôtels ,  où  tous  les  comforts  de  la  vie  se  trouvent 
unis  à  ce  luxe  de  propreté  qui  est  en  général  le  trait  caracté- 
ristique des  auberges  suisses.  IjC  petit  volume  que  nous  annon- 
çons ici  contribuera  sans  doute  à  augmenter  encore  le  nombre 
de  ses  visiteurs,  car  il  est  bien  fait  pour  inspirer  à  tous  les  tou- 
ristes le  désir  de  passer  au  moins  quelques  jours  au  milieu  de 
cette  nature  si  riche  et  si  variée.  I/auleur  possède  une  con- 
naissance parfaite  du  pays,  et  il  le  décrit,  jusque  dans  ses 
moindres  détails,  avec  tout  l'amour  d'un  artiste  ;  car,  quoi- 
qu'il ne  se  nomme  pas ,  nous  savons  qu'il  manie  le  pinceau 
mieux  encore  que  la  plume,  et  qu'il  a  passé  de  longues  journées 
à  étudier  et  à  reproduire  sur  la  toile  ses  sites  enchanteurs.  Ce 
n'est  donc  pas  un  itinéraire  sec  et  aride  qu'il  nous  donne,  c'est 
ime  description  simple,  mais  animée,  qui  fuit  les  grandes  routes 
pour  chercher  les  sentiers,  s'égarer  dans  les  bosquets,  explorer 
les  vallées  solitaires  ou  gravir  les  penles  escarpées  des  Alpes. 
Il  nous  conduit  tour  à  tour  à  Clarens',*À  Montreux,  à  Chillon, 
dans  ces  lieux  immortalisés  par  l'imagination  de  J-J.  Rousseau 
et  la  verve  de  Byron.  Il  nous  peint  les  charmes  de  ce  beau  cli- 
mat, plus  doux  que  celui  d'Italie,  où  les  malades  viennent  res- 


HISTOIRE.  301 


piror  la  vie  el  rarainer  leurs  forces  épuiséfs  par  lu  souHriiiuo. 
Nulle  pari  la  nature  n'a  prodii'uè  davantage  ses  dons  les  plus 
précieux  ,  el  leur  mérite  est  rehaussé  par  Taspert  heureux  d'un 
pays  libre,  d'une  population  inlellii^eiile  ,  active  et  probe. 

Un  chapitre  sur  l'Iivi^iène  ,  par  M.  le  docteur  Coindet  ;  un 
e.xposé  rapide  des  productions  naturelles  de  la  contrée,  par 
M.  R.  Blanchel  de  Vevey  ;  et  quelques  considérations  sur  la 
géologie  des  environs  du  lac,  extraites  des  Etudes  de  M.  le 
professeur  '  ecker  ,  complètent  celle  intéressante  publication. 
Elle  est  de  plus  ornée  de  quatre  lithographies  qui  représentent 
V Hôtel  Monney,  le  Château  de  Chillon  et  deux  vues  prises  de 
la  jolie  villa  Mirabaud  à  Clarens. 


G4LERII:  des  cciilenaires  anciens  et  modernes,  par  Ch.  l.ejonccurt. 
Paris.  In -8.  5  fr. 


M.  f^ejoncourt  parait  s'être  fait  une  singulière  spécialité  j 
c'est  celle  du  centenaire^  qu'il  exploite  con  ainore  et  avec  un 
zèle  vraiment  admirable.  Remonîant  jusqu'aux  siècles  les  plus 
reculés  ,  compulsant  tous  les  ta!)!ea(ix  de  la  statistique  mo- 
derne,  recueillant  les  faits  de  longévité  rapportés  par  les  jour- 
naux ,  il  a  rassemblé  un  nombre  de  centenaires  assez  considé- 
rable pour  en  former  un  volume  qu'il  dédie  à  M.  Noël  des 
Quersonnières ,  ancien  fournisseur-général  des  armées  fran- 
çaises ,  âgé  de  1 15  ans.  La  plupart  des  détails  qu'il  donne  sur 
les  personnages  de  cette  respectable  galerie  offre  peu  d'intérêt, 
car  leur  âge  est  presque  l'unique  mérite  qu'il  cherche  à  mettre 
en  saillie  et  le  seul  titre  aussi  qu'ils  puissent  avoir  à  la  célé- 
brité. C-ependanl  il  en  est  quelques-uns  sur  lesquels  on  regrette 
de  n'avoir  pas  des  données  plus  étendues  ;  on  voudrait  suivre 
toutes  les  vicissitudes  de  ces  longues  carrières  ([ui  ont  traversé 
tant  d'époques  diverses  ,  assisté  à  tant  d'événements  el  de  ré- 
volutions. Mais  M.  Lejoncourt  ne  considère  absolument  que  Ir» 
nombre  des  années  vécues  ,  c'est  là  le  but  essentiel  de  ses  in- 
vestigations ,  el  il  se  borne  à  constater  les  habitudes  l)vgi<''ni- 
ques  qui  ont  exercé  une  inlluence  plus  ou  moinsdirecte  sur  ce 
résultat.  Son  livre  semble  être  fait  surtout  pour  flatter  l'espoir 
de  ceux  qui  pensent  avoir  quelque  chance  de  vivre  longtemps. 
Ils  y  trouveront  des  exemples  de  longévité,  choisis  indistincte 
ment  dans  tous  les  pays,  dans  toutes  les  classes  et  toutes  les 
professions,   el  accueilleront  avec  joie  la  possibilité  que  l'au 

22 


302  LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 

lear  leur  fait  entrevoir  de  reculer  jusqu'à  deux  siècles  les  li- 
mites de  Texislence  humaine.  C'est  un  puissant  attrait,  car 
l'homme  tient  souvent  beaucoup  plus  à  la  vie  elle-même  qu'aux 
circonstances  accessoires  qui  l'entourent.  Aussi,  quoique  la 
Galerie  des  centenaires  ne  présente  pas  une  lecture  bien  inté- 
ressante, nous  ne  doutons  pas  qu'elle  n'obtienne  un  grand  suc- 
cès. Mais  nous ,  qui  n'aspirons  nullement  à  gagner  le  gros  lot 
dans  celle  chanceuse  loterie,  nous  aurions  préféré  beaucoup 
rencontrer  ici  des  observations  physiologiques  ou  psychologi- 
ques, telles  qu'un  pareil  sujet  bien  étudié  nous  semble  pouvoir 
en  offrir  une  abondante  récolle.  Malheureusement  l'auteur  res- 
semble un  peu  trop  à  certains  collecteurs  d'antiquités,  qui  ne 
se  préoccupent  que  d'inscrire  une  date  sur  chacun  des  objets 
qu'ils  ramassent ,  sans  se  soucier  le  moins  du  monde  de  l'inté- 
rêt historique  qui  s'y  rattache.  Il  ne  paraît  guidé  que  par  une 
curiosité  stérile  et  même  assez  niaise  dans  les  réflexions  que  lui 
suggère  son  travail. 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  EDUCATION. 


LA  NATIONALITÉ  j  principe  de  vie  pour  les  peuples  ;  sermon  prê- 
ché dans  le  temple  de  vSt.-Pierre,  le  8  septembre  18/12,  àroccasiou 
de  ranniver.saire  de  l'ancien  Jeûne  genevois,  par  J.  Martin, pas- 
teur. Genève,  chez  Ab.  Cherbuliez  et  Ce.  8°. 

Ce  sermon  traite  la  plus  grave  question  qui  puisse  intéresser 
la  vie  d'un  peuple  ,  question  en  apparence  toute  politique  et 
pourtant  au  fond  éminemment  religieuse  ,  car  la  religion  et  les 
mœurs  sont  la  véritable  ,  l'unique  base  solide  sur  laquelle  re- 
pose la  nationalité. 

L'auteur  commence  par  offrir  un  tableau  très-succinct,  mais 
éloquent,  de  l'histoire  du  peuple  juif,  qui  longtemps  exhorté, 
averti,  menacé  par  ses  prophètes,  fermait  Toreille  à  leur  voix 
et  se  plongeait  toujours  plus  avec  un  funeste  aveuglement  dans 
l'incrédulité  et  la  rébellion. 


RIÏLIGLON,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION         303 

«  Alors  se  lassa  la  patieuce  de  Dieu  et  prit  fin  son  long  sup- 
port. Le cb^lliraent  tant  de  fois  annoncé,  tant  de  fois  suspendu, 
éclata  soudain  ,  el  il  fut  terrible  pour  ce  peuple  :  on  lui  ota  sa 
patrie.  —  L'étranger  pénètre  en  armes  dons  le  pnvs,  la  i;uerre 
y  étale  ses  fureurs;  la  capitale  est  prise,  saccagée  ;  les  habi- 
tants massacrés,  leurs  maisons  incendiées,  leurs  murailles 
détrnites.  Là  où  était  le  palais  de  David,  là  où  était  le  temple 
de  SaloDion  ,  on  ne  voit  plus  que  quelques  ruines  fumantes  , 
et  bientôt  après  ,  la  charme  qu'un  vainqueur  irrité  y  promène 
par  dérision.  Puis  ,  quand  le  sang  ne  coule  plus  ,  on  aperçoit 
sur  tous  les  chemins  de  longues  files  d'hommes,  de  femmes, 
de  vieillards  et  d'enfants  ,  qui  suivent  en  pleurant  de  farouches 
soldats.  C'est  le  peuple  captif  qu'on  emmène.  Ces  infortunés 
jettent  en  passant  un  dernier  regard  sur  ce  pays  qu'ils  ne  doi- 
vent plus  revoir  et  qui  semble  leur  devenir  mille  fois  plus  cher. 
Adieu,  se  disent-ils  ,  adieu,  champs  paternels  j  adieu  ,  lieux 
honorés  par  tant  de  miracles  ;  adieu  ,  Jérusalem,-  adieu,  ton 
Temple  et  les  fêtes  nationales  que  nous  avons  perdues  par 
notre  faute  !  » 

Eprouvé  par  le  malheur  et  la  captivité  ,  le  peuple  juifcom- 
prit  plus  tard  la  nécessité  de  revenir  à  ses  antiques  mœurs,  de 
se  retremper  à  la  source  vive  d'une  religion  dont  il  avait  trop 
longtemps  méconnu  le  salutaire  empire  ,  de  se  grouper  autour 
de  l'étendard  de  sa  nationalité,  el  il  obtint  ainsi  de  longues  an- 
nées de  prospérité  et  d'inilépendance. 

Sous  ce  rapport  l'analogie  est  assez  frappante  entre  la  nation 
juive  et  le  petit  peuple  genevois,  qui  perdit  aussi  et  recouvra 
sa  nationalité  par  des  causes  à  peu  près  semblables,  quoique 
sans  doute  moins  désastreuses  dans  leurs  effets,  vu  la  petitesse 
du  théâtre  et  la  différence  des  époques. 

Mais  cette  nationalité  se  trouve  aujourd'hui  de  nouveau  me- 
nacée par  une  révolution  qui  est  venue  d'une  part  donner  car- 
rière à  la  licence  et  au  désordre,  et  de  l'autre  ébranler  la  su- 
prématie dont  le  protestantisme  jouissait  depuis  trois  siècles. 
fjcs  communes  catholi([ues  réunies  au  canton  de  (ienèvc»  par 
les  traités  de  i8i5,  el  qui  jusqu'ici  n'avaient  pris  qu'une  très- 
faible  part  d'influence  dans  la  direction  des  affaires  publiques  , 
sonl  émancipées  par  la  nouvelle  constitution  de  lellf  sorte  , 
qu'elles  peuvent  fournil-  presque  le  tiers  des  membres  du 
Grand  Conseil.  C'est  le  principal  résultat  de  la  révolution, 
quoique  ce  ne  fût  assurément  point  le  but  de  ses  auteurs,  et 
l'on  ne  peut  nier  qu'il  ne  soit  menaçant  pour  Tavenir  du  pro- 
testantisme dans  Genève.  Il  justifie  du  moins  les  craintes  ex- 
primées par  le  prédicateur,  les  avertissements  sévères  qu'il  fait 
entendre  ,  les  sombres  prévisions  dont  il  ne  peut  se  défendre. 


304  RELIGION,   PHILOSOPHIE, 

En  effel ,  la  nalionalité  genevoise  est  lonl  entière  dans  le  pro- 
testantisme ;  c'est  lui  qui  Ta  créé  ,  qui  a  fait  sa  gloire  et  sa 
force  ;  c'est  à  lui  que  se  rattachent  tous  ses  plus  chers  et  ses 
plus  beaux  souvenirs.  Or,  ce  sont  précisément  ces  souvenirs 
que  les  catholiques  ne  veulent ,  ni  ne  peuvent  accepter  ;  et  l'on 
ne  saurait  leur  en  faire  un  reproche  ,  car  leur  histoire  à  eux 
leur  donne  le  droit  de  les  repousser,  leur  religion  leur  en  fait 
même  un  devoir. 

Mais  ,  il  est  juste  de  le  reconnaître  ,  ce  n'est  pas  sous  leurs 
attaques  que  succombe  la  vieille  Genève.  Elle  a  trouvé  de  plus 
dangereux  ennemis  dans  ses  propres  enfants,  qui,  les  ans 
semblent  vouloir  à  tout  prix  détruire  sa  nationalité  originale  et 
forte ,  tandis  que  les  antres  se  contentent  de  génair  ,  sans  rien 
faire  pour  la  défendre. 

L'élément  moral  ,  jadis  si  puissant  dans  la  cité  de  Calvin,  oii 
les  étrangers  ,  affluant  de  tous  les  pays  du  monde,  éprouvaient 
bientôt  sa  force  absorbante,  ce  principe  qui  était  sorti  vain- 
queur des  luttes  les  plus  pénibles  et  les  plus  inégales,  qui  avait 
survécu  même  à  la  perle  de  rindépendance  ,  n'a  pu  supporter 
l'épreuve  de  la  prospérité.  Dans  la  paix  et  le  bien-  être  il  a  perdu 
toute  son  énergie  ,  il  s'est  affaissé  petit  à  petit ,  cédant  la  place 
.  à  une  mortelle  indifférence. 

«Parcourez  les  rangs  des  amis  de  la  nationalité  genevoise, 
dites-leur  qu'il  faut  se  réveiller,  s'unir,  montrer  sa  foi  par  ses 
œuvres  ,  soutenir  le  vieux  pavs,  ils  soupirent,  mais  pour  la 
plupart,  ne  leur  en  demandez  pas  davantage.  Au  fond,  l'amour 
des  aises ,  la  crainte  et  la  peine  des  sacrifices  ,  le  soin  des  af- 
faires ,  la  tiédeur  ,  en  un  mot ,  pour  ne  pas  dire  Tégoïsme  ,  la 
tiédeur  patriotique  et  religieuse,  paralysent  en  eux  toute  force 
et  les  rendent  inutiles  à  leur  cause.  » 

C'est  là  que  gît  la  véritable  cause  du  mal,  et  tant  que  ne 
cessera  pas  cette  coupable  apathie  ,  on  ne  pourra  que  désespé- 
rer de  la  nationalité  genevoise. 

Les  paroles  vigoureuses  de  IVloquent  prédicateur  semblent 
bien  faites  pour  secouer  le  sentiment  national ,  s'il  subsiste  en- 
core au  fond  des  cœurs.  Il  chercha  à  faire  vibrer  la  fibre  du 
patriotisme,  qu'il  représente  comme  un  devoir  religieux,  comme 
une  dette  de  reconnaissance  et  d'amour  envers  la  bonté  du 
Tout-Puissant  qui  a  si  souvent  comblé  Genève  de  ses  bien- 
faits. 

L'effet  d'un  semblable  sermon  ne  peut  qu'être  salutaire  ,  et 
nous  no  doutons  pas  qu'il  ne  porte  d'excellents  fruits.  Ils  tar- 
deront peut-être  à  mûrir,  mais  on  ne  fait  pas  en  vain  appel  aux 
sentiments  les  plus  chers  d'un  peuple  avec  tant  d'énergie  et  de 
ferveur.  La  crise  menaçante  que  nous  traversons  aujourd'hui 


MORALE,  EDUCATION.  305 

réveillera  le  zèle ,  ranimera  la  piélé.  Le  protestantisme  sortira 
de  sa  léthargie ,  et  Genève,  après  bien  des  épreuves  cruelles  y 
peut-être,  sera  encore  une  fois  sauvée,  parce  qu'elle  représente 
un  principe  vrai,  fécond,  qui  a  Tavenir  pour  lui,  et  dont  il 
n'est  au  pouvoir  d'aucune  puissance  au  monde  d'empêcher  le 
développement. 


OEUVRES  de  Descartes,  nouvelle  édition,  collationnée  sur  les  meil- 
leurs textes,  et  précédée  d'une  introduction,  par  Jules  Simon.  Paris 
1  vol.  in-12.  5  fr.  50  c. 

Le  nom  de  Descaries  grandit  toujours  plus  avec  le  temps  , 
comme  ceu.\.  de  tous  les  grands  hommes  qui  ont  apporté  au 
monde  quelque  vérité,  d'abord  accueillie  avec  hésitation  et  dé- 
fiance, puis  confirmée  plus  tard  par  les  recherches  nouvelles 
auxquelles  ils  ont  ainsi  frayé  la  route.  Descartes  fonda  la  phi- 
losophie et  le  spiritualisme  modernes.  Il  proclama  l'indépen- 
dance de  la  raison  ,  el ,  partant  du  doute  absolu  ,  il  arriva  par 
ses  seuls  efforts  à  reconnaître  l'existence  de  l'âme  indépen- 
dante du  corps  et  celle  de  Dieu,  cause  nécessaire  de  notre  être. 
Je  pense ,  donc  je  suis  ,  tel  est  le  principe  sur  lequel  il  établit 
l'autorité  de  la  raison  ,  la  seule  ,  selon  lui ,  que  la  philosophie 
doive  invoquer.  Mais  en  même  temps  il  respecte  scrupuleuse- 
ment le  domaine  de  la  foi  et  ne  cherche  point  à  franchir  la  li- 
mite qui  doit  séparer  la  philosophie  de  la  religion.  Son  hui  est 
d'arriver  par  la  première  au  spiritualisme  ,  que  la  seconde  af- 
firme, et  c'est  pour  cela  qu'il  imagine  celte  admirable  méthode 
qui  est  son  plus  beau  tilre  de  gloire.  Les  idées  de  Descartes 
furent  peu  goûtées  dans  le  siècle  dernier  j  de  son  système  on 
n'adopta  guère  que  le  doute  d'où  il  était  parti,  et  l'on  préten- 
dit s'y  maintenir  sans  aller  plus  loin.  Aujourd'hui  que  le  spiri- 
tualisme reprend  faveur,  on  revient  à  Descartes,  si  ce  n'est 
pour  suivre  tous  ses  errements  ,  du  moins  pour  rendre  hom- 
mage aux  tendances  de  son  esprit  el  à  l'excellence  de  sa  mé- 
thode. On  sent  la  nécessité  de  populariser  ses  écrits,  d'invoquer 
l'autorité  d'un  si  grand  nom  pour  combattre  l'action  encore 
puissante  delà  mauvaise  philosophie  du  i8«  siècle.  Le  volume 
que  nous  annonçons  ici  pourra  contribuer  à  ce  résultat ,  en  fai- 
sant arriver  les  meilleurs  traités  de  l'illustre  philosophe  entre 
les  mains  d'une  foule  de  lecteurs  qui  sans  cela  n'auraient  peut- 
être  jamais  songé  à  les  ouvrir.   Il  renferme  le  Discours  de  la 


306  KELIGION,  PHILOSOPHIE, 

méthode,  les  Médita  lions  avec  les  Objcciions  et  les  Réponses, 
et  le  Traité  des  passions.  L'introduction  de  M.  Simon  offre  un 
résumé  fort  intéressant  de  l'ensemble  du  système,  dont  il  fait 
ressortir  le  haut  mérite  ,  tout  eu  signalant  ses  imperfections  et 
ses  lacunes  ,  qu^il  appartient  à  la  philosophie  actuelle  de  com- 
bler par  un  développement  plus  large  du  principe  spiritualiste. 
((  On  peut  attaquer  la  philosophie  de  Descaries  ;  »  dit-il  en 
terminant ,  «  mais  tout  ce  qu'on  a  tenté  depuis  ,  tout  ce  qu'on 
accomplira  désormais,  datera  de  lui,  quoi  qu'on  fasse.  I-e  car- 
tésianisme ,  comme  système  ,  a  péri,  et  pour  jamais  ;  l'esprit 
du  cartésianisme  est  immortel.  Après  Descartes  ,  il  survivait 
dans  Mallebranche  ,  en  s'y  unissant  à  Platon;  il  s'étendait  dans 
Spinoza  ,  il  se  réformait  dans  Leibnilz,  il  marquait  de  son  irré- 
sistible influence  jusqu'aux  systèmes  élevés  pour  le  détruire. 
Le  père  de  la  philosophie  critique  se  croyait  bien  sûr  d'avoir 
mis-fin  aux  destinées  du  cartésianisme.  En  réalité  ,  il  les  con- 
tinuait ,  et  la  Critique  de  la  raison  pure  est  en  germe  dans  le 
doute  méthodique.  De  nos  jours  ,  l'essor  le  plus  hardi  de  la 
spéculation  allemande,  celle  identification  absolue  de  letre  et 
de  la  pensée  ,  est-elle  autre  chose  qu'un  développement,  témé- 
raire peul-êlre  ,  du  Je  pense  ,  donc  je  suisP  Mais  ce  qu'il  y  a 
de  véritablement  immortel  dans  le  cartésianisme ,  c'est  cette 
noble  liberté  de  la  pensée,  cet  esprit  de  mesure  et  à  la  fois  de 
hardiesse  ,  celte  heureuse  alliance  de  l'observation  et  de  la  spé- 
culation où  l'esprit  humain  ,  part;int  de  soi-même  ,  s'élève  au- 
dessus  de  soi  par  In  force  divine  qui  l'anime,  et  atteint  jusqu'à 
l'infini,  sans  jamais  perdre  terre  ,  sans  renoncer  au  senliment 
de  la  réalité  et  de  la  vie.  C'est  par  là  que  Descaries  a  mis  on 
terme  à  ce  mouvement  aveugle  et  déréglé  du  siècle  qui  l'avait 
précédé  ,  à  ce  libertinage  d'esprit  qui  excitait  les  ombrages 
de  l'Eglise  et  alarmait  la  sagesse  des  politiques.  C'est  par  là 
qu'il  a  fait  de  la  philosophie  une  science  sérieuse  et  respectable 
aux  yeux  de  tous  ,  une  puissance  libre  et  régulière  tout  en- 
semble ,  quelque  cliose  enfin  de  grand  et  de  légitime.  C'est  par 
là  qu'après  avoir  constitué  ,  il  v  a  deux  siècles,  la  philosophie 
moderne  ,  il  est  encore  aujourd'hui  le  maître  et  comme  le  gé- 
nie protecteur  de  la  philosophie  de  notre  lemps.  » 


MOKALE,   EDUCATION.  307 


LES  ÉLÉMENTS  de  Pétai  ou  cinq  questions  concernant  la  religion  , 
la  philosophie,  la  morale,  l'art  et  la  politique,  par  E.-A.  Segretain. 
Paris.  2  vol.  in- 12.  7  fr. 

Voici  un  singulier  livre  qui  porte  bien  le  cachet  original  de 
noire  époque  ,  c'est-à-dire  ,  celui  de  la  confusion.  L'auteur  , 
débutant  par  une  dissertation  transcendante  sur  l'origine  des 
religions,  sur  l'essence  divine  et  sur  les  rapports  de  Thomme 
avec  son  Créateur,  nous  fait  passer  au  travers  des  profondeurs 
de  la  philosophie  ,  nous  présente  un  cours  de  morale  ,  puis  un 
cours  d'esthétique,  dans  lequel  il  expose  ses  idées  sur  l'art  et 
la  littérature,  pour  nous  amener  entin  en  présence  de  la  dé- 
mocratie pure  qu'il  proclame  comme  le  but  de  l'humanité 
comme  l'unique  moyen  d'accomplir  ici-bas  sa  véritable  desti- 
née, en  assurant  le  libre  essor  de  toutes  ses  facultés,  la  satis- 
faction complète  de  tous  ses  besoins  L'auteur  appartient  sous 
ce  rapport  à  l'école  radicale,  qui  prétend  (out  renouveler,  et  se 
soucie  peu  d'une  révolution  politique  si  on  ne  lui  permet  pas  de 
bouleverser  en  même  temps  tous  les  éléments  de  Tétat  social 
Cependant  il  s'en  sépare  sur  quelques  points,  en  tenant  compte 
de  la  science  et  de  l'expérience  du  passé  ,  et  en  repoussant 
l'application  brutale  et  trop  absolue  du  principe  de  la  souverai- 
neté du  peuple.  C'est  d'ailleurs  un  homme  de  bonne  foi,  qui 
expose  ses  théories  franchement,  sans  appeler  à  son  aide  ni 
passion,  ni  style  déclamatoire,  s'efïorçanl  au  contraire  de  don- 
ner à  ses  arguments  les  allures  de  la  froide  raison  et  de  la  lo- 
gique la  plus  rigoureuse.  Mais  il  ne  conçoit  pas  qu'on  puisse 
réformer  l'Etat  sans  réformer  aussi  la  religion  ,  la  philosophie, 
la  morale  ,  l'art ,  en  un  mot ,  sans  changer  radicalement  tons 
les  principes  qui  dirigent  les  diverses  manifestations  de  l'être 
humain,  et  son  esprit  ne  recule  point  devant  une  tache  si  redou- 
table. Il  veut  que  toutes  les  pierres  du  nouvel  édifice  soient 
entièrement  neuves;  les  vieux  matériaux  lui  paraissent  trop 
vermoulus  pour  qu'on  puisse  rien  en  faire  de  solide  et  de 
bien  lié. 

Ainsi  la  religion  chrétienne,  ou  plutôt  le  catholicisme  qu'il 
regarde  comme  sa  véritable  expression  ,  eit  à  ses  yeux  tout  à 
fait  usée.  S'il  ne  propose  pas  de  l'abattre  du  coup,  c'est  qu'il 
ne  se  soucie  pas  d'être  confondu  avec  ses  adversaires  du  siècle 
dernier  ,  dont  il  est  juste  de  reconnaître  qu'il  n'imite  point  les 
procédés  lestes  et  déloyaux.  Mais  il  déclare  tout  progrès  ulté- 
rieur impossible  dans  celle  voie  ,  et  quant  à  la  réformation  ,  il 
la  taxe  fort  légèrement  d'impuissance  ,  parce  que  selon  lui  , 
'•■=  avoir  rendu  l'important  service  de  proclamer  la  liberté 


308  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

iVexamen  ,  elle  na  su  que  produire  un  joug  plus  insupportable 
encore,  un  despotisme  plus  absolu.  C'est,  on  le  voit ,  le  so- 
phisme à  la  mode,  qu'on  répèle  avec  complaisance  ,  sans  s'in- 
quiéter des  faits  qui  le  démcnlenl,  et  il  est  d'autant  plus  extra- 
ordinaire dans  la  bouche  de  l'auteur,  qui  reconnaît  lui  même 
que  c'est  à  celte  impuissante  et  despotique  réforraation  qu'on 
doit  l'admirable  république,  américaine  ,  dont  l'origine  et  l'ap- 
pui se  trouvent  dans  Tesprit  du  puritanisme  prolestant.  Mais  ce 
n'est  là  ,  dit-il  ,  qu'un  fait  historique  qui' ne  justille  en  rien  la 
constante  infériorité  des  hérésies,  et  n'empêche  pas  que  le  ca- 
tholicisme soit  resté  «la  seule  vraie  religion,  la  seule  qui  ré* 
ponde  à  tous  les  besoins  du  plus  grand  nombre.  » 

\'ou5  couclueriez  ,  sansduiiU',  de  ces  paroles  qu'il  faut  s'en 
tenir  au  caiholicisme  ,  et  que  le  problème  à  résoudre  doit  êlre 
de  concilier  les  fornu's  de  la  démocratie  avec  l'organisation  de 
rÉglise,  comme  plusieurs  autres  l'ont  déjà  tenté  .'  Mais  ce  n'est 
point  ainsi  que  raisonne  l'auteur.  Il  ne  voit  dans  les  religions 
que  des  œuvres  purement  humaines  ;  il  n'admet  pas  Tinter- 
veution  divine  dans  les  affaires  de  ce  monde  ,  et  il  considère 
Ihomme  comme  agissant  dans  sa  sphère  aussi  librement  que 
le  fait  dans  la  sienne  son  Dieu  ,  force  créatrice,  substance  éter- 
nelle qu'il  relègue  au  delà  des  espaces  et  qu'il  soumet  ainsi 
que  l  homme  à  une  espèce  de  fatalisme,  par  lequel  leur  liberté 
commune  est  en  pnrlie  restreinte.  Cette  doctrine  ne  vous  semble 
peut-être  pas  trcs-claire  ,  mais  je  vous  la  rends  telle  que  je  l'ai 
compiise,  etlauicurlui  uiénic  a  le  sentiment  de  son  obscurité, 
car  il  avoue  que  cela  ressemble  beaucoup  à  du  panthéisme  , 
quoiqu'il  ne  veuille  pas  du  ton!  être  panthéiste.  Du  reste  ,  il 
n'a  point  la  prétenlion  de  se  faire  l'apôtre  d'une  religion  nou- 
velle. Il  regarde  la  loi  comme  morte  et  ne  pouvant  pas  être 
ressuscitée  à  volcnlé.  Son  but  esl  simplement  d'exposer  des 
vues  philosophiques  qui  ne  sont  rien  moins  que  populaires  , 
ainsi  qu'on  en  pourra  juger  par  le  résumé  suivant  :  «  fja  sub- 
stance, principe  d'unité,  et  la  force,  principe  d<.'  diversité,  sont 
toutes  deux  l'unité  en  Dieu  El  ilans  la  création  la  substance 
esl  l'unité  générale  et  la  force  l'unité  individuelle.  Ainsi  1  uni- 
vers s'exprime  par  l'un  et  le  multiple,  qui  sont  en  Dieu  ;  l'unité 
comme  substance  universelle,  le  multiple  comme  engendré 
par  la  force  éternelle  ,  et  lui-même  composé  de  forces  indivi 
dueiles  et  diverses,  n  La  liberté  est  le  principal  agent  de  la  di- 
versité, tandis  que  le  fatalisme  i\ci  lois  est  le  développement  le 
plus  expressif  <le  l'unité. 

Ou.iul  à  la  it  orale  ,  il  lui  donne  pour  bases  les  principes  de 
rélernelle  justice  ,  qui  sont,  <lil-ii ,  innés  au  cœur  de  1  homme, 
et  dont  il  ne  peut  jamais  étouffer  l;i  voix.  Mais  il  avoue  que  la 


MORALE,    ÉDUCATION.  309 

pliilosophie  osl  toul  à  fait  impuissanle  à  leur  vrnir  en  aide  au- 
près des  masses  ,  et,  eu  l'aljsence  de  la  foi,  c'esl  la  démocratie 
qui  lui  parait  le  seul  moyeu  d'appuyer  leur  autorité. 

C'est  ici  que  vient  le  dogme  de  la  souveraineté  du  peuple 
que  l'auteur  explique  à  sa  manière  ,  le  tempérant  par  les  for- 
mes représentatives  et  lui  imposant  l'obligation  de  choisir  tou- 
jours ses  délégués  parmi  les  plus  capables  et  les  plus  dignes. 
I^e  peuple  sera  souverain  pour  abdiquer  entre  les  mains  des 
capacités  intellectuelles  chargées  de  faire  exécuter  rigoureuse- 
ment les  lois.  Il  n'v  aura  point  d'entraves,  point  de  limite  à  la 
liberté  de  la  presse  ,  à  la  liberté  de  la  parole,  à  la  liberté  d'as- 
sociation ,  mais  tout  acte  illégal  sera  puni  par  une  répression 
prompte  ,  sévère  ,  impitoyable.  A  de  telles  conditions  la  sou- 
veraineté populaire  nous  paraîtrait  assez  acceptable  ;  seule- 
ment nous  craignons  fort  que  l'auleur  ne  se  soit  pas  bien  rendu 
compte  des  obstacles  à  surmonter  pour  réaliser  un  semblable 
idéal.  Il  parle  en  théoricien  qui  n'a  guère  étudié  les  faits  et  qui 
se  soucie  peu  des  données  de  l'expérience.  Pour  nous,  qui  vi- 
vons au  sein  de  la  démocratie  et  qui  la  voyons  de  près  dans  ses 
applications  journalières,  nous  croyons  pouvoir  lui  signaler 
quelques  conséquences  du  principe  qui  ne  sont  bien  certaine- 
ment pas  entrées  dans  ses  calculs. 

El  d'abord  ,  qui  lui  garantit  que  son  peuple,  proclamé  sou 
veraiu,  voudra  des  formes  représentatives  telles  qu'il  les  en- 
tend? S'il  est  obligé  de  déléguer  une  partie  de  sa  souveraineté 
par  l'impossibilité  de  l'exercer  sans  cesse  lui-même,  on  peut 
être  certain  qu'il  en  abandonnera  le  moins  possible  ,  et  qu'il 
voudra  se  réserver  an  moins  le  droit  de  la  reprendre  de  temps 
en  temps  dans  toute  sa  plénitude.  Dès  lors  les  garanties  qu'on 
veut  établir  contre  les  excès  de  celle  souveraineté  ne  sont-elles 
pas  complètement  illusoires?  Il  faut  y  renoncer  et  s'en  re- 
mettre tout  à  fait  à  la  prudence  du  peuple  souverain.  Or,  voici 
quel  sera  le  résultat  probable  de  cette  épreuve  :  le  suffrage 
universel  devant  être  inévitablement  accepté  pour  premier  point 
de  départ ,  et  ,  de  l'aveu  même  de  l'auteur,  la  morale  publique 
étant  à  peu  près  au  même  niveau  que  la  foi,  la  majorité  ne  con- 
sultera que  ses  instincts  brutaux,  ses  passions  désordonnées, 
et  Ton  peut  aisément  prévoir  sur  quelle  espèce  de  capacités  se 
porteront  ses  choix.  Puis  comptez  sur  l'autorité  de  la  loi  pour 
réprimer  les  velléilés  arbitraires  de  votre  souverain!  Où  pren- 
drez-vons  la  force  nécessaire  pour  la  faire  lespecler  7  Croyez- 
vous  que  le  peuple  vous  donnera  des  armées  permanentes  , 
vous  fournira  les  moyens  de  soutenir  le  gouvernement  contre 
les  caprices  de  sa  volonté  souveraine?  Détrompez-vous  ;  le 
peuple,  jaloux  du  pouvoir  exécutif,  aura  bien  soin  de  l'affai- 


310  RELIGIOiN,  PHILOSOPHIE, 

l)lir  tant  qu'il  pourra.  En  dépit  de  vos  belles  esptfrances,  vous 
verrez  l'anarchie  se  glisser  dans  l'Etat,  et  votre  réforme  préma- 
turée n'aboutir  qu'à  l'asservissement  plus  complet  de  ce  peuple 
que  vous  aurez  voulu  rendre  libre  et  souverain. 

Sans  doute  ,  l'avenir  appartient  à  la  démocratie  ;  mais  gar- 
dez-vous de  hâter  noire  marche  sur  cette  roule  périlleuse. 
Employez  plutôt  vos  efforts  à  la  modérer,  à  préparer  les  voies, 
afin  que  de  nouvelles  convulsions  ne  viennent  pas  encore  ag 
graver  et  perpétuer  indéfiniment  le  malaise  social  dont  vous 
vous  plaignez.  Pour  produire  des  fruits  salutaires,  la  démo 
cralie  exige  un  peuple  religieux,  moral,  comprenant  bien  ses 
droits  et  pénétré  du  sentiment  de  ses  devoirs.  Vous  voyez  com- 
bien il  nous  reste  à  faire  avant  que  d'en  être  là,  car  vous  l'a- 
vez dit  vous-même  ,  le  peuple  manque  de  foi,  de  morale  et 
d'instruction.  Ce  n'est  pas  en  le  proclamant  tout  à  coup  sou- 
verain que  vous  lui  donnerez  toutes  ces  choses  ,  et  votre  but, 
à  vous  homme  clairvoyant  et  de  haute  intelligence,  ne  peut 
pas  être  de  confier  les  destinées  du  monde  au  nombre  aveugle 
et  inintelligent. 

Dans  cette  analyse  trop  rapide  d'un  livre  remarquable  à 
beaucoup  d'égards,  nous  n'avons  rien  dit  de  la  partie  qui  traite 
de  l'art  et  de  la  littérature.  Cependant  ,  c'est  peut-être  celle 
qui  renferme  le  plus  d'idées  justes  et  fécondes  ;  mais  nous  n'a- 
vons pas  bien  saisi  les  rapports  qui  la  lient  au  sujet  principal , 
et  tout  en  reconnaissant  avec  l'auteur  l'influence  légitime  que 
la  littérature  et  l'art  sont  appelés  à  exercer  sur  l'Etat  ,  nous 
croyons  que,  pour  le  moment,  des  considérations  esthétiques 
ne  peuvent  servir  qu'à  embrouiller  encore  plus  des  questions 
qui  ne  le  sont  malheureusement  déjà  que  trop.  L'art  n'est 
d'ailleurs  ,  selon  nous ,  que  le  reflet  des  mœurs  et  des  idées. 
H  peut  les  épurer  ou  les  corrompre  ,  les  conserver  ou  les  dé- 
truire ,  mais  il  ne  les  crée  pas. 


DES  MOYENS  d'éducation  morale  et  religieuse,  pour  la  jeunesse  pro- 
lestante, dans  les  écoles  primaires  en  France;  par  M.  Brun,  pasteur, 
directeur  de  recelé  modèle  de  Dieu  le-fit.  Valence.  1  vol.  in-12.  1  Ir. 
30  c. 

L'instruction  primaire  doit  ,  pour  remplir  convenablement 
son  but ,  èlre,  avant  tout,  morale  et  religieuse.  Tel  est  le  prin- 
(>ipe  .l'on  part  l'auteur  de  ce  petit  ouvrage  ,  et  c'est  bien  ,  en 


MORALE,   EDUCATION.  311 

effet,  celui  qui  doit  diriger  quiconque  cherclic  les  moyens 
traméliorer  les  écoles,  dans  lequel  le  peuple  va  puiser  les  pre- 
mières notions  du  bien  et  du  mal. 

Nous  sommes  déjà  loin  de  l'époque  où  l'on  s'imaginait  que 
la  lecture  ,  l'écriture  et  le  calcul  constituaient  à  eux  seuls  tout 
l'enseignement  primaire,  et  suffisaient  pour  produire  de  grands 
changements  dans  la  statistique  morale  de  la  société.  L'expé- 
rience a  prouvé  que  de  tels  éléments  étaient  impuissants  à  di- 
minuer le  nombre  des  crimes,  dont  ils  ne  faisaient  au  contraire 
que  rendre  parfois  la  nature  plus  grave.  On  n'a  pas  été  long- 
temps à  reconnaître  que  l'instruction  sans  l'éducation  est  plus 
funeste  encore  que  l'ignorance. 

Mais  le  problème  étant  ainsi  posé  sur  son  véritable  terrain, 
il  s'agit  de  le  résoudre,  et  c'est  ce  qui  n'a  été  fait  jusqu'ici  que 
d'une  manière  fort  incomplète.  Le  tableau  que  nous  présente 
M.  Brun  de  l'état  présent  et  des  besoins  de  l'instruction  pri- 
maire protestante,  en  France,  nous  prouve  que  les  louables 
efforts  dirigés  depuis  quelques  années  vers  ce  but  n'ont  pas 
obtenu  des  résultats  bien  satisfaisants. 

Un  premier  obstacle  se  trouve  dans  la  nécessité  d'avoir  des 
écoles  mixtes  partout  où  les  protestants  ne  sont  pas  assez  nom- 
breux pour  en  établir  une  qui  leur  soit  spécialement  afïectée. 
Dès  lors  l'enseignement  perd  sou  caractère  religieux ,  et  il  est 
difficile  même  que  la  morale  y  trouve  place,  car  on  ne  peut 
guère  la  séparer  de  la  religion  ,  son  plus  ferme  appui.  Un  se- 
cond obstacle  non  moins  grave  ,  c^est  l'impossibilité  de  trouver 
des  maîtres  d'école  remplissant  toutes  les  conditions  désirables. 
Non-seulement  le  nombre  des  sujets  est  nécessairement  res- 
treint ,  mais  encore  la  modicité  du  traitement  éloigne  précisé- 
ment ceux  qui  offrent  le  plus  de  garanties  de  capacité.  lies 
conseils  municipaux  se  montrent  fort  peu  larges  sous  ce  rap- 
port ,  et  en  général ,  il  paraît ,  d'après  ce  que  dit  M.  Brun  , 
qu'ils  n'ont  point  apporté  jusqu'ici  dans  l'application  de  la  loi 
sur  l'instruction  primaire  le  zèle  et  l'intelligence  indispensables 
pour  lui  faire  produire  de  bons  fruits. 

Enfin  ,  en  ce  qui  concerne  particulièrement  les  écoles  pro- 
testantes, l'absence  de  bons  maîtres  se  fait  encore  plus  sentir, 
parce  qu'il  n'existe  pas  d'école  normale  où  ils  puissent  se  for- 
mer. Les  écoles  normales  sont  mixtes  ,  c'est-à-dire  plutôt  ca- 
tholiques ,  et  celles  que  les  protestants  ont  essayé  de  fonder  , 
sous  le  titre  d'écoles  modèles,  sont  des  établissements  particu- 
liers ,  auxquels  le  gouvernement  n'accorde  que  de  très  modi- 
ques secours,  et  qui  avec  leurs  faibles  ressources  sont  loin  de 
pouvoir  suffire  h  la  tâche  qu'elles  ont  entreprise. 

Après  avoir  ainsi  fait  ressortir  les  besoins  de  l'enseignement 


312  RELIGION,    PHILOSOPHIE. 

primaire  prolcstanl ,  M.  Brun  expose  l'ensemble  de  ses  vues 
sur  réducation  morale  et  religieuse.  Il  cherche  à  définir  clai- 
rement le  devoir  de  Tinstituteur  soit  dans  Técole,  soit  hors  de 
l'école.  Il  le  suit  en  quelque  sorte  pas  à  pas  dans  sa  lâche  jour- 
nalière ,  insiste  sur  l'influence  salutaire  qu'il  doit  exercer  par 
son  exemple  et  ses  préceptes  ,  et  s'attache  à  lui  prouver  com- 
bien un  emploi  judicieux  des  plus  simples  méthodes  peut  ren- 
dre l'enseignement  fécond  et  suppléer  aux  ressources  qui  lui 
manquent.  Former  le  cœur  en  éclairant  l'esprit,  tel  est  le  but 
que  doit  se  proposer  l'instituteur  protestant.  La  religion  n'est 
pas  seulement  appelée  à  figurer  dans  les  écoles  comme  une 
branche  de  l'instruction ,  à  laquelle  on  consacre  quelques 
heures  ;  il  faut  qu'elle  en  soit  l'âme  qui  vivifie  tout  l'enseigne- 
ment et  le  domine  sans  cesse. 

M.  Brun  consacre  la  dernière  partie  de  son  ouvrage  à  exa- 
miner quel  est  le  concours  d'efforts  nécessaire  pour  l'amélio- 
ration de  l'éducation  morale  et  religieuse.  Il  traite  tour  à  tour 
de  l'action  du  gouvernement,  de  celle  des  autorités  préposées 
à  la  surveillance  des  écoles,  et  des  efforts  individuels,  ainsi  que 
des  associations  en  faveur-  de  l'instruction  primair'e.  C'est  sur 
ce  dernier  moven  que  pour  longtemps  encore  les  écoles  pro- 
testantes devr'ont  surtout  compter  ,  et  le  livre  de  M.  Brun  est 
bien  fait  pour  réveiller  le  zèle,  pour  stimuler  l'émulation  de 
ceux  qui  s'intéressent  à  leur  succès. 


PR0GRA1U1IIE  d'un  cours  d'instruction  tertiaire  à  détacher  de  l'in- 
struction secondair-c  actuelle,  lorsque  l'enseignement  public,  libr'e 
de  droit,  sera  libre  de  fait,  par  M.  Rognât  aine.  Parais,  chez  Ha- 
chette, 12,  rue  Pierre  Sarrasin.  8'.  2  fr.  50  c. 

Le  principe  de  la  liberté  d'enseignement  proclamé  par  la 
charte  n'a  point  encore  reçu  son  application.  Non-seulement 
tous  les  obstacles  que  la  routine  oppose  à  quelque  réforme  que 
ce  soit  ont  empêché  celle-ci  de  s'accomplir,  mais  de  plus  on  re- 
cule ,  non  sans  des  motifs  assez  plausibles  ,  devant  les  dangers 
qu'elle  pourrait  présenter  dans  I  élat  actuel  des  idées.  L'orga- 
nisation universitaii'c,  malgré  les  lieureux  changements  qu'elle 
a  sirbis  depuis  quelques  années,  n'est  peut-élr-e  pas  encore  en 
état  de  supporter  celte  grande  métamorphose.  Il  s'agit  de  la 
r'endre  assez  forte  pour  qu'elle  puisse  lutter  avec  succès  contre 
la  libre  concurrence,  et  conserver  par  sa  haute  supériorité 
l'ascendant  qu'elle,  doit  exercer  dans   l'intérêt  des  bonnes  et 


MORALE,    ÉDUCATION.  313 

snincs  éliult-s.  Alors  seulonienl  la  liberlci  de  rcnseij^nonienl 
portera  de  bons  IVuils,  el  Ton  ne  redoutera  plus  de  la  voir  dé- 
générer en  licence  anarcliique. 

lies  vues  de  M  Rognât  nous  semblent  tout  à  fait  propres  à 
produire  ce  résultat,  el  quoiqu'il  ne  les  présente  que  conime 
un  corollaire  de  la  liberté  d'enseignement ,  elles  peuvent  èlre 
aussi  bien  regardi'-es  comme  un  moyen  d'j  ariiver.  En  etlet  , 
il  propose  ,  sons  le  nom  trinstiiiclion  tertiaire  ,  un  enseigne- 
ment supérieur,  qui  comprendrait  la  pliilosopriie  beaucoup 
plus  développée  qu'elle  ne  peut  lètre  maintenant  comme 
brandie  accessoire  de  l'instruction  secondaire.  Il  veut  une 
école  spécialement  consacrée  à  l'étude  des  rapports  de  l'Iiomme 
avec  Dieu  et  avec  ses  semblables.  Cette  école  embrasserait  la 
logique,  la  psycbologie,  la  tbéoilicée ,  la  religion  el  la  morale. 
On  y  enseignerait  ainsi  les  objets  les  plus  importants  de  l'étlu- 
cation  ,  ceux  qui  doivent  en  quelque  sorte  la  couronner,  en 
offrant  à  l'bomme  les  principes  dirigeants  de  sa  conduite  pour 
tout  le  cours  de  la  vie,  et  en  lui  faisant  approfondir  les  ques- 
tions les  plus  liantes,  les  problèmes  les  plus  difficiles  de  la 
science.  On  l'empèclierait  de  se  (ourvojer  trop  tôt  ,  et  de  s^é- 
garer  dans  une  fausse  route  à  la  recliercbe  de  la  vérité.  Un 
pareil  enseignement  ,  établi  sur  des  bases  larges  et  solides  , 
exercerait  sans  doute  une  puissante  influence  ,  el  pourrait  of- 
frir un  salutaire  contrepoids  aux  doctrines  erronnées  ou  per- 
nicieuses que,  dans  les  premiers  temps  surtout,  la  liberté  ferait 
surgir  de  toutes  parts.  Il  est  bien  certain  que  les  études  pbilo- 
sopbiques  ont  en  France  grand  besoin  d  èlre  fortifiées,  el  sous 
ce  rapport  le  projet  de  M.  Ro^^niat  mérite  latteution.  Nous  ne 
suivrons  pas  l'auteur  dans  les  détails  de  son  programme,  qu'il 
présente  peut-être  sous  une  forme  trop  abstraite  et  trop  géné- 
rale. Mais  nous  crojons  qu'on  y  puisera  des  directions  pré- 
cieuses pour  combler  l'une  des  principales  lacunes  de  l'eusei- 
gnemenl  universitaire. 


LEGISLATION,  ECONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


ETUDES  politiques,  par  M.  Emile  de  Girardin.  Paris,  chez  Meiretel 
Foiirnier,  50,  rue  Neuve -des-Pelits-Charaps.  i  vol.in  8.  7  fr.  50  c. 

Simplifier,  telle  est  la  ctevise  inscrite  par  M.  Emile  de  Girar- 
din sur  le  titre  de  son  livre.  En  effet,  c'est  bien  là  le  problème 
à  résoudre.  Plus  radministratiou  sera  simple,  moins  elle  sera 
coûteuse  et  vexatoire  pour  les  administrés.  Cette  armée  d'em- 
plojésquivit  aux  dépens  du  budget,  travaille  sans  cesse  à  com- 
pliquer les  rouages  du  gouvernement,  afin  de  se  rendre  néces- 
saire ,  et  s'arroge  sur  le  public  une  autorité  arbitraire  qu'elle 
exerce  sans  ménagement,  est  peut  être  la  source  la  plus  réelle 
et  la  plus  permanente  des  abus  dont  on  se  plaint.  S  ainement 
s^en  prend-on  à  la  forme  politique  et  cbercbe-t-on  le  remède 
au  mal  dans  des  révolutions  qui  sont  impuissantes  à  le  détruire. 
L'exemple  de  la  France  prouve  que  la  bureaucratie  peut  vivre 
sous  tous  les  régimes  et  n'est  pas  moins  funeste  sous  la  mo- 
narcbie  constiintionnelle  que  sous  la  royauté  absolue.  Au  mi- 
lieu des  vicissitudes  politiques  des  soixante  dernières  années  , 
l'abus  a  résisté  à  tous  les  orages  et  semble  même  n'avoir  fait 
que  croître  toujours  plus.  Les  idées  de  liberté  et  d'égalité  ont 
fait  leur  cbemin  ;  mais  il  est  évident  que  pour  les  rendre  fécon- 
des et  salutaires,  il  faut  simplifier  les  rapports  de  l'administra- 
tion avec  le  public,  en  leur  ôlant  ce  qu'ils  ont  d'hostile  et  de 
vexatoire,  en  leur  donnanldesallurcs  plus  faciles,  plus  agréa- 
bles ;  il  faut  substituer  en  un  mot  la  confiance  et  la  bonne  har- 
monie à  l'espèce  de  lulle  pénible  qui  existe  maintenant. 

Toi  est  le  but  que  M.  de  Girardin  se  propose  et  dont  il  a  fait 
robjel  de  ses  méditations.  Le  premier  fragment ,  qui  se  trouve 
eu  tête  de  ce  volume  et  qui  en  forme  lintroduclion,  traite  des 
moyens  de  piévenir  les  révolutions,  en  accomplissant  les  ré- 
formes. Il  part  de  l'idée  aussi  juste  qu'ingénieuse,  que  la  li- 
berté consiste  à  être  bien  gouverné.  A  quoi  serviraient,  en  eff'et, 
les  droits  politiques,  les  chartes  et  les  institutions  représenta- 
tives, si  elles  ne  produisaient  pas  ce  résultat,  le  seul  que  puisse 
en  définitive  désirer  un  peuple?  Ce  ne  sont  certes  pas  les  tour- 
nois parlementaires  ,  ni  l'instabilité  ministérielle  qui  font  le 
bonl'.eur  du  pays.  Tout  le  temps  et  le  talent  qu'on  perd  à  dis- 
courir sur  des  théories  seraient  employés  bien  plus  utilement 


LEGISLATION,  ECONOMIE  POLITIQUE.  315 

ù  développer  les  conséquences  pratiques  des  principes  qu'on 
remet  ainsi  sans  cesse  en  question.  Pour  bien  gouverner,  il  no 
suffit  pas  de  faire  de  beaux  discours  ,  il  faut  surtout  savoir  ad- 
ministrer, et  pour  le  bien-être  du  pa  vs ,  le  travail  de  bureau  est 
beaucoup  plus  important  que  1  éloquence  de  la  tribune,  ("'est 
pourquoi  M.  de  Girardin  débute  par  proposer  une  division  plus 
judicieuse  des  attributions  entre  les  diflierenls  ministères  et  une 
réduction  du  nombre  de  ceux  ci.  Au  lieu  de  buit  ministres  se- 
crétaires d'Etat,  il  n'en  veut  que  trois,  ayant  cbacun  sous  ses 
ordres  plusieurs  directeurs-génératix  ,  dont  i!  surveillerait  le 
travail.  Se  consacrant  à  l'administration  beaucoup  plus  qu'aux 
discussions  de  la  tribune  ,  les  ministres  abandonneraient  en 
général  celles-ci  à  des  sous-secréiaires  d^Etat  ,  qui  seraient 
spécialement  cbargés  de  défendre  les  projets  de  loi  et  de  sou- 
tenir le  choc  de  l'opposition.  Ainsi  le  ministère  se  trouverait  à 
l'abri ,  ne  verrait  pas  sans  cesse  son  existence  compromise  par 
la  moindre  discussion,  et  ne  monterait  en  personne  sur  la 
brèche  que  dans  les  occasions  importantes.  Par  ce  mojen  l  on 
donnerait  à  l'administration  une  stabilité  plus  grande,  et  Ton 
détruirait  en  partie  le  mal  qui  résulte  de  ces  changements  qui 
ont  été  si  fréquents  depuis  i83o.  A  ce  sujet,  M.  de  Girardin 
présente  deux  tableaux  assez  curieux  ,  dont  l'un  renferme  les 
noms  des  cinquante-six  ministres  qui  ont  tour  à  tour  figuré  à 
la  tête  des  affaires  pendant  cette  période  de  douze  années,  avec 
le  nombre  de  jours  qu'a  duré  leur  ministère  ;  et  le  second  offre 
les  nombreuses  combinaisons  auxquelles  on  a  eu  recours,  sans 
pouvoir  fonder  rien  de  solide  ni  de  dmable.  11  est  bien  évident 
que  là  se  trouve  le  principal  obstacle  à  la  réforme  des  abus  et 
à  l'accomplissement  des  grandes  vues.  Un  ministère  tout  oc- 
cupé de  défendre  sa  vie  contre  des  attaques  incessantes,  n'a  ni 
le  temps,  ni  la  liberté  d'esprit  nécessaires  pour  exécuter  les 
améliorations  que  réclame  le  service  public ,  et  il  est  trop  heu- 
reux de  pouvoir  suivre  les  ornières  tracées  avant  lui  par  la 
routine.  Puis  ,  lorsqu'il  a  succombé  ,  il  s'efforce  à  son  tour  de 
rendre  la  tâche  de  ses  successeurs  impossible,  et  au  milieu  de 
cette  lutte  stérile,  l'administration  ,  abandonnée  presque  en- 
tièrement à  des  subalternes  ,  cben>ine  mal  et  le  pays  ne  retire 
aucun  fi'uit  du  régime  dans  lequel  il  avait  mis  tout  son  espoir. 

Après  avoir  ainsi  posé  les  bases  d'une  réorganisation  minis- 
térielle qui  lui  paraît  la  première  réforme  à  opérer  ,  la  con- 
dition la  plus  essentielle  du  véritable  progrès,  l'auleur  passe 
à  des  considérations  spéciales  sur  des  objets  secondaires,  mais 
qui  se  rattachent  tous  plus  ou  moins  à  l'administration. 

Il  expose  des  vues  ingénieuses  et  originales  sur  l'application 
de  l'armée  aux  grands  travaux  d'uliUlé  publique  ,  sur  la  pro- 


316  LEGISLATION,  ECONOMIE  POLITIQUE. 

priélé  (les  ouvrages  de  litléralure,  de  scieuces  et  d'arls,  sur  la 
liberté  de  la  pre^e  et  le  journalisme,  enfin  sur  l'exécutiou  des 
grandes  lignes  de  chemin  de  fer. 

Tout  ce  qu'il  dit  en  particulier  de  la  presse  nous  semble  sur- 
tout digne  d'attention.  Le  jugement  qu'il  porte  sur  le  journa- 
lisme parisien  est  sévère  ,  mais  juste  ,  et  l'expérience  qu'il  en 
possède  donne  à  sa  voix  une  autorité  incontestable  «  I^e  jour- 
nalisme ,  ))  dit-il  ,  i<  est  une  exploitation  mercantile  de  l'opinion 
et  des  passions  d'autrui ,  un  atelier  où  se  lamine  le  mensonge, 
une  boutique  où  se  débite  l'erreur  à  l'enseigne  et  au  profit  de 
tel  ou  tel  parti.  » 

Or,  ce  n'est  pas  en  cela  que  consiste  la  liberté  de  la  presse, 
et  la  comprendre  de  telle  façon  ,  c'est  lui  ôter  tout  pouvoir  de 
faire  le  bien  ,  c'est  donner  gain  de  cause  à  ceux  qui  la  repré- 
sentent comme  pernicieuse  et  anarcbique. 

Les  mesures  qu'il  propose  pour  remédier  à  ce  mal  sont 
d'ailleurs  conçues  dans  l'esprit  le  plus  large.  Il  veut  rendre 
cette  liberté  plus  grande,  plus  réelle  ,  la  débarrasser  des  en- 
traves qui  gênent  encore  son  développement  naturel.  La  dimi- 
nution des  droits  de  poste  et  l  abolition  du  timbre  sont  à  ses 
yeux  les  meilleurs  moyens  d'ôter  au  journalisme  son  influence 
délétère.  Alors  les  journaux  se  multiplieront,  et  leur  action 
deviendra  d'autant  moins  puissante  qu^ils  seront  plus  nom- 
breux ;  puis  ils  agrandiront  leur  format  et  seront  moins  enclins 
à  tronquer  les  discussions  ou  altérer  les  faits  ,  quand  ils  auront 
la  place  nécessaire  pour  leur  donner  toute  lélendue  conve- 
nable. 

M.  de  Girardin  se  livre  également  à  des  considérations  fort 
ingénieuses,  soit  sur  la  propriété  littéraire,  soit  sur  les  moyens 
d'exécuter  les  grandes  lignes  de  cJiemins  de  fer.  Il  possède  une 
richesse  d'idées  peu  commune  ,  et  si  ses  projets  ne  sont  pas 
tous  exécutables,  ils  portent  en  général  l'empreinte  d'un  es- 
prit singulièrement  actif  et  entreprenant.  C'est  peut-être  même 
son  principal  défaut,  d'oser  trop,  de  tracer  toujours  des  plans 
gigantesques,  et  d'oublier  les  obstacles  presque  insurmontables 
que  rencontre  la  moindre  tentative  de  réforme.  Il  y  a  souvent 
dans  son  langage  quelque  chose  qui  ressembjc  au  charlata- 
nisme et  qui  contribue  à  inspirer  de  la  défiance  ,  d'autant  plus 
que  son  rôle  d'homme  politique  a  suscité  contre  lui  de  fortes 
préventions.  Mais  nous  pensons  qu'on  ne  doit  pas  pour  cela 
rejeter  des  vues  fécondes  et  originales  ,  qui  méritent  certaine- 
ment d'être  étudiées,  et  dont  on  peut  faire  sortir  des  résultats 
précieux  pour  le  bien  du  pays. 

GENÈVK  ,    IMrUIlTIERIE  DE  FERD.    RAMBOZ. 


Heoue    Critique 

DES    LIVRES    NOUVEAUX. 

cTL  ooeiutto    1 842. 


^^<^®«i 


LITTERATURE,   HISTOIRE. 


DANTE.  La  divine  comédie  ,  enfer^  purgatoire,  paradis  ;  traduction 
en  vers  avec  le  texte  en  regard ,  accompagnée  de  notes  et  éclair- 
cissements, par  E.  Aroux.  Paris,  chez  Blanc -Montanier,  12,  rue 
de  Savoie.  2  vol,  in-12.  8  fr. 


Traduire  le  Daute  est  une  des  entreprises  les  plus  difficiles 
que  puisse  tenter  un  litlëraleur.  Aussi  plusieurs,  et  des  ha- 
biles, ont-ils  échoué  déjà  contre  les  obstacles  dont  ce  poëme 
est  hérissé  ,  non-seulement  pour  les  étrangers  ,  mais  pour  les 
nationaux  eux  mêmes.  lia  Dii^ine  comédie  offre  à  la  fois  les 
formes  inusitées  d'un  langage  vieilli ,  les  hardiesses  d'un  style 
qui  n'obéissait  qu'à  l'impulsion  du  génie  et  se  créait  lui-même 
ses  allures  originales,  des  pensées  souvent  empreintes  d'un 
profond  mysticisme ,  le  plus  bizarre  mélange  des  idées  chré- 
tiennes avec  les  souvenirs  du  paganisme,  enfin  une  foule  d'al- 
lusions historiques  dont  le  sens  est  parfois  obscur  et  sujet  à 
discussion.  Aussi,  existe-t-il  de  nombreux  commentaires  des- 
tinés à  Tinlerpréler  ,  et  l'on  a  vu  maintes  fois  des  professeurs 
y  puiser  la  matière  de  tout  un  cours  plein  d'intérêt,  tant  c^est 
ujje  mine  féconde  en  recherches  de  toutes  sortes.  Si  l'œuvre 
du  Dante  est  un  sujet  d'études  sérieuses  pour  le  lecteur  ita- 
lien, on  comprend  quelles  difficultés  il  piésente  au  traducteur 

23 


318  LITTÉRATURE, 

qui  veut  faire  passer  dans  une  autre  langue  celle  poésie  lour 
à  tour  âpre  et  sublime ,  avec  son  accent  énergique  et  son 
rhythme  particulier  ,  dont  elle  ne  peut  élre  dépouillée  sans 
perdre  presque  tout  son  prix.  Enfantée  au  sein  des  discordes 
civiles,  au  milieu  d'une  époque  encore  voisine  de  la  barbarie, 
où  libre  carrière  était  laissée  aux  passions  les  plus  violentes , 
la  Dwine  comédie  porte  un  cacliet  de  féconde  originalité  qui 
n'a  rien  de  commun  avec  celui  de  nos  mœurs  et  de  notre  ci- 
vilisation modernes.  Notre  langue  est  trop  polie,  trop  raffinée, 
pour  vendre  les  sons  mâles  et  l'harraouie  sauvage  de  celle  que 
le  Dante  forgeait  de  sa  main  puissante,  suivant  les  seules  ins- 
pirations de  son  génie.  Soumise  à  des  lois  régulières  qui  limi- 
tent sou  développement,  elle  ne  possède  plus  la  liberté  néces- 
saire pour  exprimer  le  sentiment  énergique,  la  naive  et  rude 
simplicité  du  moyen  âge  ,•  elle  se  voit  en  quelque  sorte  forcée 
de  jeter  les  images  diverses  du  passé  dans  un  moule  uni- 
forme qui  en  altère  les  traits  principaux,  en  affaiblit  toutes  les 
aspérités,  et  leur  imprime  toujours  plus  ou  moins  le  caractère 
de  notre  époque.  C'est  pourquoi  la  prose  n'a  jusqu'à  présent 
guère  mieux  réussi  que  la  poésie  à  traduire  le  Dante.  On  a 
bien  pu  donner  l'analyse  du  poème  ,  en  reproduire  le  sque- 
lette décharné  ,  mais  la  vie  ,  mais  le  mouvement ,  mais  les 
beautés  de  la  forme  et  souvent  même  la  vigueur  de  la  pensée 
ont  disparu  presque  complètement  dans  la  sécheresse  de  ces 
imparfaites  et  pâles  copies. 

Le  stvle  du  Dante,  avec  sa  concision  extrême  et  ses  inver- 
sions hardies,  aurait  peut-être  trouvé  un  interprète  pins  heu- 
reux dans  la  langue  ,  non  encore  fixée ,  du  quatorzième  ou 
du  quinzième  siècie,  qui  pouvait  mieux  se  plier  aux  exigences 
d'un  pareil  travail ,  oser  des  formes  nouvelles  et  des  tours 
étranges.  Aujourdhui  même  il  faut  absolument  se  rapprocher 
des  libres  allures  de  celte  époque  pour  rendre  avec  quelque 
fidélilé  la  physionomie  du  vieux  poëme.  C'est  ce  qu'a  tenté 
M.  Aroux,  et  persuadé  que  le  vers  comporte  mieux  que  la 
prose  des  coupes,  des  inversions,  des  locutions  inusitées  ou 
vieillies,  il  n'a  pas  reculé  devant  la  lâche  immense  de  traduire 
la  Diuine  comédie  en  alexandrins  libres  ,  en  s'allachanl  à  cal- 
quer scrupuleusement  sans  prétendre  interpréter,  ajouter,  ni 
surtout  corriger,  et  à  se  renfermer  dans  le  sens  littéral  de  telle 
façon  que  sur  quinze  mille  et  quelques  vers  dont  sa  traduction 
se  compose,  elle  en  contienl  à  peine  mille  de  plus  que  l'ori- 
ginal. Il  n'a  ,  du  reste  ,  pas  la  prétention  d'offrir  aux  lecteurs 
une  poésie  toujours  harmonieuse  et  élégante,  et  il  les  prévient 
avec  franchise  qu'ils  ne  doivent  chercher  dans  son  livre  que  la 
copie  exacte  d'un  poëme  qui  u'esl  pas  fait  pour  être  compris  de 


HISTOIRE.  319 

tous,  (jui  présenie  uu  sujet  de  méditation  et  de  fatigue,  une 
œuvre  d'étude  sérieuse  et  profonde.  La  critique  doit  donc  tenir 
compte  de  cet  avertissement ,  afin  «  de  ne  pas  s'arrêter  à  ce 
«  que  le  vers  de  la  traduction  peut  au  premier  aspect  offrir 
c<  d'étraugclé  dans  la  forme,  de  tours  âpres  et  brusques,  de  dé- 
«  faut  d'harmonie  parfois ,  mais  de  rechercher  si  la  pensée 
«  de  Dante  est  exactement  rendue.  »  M.  Aroux  pense,  avec  M. 
de  Chateaubriand,  qu'un  traducteur  n'a  droit  à  aucune  gloire, 
il  faut  seulement  qu'il  montre  qu'il  a  été  patient,  docile  ei  la- 
borieux. 

En  admettant  celte  manière  de  voir,  on  ne  pourra  refuser 
des  éloges  à  son  travail ,  car  non-seulement  il  rend  en  général 
avec  une  grande  fidélité  la  pensée  de  l'auteur  ,  mais  encore  il 
sait  la  revêtir  de  formes  tout  à  fait  semblables,  el  permet  ainsi 
de  bien  apprécier  le  caractère  original  du  poème.  L'harmonie, 
l'élégance ,  la  clarté  même  sont  souvent  sacrifiées  à  l'exacli- 
tude.  Il  emploie  des  tours  bizarres,  il  se  permet  de  fréquentes 
ellipses  et  retranche  sans  scrupule  tous  les  articles  qui  le  gê- 
nent. Aussi ,  ses  vers  offrent-il  parfois  un  langage  en  dehors 
des  règles  strictes  de  la  syntaxe  française  et  assez  difficile  à 
comprendre.  Mais  Dante  lui-même  est  volontiers  obscur  ,  et 
vouloir  interpréter  ses  paroles ,  c'est  risquer  d'eu  altérer  le 
sens  encore  douteux  dans  bien  des  passages,  malgré  les  efforts 
des  commentateurs.  D'ailleurs,  ce  qu'il  perd  en  harmonie  cl 
en  élégance,  il  le  regagne  bien  quelquefois  eu  expression  naïve 
et  vraie.  Les  formes  pompeuses  et  habilement  cadencées  de 
notre  poésie  moderne  échoueraient ,  par  exemple  ,  devant  la 
simplicité  si  touchante  de  ce  récit  de  Fraucesca  : 

Ed  ella  a  me  :  nessiin  maggior  dolore  , 
Che  ricordarsi  del  tempo  felice 
Nella  miseria,  e  ciô  sa  '1  tiio  dotlore, 

Ma  se  a  conoscer  la  prima  radice 
Del  nostro  amor  tu  liai  cotanto  affelto , 
Farô  corne  colui,  clie  piange,  e  dice. 

Noi  leggevamo  un  gionio  per  dilello 
Di  Lancilotto  ;  come  Amor  lo  strinse  : 
Soli  eravano,  e  senza  alcun  sospetto. 

Per  più  fiate  gli  occhi  ci  sospinse 
Quella  lettura,  e  scolorocci  '1  viso  : 
Ma  solo  un  punto  fu  quel  che  ci  vinse. 

Quando  legemmo,  il  disiato  riso 
Esser  baciato  da  cotante  amante, 
Questi,  che  mai  da  me  non  fia  divise. 


320  LITTÉRATURE, 

La  bocca  mi  bacio  tutto  tremanle. 
Galaotto  fu  il  libro,  e  chi  lo  scrisse  : 
Quel  giorno  più  non  vi  legemmo  avanie. 

Mentre  che  l'iino  spirlo  questo  disse, 
L'allro  piangeva  si,  che  di  pietade 
lo  venni  men  cos'i  com'io  morisse, 
E  caddi,  come  corpo  morlo  cade. 

Voici  la  traduction  de  M.  Aroax  qui  suit  en  quelque  sorte 
pas  à  pas  la  phrase  italienne  ,  et  n'est  certainement  pas  sans 
charme  : 

Elle  me  répondit  :  —  rien  n'est  plus  douloureux. 
Et  ton  maîlre  le  sait,  à  des  moments  prospères 
Que  de  se  reporter  quand  on  est  malheureux. 
Mais  puisque  ton  désir  est  si  vif  de  connaître 
Comment  le  germe  en  nous  de  l'amour  eut  à  naître, 
A  ton  gré  je  ferai,  disant  tout  en  pleurant. 
Un  jour  que  nous  lisions  par  déduit  innocent. 
Comme  de  Lancelot  l'amour  se  rendit  maître, 
Nous  étions  seuls  ensemble  et  n'avions  nul  soupçon; 
Plusieurs  fois  nos  regards,  avec  distraction. 
Restèrent  suspendus  sur  la  touchante  page, 
Et  rougit  tour  à  tour,  pâlit  noire  visage  ; 
Mais  nous  fûmes,  tous  deux,  vaincus  à  ce  moment 
Où  nous  liimes  qu'un  doux  et  désiré  sourire 
Reçut  l'ardent  baiser  du  preux  et  tendre  amant. 
Lui,   mon  inséparable  en  l'éternel  martyre. 
Hasarda  de  baiser  ma  bouche,  tout  tremblant.... 
Fut  Galehaud  le  livre  et  l'auteur  de  l'ouvrage  ; 
Et  nous  ne  liimes  pas  ce  jour-là  davantage. 

Tandis  que  l'un  ainsi  disait,  l'autre  pleurait, 
Si  que  de  grand'pitié  tout  mon  cœur  qui  saignait 
Défaillit,  et  croyant  descendre  dans  la  tombe, 
Je  tombai ,  comme  un  corps  que  la  mort  frappe  tombe. 

Si  dans  un  morceau  de  ce  genre,  la  méthode  adoptée  par  le 
Iraducleur  a  si  I)ien  réussi  ,  on  conçoit  qu'elle  s'applique  en- 
core mieux  à  l'âpre  verdeur  à  laquelle  Dante  s'abandonne  sou- 
vent avec  toute  la  fougue  d'une  âme  passionnée.  Nous  en  ci- 
terons un  çeul  exemple  ;  c'est  une  imprécation  contre  l'Italie^ 
qui  se  trouve  dans  le  VI*^  chant  du  Purgatoire  : 

Misérable  Italie  !  en  proie  à  l'esclavage  , 
Asile  de  douleur,  navire  abandonné. 
Et  sans  pilote  errant  au  plus  fort  de  l'orage; 
Non  plus  comme  jadis,  reine  au  front  couronné. 


HISTOIRE.  321 

*■  Mais  lupanar  infect  à  tout  vice  adonné  ! 

Cette  ame  géncreuso  ainsi  soudain  fût  prêle, 

Rien  qu'à  ce  nom  si  doux  de  son  pays  natal, 

A  son  concitoyen  à  faire  accueil  et  fête  ; 

Et  les  vivants  entr'eux,  dans  un  transport  fatal. 

Ne  peuvent  demeurer  sans  haines  et  sans  guerre  ; 

Ceux  qu'un  même  fossé,  qu'un  même  mur  enserre. 

Vont  se  rongeant  l'un  l'autre  et  se  mettant  à  mal. 

Regarde,  malheureuse,  autour  de  tes  rivages  ; 

Regarde  dans  ton  sein,  et  dis  en  quels  parages 

Tes  fils  vivent  en  paix.  En  quoi  t'a  profité 

Que  par  Justinien  ton  frein  fut  rajusté. 

Si  doit  dorénavant  rester  vide  la  selle  ? 

Sans  son  œuvre  ta  honte  en  serait  moins  cruelle. 

Avec  une  opiniâtre  persévérance,  M.  Aroux  a  traduit  ainsi 
les  trois  poèmes  qui  forment  la  Dii^inc  comédie.  Quand  on 
songe  à  ce  qu'il  a  fallu  de  travail  et  d'éludé  pour  accomplir 
une  semblable  tàcbe,  on  ne  peut  s'empêcher  d'admirer  le  cou- 
rage de  celui  qui  l'a  entreprise.  Son  œuvre  demeurera  certai- 
nement comme  la  copie  la  plus  fidèle  de  l'original  ,  et  si  elle 
ne  fait  pas  de  Dante  une  lecture  agréable  et  facile  pour  tout  le 
monde ,  ce  qui  nous  semble  impossible  ,  elle  contribuera  sans 
doute  à  en  rendre  l'intelligence  plus  accessible  h  ceux  qui  ne 
possèdent  pas  assez  bien  la  langue  italienne  pour  se  passer  de 
traduction.  Placée  en  regard  du  texte  elle  lui  sert  de  commen- 
taire perpétuel;  si  on  l'en  séparait  elle  aurait  besoin  à  son  tour 
de  notes  plus  étendues  que  celles  qui  se  trouvent  à  la  fia  de 
chaque  chant ,  et  d'éclaircissements  nombreux  que  l'auteur 
promet  du  reste  de  publier  plus  tard  sous  forme  de  notice  sur 
la  vie  de  Dante  et  sur  l'histoire  de  son  siècle. 


LE  PARADIS  PERDU  de  M  il  ton ,  traduit  en  vers  français  par  E. 
Aroux.  Paris,  chez  Blanc-Montanier,  12,  Il  de  Savoie,  2  vol.  in-12 
7  fr. 

M.  Aroux  tente  également  d'appliquer  son  système  de  tra- 
duction au  Paradis  perdu  de  Millon.  Mais  il  a  bien  compris 
qu'ici  l'exactitude  ue  suffit  pas,  et  qu'il  faut  de  plus  cherchera 
rendre  l'efiet  de  celte  poésie  tour  à  lour  gracieuse  et  sublime. 
Il  donne  donc  beaucoup  plus  d'attention  à  l'harmonie  du  vers 
son  talent  poétique  se  déploie  avec  plus  de  liberté,  plus  d'am- 
pleur ,  sans  cependant  cesser  de  suivre  du  plus  près  possible 


322  LITTÉRATURE , 

les  allures  originales  du  modèle  qu'il  veut  copier.  ^] .  Aroux 
parvient  ainsi  à  égaler  ,  à  surpasser  inême  parfois  Delille  en 
expression  poétique  et  majestueuse  ,  en  accents  nobles  et  di- 
gues du  sujet.  Il  est  en  général  plus  énergique  ,  plus  hardi,  et 
se  montre  surtout  plus  fidèle,  car  il  s'abstient  toujours  avec 
soin  de  la  périphrase  et  préfère  hasarder  un  tour  insolite  plutôt 
que  d'altérer  le  sens  ou  d'aflfaiblir  l'effet  par  une  construction 
habilement  travaillée  mais  trop  éloignée  de  la  forme  anglaise. 
Un  seul  exemple  suffira  pour  montrer  combien,  sous  ce  rap- 
port, la  traduction  de  M.  Aroux  est  supérieure  à  celle  de  Delille. 
Dans  le  IV'^  chant ,  Milton,  après  avoir  conduit  Adam  et  Eve 
dans  la  retraite  délicieuse  qui  est  le  théâtre  de  leur  innocent 
amour,  ajoute  : 

Whatever  hypocriles  austerely  talk 

Ofpurity,  and  place,  and  innocence, 

Defaining  as  impure  what  God  déclares 

Pure  and  commends  to  some,  leaves  free  to  ail. 

Our  Maker  bids  increase  :  who  bids  abstain, 

But  our  destroyer,  foe  lo  God,  and  man  ? 

Hail,  wedded  love  !  mysterious  law,  true  source 

Of  human  ofFspring  ;  sole  propriety 

In  Paradise,  of  ail  things  in  common  else  ! 

Voici  comment  l'abbé  Delille  interprète  à  sa  manière  celte 
tirade  contre  le  célibat ,  la  dépouillant  tout  à  fait  du  caractère 
prolestant  dont  elle  porte  si  bien  le  cachet  : 

Fuyez,  scrupule  vain,  hypocrisie  austère! 
El  toi,  source  de  biens,  salut  hymen  sacré. 
Par  Dieu  même  permis,  par  Dieu  même  inspiré  ! 
Ah  !  ceux  dont  la  vertu  renonce  à  tes  délices 
Font  le  plus  généreux  de  tous  les  sacrifices  ! 
Salut,  premier  berceau  de  la  société. 
De  ces  premiers  époux  seule  propi'iélé  ! 

Traduttore  traditorc ,  diraient  les  italiens,  et  avec  raison, 
car  interpréter  d'une  telle  façon  c'est  eu  vérité  trahir  et  non 
pas  traduire.  M.  Aroux,  qui  n'est  pas  abbé,  se  contente  de 
rendre  scrupuleusement  les  paroles  de  Tauteur  ,  et  ses  vers  , 
pour  être  exacts,  u'eu  sont  certainement  pas  moins  bons  : 

Quoi  qu'aient  pu  raconter  d'austères  hypocrites 
D'Eden,  de  l'innocence,  et  de  la  pureté; 
Diffamant  comme  impur  ce  qu'en  sa  volonté 
A  Dieu  déclaré  pur;  ce  qu'aux  uns  il  commande. 
Ce  qu'il  permet  à  tous.  —  Sa  providence  est  grande 


HlSTOlHli.  323 

Et  de  multiplier  il  imposa  la  loi. 
Qui  veut  que  l'on  s'abstienne  en  preuve  de  sa  foi? 
Sinon  le  destructeur,  l'implacable  adversaire 
Et  de  l'homme  et  de  Dieu.  —  Salut  loi  de  mystère, 
O  conjugal  amour  !  source  aux  plaisirs  divins 
De  la  postérité  des  trop  ingrats  humains  ! 
Seule  joie  au  milieu  de  tant  de  bien  propices 
Par  Dieu  mis  en  commun  dans  ce  lieu  de  délices , 
Dans  ce  beau  paradis,  que  ses  soins  éternels 
Aient  assignée  en  propre  à  ses  enfants  mortels  ! 

Sans  doute  le  sljle  de  M.  Aroux  a  quelque  chose  d'étrange 
qui  ne  respecte  pas  toujours  les  règles  ordinaires  delà  syntaxe. 
Il  introduit  dans  la  poésie  française  des  formes  nouvelles 
qu'elle  n'avait  point  adoptées  jusqu'à  présent,  et  qui  tendent  à 
élever  entre  elle  et  la  prose  une  barrière  semblable  à  celle 
qui  existe  dans  la  plupart  des  autres  langues.  C'est  un  es- 
sai chanceux  qu'on  ne  saurait  peut-être  approuver  d'une 
manière  absolue,  mais  M.  Aroux  se  borne  à  le  présenter 
comme  un  moyen  de  faciliter  le  travail  du  traducteur ,  et  le 
succès  de  l'application  qu'il  en  fait  le  justifie  complètement. 
En  effet,  il  emploie  en  général  sa  méthode  avec  bonheur,  et  si 
elle  ne  donne  pas  toujours  tous  les  résultat?  désirables,  on 
doit  bien  connaître  que  le  plus  souvent  elle  n'exclut  ni  la 
grâce,  ni  l'énergie. 

Ainsi,  la  description  d'Eve  et  d'Adam,  alors  que  Satan  les 
voit  pour  la  première  fois,  mérite  certainement  d'être  citée  : 

Inégaux  de  stature,  ils  lui  semblent  parfaits. 
Bien  qu'ils  soient  différents  et  de  sexe  et  de  traits. 
Le  fier  courage  à  l'un,  la  sagesse  pensive  ; 
A  l'autre  les  attraits  et  la  grâce  naïve  ; 
Lui  pour  Dieu  seul  ;  mais  elle  autant  à  lui  qu'à  Dieu. 
Un  front  noble,  un  œil  lier  où  rayonne  le  feu 
D'un  sublime  regard,  font  soudain  reconnaître 
Celui  qui  dans  ces  lieux  doit  seul  régner  en  maître. 
En  deux  parts  couronnant  ses  traits  majestueux. 
Sans  passer  son  épaule,  autour  d'un  cou  nerveux. 
S'arrondit  par  flocons  sa  noire  chevelure. 
Comme  un  voile  ondoyant,  elle-,  sur  sa  ceinture, 
Laisse  ses  tresses  d'or  se  répandre  sans  art. 
Ou  par  anneaux  légers  se  boucler  au  hasard. 
Comme  ces  tendres  jets  dont  la  vigne  entrelace 
L'ormeau  qui  la  soutient.  Requérant  avec  grâce, 
Il  demande,   elle  cède,  et  lui-même  à  son  tour. 
D'un  bienveillant  accueil  enhardit  son  amour  ; 
Elle  cède  et  modeste,  oppose  sans  défense 
Des  retards  languissants  la  douce  résistance. 


324  LITTÉRATURE, 

Ce  discours  d'Eve  n'esl  pas  moins  remarquable  par  le  mou- 
vement et  l'harmonie  que  le  traducteur  a  su  jeter  dans  ses 
vers  sans  cesser  on  instant  de  copier  son  modèle  avec  une 
parfaite  exactitude  : 

Eve,  le  front  paré  de  sa  beauté  si  pure. 
Répond  :  «  Mon  souverain  et  mon  auteur  chéri  ; 
Tu  parles,  j'obéis.  Dieu  le  voulut  ainsi, 
Dieu  ta  loi,  comme  toi  la  mienne  :  pour  la  femme 
Borner  là  sa  science,  et  du  fond  de  son  âme. 
N'en  pas  désirer  plus  est  son  plus  doux  savoir. 
Sa  gloire  la  plus  belle  et  son  plus  sûr  pouvoir. 
Le  temps  fuit  à  l'entendre,  à  tes  discours  j'oublie 
Les  heures,  les  objets  que  leur  cours  modifie. 
Et  tout  me  plaît  alors.  —  Doux  est  en  ce  séjour 
Le  souffle  du  matin,  douce  l'aube  du  jour. 
Alors  qu'aux  feux  roses  dont  le  ciel  se  colore. 
Comme  pour  célébrer  la  renaissante  aurore. 
Se  réveille  en  chantant  le  peuple  des  oiseaux; 
Riant  est  le  soleil  quand  parmi  ces  berceaux 
Sur  l'herbe  et  sur  le  fruit,  sur  l'arbre  et  sur  la  plante. 
Sur  la  fleur,  de  rosée  humide,  étincelante, 
11  épand  la  clarté  de  ses  premiers  rayons. 
Parfumée  est  la  terre ,  alors  que  ces  gazons 
Ont  reverdi  plus  frais  sous  les  molles  ondées. 
Quand  se  couvrent  de  fleurs  les  plaines  fécondées  ; 
Charmant  est  d'un  beau  jour  le  déclin  gracieux 
Et  l'approche  du  soir  dans  le  calme  des  cieux  : 
Charmante  aussi  la  nuit  au  paisible  silence, 
A  l'oiseau  solennel,  quand  la  lune  s'avance 
De  sa  cour  étoilée  entourant  sa  beauté  , 
De  ses  perles  du  ciel  à  la  pâle  clarté  : 
Mais  ni  brise  au  matin,  ni  dans  l'ombre  éveillée 
La  foule  des  oiseaux,  ni  sur  notre  feuillée 
Le  lever  du  soleil,  ni  le  fruit  ni  la  fleur 
Qui  brillent  de  rosée  à  sa  vive  splendeur. 
Ni  le  parfum  qui  suit  la  bienfaisante  ondée. 
Ni  la  grâce  du  soir  à  la  terre  accordée. 
Ni  le  calme  des  nuits  à  l'oiseau  solennel 
Ni ,   quand  la  lune  brille  en  la  plaine  du  ciel , 
A  ses  pâles  rayons  sous  la  voûte  étoilée 
La  promenade  au  loin  d'obscurité  voilée. 
N'ont  d'attraits  pour  mon  cœur  s'il  en  jouit  sans  toi. 

Enfin ,  nous  citerons  le  fragment  suivant  du  discours  de  la 
fille  de  Satan  ,  de  celle  que  l'auteur  anglais  appelle  le  péché 
et  qu'il  place  comme  gardienne  à  la  porte  de  l'enfer.  C'est  un 
beau  morceau,  dans  lequel  M.  Aroux  montre  un  talent  plein 
de  vigueur  : 

■le  sentis  la  douleur  ,  et  ce  fruit  odieux. 

Ce  fils  dont  plein  d'horreur  tu  détournes  les  yeux  , 


HISTOIRE.  325 

De  longs  déchirements,  de  poignantes  Llessuros 

Fil  au  sein  maternel  endurer  les  toitures 

Qui  de  ce  faix  immonde  ont  flétri  ma  beauté  ! 

De  mes  flancs,  pour  moi-même  ennemi  redouté, 

11  naquit,  brandissant  cette  lance  maudite 

Qui  doit  tout  renverser  :  prompte  à  prendre  la  fuite. 

Je  m'écriai  :  Thépas  !  A  ce  lugubre  nom 

L'enfer  ému  trembla,  dans  l'abîme  sans  fond, 

D'un  long  gémissement  les  voûtes  retentirent, 

Et  leurs  rauques  échos  en  mugissant  redirent  : 

Trépas!  Trépas!  Tbépas  ! 

Eu  comparant  l'ensemble  de  celle  Iratlucîion  avec  celle  de 
Delille,  on  la  Irouvera  sans  doule  moins  élégante  et  moins  tra- 
vaillée. Mais  nous  croyons  aussi  ([u'elle  paraî'.ra  beaucoup 
plus  fidèle,  el  rendant  d'une  manière  bien  plus  vraie  la  verve 
puissante^  l'inspiralion  spontanée  du  poêle  anglais.  Ainsi  cpic 
le  dit  M.  Aroux  dans  son  avant-propos  ,  Delille  a  complète 
ment  écboué  à  rendre  la  teinle  biblique  donl  le  livre  de  Miilon 
est  empreint  ;  il  a  trop  souvent  paraphrasé,  ajoulé,  suppiimé, 
pour  qu'on  puisse  regarder  son  travail  comme  une  représen- 
latiou  fidèle  du  Paradis  perdu;  d'ailleurs  ,  sa  phrase  éludiée 
el  symétrique,  sa  facture  apprêtée,  étaient  peu  propres  à  ren- 
dre la  vigueur  épique,  la  manière  heurtée,  le  vers  nerveux  el 
concentre  de  Miilon. 


LA  CHAMBRE  de  la  Reine,   par  Pitre-Chevalier.  Paris.  2  vol.  in-8. 
15  fr. 

IVl.  Pilre-Chevalier  a  recours,  pour  coudre  ensemble  une 
suite  de  petites  nouvelles  sans  lien  commun,  à  un  expédient 
dont  on  a  prodigieusement  usé  et  abusé  depuis  Boccace  jus- 
qu'à nos  jours.  L^inlrigue  principale  de  son  roman  ne  pouvant 
lui  fournir  un  long  récit  fécond  en  incidents  et  riche  en  inté- 
rêt, il  réunit  tous  ses  personnages  dans  un  salon  el  les  occupe 
à  se  raconter  des  histoires.  Fendant  ce  temps,  les  deux  ou  trois 
petits  ressorts  qu'il  a  mis  en  jeu  font  tout  doucement  leur 
office,  et  amènent  tant  bien  que  mal  un  dénouement  qui  ter- 
mine cette  espèce  de  décamérou  assez  peu  piquant,  mais  fort 
honnête. 

Un  vieux  château  de  Bourgogne  est  le  lieu  de  la  scène.  Il 
va  se  vendre  en  détail,  selon  les  usages  do  la  bande  noiie,  et 


326  LITTÉRATURE, 

déjà  les  paysans  du  village  se  préparent  à  en  dispuler  les  dé- 
bris aux  spéculateurs  de  la  ville  voisine  ,  lorsque  se  présente 
un  acheteur  qui  ,  malgré  son  apparence  rustique  et  peu  faite 
pour  inspirer  la  confiance,  rencliérit  sur  toutes  les  mises  et  se 
rend  adjudicataire  du  domaine  entier.  Cet  acheteur  est  le 
chargé  d'affaires  de  Mademoiselle  Mériadek ,  belle  et  noble 
Bas-Bretonne  qui  vient  prendre  possession  de  sa  nouvelle  pro- 
priété et  s'y  enferme  d'abord  dans  mie  solitude  absolue  ,  au 
grand  dépit  de  toutes  les  autres  châtelaines  de  la  contrée,  dont 
la  curiosité  se  trouve  excitée  au  plus  haut  degré  par  le  mys- 
tère qui  semble  entourer  la  belle  inconnue.  Mais  elle  est  ma- 
lade, et  le  médecin  lui  persuade  que  la  distraction  peut  seule 
la  guérir,  et  l'engage,  malgré  sa  répugnance,  à  recevoir  du 
monde,  à  réunir  chez  elle  la  société  de  ses  voisins.  C'est  alors 
qu'on  se  met  à  raconter  des  histoires ,  et  de  récit  en  récit , 
Mlle  de  Mériadek  se  laisse  entraînera  retracer  les  principales 
circonslances  de  sa  vie,  dans  laquelle  l'amour  joue  uu  grand 
rôle.  Elle  aime,  elle  est  aimée,  mais  des  circonstances  s'oppo- 
sent à  son  bonheur.  Alors  le  médecin  trouve  le  moyen  d'ap- 
planir  les  obstacles,  et  grâces  a  sou  intervention,  un  mariage 
vient  conclure  l'histoire  à  la  satisfaction  générale. 


NICEj  poé'me,  5^  édition,  revue,  corrigée  et  augmentée  d'une  épître 
au  frère  gardien  du  cou\ent  de  Cimier,  par  Fctit-Senn.  Genève, 
chez  Ab.  Chcrbuliez  et.  C<^.  hi-S. 

Ce  poëme  offre  deux  avantages  précieux  :  il  est  court  et 
varié  dans  sa  forme.  L'auteur  l'a  divisé  en  trois  parties,  dont 
la  plus  longue  ne  compte  pas  cent  vers.  Dans  la  première ,  il 
nous  montre  Nice  poétique,  son  délicieux  climat  et  les  trésors 
inépuisables  cpe  produit  cette  terre  fertile. 

Là,  de  fleurs,  en  janvier,  la  terre  est  parsemée, 
La  violette,  au  bas  d'un  modeste  buisson, 
Semble  annoncer  la  rose,  et  courrièrc  embaumée. 
D'un  encens  printanier  parfume  le  gazon. 

Le  frileux  oranger,  le  citronnier  son  frère. 
Sont  amants  de  la  plaine  et  du  creux  des  vallons; 
L'Olivier  plus  hardi,  le  chêne  téméraire. 
D'un  feuillage  immortel  couvrent  le  haut  des  monts. 


HISTOIRE.  327 

Le  myvthc,  le  laurier,  si  reclus  dans  nos  serres, 
L'éclatant  g'-euadicr,  et  l'élégant  jasmin 
Charment  du  promeneur  les  courses  so'itaircs, 
Par  l'ombrage  odorant  jeté  sur  son  clitMiiiu. 

Le  noueux  caroubier,  dans  les  roches  qu'il  aime, 
De  son  tronc  tortueux  embrasse  leur  contour, 
Comme  un  nerveux  jouteur,  replié  sur  lui-même, 
Retenu  par  un  bloc  qu'il  retient  à  son  tour. 

La  seconde  partie,  c'est  Nice  pittoresque,  décrite  d'une  ma- 
nière rapide,  mais  piquante,  sans  longueurs  ni  détails  inutiles. 
Enfin  la  troisième  offre  la  curieuse  galerie  de  toutes  les  figures 
originales  dont  la  maladie,  la  mode  ou  le  désœuvrement  peu- 
plent les  rues  de  TNice  pendant  l'hiver.  L'auteur  y  déploie  une 
verve  amusante,  se  montre  critique  spirituel,  fronde  gaîment 
les  ridicules  de  la  société  ,  et  trace  une  foule  de  portraits  fort 
plaisants  sans  être  trop  chargés. 

M.  Petit-Senn  est  un  aimable  poète,  dont  le  talent  plein  île 
souplesse  se  plie  facilement  à  tous  les  genres.  Tantôt  enjoué, 
tantôt  grave  ,  il  manie  aussi  bien  l'épigramme  que  l'élégie  , 
décrit  avec  charme,  plaisante  avec  grâce,  et  sait  aussi  s'élever 
à  la  plus  noble  harmonie,  aux  accents  les  plus  majestueux, 
comme  dans  VEpîfre  au  père  Ludouico  dont  nous  avons  déjh 
rendu  compte  lorsque  V Album  de  la  Suisse  romande  la  pu- 
blia pour  la  première  fois.  Peut-être  lui  reprochcra-t-on  de 
mêler  parfois  un  peu  trop  ces  divers  genres.  C'est  un  défaut 
sans  doute;  cependant  le  sujet  de  Nice  comporte  assez  bien 
cette  variété  de  tons  qui  vient  rompre  avec  bonheur  la  mono- 
tonie du  style  descriptif,  et  donner  an  poëme  un  attrait  qu'il 
n'aurait  certainement  pas  en  sans  cela. 

D'ailleurs  le  succès  justifie  assez  l'auteur.  L'édition  que 
nous  anonçons  ici  est  la  troisième.  Imprimée  avec  luxe,  ornée 
d'une  jolie  vue  de  Nice,  due  au  crayon  gracieux  de  M.  Guigon, 
elle  nous  paraît  digne  sous  tous  les  rapports  d'être  recom- 
mandée à  nos  lecteurs. 


THEATRE   complet  du  comte  Alfred  de  Vigny.  Paris.  1  \ol.  in- 12. 
3  fr.  50  c. 

Nous  regrettons  vivement  que  M.  A.  de  Vigny  n'ait  pas  con- 
tinué de  travailler  pour  le  théâtre.  Parmi  les  écrivains  drama- 


328  LITTÉRATURE, 

liques  de  la  nouvelle  école,  il  est  un  de  ceux  qui  semblaient 

promettre  le  plus,  non  pas  peut-être  pour  l'entente  de  la  scène 

et  les  effets  tragiques ,  mais  pour  la  tendance  élevée  et  le  but 

moral. 

Il  n'a  composé  que  deux  grandes  pièces  :  La  maréchale 
d' Ancre  et  Chatterton  ,  qui ,  toutes  deux  ,  portent  un  cachet 
original  bien  prononcé.  La  première  est  celle  qui  se  rappro 
cbe  le  plus  du  drame  moderne  tel  que  l'ont  compris  V.  Hugb 
et  AIpx.  Dumas.  Mais  elle  n'en  offre  ni  les  exagérations  vio- 
lentes, ni  les  contrastes  forcés  Plus  sobre  dans  le  choix  de  ses 
moyens,  l'auteur  cherche  l'effet  non  dans  les  excès  désordon- 
nés de  la  passion,  mais  dans  sa  marche  naturelle  habilement 
développée,  suivant  le  caractère  de  ses  personnages  et  en  s'é- 
carlant  le  moins  possible  de  la  vérité  historique.  II  excite  assez 
vivement  l'intérêt,  le  soutient  jusqu'au  bout  rt  amène  le  dé- 
nouement sans  avoir  recours  à  des  moyens  trop  usés.  Cependant 
il  n'est  pas  non  plus  tout  à  fait  exempt  de  défauts.  En  général, 
son  dialogue  n'est  pas  très  bien  adapté  à  la  scène,  et  parfois  ses 
interlocuteurs  paraissent  gênés ,  comme  si  la  langue  française 
ne  leur  était  pas  familière.  C'est  ce  qui  nous  explique  pour- 
quoi la  Maréchale  cC Ancre,  dont  le  sujet  était  si  éminemment 
dramatique,  n'a|  pas  produit  sur  le  théâtre  tout  l'effet  qu'où 
en  attendait,  et,  après  un  succès  modéré,  ne  reparaît  aujour- 
d'hui que  très-rarement  sur  les  affiches.  Cette  même  obser- 
vation s'applique  encore  bien  plus  justement  à  Chatterton, 
pièce  tout  à  fait  exceptionnelle  qui,  au  lieu  d'une  action  rapide 
et  saisissante,  n'offre  que  le  développement  d'une  pensée  phi- 
losophique qui  domine  d'un  bout  à  l'autre,  et  dont  chaque 
scène  du  drame  n'est  qu'un  des  corollaires  exposés  toujours 
d'une  manière  plus  ou  moins  abstraite.  On  est  même  surpris 
qu'une  tentative  de  ce  genre  ait  pu  trouver  grâce  devant  le 
public  et  supporter  l'épreuve  de  la  première  représentation. 
Il  a  fallu  certainement  un  talent  bien  supérieur  pour  obtenir 
ce  succès  ,  d'autant  plus  qu'en  définitive  la  pensée  dont  Chat- 
terton ^est  l'organe  touche  de  près  au  sophisme  ,  n'est  qu'un 
injuste  procès  fait  à  la  société,  sous  prétexte  qu'elle  laisse  les 
poètes  mourrir  de  faim.  Il  est  vrai  que  l'auteur  défend  cette 
mauvaise  cause  avec  un  entraînement  chaleureux  et  que,  d'a- 
près ce  qu'il  dit  lui-même,  le  talent  des  acteurs  lui  vint  en 
aide  pour  surmonter  tous  les  obstacles.  De  plus,  ici  comme  dans 
la  Maréchale  d'Ancre  ,  règne  un  ton  d'honnête  homme ,  un 
sentiment  de  noblesse  fort  remarquable.  Avec  de  tels  éléments, 
M.  de  Vigny  pouvait  aspirer  à  de  nouveaux  et  plus  grands 
succès  ,  et  contribuer  eu  particulier  à  la  régénération  morale 
de  la  scène.  Outre  cela,  il  avait  commencé  une  œuvre  de  tra- 


HISTOIRE.  329 

(ludion  qu'il  eûl  été  fort  inléressanl  de  lui  voir  achever.  Ce- 
lait de  mellre  sur  la  scène  française  les  chefs  d'œuvre  de  Sha- 
kespeare^ rendus  aussi  fidèlement  que  possible.  Deux  pièces, 
Othello  et  Le  marchand  de  Venise,  dont  la  première  fut  re- 
présentée au  théâtre  Français,  en  1829  ,  piouvent  combien  le 
talent  de  l'auteur  était  apte  à  ce  genre  de  travail.  Sa  traduc- 
tion en  vers  faciles  et  harmonieux  ,  suit  constamment  de  près 
Toriginal  sans  jamais  cesser  d'être  élégante. 

Pourquoi  donc  M.  de  Vigny  ,  après  de  semblables  débuts, 
a-i-il  tout  à  coup  disparu  de  la  scène  littéraire  7  II  est  encore 
dans  la  force  de  l'âge  et  tout  à  fait  étranger  à  la  politique.  Mais 
c'est  un  poète  découragé  par  la  perte  de  ses  illusions,  tombant 
Tune  après  l'autre  devant  le  contact  du  monde.  ]Né  pour  la 
rêverie  et  la  contemplation,  il  sera  retourné  à  ce  premier  pen- 
chant de  son  esprit ,  dont  il  ne  s'était  peut-être  éloigné  qu'à 
regret. 


LES  GEOnGIQUES  de  Virgile,  traduites  vers  pour  vers,  avec  le  texte 
en  regard  et  des  remarques  sur  la  traduction  de  Delille,  jirécédées 
d^m  fragment  de  l'Euéide  et  du  portrait  de  Virgile  ,  d'après  l'anti- 
que ;  par  MolleVaut ,  de  l'Institut  ;  chant  â^^.  Paris,  chez  l'auteur, 
99,    rue  St-Dominique-St-Germain.  1  vol   in-18. 

M.  Mollevaut  poursuit  sou  système  de  traduction  vers  pour 
vers  ,  et,  avec  une  audace  peu  commune,  il  ne  craint  pas  d'a- 
border les  plus  graves  difficultés  du  sujet.  C'est  Virgile  qu'il 
entreprend  ainsi  de  suivre  pas  à  pas  dans  sa  {glorieuse  carrière, 
et  dont  il  cherche  à  rendre  fidèlement  les  beautés  sublimes  avec 
leur  tour  original  et  leur  énergique  concision.  On  comprend 
la  noble  pensée  qui  le  porte  à  vouloir  lutter  avec  un  sendjlable 
athlète;  le  succès  de  cette  grande  épreuve  serait  un  triomphe 
décisif  pour  son  système  ,  et  il  doterait  la  France  d'un  chef- 
d'œuvre  do  plus. 

Mais  l'entreprise  paraît  bien  chanceuse  ;  la  critique  est  d'au- 
tant plus  à  l'aise  pour  le  dire,  que  ce  n'est  pas  dutoul  le  ta- 
lent de  M.  Mollevaut  qui  est  en  question,  et  que  s'il  échoue 
c'est  contre  des  obstacles  décidément  insurmontables.  Le  génie 
de  la  langue  française  semble  trop  rétif  pour  se  plier  aux  exi- 
gences d'un  travail  de  ce  genre,  qui  demande  au  contraire  une 
souplesse  extrême.  Deux  difficultés  se  présentent  dès  l'abord  : 
ce  sont  d'une  part  nos  particules  gênantes,  et  de  l'autre  les  in- 
versions du  latin  qui  rendent  les  périphrases  inévitables.  Puis, 


330  LITTÉRATURE , 

celle  prosodie  latine  si  pleine  de  moiivemenl  el  d'expression , 
si  abondante  en  harmonie ,  que  devient-elle  dans  la  période 
française  ,  privée  de  sou  ampleur  naturelle,  resserrée  dans  les 
étroites  limites  qui  empêchent  son  développement?  Sans  doute 
les  efforts  de  M.  Mollevaul  sont  souvent  heureux  ,  et  l'on  peut 
"citer  maints  passages  comme  le  suivant  où  tous  ces  obstacles 
se  trouvent  surmontés  avec  une  habileté  fort  remarquable: 

Vois-tu  le  noble  essor  des  coursiers  indomptés 
Fondre  de  la  barrière  à  bouds  précipités? 
Et  la  crainte  et  l'espoir  du  guide  agitent  l'âme  ; 
Le  fouet  siffle  en  fureur  ,  l'essieu  vole  et  s'enflamme. 
S'abaissant,  se  dressant,  tous,  plus  prompt  que  l'éclair 
S'élancent,  et  le  char  semble  nager  dans  l'air. 
Ni  repos,  ni  retard  :  sur  la  plaine  fumante. 
Du  vaincu  le  vainqueur  sent  l'haleine  écumante  : 
Tant  l'éloge  a  d'éclat!  tant  la  gloire  a  d'altrait! 

Mais,  il  ne  réussit  pas  toujours  aussi  bien,  et  par  exemple, 
dans  les  vers  suivants,  l'élégance  nous  semble  avoir  été  sa- 
crifiée sans  que  l'exactitude  y  ait  rien  gagné  : 

Sent-il  la  maladie  et  les  glaces  des  ans, 

A  son  âge  honorable  offrons  des  soins  touchants. 

C'est  une  bien  faible  interprétation  de  : 

Hune  quoque,  nbi  aut  morbo  gravis,  autjam  segnior  annis, 
Déficit,  abde  domo  ;  nec  turpi  ignosce  senectae. 

Ijâge  honorable  et  les  soins  touchants  produisent  surtout 
un  mauvais  effet  à  côté  de  la  simplicité  concise  du  latin. 
Et  plus  loin,  M.  Mollevaul  traduit  : 

Post  parlum,  cura  in  vilulos  traducitur  omnis  ; 

Par 

Les  enfants,  à  leur  tour,  veulent  tes  soins  prudents. 

Que  (\c\\eïil  Post  parfum  P  et  doit-ou  dire  les  enfants  d'une 
vache? 

Sans  doute  ces  imperfections  viennent  de  la  langue  beau- 
coup plus  que  de  l'aulear.  Mais  elles  prouvent  que  la  traduc- 
tion vers  pour  vers  ne  peut  pas  mieux  qu'une  autre,  atteindre 
une  complète  fidéHlé.  Celte  objection  n'a  certainement  pas  dii 
échapper  h  M.  Mollevaul,  qui  se  montre  si  habile  critique  dans 
son  examen  du  travail  de  DcliUe_,  dont  il  signale  les  défauts  avec 


HISTOIRE.  331 


ime  sagacité  remarquable,  el  qu'il  accuse  lorl  juslemeia  tle 
u'avoir  fait  qu'une  iiuilalion  très  inférieure  à  son  modèle,  au 
lieu  d'ime  copie  exacte,  seul  but  que  tloive  se  proposer  le  tra- 
ducteur. Mais  il  n'a  pas  reculé  devant  elle,  paice  (]u'il  espère 
que  ses  efforts  pourront  finir  par  la  vaincre  ,  vl  que  les  succès 
déjà  obtenus  l'excitent  à  en  chercher  d'auti'cs  plus  grands  en- 
core. Celte  courageuse  persévérance  est  digne  d'éloge,  car  elle 
est  rare  de  nos  jours,  et  c'est  uu  des  éléments  les  plus  précieux 
du  progrès  littéraire. 


EMILE^  fragments,  par  E.  de  Girardin.  Paris,  chez  Desrez,  1  vol. 
in-8o.  6  fr. 

Emile  est  un  eufant  xiaturel  qui  porte  injustement  la  peine 
du  crime  de  ses  parents  ,  comme  cela  n'arrive  que  trop  sou- 
vent dans  le  monde.  Privé  de  l'amour  d'une  mère ,  il  place 
toutes  ses  affections  sur  une  jeune  fille  à  laquelle  il  inspire  le 
plus  tendre  attachement.  Biais  les  parents  exigent,  pour  lui  ac- 
corder sa  main,  qu'il  soit  reconnu  ou  du  moins  adopté  par  son 
père,  el  malgré  le  consentement  de  celui-ci  l'adoption  ue  peut 
avoir  lieu  parce  qu'Emile  est  fils  adultérin.  L'infortuné  ne  sur- 
vit pas  longtemps  à  ce  coup  terrible.  Le  délire  s'empare  de  lui, 
Mathilde  ,  celle  qu'il  croyait  être  déjà  sa  fiancée,  épouse  son 
rival,  el  une  fièvre  violente  termine  bientôt  sa  triste  existence. 
Telle  est  la  donnée  bien  simple  de  ce  petit  roman  dans  lequel 
le  récit  ne  lient  que  la  moindre  place.  C'est  un  thème  que  l'au- 
teur a  choisi  pour  développer  des  idées  plus  ou  moins  morales 
et  philosophiques  ,  qui  n'ont  malheureusement  rien  de  bien 
neuf  ni  de  bien  saillant.  Elles  sont  exposées  avec  talent,  sans 
doute,  dans  un  style  qui  ne  manque  pas  de  charme  el  d'élé- 
gance j  l'injustice  du  préjugé  social  est  vivemenl  sentie,  et  il 
n'y  a  point  d'exagération  dans  les  conséquences  qui  en  sont 
tirées.  Mais  uu  peu  plus  d'action,  el  des  détails  destinés  à  mieux 
faire  connaître  les  diveis  personnages  mis  en  scène, n'auraient 
pas  é'é  de  trop  pour  soutenir  l'inlérèt  et  rompre  la  monotonie 
qui  est  l'écueil  ordinaire  de  la  forme  déclamatoire  adoptée  par 
l'auteur. 


332  LITTERATURE , 

CICÉRON  ot  son  siècle,  par  A    F.  Gautier  aîné.  Paris.  1  vol.  in-8.  7  fr. 
50  c.  /  ^ 

Ce  n'est  pas  seulement  Thisloire  de  Cicéron  qne  M.  Gau- 
tier s'est  proposé  d'écrire,  c'est  celle  du  peuple  romain  à  l'une 
des  pins  intéressâmes  époques  de  sa  carrière.  Il  a  voulu  nous 
offrir  le  tableau  des  derniers  troubles  qui  précédèrent  et  bâ- 
tèrent la  cbule  des  vieilles  institutions  républicaines.  Abordant 
son  sujet  avec  les  idées  du  jour  ,  il  fait  aux  événements  politi- 
ques de  l'ancienne  Rome  une  curieuse  application  des  tbéories 
les  plus  nouvelles.  Il  expose  d'abord  quelle  était  la  mission  du 
peuple  romain  qui,  par  la  conquête^  soumettait  toutes  les  na- 
tions barbares  à  un  joug  uniforme,  leur  créait  ainsi  un  intérêt 
commun  et  les  préparait  pour  l'œuvre  salutaire  de  la  civilisa- 
tion moderne.  Dans  les  convulsions  de  la  république  à  sou 
déclin,  il  voit  la  Iplte  du  vieux  régime  se  débattant  contre  les 
attaques  des  novateurs  impatients  et  cbercbant  par  des  modi- 
fications successives  à  sauver  du  moins  quelques-uns  de  ses 
débris  du  naufrage  qui  le  menace.  Cicéron  est  à  ses  veux  le 
conservateur  romain,  Catilina  et  Clodius  sont  les  radicaux. 
César  est  le  réformateur  bumanitaire.  C'est  une  manière  assu- 
rément fort  ingénieuse  d'envisager  celle  époque  et  d'en  faire 
bien  comprendre  le  sens  en  la  rapprocbant  de  la  nôtre.  Il  est 
très-certain  que  Cicéron  soutenait  la  cause  des  conservateurs 
en  poursuivant  également  de  son  éloquente  indignation  soit  les 
abus  et  les  vexations  d'une  aristocratie  corrompue  ,  soit  les 
prétentions  anarcbiques  et  les  tentatives  coupables  des  fou- 
gueux démagogues.  On  peut  regarder  Catilina  comme  ayant 
voulu  se  faire  le  cbef  de  la  première  ,  tandis  que  Clodius 
leprésente  fort  bieu  la  démocratie  pure  :  l'un  et  l'autre 
avaient  recours  aux  mêmes  moyens  en  flattant  le  bas  peuple, 
instrument  nécessaire  de  loule  révolution  ,  quels  que  soient  sa 
nature  et  son  but.  Enfin  ,  Jules-César,  de  son  côté,  fil  appel  à 
quelques  idées  d'égalité  qui  ont  eu  effet  un  air  de  parenté  avec 
ce  qu'on  appelle  aujourd'bui  les  doctrines  bumanilaires. 

Mais  M.  Gautier  nous  paraît  pousser  son  bypotbèse  un  peu 
trop  loin,  et  se  laisser  entraîner  par  d'étranges  préoccupations 
datis  le  rôle  qu'il  assigne  à  cbacun  de  ces  personnages.  Lors- 
qu'il dit  de  Cicéron  que  c'était  un  bomme  doux  et  bonnéte  , 
manquant  de  résolution  et  n'ayant  point  de  consistance  poli- 
que,  il  trace  im  portrait  qui  peut  ressembler  à  plus  d'un  con- 
servateur de  nos  jours  ,  mais  qui  n'est  certainement  pas  celui 
du  mordant  orateur  des  Calilinaires  et  des  Philippitjiœs.  Sans 
doute,  Cicéron  était  bonnèle  bomme,  mais  il  était  âpre  dans 


HISTOIRE.  33S 

ses  accusations,  il  usait  volontiers  du  sarcasme,  et  la  douceur 
n'était  point  le  trait  saillant  de  son  caractère.  Quant  au  cou- 
rage, il  eu  fallait  une  dose  assez  forte  pour  affronter  ces  luttes 
du  forum  où  les  avocats  ne  jouissaient  pas  des  mêmes  immu- 
nités que  dans  nos  tribunaux  actuels,  et  dont  l'issue  était  sou- 
vent l'exil  ou  la  ruine  du  vaincu  ainsi  que  de  tous  ses  adhé- 
rents. Il  faut  aussi  tenir  compte  des  circonstances  difficiles  de 
ces  temps  orageux  et,  tout  en  admettant  que  l'irrésolution  de 
Cicéron  lui  fat  quelquefois  fatale,  reconnaître  que  dans  sa  po- 
sition l'esprit  le  plus  ferme  n'aurait  peut-être  pas  mieux  que 
lui  réussi  à  s'en  défendre. 

M.  Gautier  s'écarte  encore  bien  plus  de  la  ligne  impartiale 
et  prudente  que  doit  suivre  l'historien,  en  nous  représentant 
Catilina  et  Clodius  comme  ayant  été  calomnies  par  leurs  ad- 
versaires. Suivant  lui ,  ces  deux  hommes  devaient  être  quel- 
que chose  de  plus  que  des  agitateurs  ;  ils  u'auraieut  pu  réussir 
à  se  former  un  parti  puissant,  à  séduire  des  adhérents  nom- 
breux, à  bouleverser  la  république,  s'ils  n'avaient  pas  été  de 
véritables  réformateurs,  proposant  des  vues  nouvelles,  des 
idées  fécondes,  des  théories  politiques  dont  malheureusement 
aucun  vestige  n'est  venu  jusqu'à  nous.  Singulière  manière  de 
raisonner.  Mais  l'auteur  n^a-t-il  donc  jamais  jeté  les  yeux  sur 
ce  qui  se  passe  dans  les  républiques  modernes?  On  y  trouve 
pourtant  assez  d'exemples  qui  prouvent  combien  peu  les  agi- 
tateurs ont  besoin  d'idées  fécondes  et  de  théories  raisonnables 
pour  entraîner  la  foule  à  leur  suite  et  susciter  l'émeute.  Un 
Catilina,  même  subalteine,  pourvu  qu'il  soit  criblé  de  dettes  et 
riche  d'audace,  a  bientôt  rassemblé  un  noyau  de  gens  qui  sym- 
pathisent avec  lui  parce  qu'ils  n'ont  rien  à  perdre  et  qu'ils  prê- 
tent une  oreille  avide  à  ses  promesses  de  loi  plus  ou  moins 
agraire  ;  puis,  autour  de  ce  noyau  viennent  se  ranger  les  mé- 
contents de  toute  espèce ,  toujours  nombreux  dans  une  répu- 
blique où  la  pratique  de  l'égalité  multiplie  les  froissements 
d'amour-propre,  et  voilà  les  éléments  suffisants  pour  accom- 
plir une  révolution  qui  pourra  fort  bien  n'avoir  rien  de  com- 
mun avec  une  réforme,  être  toute  autre  chose  qu'un  progrès 
social. 

D'ailleurs ,  s'il  est  vrai  que  nous  n'avons  sur  Catilina  que  le 
témoignage  de  ses  adversaires,  il  s'est  trouvé  parmi  ceux  ci 
deux  hommes  très-opposés  de  principes  et  d'opinions  ,  qui  ne 
se  sont  certes  pas  entendus  ensemble  pour  le  calomnier  ,  et 
qui  cependant  le  peignent  exactement  sous  les  mêmes  cou- 
leurs. Sallusteet  Cicéron  s'accordent  à  nous  le  montrer  comme 
un  misérable  agitateur,  pour  lequel  le  trouble  et  le  désordre 
étaient  non  seulement  les  moyens,  mais  aussi  le  but,  le  but 

24 


334  LITTERATURE , 

unique,  parce  qu'il  avait  une  fortune  à  réparer,  une  position 
à  se  faire.  Et  puis,  ces  théories  politiques  qui,  d'après  M.  Gau- 
tier ,  auraient  entraîné  les  esprits  ,  pourquoi  Cicéron  n'en  au- 
rait-il pas  dit  un  seul  mot  dans  ses  discours,  pourquoi  ne  les  au- 
rait-il pas  attaquées,  lui  qui  n'avait  pas  craint  de  désapprouver 
hautement  une  mesure  révolutionnaire  alors  fréquemment 
employée,  la  seule  que  Catilina  ait  paru  vouloir  décréter,  celle 
qui  consistait  à  déclarer  les  dettes  abolies? 

Quant  à  Clodius,  c'était  un  démagogue  dans  toute  l'étendue 
du  terme  ,  et  il  n'est  pas  besoin  de  lui  supposer  des  vues  pro- 
fondes qu'on  nous  ain'ait  soii^neusement  cachées  ,  pour  expli- 
quer les  sympathies  qu'il  éveilla  dans  la  population  de  Rome. 

Les  idées  humanitaires  de  Jules  César  ne  nous  semblent 
guère  plus  réelles,  à  moins  que  M.  Gautier  n'admette,  ce  que 
nous  ne  contesterons  point,  que  de  telles  idées  peuvent  servir 
de  masque  à  l'ambition  personnelle.  Mais  alors,  il  ne  faudrait 
pas  avancer  si  légèrement  comme  une  certitude  ce  qui  u^est 
qu'une  supposition  très-hasardée.  C'est  risquer  d'altérer  l'his- 
toire et  de  donner  cours  à  d'étranges  erreurs  ;  c'est  compro- 
mettre la  valeur  d'un  livre  du  reste  bien  fait,  écrit  d'une  ma- 
nière remarquable  et  plein  de  l'intérêt  le  plus  vif. 


HISTOIRE  du  Pape  Sylvestre  II  et  de  son  siècle  ,  par  C.  F.  Hock, 
trad.  de  l'allemand  par  l'abbé  J.-M.  Axinger.  Paris.  1  vol.  in-8, 
7  fr.  50  c. 

"Voici  encore  une  de  ces  traductions  de  l'allemand  destinées 
au  public  catholique  français  ,  et  arrangées ,  en  conséquence , 
de  manière  à  donner  bon  gré  malgré  aux  idées  de  l'auteur  une 
teinte  d'orthodoxie  bien  prononcée.  Ce  procédé  ingénieux  , 
mais  peu  loyal,  a  déjà  plus  d'une  fois  excité  des  réclamations. 
Mais  l'esprit  de  prosélytisme  ne  se  décourage  pas  si  facilement. 
Quant  une  route  lui  paraît  favorable  à  ses  projets,  il  la  suit 
jusqu'au  bout.  Seulement  ici  le  traducteur  avoue  franchement 
qu'il  a  jugé  nécessaire  de  modifier  en  certains  passages  le  sens 
de  l'original ,  et  d'y  introduire  quelques  développements  né- 
gligés par  l'écrivain  allemand.  L'auleur  n'aura  donc  pas  le 
droit  de  se  plaindre ,  et  cependant  le  but  sera  tout  aussi  bien 
atteint ,  car  le  lecteur  ne  pouvant  discerner  ce  qui  appartient 
à  M.  Axinger  de  ce  qui  appartient  à  M.  Hock,  acceptera  le 
tout  en  bloc  avec  l'appui  de  deux  noms  au  lieu  d'un  seul.  Du 


HISTOIRE.  335 

reste,  l'ouvrage  n'est  pas  empreint  ponr  cela  d'une  partialité 
trop  forte,  il  est  écrit  avec  une  érudition  profonde,  et  renferme 
des  déloils  pleins  d'intérêt  sur  des  temps  assez  peu  connus,  sur 
un  pape  qui  fat  certainement  l'un  des  personnages  les  plus 
remarquables  de  son  époque. 

Ce  n'est  donc  point  à  M.  Axinger  en  particulier  que  s'a- 
dresse notre  critique  sur  la  méthode  adoptée  par  les  traduc- 
teurs catholiques.  Nous  dirons  même  que,  dons  sa  préface^  il 
rend  pleine  justice  à  Tesprit  large  et  vraiment  libéral  avec  le- 
quel les  écrivains  proleslanls  ont  en  général  abordé  l'histoire. 
Il  faut  bien  reconnaître  en  effet  que  ce  sont  eux  qui  les  pre- 
miers l'ont  aff^ranchie  des  vues  étroites  et  stériles  de  la  fausse 
philosophie  qui  n'avait  pas  pris  naissance  dans  le  sein  du  pro- 
testantisme et  n'y  avait  trouvé  que  bien  peu  d'écho  ,  tandis 
que  jusqu'à  présent  les  historiens  catholiques  n'ont  fait,  pour 
la  plupart,  que  répéter,  en  parlant  des  réformateurs  du  sei- 
zième siècle,  les  sottes  invectives,  les  injurieuses  accusations 
enfantées  par  l'ardeur  de  la  lutte.  Ce  contraste  n'est  selon  nous 
qu'une  conséquence  toute  naturelle  de  celui  qui  existe  entre 
les  docirines  des  deux  religions.  Le  libre  examen  produit  bien- 
tôt la  tolérance,  et  le  principe  de  l'autorité  conduit  nécessai- 
rement à  l'intolérance  et  au  fanatisme.  La  plus  étrange  con- 
fusion a  pu  seule  faire  attribuer  l'impartialité  des  écrivains 
protestants  à  une  tendance  de  retour  vers  l'Eglise  catholique. 
Ce  n'est  qu'un  simple  développement  des  principes  de  la  ré- 
forme dont  la  bienfaisante  influence  se  fait  petit  à  petit  sentir 
sur  toutes  les  voies  de  l'esprit  humain. 


LEGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT  ou  explication  des  rapports  sociaux, 
par  Dimitry  de  Glinka.  Paris,  chez  Joubert,  ii,  rue  des  Grès. 
1  vol.  in-8.  3  fr.  50  c. 

L'auteur  de  cet  ouvrage  définit  le  droit  :  le  lien  par  lequel 
la   volonté  de  l'homme  s'attache  l'objet  dont  elle  détruit  oo 


336  LLGISLATION, 

modifie  la  forme  par  le  travail ,  en  lui  imprimant  de  la  sorte 
une  nouvelle  destination.  Partant  de  là  il  montre  comment  les 
conséquences  qui  en  résultent  sont  de  diverses  natures  et  ont 
conduit  à  la  distinction  du  droit  personnel  et  du  droit  réel, 
ainsi  qu'à  celle  des  biens  meubles  et  immeubles.  Le  droit  de 
première  occupation  lui  paraît  aussi  découler  tout  naturelle- 
ment de  ce  principe,  dès  que  par  les  développements  successifs 
du  droit  réel ,  Tbomme  arrive  à  rencontrer  l'activité  de  son 
semblable  et  se  voit  obligé  de  la  respecter  s'il  veut  que  la 
sienne  le  soit  aussi. 

L'action  de  la  volonté  intelligente  sur  la  matière  peut  éga- 
lement servir  à  expliquer  les  différentes  applications  du  droit, 
telles  que  la  propriété,  le  dépôt,  le  prêt,  la  donation,  etc.,  etc. 
Du  moment  où  ce  rapport  est  admis  comme  constituant  le 
droit,  il  est  clair  que  celui-ci  subsiste  tant  que  le  rapport  con- 
tinue, et  ne  peut  se  transmettre  qu'en  substituant  une  volonté 
à  une  autre.  Ainsi,  par  exemple  ,  dans  la  donation  le  droit  du 
donataire  sur  l'objet  donné  cesse  dès  que  sa  volonté  s'en  est 
complètement  retirée  pour  faire  place  à  celle  de  l'individu  au- 
quel le  don  esi  destiné. 

Le  droit  trouve  un  adversaire  continuel  dans  la  force  qui 
lutte  sans  cesse  contre  lui,  et  ne  peut  être  combattue  que  par 
la  raison  qui  nous  conduit  à  l'idée  de  justice ,  en  nous  faisant 
reconnaître  chez  tous  les  hommes  une  volonté  intelligente 
semblable  à  la  nôtre.  «  Il  s'ensuit  que,  lorsqu'une  individualité, 
par  l'extension  qu'elle  prend  ou  par  l'exercice  de  ses  droits 
personnels  ou  réels  ,  vient  à  se  trouver  en  contact  avec  une 
autre  sphère  de  droits  individuels  ,  la  justice  l'empêche  de 
franchir  cette  sphère  en  usant  de  force  ,  parce  qu'un  empiéte- 
ment sur  la  personnalité  étrangère  serait  contradictoire  avec 
l'idée  de  leur  égale  valeur.  »  Mais  dans  l'état  de  société,  les 
rapports  des  hommes  entr  eux  sont  tellement  multipliés,  qu'on 
ne  peut  pas  s'en  remettre  à  la  raison  individuelle  pour  pré- 
venir les  conflits  qui  menaceraient  de  dissoudre  bientôt  le  lien 
social.  Il  a  donc  fallu  faire  des  lois  susceptibles  de  s'appliquer 
au  plus  grand  nombre  de  cas  possibles  j  et  ces  lois  doivent  se 
modifier  sans  cesse  à  mesure  que  les  sociétés  se  développent 
et  que  les  rapports  se  compliquent  ou  changent  de  nature.  De 
là  découle  toute  l'organisation  législative,  et  le  principe  du 
droit  devient  la  base  sur  laquelle  reposent  également  les  in- 
stitutions politiques. 

La  famille ,  étant  considérée  comme  la  première  origine  de 
l'Etat,  nous  présente  le  droit  personnel  sous  une  nouvelle  face. 
La  possession  s'y  étend  non-seulement  aux  choses,  mais  en- 
core aux  personnes  ,   et  se  concentre  en  quelque  sorte  dans 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  S37 

raulorité  du  chef  de  la  famille,  qui  s'exerce  d'ahord  sans  limite 
ni  contrôle.  Puis  la  réunion  de  plusieurs  familles  pour  former 
une  société  oblige  les  chefs  à  se  soumettre  eux-mêmes  à  une 
antre  autorité,  qui  dès  lors  limite  et  règle  la  leur  selon  les  be- 
soins de  la  communauté.  Ainsi  se  constitue  l'Etat  sous  des 
formes  diverses  suivant  les  circonstances  ,  mais  toujours  avec 
la  condition  indispensable  d'une  autorité  supérieure  sans  la- 
quelle il  ne  peut  y  avoir  qu'anarchie.  Ici  .  de  même  que  le 
droit  a  pour  antagoniste  la  force,  l'autorité  lutte  constamment 
entre  la  liberté  qui  tend  sans  cesse  à  l'affaiblir.  C'est  toujours 
le  même  antagonisme  :  la  force  individuelle  ne  se  soumet  qu'a- 
vec peine  aux  exigences  de  l'état  social^  elle  essaie  de  se  sous- 
traire aux  entraves  qu'il  impose  à  son  entier  développement. 
Que  l'autorité  réside  dans  la  monarchie  héréditaire  ou  dans  la 
souveraineté  du  peuple,  les  difficultés  sont  égales^  car  l'absolu 
se  trouve  aussi  bien  dans  le  nombre  que  dans  la  volonté  indi- 
viduelle. Le  gouvernement  des  majorités  qu'on  a  longtemps 
prôué  ,  qu'on  prône  encore  comme  le  plus  favorable  à  la  li- 
berté, n'est  pas  plus  que  la  monarchie  exempt  du  despotisme. 
Le  publiciste  Hobbes  dit  sèchement  que  celui  qui  s'oppose  à  la 
majorité,  peut  être  massacré  par  elle,  et  l'on  ne  peut  nier  que 
ce  ne  soit  là  une  conséquence  parfaitement  logique  du  prin- 
cipe appliqué  dans  toute  sa  rigueur. 

Or,  la  raison  nous  dit  que  le  but  du  gouvernement  doit  être 
autre  chose  que  la  satisfaction  d'une  ou  de  plusieurs  volontés. 
Elle  lui  assigne  une  direction  plus  élevée,  elle  vent  qu'il  tra- 
vaille au  perfectionnement  moral  des  hommes  non  moins  qu'à 
leur  bien-être  matériel,  et  que  son  influence  ne  puisse  être 
jamais  que  salutaire  et  bienfaisante.  Elle  nous  montre  un  idéal 
dans  lequel  la  liberté  porte  tous  ses  fruits  sous  la  protection 
tutélaire  d'une  autorité  forte  et  respectée. 

11  faut  donc  bien  reconnaître  que  les  principes  absolus  de  la 
théorie  sont  impuissants  à  produire  un  tel  résultat,  et  deman- 
dent à  être  modifiés  dans  leur  application  par  les  éléments 
nombreux  et  compliqués  dont  on  est  obligé  de  tenir  compte, 
parce  qu'on  ne  peut  pas ,  d'un  coup  de  baguette,  changer  la 
nature  des  faits  sociaux. 

Aussi ,  M.  de  Glinka  6nit-ii  par  conclure  «  que  le  progrès 
prochain  de  l'humanité  consistera  dans  le  développement  de 
plus  en  plus  considérable  de  la  raison  pratique  en  politique. 
Le  moment  arrivera  ainsi ,  où  on  abandonnera  les  systèmes 
abstraits,  et  où  on  ne  cherchera  plus  le  bonheur  social  dans 
des  formes  extérieures  ;  car  on  se  sera  aperçu  que  celles-ci 
n'ont  de  valeur  que  par  l'esprit  qui  les  anime.  Le  mouvement 
politique  n'aura  alors  d'autre  but  que  celui  de  mettre   en  évi- 


338  LÉGISLATION, 

dence  ou  de  coustaler  la  vérité  de  cet  esprit^  el  on  n'attachera 
de  prix,  qu'à  la  sincérité  et  h  la  droiture  de  ceux  qui  exercent 
l'autorité.  Et  on  y  verra  enfin  une  meilleure  garantie  que  dans 
toutes  les  combinaisons  de  la  théorie  qui  ne  reposent  que  sur 
la  base  solide  de  la  vertu  publique.  » 

Nous  ne  pouvons  donner  qu'une  analyse  très-superficielle 
de  cet  écrit  riche  en  vues  profondes  ,  en  aperçus  ingénieux,  et 
dans  lequel  l'érudition  allemande  est  heureusement  unie  à  la 
clarté  du  langage  français.  Mais  nous  le  croyons  digne  de  l'atten- 
tion des  hommes  sérieux,  qui  y  trouveront  sans  doute  ua  sujet 
d'étude  plein  du  plus  vif  intérêt. 


COURS  d'économie  politique  lait  au  collège  de  France,  par  IM.  Michel 
Chevalier,  rédigé  par  M. -A.  Broët.  Paris.  1  voL  in-8.  7  fr 

Il  paraît  qu'aux  yeux  de  M.  Michel  Chevalier  l'économie 
politique  comprend  tout  l'ensemble  de  la  science  sociale.  Son 
cours  oflTre  une  suite  de  considérations  générales  sur  maints 
sujets  qui  ne  sont  sans  doute  pas  tout  à  fait  étrangers  à  l'éco- 
nomie politique ,  mais  qui  ne  rentrent  pas  non  plus  précisé- 
ment dans  sa  sphère.  Quel  que  soit  l'intérêt  que  l'auteur  a  su 
jeter  sur  son  travail ,  il  n'en  résulte  pas  moins  une  sorte  de 
vague  fort  peu  favorable  à  l'intelligence  des  questions,  et  l'on 
arrive  au  bout  du  cours  sans  avoir  une  idée  bien  nette,  bien 
précise,  de  la  science  qu'il  prétend  enseigner,  de  ses  principes 
et  de  ses  limites.  M.  Chevalier  dit  qu'il  s'est  surtout  proposé 
d'exposer  des  vues  pratiques,  et  de  se  renfermer  autant  que 
possible  dans  le  champ  de  l'application.  Mais  il  nous  semble 
avoir  un  peu  trop  oublié  que  c'est  la  théorie  qui  constitue  la 
science,  que  les  faits  doivent  seulement  lui  venir  en  aide  pour 
vérifier  ses  données,  en  prouver  la  justesse  ou  en  redresser  les 
erreurs.  D'ailleurs,  la  marche  qu'il  suit  n'a  rien  de  méthodi- 
que, et  elle  répond  si  peu  à  son  but,  que  dès  sa  première  leçon 
il  se  lance  dans  le  domaine  de  la  politique,  de  la  religion ,  de 
la  philosophie,  et  se  laisse  entraîner  à  des  déclamations  bril- 
lantes sans  doute  ,  mais  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  cette 
tendance  pratique  qu'il  nous  promet.  Il  assigne  à  l'économie 
politique  un  rôle  qui  n'est  pas  le  sien  ;  il  prétend  lui  donner 
une  puissante  influence  sur  le  développement  de  l'humanité, 
en  faire  en  quelque  sorte  une  force  créatrice ,  tandis  que  sa 
mission  se  borne  en  réalité  à  constater  les  phénomènes  de  la 


ÉCONOMIIÏ   POLITIQUE.  »39 

production  et  tic  la  distribution  des  richesses  ;  il  se  livre  à  des 
digressions  pleines  de  belles  et  bonnes  choses  sur  la  moralité 
du  travail^  sur  les  bienfaits  de  l'association,  sur  la  nécessité  de 
substituer  l'accord  et  l'harnionie  aux  rivalités  jalouses,  à  la 
concurrence  hostile  :  tout  cela  est  bien  pensé  et  bien  dit,  mais 
ce  n  est  pas  précisément  deréconomie  politique.  Il  est  vrai  que 
de  telles  généralités  peuvent  à  la  rigueur  être  admises  dans 
une  inlroiluction  ;  poursuivons  et  nous  verrons  sans  doute  la 
science  arriver  à  son  tour. 

I/auteur  débute  par  nous  faire  l'histoire  de  Tinduslrie 
comme  instrument  de  la  liberté  et  de  la  civilisation,  puis  il  cher- 
che à  prouver  que  l'élévation  non  seulement  physique ,  mais 
intellectuelle  et  morale  de  toutes  les  classes  de  la  société  se 
trouve  intimement  liée  au  développement  de  la  puissance  pro- 
ductive. Ceci  le  conduit  à  présenter  raccroissement  de  la  pro- 
duction comme  le  but  que  doit  se  proposer  sans  cesse  l'éco- 
nomie politique  ,  et  à  défendre  la  cause  des  machines  contre 
toutes  les  attaques  auxquelles  elles  ont  été  exposées.  Il  con- 
sacre plusieurs  leçons  à  cet  important  sujet  ,  après  quoi  il 
passe  à  l'examen  de  Taction  du  numéraire,  puis  termine  par 
les  voies  de  communication.  Ainsi  tout  son  cours  se  borne  uni- 
quement à  traiter  des  principaux  moyens  d'accroître  la  pro- 
duction industrielle.  On  n'y  trouve  ni  les  principes  élémen- 
taires de  la  science  ,  ni  des  vues  générales  sur  son  ensemble  , 
ni  ttiême  un  aperçu  complet  de  la  branche  particulière  dont 
l'auteur  a  voulu  s'occuper  spécialement.  Il  n'y  a  presque  pas 
un  mot  sur  la  nature  de  la  richesse,  sur  les  phénomènes  de  sa 
distribution ,  sur  les  questions  fondamentales  de  l'économie 
politique.  Cette  manière  de  dépecer  en  quelque  sorte  la  science 
et  d'en  analyser  une  partie  tout  à  fait  isolée  des  autres,  nous 
paraît  offrir  de  graves  inconvénients.  Ainsi,  quand  M.  Cheva- 
lier affirme  qu'on  ne  saurait  jamais  trop  accroître  la  produc- 
tion ,  sans  développer  entièrement  sa  pensée  en  expliquant 
bien  ce  qu'il  entend  par  cet  accroissement ,  et  quelles  autres 
conditions  doivent  nécessairement  marcher  de  front  avec  lui , 
il  s'expose  à  faire  adopter  des  idées  fâcheuses  parce  qu'elles 
sont  incomplètes  et  peuvent  par  là  même  conduire  à  de  déplo- 
rables résultats  dans  l'application.  Il  a  l'air  de  vouloir  faire 
plier  la  science  aux  faits  actuels  pour  les  interpréter  de  la  ma- 
nière la  plus  favorable,  au  lieu  de  l'employer  dans  un  esprit 
de  judicieuse  critique  à  signaler  les  fautes  commises  et  les 
moyens  d'y  remédier.  On  dirait  que  le  désir  de  flatter  notre 
époque  a  seul  dirigé  sa  plume  et  qu'il  a  trouvé  plus  commode 
de  s'en  faire  l'apologiste  que  le  censeur.  Quant  à  sa  tendance 
pratique  ,  elle  ne  nous  paraît  pas  beaucoup  meilleure,  car  elle 


340  LÉGISLATION, 

consiste  à  préàenler  de  minutieux  détails  de  chiffres  et  do  cal- 
culs qui  forment  un  singulier  contraste  à  côté  de  ses  grandes 
phrases  à  sens  vague  et  humanitaire,  et  qui  ne  devraient  pas 
phjs  que  celles-ci  trouver  place  dans  un  cours  d'économie  po- 
litique si  peu  étendu.  Ce  sont  en  général  des  données  statisti- 
ques, appaKlenant  plutôt  au  domaine  administratif,  et  pouvant 
comme  telles  figurer  sous  forme  de  notes  ou  de  pièces  justifi- 
catives dans  un  ouvrage  de  cette  nature.  Mais  IVl  Chevalier  en 
fait  la  matière  même  de  ses  loçors,  et  il  eu  résulte  que  les 
élèves  qui  ont  suivi  son  cours  doivent  élre  fort  instruits  en 
tout  ce  qui  concerne  par  exemple  les  taiifs  soit  des  canaux  soit 
des  chemins  de  fer,  et  très  peu  versés  dans  la  science  de  Téco- 
nomie  politique.  On  voit  que  le  professeur  n'a  pas  encore  pu 
se  débarrasser  complètement  du  cachet  que  le  saint  sinlonisme 
avait  imprimé  à  la  marche  de  son  esprit.  Il  a  de  la  peine  à  se 
maintenir  sur  la  voie  logique  du  raisonnement  ;  il  est  toujours 
tenté  de  se  glisser  à  droite  ou  à  gauche  dans  le  champ  de  fima- 
ginalion  ou  du  sentiment  ;  et  en  même  temps  il  se  laisse  en- 
traîner d'un  autre  côté  par  les  éludes  spéciales  qu'il  a  faites 
des  travaux  publics.  Il  possède  d'ailleurs  un  talent  remarqua- 
ble ,  et  son  Cours  sera  lu  certainement  avec  beaucoup  crin- 
térét. 


LE  SYSTÈME  PÉNITENTIAIRE  d'Aubum  comparé  à  celui  de  Phi- 
ladelphie. Lausanne,  chez  Marc  Ducloux.  8°  50  c. 

Cette  brochure  renferme  une  analyse  du  grand  ouvrage 
publié  par  le  Dr.  Julins ,  que  l'étude  des  pénitenciers  de  l'A- 
mérique a  converti  tout  à  fait  au  système  philadelphien.  Elle 
a  pour  but  de  faire  ressortir  les  avantages  de  l'isolement  ab- 
solu, son  efficacité  plus  grande  pour  intimider  les  coupables  , 
et  les  moyens  qu'il  offre  de  travailler  plus  sûrement  à  leur 
régénération  morale.  Il  est  certain  qu'il  permet  d'agir  d'une 
manière  plus  énergique  sur  le  détenu  en  ne  laissant  approcher 
de  lui  que  les  seules  influences  auxquelles  on  juge  convenable 
de  le  soumettre  ;  il  lui  ôte  toute  tentation  de  se  soustraire  à  la 
règle  imposée  ;  il  prévient  toute  communication  avec  ses  co-dé- 
tenus  ,  ce  que  la  loi  du  silence  ne  peut  pas  toujours  empêcher 
dans  le  travail  en  commun  ;  enfin  il  rend  la  peine  de  l'emprison- 
nement plus  forte  et  plus  redoutable.  Sous  ces  divers  rapports 
nul  ne  contestera  sans  doute  la  supériorité  de  l'isolement  aU- 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  S4I 

solu  ,  aussi  n'csl-ce  pas  de  ce  côlé-là  quo  les  partisans  du  sys- 
tème d'Auburn  rallaquent.  Ils  reconnaissent  bien  que  son 
action  doit  être  plus  éneri^ique  ,  plus  ptussarte;  mais  c'est 
précisément  pourquoi  ils  la  redoutent,  car  elle  leur  parait 
trop  forte  pour  la  nature  humaine  qui  ne  peut  pas  ,  suiv.int 
eux,  être  soumise,  san^  de  f(raves  dangers,  à  de  pareilles 
épreuves.  La  santé  du  corps  et  celle  de  l'âme  leur  semblent 
également  menacées  par  un  régime  qui  soumet  le  détenu  à 
une  espère  de  torture  lente  et  continuelle  ,  en  limitant  l'exer- 
cice de  toutes  ses  facultés  dans  l'étroite  enceinte  d'une  petite 
cellule  ,  où  il  est  livré  en  quelque  sorte  pieds  et  poings  liés 
au\  expériences  de  ceux  qui  entreprennent  sa  réforme  morale. 
Ils  refusent  de  croire  aux  elTets  salutaires  de  celle  régénéra- 
tion imposée  de  vive  force  ,  et  craignent  que  son  résultat  le 
plus  fiéquent  ne  soit  l'idiotisaie  ou  la  folio.  D'ailleurs  les  dif- 
ficultés ])ratiques  sont  très  grandes,  et  quelque  ingénieuse  que 
soit  la  di^osition  du  pénitencier  ,  il  n'est  pas  sûr  qu'on  par- 
vienne à  les  surmonter  aussi  bien  qu'on  se  l'imagine. 

A  ces  objectivons,  M.  Julius  répond  par  l'exemple  des  pri- 
sons d'Amérique,  et  il  cite  des  faits  qui  ,  s'ils  étaient  parfaite- 
ment prouvés,  trancheraient  la  question  en  faveur  de  Phila- 
delphie. Malheureusement  ces  faits  ont  été  contestés  par  d'au- 
tres ;  des  rapports  contradictoires  les  présentent  sous  un  jour 
tout  différent,  et  l'éloignement  où  nous  sommes  du  théâtre  de 
l'action  ne  permet  guère  qu'une  enquête  bien  complète  vienne 
dissiper  tous  les  doutes  Dans  l'incertitude  donc,  on  ne  saurait 
agir  avec  trop  de  circonspection ,  et  puisque  des  essais  vont 
être  faits  sur  plusieurs  points  en  Europe,  il  est  prudent  d'at- 
tendre, et  de  ne  pas  renoncer  légèrement  au  système  du  tra- 
vail en  commun  et  silencieux  dont  les  pénitenciers  de  Lausanne 
et  de  Genève  ont  ,  quoi  qu''on  en  dise ,  retiré  quelques  bons 
fruits.  Nous  ne  saurions  du  reste  qu'approuver  ceux  qui  cher- 
chent à  éclairer  l'opinion  publique,  en  mettant  à  la  portée  de 
tous,  les  éléments  de  cette  intéressante  discussion. 


342  LEGISLATION , 

L'UTOPIE  de  Thomas  INIorus,  traduction  nouvelle,  par  V.  Stouve- 
nel.  Paris.  1  vol.  in-8.  5  i"r. 

C'est  un  fait  bien  curieux,  que  la  coïncidence  des  vues  émises 
à  presque  toutes  les  époques  par  les  |)enseurs  qui,  frappés  des 
imperfections  de  l'état  social,  ont  cherché  le  moyen  d'y  remé- 
dier. A  plusieurs  siècles  de  distance  ils  sont  arrivés  à  des  ré 
sultats  à  peu  près  semblables,  et  le  même  type  idéal  s'est  pré- 
senté à  leur  imagination  qui  paraît  ,  jusque  dans  ses  écarts  , 
soumises  à  des  lois  inévitables  et  constantes.  Nous  avons  eu 
<léjà  l'occasion  de  signaler  les  rapports  qui  existent  entre  les 
conceptions  bizarres  de  plusieurs  philosophes  anciens  et  les 
théories  modernes  de  St  -Simon  ou  de  Fourrier.  L'utopie  de 
Tli.  Morus  nous  en  offre  encore  un  exemple  remarquable. 
Le  principe  de  l'association  en  forme  également  la  base  ,  et 
les  conséquences  exagérées  qu'il  tire  de  son  application  vien- 
nent aussi  nous  prouver  que,  même  en  fait  d'extravagances,  il 
n'y  a  rien  de  nouveau  sous  le  soleil.  Mais  il  n'en  est  pas  moins 
certain  que  ce  principe  s'est  toujours  présenté  comme  le  vé- 
ritable élément  du  perfectionnement  social^  et  qu'en  le  déga- 
geant des  erreurs  qui  l'accompagnent ,  c'est  en  lui  seul  qu^on 
doit  chercher  la  solution  du  problème.  En  effet ,  dès  qu'on 
veut  s'occuper  de  réforme  sociale  ,  c'est  à  l'association  qu'on 
est  obligé  d'avoir  recours,  et  comme  son  développement  vient 
toujours  se  lieurter  contre  les  obstacles  de  l'organisation  exis- 
tante, cela  nous  explique  pourquoi  l'on  est  presque  inévitable- 
ment entraîné  à  imaginer  tout  un  ordre  nouveau  avec  des 
hommes  et  des  faits  nouveaux  aussi.  C'est  Técueil  de  tous  ces 
systèmes  qui  tombent  ,  frappés  d'impuissance  par  la  grandeur 
même  de  la  tâche  qu'ils  s'imposent.  Cependant,  leur  œuvre 
est  loin  d'être  inutile  ,  car  ils  renferment  au  sein  de  leurs  rê- 
veries quelques  idées  fécondes  qui,  petit  à  petit,  font  leur  che- 
min et  finiront  par  triompher  en  se  modifiant  plus  ou  moins 
dans  l'application.  Ce  serait  donc  un  travail  fort  intéressant 
que  celui  dans  lequel  on  ferait  l'histoire  de  toutes  ces  diéories 
sociales,  les  comparant  entr'elles,  signalant  leurs  transforma- 
tions diverses  ,  leurs  progrès  et  les  résultats  de  leur  iniluence. 
L'utopie  de  Th.  Morus  n'y  tiendrait  pas  le  dernier  rang,  car 
,elle  est  certainement  une  des  plus  ingénieuses,  et  sa  forme 
piquante,  ses  détails  pleins  d'originalité  sont  bien  faits  pour 
exciter  l'attention. C'£st  d'ailleurs  l'œuvre  d'un  grand  écrivain, 
d'un  homme  d'Etat  qui  avait  profondément  étudié  la  société 
de  son  époque,  et  qui  en  critique  avec  hardiesse  les  travers  et 
les  vices.  On  y  trouve,  à  côté  de  vues  éconoiaiques  fort  reraar- 


ÉCONOMIL    POLITIQUE.  343 

qu.ibles  .  une  ciuicuso  exposition  des  principes  de  la  politique 
anglaise.  On  y  renconlre  tie  plus  le  spirilnilisme,  qui  manque 
à  nos  rélornialeurs  modernes.  C'est  une  société  vraiment 
évangélique  qui  n'a  rien  de  commun  avec  le  communisme 
matérialiste  ou  athée  de  ceux-ci  Enfin  la  parole  de  l'auteur, 
tantôt  satirique  et  enjouée  ,  tantôt  d'une  sensibilité  louchante 
ou  d  une  énergie  sublime,  donne  à  V Utopie  un  charme  par- 
ticulier ,  en  fait  une  lecture  pleine  d'attrait. 


L'ALGERIE  5  des  moyens  de  conserver  et  d'utiliser  cette  conquête, 
[)ar  le  général  Uugeaud.  Paris,  lu-8.  2  fr.  50  c- 

La  position  du  général  Bageaud,  comme  gouverneur-géné- 
ral de  l'Algérie  ,  et  les  progrès  que  la  conquête  a  faite  depuis 
qu'il  dirige  les  opérations  de  l'armée  douneul  à  sa  voix  une 
grande  autorité  dans  la  question  à  l'examen  de  laquelle  il  se 
livre.  "'  ul  mieux  que  lui  n'est  à  même  de  bien  connaître  l'état 
du  pays,  ses  ressources,  ses  besoins,  le  caractère  de  ses  ha- 
bitants et  les  chances  que  peut  avoir  la  domination  française 
de  s'y  établir  d  une  manière  durable.  Il  ne  raisonne  pas  d'a- 
près de  simples  hypothèses, comme  l'ont  fait  trop  souvent  ceux 
qui  ont  écrit  sur  la  colonisation  de  l'Algérie  ,  il  prend  les  faits 
tels  qu'ils  sont,  tels  qu'il  les  a  longuement  étudiés,  et  les  con- 
clusions qu'il  en  tire  sont  trop  graves  pour  qu'on  puisse  le 
soupçonner  de  les  avoir  avancées  légèrement.  La  France,  sui- 
vant lui,  ne  peut  espérer  la  conquête  réelle  du  pays,  qu'à  la  con- 
dition d'y  entretenir  longtemps  encore  une  armée  de  8o,ooo  h. 
A  ce  prix  seulement  il  croit  la  colonisation  possible.  En  effet  , 
les  arguments  sur  lesquels  il  appuie  son  opinion  semblent 
assez  justes.  La  première  chose  indispensable  pour  engager 
des  colons  actifs  et  intelligents  à  venir  tenter  les  chances  de 
la  fortune  dans  une  contrée  nouvelle  ,  c'est  de  pouvoir  leur 
garantir  une  sécurité  parfaite  et  leur  oflrir  la  certitude  que 
les  fruits  de  leur  travail  ne  leur  seront  point  enlevés  au  mo- 
ment où  ils  commenceront  à  en  jouir.  Or,  pour  obtenir  un 
pareil  résultat ,  non  seulement  il  faut  soumettre  toutes  ces 
tribus  arabes  qui  tant  de  fois  déjà  sont  venues  jusqu'aux  portes 
d'Alger  détruire  des  établissements  dont  le  succès  paraissait 
assuré  ,  mais  encore  il  faut  être  en  mesure  de  réprimer  sévè- 
rement la  rébellion  dès  qu'elle  se  manifeste  sur  un  point  quel- 
conque  du   territoire  conquis.   C'est  dans  ce  but  que  M.  Bu- 


34é  LÉGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE. 

geaud  demande  80,000  hommes,  afin  de  pouvoir  toujours  agir 
avec  promptitude,  et  inspirer  une  terreur  salutaire  à  des  en- 
nemis auxquels  les  préjugés  religieux  ,  non  moins  que  le  sen- 
timent national  ,  fout  un  devoir  de  haïr  et  de  combattre  par 
tous  les  moyens  possibles  la  domination  française.  S'il  s'agis- 
sait de  faire  la  guerre  dans  un  pays  civilisé,  une  armée  beau- 
coup moins  nombreuse  suffirait  peut-être,  deux  ou  trois  ba- 
tailles gagnées  ,  ou  bien  une  capitale  prise  termineraient  la 
conquête  5  mais  en  Algérie  il  n'en  est  pas  de  même,  les  Arabes 
ne  livrent  pas  de  grandes  batailles  ,  ils  ne  se  montrent  jamais 
qu'en  petites  troupes  qui  surgissent  tout  à  coup  et  disparais- 
sent de  même  sans  qu  on  puisse  savoir  ni  d'oii  elles  viennent 
ni  où  elles  vont,  et  quand  elles  sont  battues,  le  désert  leur  offre 
un  refuge  où  une  armée  n'ose  pas  les  poursuivre.  Il  n'y  a 
point  de  capitale  ,  pas  même  de  villes  importantes  5  l'empire 
d'Abd-el-Rader  est  en  quelque  sorte  insaisissable  parce  qu'il 
repose  iiniquemeu.t  sur  le  sentiment  national  religieux,  qui  ne 
dépend  ni  d'un  centre  administratif,  ni  d'une  forme  régulière 
d'organisation  politique.  Les  tribus  se  soumettent  lorsqu'elles 
reconnaissent  l'impossibilité  de  lutter  contre  la  supériorité  de 
l'armée  française,  mais  dès  que  celte  armée  s'éloigne,  elles  re- 
lèvent la  tête  et  sont  prêtes  à  suivre  le  chef  qui  les  appelle 
sous  ses  drapeaux.  On  comprend  donc  qu'il  est  absolument 
nécessaire  d'avoir  des  forces  assez  imposantes  pour  les  tenir 
sous  le  joug  jusqu'à  ce  que  l'inQuence  de  la  civilisation  fran- 
çaise soit  parvenue  à  dompter  ce  caractère  belliqueux  et  en- 
core si  fortement  empreint  de  barbarie.  Ce  sera  sans  doute  un 
sacrifice  pénible  pour  la  France,  et  l'opinion  qui  déjà  plus 
d'une  fois  a  fait  entendre  des  plaintes  sur  ce  que  coûtait  Alger, 
y  puisera  de  nouvelles  armes  pour  demander  l'abandon  d'une 
conquête  si  chère  et  si  incertaine.  Mais  le  général  Bugeaud 
a  cru  devoir  dire  franchement  toute  la-  vérité  à  cet  égard  ; 
d'ailleurs  il  pense  qu'un  tel  sacrifice  sera  largement  compensé 
par  les  avantages  que  l'Algérie  une  fois  colonisée  apportera  à 
la  mère-patrie.  Il  entre  sous  ce  rapport  dans  des  considéra- 
tions fort  intéressantes,  mais  un  peu  plus  hypothétiques  ,  et 
dont  la  valeur  ne  peut  être  appréciée  que  par  ceux  qui  ont 
étudié  comme  lui  toutes  les  faces  de  cette  grande  question. 


sciknc:es  et  arts. 


LETTRES  A  SOPHIE  sur  la   physique,  la  chimie  et  l'histoire  natu- 
relle, par  L.  Aimé  Martin.  12^  édition.  Paris.  1  vol.  in-12.  3  fr.  50  c. 

Publiées  pour  la  première  fois  en  i8io  ,  ces  Lettres  ont  ob- 
tenu un  grand  succès.  Le  talent  gracieux  avec  lequel  l'auteur 
sait  revêtir  la  science  des  formes  les  plus  légères  et  les  plus  ai- 
mables ,  a  bientôt  réuni  les  suffrages  des  femmes  d'abord,  aux- 
quelles cet  ouvrage  était  destiné  ,  puis  de  toutes  les  personnes 
qui  recherchent  l'instruction,  sans  vouloir  aborder  les  difficul- 
tés de  l'étude.  Il  a  certainement  contribué  pour  quelque  chose 
à  la  popularité  dont  jouissent  aujourd'hui  la  physique  et  la  chi- 
mie, sciences  autrefois  dédaignées  par  les  gens  du  monde  qui 
n'y  voyaient  guère  qu'un  labeur  d'écolier,  digne  tout  au  plus 
d'occu|-er  les  loisirs  d'un  presligiateur  ou  d'un  pharmacien. 

En  effet ,  ce  fut  avec  l'idée  de  combattre  ce  préjugé  fâcheux 
que  l'auteur  entreprit  son  travail  ,  et  dans  ce  but  il  adopta  , 
comme  le  meilleur  moyen  de  se  faire  lire  ,  la  forme  alors  très- 
goûtée  que  Dcmouslicr  avait  mise  en  vogue  par  ses  Lettres  sur 
la  nij  ihologie.  Tantôt  c'est  une  promenade,  tantôt  c'est  un 
entrelien,  un  rêve ,  une  fable,  un  voyage,  quelquefois  une 
fiction  j  et  de  nombreuses  petites  pièces  de  vers,  remarqua- 
bles par  leur  élégance  harmonieuse  ,  viennent  rompre  la  mo  - 
nolonie  du  style  épislolaire  et  jeter  une  variété  attrayante  sur 
ces  notions  scientifiques  qui  sont  toujours  exposées  avec  autant 
de  clarté  que  de  précision. 

D'ailleurs  ,  sous  cette  forme  légère  se  trouve  un  savoir  réel, 
exempt  de  tout  préjugé  comme  de  toute  idée  fausse  ,  qui  re- 
présente la  science  sous  un  jour  poétique,  sans  doute,  mais 
sans  jamais  la  travestir  ni  l'altérer. 

IjCS  quatre  livres  qui  composent  cet  essai  traitent  :  le  pre- 
mier de  quelques  lois  générales  de  l'univers,  dont  la  connais- 
sance est  indispensable  j  le  second  de  l'air  dans  ses  rapports 
avec  la  physique,  la  chimie  et  l'histoire  naturelle;  le  troisième 
de  la  lumière  et  du  calorique  ;  le  quatrième  de  l'eau.  Des  notes 
supplémentaires  ,  placées  à  la  fin  du  volume,  renferment  quel- 
ques développements  à  l'usage  de  ceux  qui  veulent  pénétrer 
davantage  dans  les  profondeurs  <le  la  science. 

Sur  tous  ces  points  de  grands  progrès  ont  été  faits  depuis 
trente  années.  Aussi  M.  Aimé  Martin  a-l-il  dû  refondre  près- 


34C   .  SCIENCES  ET  ARTS. 

que  enlièremenl  son  travail ,  et  dans  certaines  parties  surtout 
l'édition  que  nous  annonçons  ici  est  une  œuvre  tout  à  fait 
nouvelle. 

K  Depuis  la  publication  de  ces  Lettres  ,  n  dit  l'auteur  dans 
son  avertissement  ,  «  les  sciences  physiques,  comme  toutes 
choses,  ont  éprouvé  leur  révolution.  D'une  part,  l'optique  a 
été  renouvelée  par  les  expériences  ingénieuses  d'Yonng  ,  de 
Fresuel  et  de  Malus  ;  du  beau  traité  de  Newton  sur  la  lumière 
il  reste  à  peine  quelques  feuillets  5  d'autre  pa.>-l ,  les  décou- 
vertes d'Oersled  et  d'Ampère  ,  mon  illustre  compatriote,  ont 
créé  l'électricité  dynamique  ,  ouest  venue  se  fondrf^  la  science 
entière  ilu  magnétisme.  Le  livre  de  Francklin  ,  il  est  vrai  ,  n'a 
pas  péri  comme  celui  de  Newton  ,  mais  il  a  perdu  de  son  im- 
portance :  autrefois  c^était  l'électricité  tout  entière  ,  aujour- 
d'hui ce  n'est  plus  qu'une  branche  de  l'électricité  ,  un  petit 
ruisseau  qui  conduit  à  un  gi'and  fleuve.  Plusieurs  découvertes 
moins  importantes,  quoique  d'un  puissant  intérêt ,  ont  donné  , 
pour  ainsi  dire,  une  face  nouvelle  à  la  physique.  J'ai  dû  tout 
recueillir,  et  les  Lettres  à  Sophie  sont  aujourd'hui  au  niveau 
de  la  science.  Y  seront-elles  demain"?  Je  ne  le  pense  pas  ,  et  je 
m'en  réjouis.  Grâce  au  ciel  ,  l'humanité  marche,  l'esprit 
humain  s'éclaire,  et  chaque  vérité  qu'il  découvre  est  un  flam- 
beau allumé  sur  une  route  qui  conduit  à  Dieu.  » 


LE  TRAITEMENT  DU  TYPHUS  mis  à  la  portée  de  tout  le  monde,  par 
le  docteur  Baumgartner.  Genève,  chez  Cherbuliez  et  Ce.  In- 8°. 
50  c. 

Au  premier  abord  ,  le  titre  de  cet  écrit  mspirera  peut-être 
quelque  défiance.  Il  ressemble  en  effet  un  peu  trop  aux  an- 
nonces D'ompeuses  du  charlatanisme  qui  a  si  souvent  abusé  de 
cette  espèce  d'annonce  pour  faire  réussir  ses  recettes  empi- 
riques. Mais  rien  n'est  plus  loin  de  la  pensée  de  Tauteur , 
homme  de  science  et  d'étude.  M.  Baumgartner  n'a  point  la 
prétention  de  soumettre  la  médecine  au  suffrage  universel. 
Par  tout  le  monde ,  il  entend  tous  les  hommes  assez  instruits 
pour  comprendre  le  langage  médical,  pour  suivre  l'exposition 
rapide  des  symptômes  d'une  maladie  bien  connue,  et  appré- 
cier les  données  sur  lesquelles  doit  se  baser  le  traitement  qu'il 
convient  de  lui  appliquer.  Il  ne  s'agit  pas  du  tout  d'un  remède 
infaillible  avec  lequel  chacun  puisse  se  guérir  sans  le  secours 
du  médecin.  C'est  tout  simplement  une  suite  de  considérations 


SCIENCES  ET  AKTS.  347 

criliques  sur.  la  inélhode  orclinairenicnt  employée,  avec  l'in- 
tlicalion  de  quelques  procédés  que  l'aulcur  a  lenlés  avec  succès 
dans  sa  pratique  et  qu'il  soumet  à  rexameu  de  ses  confrères, 
en  s'adressant  au  pul)lic  comme  moyen  plus  sûr  d'atteindre 
son  but.  Le  stratagème  est  adroit  ,  mais  n'a  rien  que  de  par 
faitemcnl  loyal.  Le  public  est  trop  vivement  intéiessé  dans  une 
semblable  question  pour  qu'il  ne  soit  pas  tout  naturel  de  la 
discuter  devant  lui ,  et  s'il  est  incompétent  pour  la  trancber  , 
il  peut  cependant  contribuer  à  la  résoudre  eu  provoquant  des 
expériences  que  le  médecin  ne  voudrait  peut-être  pas  prendre 
sur  lui  d'essayer. 

D'ailleurs,  M.  Baumqartner  parle  le  langage  de  la  science 
et  non  point  celui  de  l'empirisme.  Il  exige  pour  être  com- 
pris des  connaissances  déjà  passablement  étendues  ,  et  si  son 
style  incisif,  original ,  est  bien  f^iit  pour  séduire  le  lecteur ,  il 
ne  peut  qu'éveiller  en  lui  le  désir  de  s'instruire  sur  des  sujets 
qui  sont  malheureusement  trop  négligés  dans  l'éducation  gé- 
nérale, et  il  ne  saurait  nullement  l'induire  àsecroire  plus  savant 
que  son  docteur.  Les  deux  principaux  spécifiques  dont  il  con- 
seille l'emploi  sont  le  vin  el  le  bain  froid.  Nous  ne  sommes 
pas  aptes  à  prononcer  sur  les  etïots  de  ces  moyens  nouveaux 
qui  sont  assez  simples  sans  doute,  mais  paraissent  étranges^ 
comme  loxit  ce  qui  sort  de  l'ornière  habituelle.  Cependant 
nous  devons  dire  que  l'argumentation  de  l'auteur  nous  a  sem- 
blé très-forte,  el  son  traitement  tout  à  fait  rationnel.  Il  expose 
ses  idées  avec  beaucoup  de  clarté,  leur  donne  souvent  une 
forme  piquante  ,  et  s'il  n'enseigne  pas  aux  malades  l'art  de  se 
guérir  eux-mêmes,  il  offre  ,  ce  qui  vaut  bien  mieux  ,  à  ceux 
qui  les  entourent,  de  précieux  conseils  sur  la  manière  de  ren- 
dre leurs  soins  plus  eiïicaces  el  plus  propres  à  seconder  les 
efforts  de  l'art.  C'est  véritablement  là  ce  qui  en  médecine  peut 
être  mis  à  la  portée  de  tout  le  monde.  Une  science  si  difficile 
et  toujours  si  incertaine  ne  se  passera  jamais  des  fortes  études 
spéciales  et  de  la  constante  pratique  ;  mais  tout  le  monde  peut 
contribuer  à  ses  progrès  par  un  concours  intelligent  qui  sache 
marcher  d'accord  avec  ses  prescriptions,  susciter  parfois  quel- 
que expi'dient  ingénieux  ,  et  surtout  ne  pas  entraver  son  action 
par  les  fâcheux  préjugés  de  l'ignorance  ou  de  la   routine. 


348  SCIENCES  ET  ARTS. 

XOMEIVCLATOR  zoologicus  ,  contineiis  nomina  systeniatica  generam 
animalium  tam  viventium  quam  fossilium  secundum  ordinem  alpha- 
beticum  ilisposita,  etc.,  auctore  L.  Agassiz.  Soloduri  fusciculus  1  et 
2.  In-a.  1 2  f'r. 

Cet  ouvrage  est  destiné  à  renfermer  tous  les  genres  qui  ont 
été  établis  dans  la  nomenclature  du  règne  animal ,  qu'ils  aient 
étéadoplésou  non.  Chaque  classe  forme  un  tout  séparé,  dans 
lequel  les  noms  sont  rangés  par  ordre  alpliahétique,  avec  Tin- 
dicalion  de  leur  auteur ,  du  premier  livre  où  ils  sont  men- 
tionnés, de  la  date  de  sa  publication,  puis  Tétymologie  et  la 
famille  à  laquelle  ils  appartiennent.  Un  index  général,  servant 
de  table,  rendra  les  recherches  plus  faciles  et  plus  promptes. 
On  comprend  de  quelle  immense  utilité  un  semblable  travail 
sera  pour  les  naturalistes.  11  leur  permettra  d'embrasser  du 
premier  coup  d'œil  tous  les  genres  étabUs  dans  une  famille 
quelconque,  sans  se  livrer  à  de  longues  et  pénibles  recherches 
dans  les  ouvrages  systématiques  et  descriptifs.  Il  sera  d'un 
grand  secours  pour  l'arraiïgement  des  collections,  et  pourra 
contribuera  l'amélioration  de  la  nomenclature,  en  faisant  évi- 
ter dans  les  nouveaux  noms  génériques ,  les  doubles  emplois 
déjà  malheureusement  trop  nombreux.  En  voyant  les  mêmes 
noms  employés  pour  désigner  des  genres  tout  différents  ,  on 
sentira  la  nécessité  de  remédier  à  cette  confusion  qui  ne  peut 
avoir  que  de  fâcheux  résultats.  C'est  donc  un  véritable  et  im- 
portant service  rendu  à  la  science  par  M.  Agassiz  qui,  au  mi- 
lieu des  innombrables  travaux  qu^il  mène  de  front  avec  vme 
si  prodigieuse  activité ,  a  su  trouver  le  temps  de  rassembler 
ainsi  des  matériaux  épars  dans  une  foule  de  livres ,  de  jour- 
naux, de  mémoires,  de  recueils  académiques,  et  de  les  rédiger 
sous  la  forme  à  la  fois  la  plus  méthodique  et  la  plus  commode. 

La  première  livraison  renferme  :  Mamnialia  ,  Echinoder- 
inata  et  Acalcphas.  Dans  la  seconde  se  trouvent  les  oiseaux. 


GENEVE,     IMrUlMERIE   DE  FERD.    RAMBOZ. 


emu    Crttu|ue 


DES    LIVRES    ]\fOUVEAUX, 

COcccni(>tc>    1842. 


>Vh^»4i^ÉBi 


LITTERATURE  ,   HISTOIRE. 


LE  MAT  de  Cocagne,  par  Emile  Soiivestre.  Paris,  2  vol.  in-8o,  15  fr. 
—  LA  VILLE  aux  trois  carnavals  ,  roman  de  mœurs  ,  par  Urbino 
da  Mantova.  Paris  ,  chez  Ch.  Leclere  ,10,  rue  Git-le-Cœur,  2  vol. 
in- 8",  15  fr. 


L'idée  que  M.  E.  Souvestre  s'est  proposé  de  développer 
dans  son  roman  est  cerlainemenl  fort  juste.  La  marche  suivie 
en  ce  bas-monde  parties  ambitieux,  peu  délicats  sur  les  moyens 
pourvu  qu'ils  alleignent  le  but,  lui  a  rappelé  le  procédé  aux- 
quels ont  recours  les  gamins  de  Paris  pour  escalader  le  mât  de 
cocagne,  les  jours  de  grande  (été.  Ils  se  frottent  les  mains  avec 
de  la  boue,  afin  de  rendre  le  mât  moins  glissant,  puis  s'éche- 
lonnanl  les  uns  au-dessous  des  autres  ,  ils  se  prêtent  un  mu- 
tuel appui  pour  arriver  au  sommet  où  les  prix  sont  suspen- 
dus. 

IjCS  personnages  mis  en  scène  par  M.  Souvestre  en  usent  à 
peu  près  de  même.  Seulement  c'est  de  la  boue  morale  qu'ils  se 
font  un  moyen  de  succès,  et  leur  mât  de  cocagne,  c'est  la  so 
ciélé ,  dans  laquelle  ils  cherchent  ainsi  à  se  faire  une  position. 
La  donnée  n'était  pas  mauvaise  et  le  talent  de  l'auteur  nous 
semblait  bien  fait  pour  eu  tirer  un  excellent  parti.  Malheureu- 
sement il  n'a  pas  réussi  comme  à  l'ordinaire  ;  l'inspiration  lui  a 
manqué ,  l'action  marche  avec  peine,  les  détails  n'en  sont  pas 

25 


350  LITTÉRATURE , 

toujours  vrais,  on  y  renconlre  des  traces  d'exagération  qui  nui- 
sent à  l'effet  de  Tensemble  et  lui  ôtenl  ce  caractère  de  simpli- 
cité par  lenuel  les  romans  de  M.  Souvestre  étaient  surtout  re- 
maifjuahlcà  jiistprici.  Un  pareilsymplôme  serait  fâcheux  s'il 
indii|ua!l  chez  l'auleur  une  tomlance  à  s'écar.er  de  la  bonne 
roule  dans  laquelle  il  a  obtenu  d(''jà  plus  d'un  succès.  Mais 
nous  aimons  à  croire  que  ce  n'est  qu'une  erreur  ou  une  fali- 
que  passagère  et  qu'une  nouvelle  production  de  sa  plume  élé- 
gante ri  sage,  viendra  bientôt  effacer  Timpression  peu  favora- 
ble que  nous  a  causée  la  lecture  de  celle-ci. 

—  La  Fille  aux  trois  carnavals  esl  le  premier  roman  d'une 
série  que  M.  Urijino  da  Waulova  se  propose  de  publier  sous 
le  titre  général  de  Souvenirs  de  la  Loinbardie,   l/auteur  est 
un  émigré  italien  qui  débute  par  rxiconler,  sous  forme  d'intro- 
duction, une  partie  de  sa  propre  histoire.  C'est  une  vie  fort 
aventureuse,  dont  les  incidents  seraient  assez  piquants  s'ils  n'é- 
taient malheureusement  d'une  trivialité  parlois  un  peu  gros- 
sière.   M    Urbino  ne  paraît  guère  se  soucier  des  règles  du 
goùl,  et  c'est  d'autant  plus  fâcheux  que  son  récit  pourrait  of- 
frir de  l'intérêt,   s'il  avait  su  respecter  certaines  convenances 
dont  un  écrivain  ne  s'('carte  jamais  impunément.  Persécuté  el 
proscrit  comme  laiil  d  autres   Italiens,    il  a  lutté  avec  courage 
contre  le  malheur  et  s'est  créé,  à  force  de  persévérance,  des 
ressources  honorables  sur  la  terre  étrangère.  Maniant  la  plume 
avec  une  facdilé  remarquable,  écrivant  le  français  comme  sa 
langue  maternelle,  lia  tort  de  vouloii  y  transporter  une  licence 
d  expnssions  que  l'italien  comporte  mieux  peut-être,  mais  qui 
n'est  point  dans  nos  habitudes  littéraires  et  risque  fort  de  com- 
promettre le  succès  de  son  livre.   Ija  ville  aux  trois  carnavals 
c'est  Bergame,  qtie  l'auteur  choisit  pour  théâtre  d'un  drame 
dans  lequel  il  fait  jouer  au  clergé  calholiqne  le  rôle   le  plus 
abominable.  Une  pauvre  jeune  fille  est  séduite  par  un  prêtre, 
qui  lui  enlève  son  repos,  son  honneur,  et  même  sa  foi,  car  le 
prêtre  est  athée.  La  malheureuse  victime  semble  perdue  à  tout 
jamais  lorsqu'elle  rencontie  un  médecin  philosophe  qui  la  con- 
vertit en  lui  démontrant  l'existence  de  Dieu  ,  la  relève  et  l'é- 
pouse. Sans  vouloir  entrer  dans  l'analyse  des  détails  vraiment 
atroces  de  cette  action,  nous  nous  contenterons  dédire  qu'on  y 
trouve  maintes  scènes  (|ui  rappellent  el  dépassent  tout  ce  qu'il 
y  a  de  plus  scandaleux  dans  le  Moine  de    Lewis.    Et  comme 
tout  cet  amas  de  monsl/uosilés  n'est  destiné  ([u'à  prouver  les 
dangers  du  célibat,  l'auteur  termine  en  nous  n)ontranl  le  prê- 
tre devenu  ministre  prolestant,  excellent  mari  et  sur  le  che- 
min d'être  un  digue  père  de  famille.  L'auteur  a  cru  sans  doute 
faire  ainsi  l'éloge  du  protestantisme;  mais  il  nous  semble  que 


HISTOIRE.  551 

c'est  plutôt  ou  quelque  sorte  Tiusulter  que  de  le  représenter 
comme  confiant  le  saint  ministère  au  rebut  de  l'église  catho- 
lique, à  un  lionmie  chargé  de  souillures  et  de  crimes.  Voilà 
où  conduit  l'exagération,-  une  fois  qu'on  s'est  laissé  prendre 
dans  ses  filets,  elle  vous  entraîne  tout  droit  à  l'absurde. 


UN  AMOUR  perdu,  par  Michel  Masson.  Paris ,  2  vol.  in-S",  15  fr. 

Le  nom  de  M.  Michel  Masson,  auquel  se  rattache  le  souve- 
nir des  jolis  Contes  de  l'atelier  ainsi  que  d'une  bonne  part  du 
Maçon,  nous  fait  loujours  concevoir  de  belles  espérances, 
lorsque  nous  le  voyons  figurer  sur  le  litre  de  quelque  produc- 
tion nouvelle.  Mais  toujours  aussi  la  lecture  de  ses  romans 
nous  cause  une  triste  déception.  Après  avoir  débuté  dans  une 
route  excellente,  il  semble  prendre  à  lâche  de  s'égarer  à  droite 
ou  à  gauche  dans  les  plus  mauvais  sentiers,  et  de  faire  mentir 
les  prévisions  de  ceux  qui  avaient  cru  voir  en  lui  un  écrivain 
digne  de  leur  sympathie  et  de  leurs  éloges.  Il  abandonne  com- 
plètement l'étude  de  la  nature,  l'observation,  la  peinture  sim- 
ple et  vraie ,  pour  des  caractères  de  fantaisie  ,  auxquels  ,  en 
cherchant  à  leur  imprimer  ce  cachet  de  naïveté  qui  a  fait  le 
succès  de  ses  premiers  ouvrages  ,  il  ne  sait  donner  qu'une  al- 
lure gauche  et  niaise,  sans  vraisemblance  comme  sans  attrait. 

Ainsi,  dans  tvi  amour  perdu,  nous  trouvons  une  comtesse 
qui  adore  son  petit  chien  Bijou,  qui  le  préfère  à  tout  dans  ce 
inonde,  enlr'aulres  à  son  neveu  et  filleul  Dominique,  (|ue  bien 
des  gens  croient  même  être  son  fils.  Voilà  le  nœud  de  toute 
l'intrigue,  la  source  d'où  découlent  tous  lesiucidcn'sdu  drame. 
La  jalousie  porte  Dominique  à  noyer  le  petit  chien  ;  la  com- 
tesse an  désespoir,  chasse  de  son  château  la  pauvre  Gervaise, 
accusée  d'avoir  commis  le  crime,  et  Dominique  débarrassé  de 
la  surveillance  de  celte  jeune  fille  qui  l'avait  pris  en  grande 
affection,  se  livre  à  ses  mauvais  penchanîs,  s'entoure  de  mau- 
vaises créatures  méprisables  et  pai  aîl  bientôt  vouloir  jouer  le 
rôle  de  maître  dans  le  château  de  sa  marraine.  Mais  Gervaise 
ne  cesse  pas  de  penser  à  lui,  elle  revient  après  quelque  temps 
essayer  encore  de  le  retirer  de  celte  mauvaise  voie  dans  la- 
quelle il  s'engage  de  plus  en  plus.  Déjà  elle  croit  avoir  réussi, 
en  obtenant  de  lui  qu'il  quittera  le  chàleau  ,  qu'il  prendra  la 
résolution  de  se  faire  une  carrière,  de  se  créer  lui  même  un 
avenir  honorable,  lorsque  sur  ces  entrefaites  ,  la  comtesse 
meurt  subitement  de  mort  naturelle  ou  autre  ,    car  personne 


352  LITTÉRATURE , 

ne  se  donne  la  peine  d'approfondir  la  question,  el  Dominique 
hérite  de  tous  ses  biens.  Alors  Gervaise  repart  seule,  le  cœur 
brisé,  et  nous  la  i-etrouvons  à  Paris  ,  gagnant  sa  vie  avec  sou 
aiguille  et  songeant  toujours  à  Dominique,  quoique  n'ayant 
plus  aucune  espérance  de  le  revoir. 

Cependant  un  soir  elle  se  voit  poursuivie  parun  homme  qui, 
malgré  sa  résistance,  persiste  à  l'accompagner  jusque  chez 
elle.  Dans  son  effroi,  elle  appelle  h  son  secours  ses  voisins  qui 
vont  faire  un  mauvais  parti  à  l'audacieux  séducteur  ,  quand 
Gervaise,  reconnaissant  Dominique,  lui  tend  les  bras ,  l'ap- 
pelle son  ami,  et  au  risque  de  perdre  sa  réputation,  l'emmène 
avec  elle  dans  sa  chambre.  Forte  de  ses  intentions  pures,  la 
jeune  fille  brave  l'opinion,  et,  non  contente  de  garder  Domi- 
nique chez  elle  Jusqu'au  lendemain ,  elle  accepte  l'offre  qu^il 
lui  fait  d'un  logement  plus  confortable,  où  ils  pourront  se  voir 
aussi  souvent  qu'ils  le  voudront.  Mais  tous  ces  sacrifices  sont 
bien  mal  placés  ,  car,  pour  prix  de  son  dévouement,  elle  ne 
recueille  qu  ingratitude  el  abandon.  Dominique  épouse  la 
femme  de  chambre  de  la  comtesse  ,  qu'il  avait  depuis  long- 
temps séduite  et  qui  par  ses  adroites  manœuvres,  a  su  triom- 
pher de  l'influence  de  Gervaise.  Celle-ci  accepte  avec  résigna- 
tion ce  cruel  désappointement,  sans  qu'il  puisse  ébranler  son  fol 
amour.  Dominique  étant  condamné  à  mort  par  le  tribunal  ré- 
volutionnaire pour  avoir  trempé  dans  une  conspiration  loya- 
liste ,  Gervaise  veut  partager  son  sort ,  elle  se  fait  arrêter 
comme  suspecte  et  obtient  d'être  envoyée  à  l'échafaud,  heu- 
reuse de  penser  que  du  moins  cette  fois,  plus  rien  ne  viendra 
la  séparer  de  son  bien-aimé.  Hélas.'  cette  consolation  lui  est 
encore  refusée.  Dominique  est  un  lâche  qui  achète  sa  grâce  e^ 
dénonçant  ses  complices. 

On  voit  que  l'auteur  a  fait  preuve  d'imagination  ,  en  tirant 
des  conséquences,  si  graves  et  si  compliquées,  de  l'affection 
d'une  vieille  comtesse  pour  son  petit  chien.  Malheureusement 
son  récit  n'offre  d'un  bout  à  l'autre  ,  qu'invraisemblance  et 
détails  puérils  fort  peu  digues  d'exciter  l'inlérêt. 


NAPOLEON  ^  poëme  suivi  de  quelques  autres  poésies  ,  par  Toussaint 
Michel.  Paris  ,  chez  Terry,  Palais  royal ,  in- 32  ,  75  c. 

On  ne  reprochera  certainement  pas  à  l'auteur  de  ce  petit 
volume  d'user  de  charlatanisme.  En  suivant  la  méthode 
adoptée  par  nos  poètes  en  vogue,  il  aurait  pu   faire  de  son 


HISTOIBIÎ.  353 

poënie  un  gros  volume  in-8°,  avec  grand  luxe  de  papier  blanc, 
tandis  qu'il  l'a  resserré  dans  le  court  espace  d'une  seule  feuille 
in-32  qui  ne  se  vend  (|ue  y5  c.  C'est  donner  un  exemple  mo- 
deste qu'il  serait  à  souluiiter  de  voir  imiter  par  d'autres,  car, 
ainsi  que  le  dit  M.  Toussaint  Michel  ,  la  poésie  a  besoin  de  se 
vendre  bon  marclip  ,  si  elle  veut  trouver  des  acheteurs^  et  le 
poêle  doit  mettre  plus  de  gloire  à  olilenir  le  succès  de  ses  œu- 
vres qued'inlérét  à  en  retirer  un  gros  profit.  Tl  est  surtout  bien 
mal  placé  pour  se  plaindre  de  l'indiUcrcnce  du  public,  lorsqu'il 
oblige  son  éditeur  à  fixer  un  prix  ridiculement  élevé. 

M.  Toussaint  Michel  essaye  d'entrer  franchement  dans  une 
voie  toute  différente.  Il  met  ses  productions  à  la  portée  des 
bourses  les  plus  chétives,  et  ce  ne  sera  certes  pas  leur  prix  qui 
pourra  servir  d'excuse  à  ceux  qui  ne  l'achèteront  pas.  TNous 
souhaitons  que  cet  essai  lui  réussisse  ,  et  cela  n'est  point  im- 
possible, car  le  sujet  nous  semble  de  nature  à  piquer  la  curio- 
sité, non  qu'il  soit  bien  neuf,  mais  parce  que  l'auteur  l'a  traité 
d'une  manière  assez  originale.  En  eCTet  ,  ce  n'est  pas  comme 
d'ordinaire,  un  panégyrique  outré  de  l'empereur,  ni  une 
exhallalion  de  la  gloire  militaire  au-dessusde  toutes  les  autres. 
Le  poète  maudit  la  guerre  et  célèbre  la  paix.  Il  ne  voit  dans  le 
conquérant,  qu'un  destructeur  qui  entasse  ruine  sur  ruine,  et, 
impuissant  à  rien  fonder  de  durable,  menace  de  replonger  le 
monde  dans  la  barbarie. 

Dans  la  coupe  dn  sang  tu  bois  jusqu'à  Tivresse 
Des  vaincus  haletants  tu  ris  de  la  détresse  ; 
Ce  que  tu  nommes  gloire  est  un  faible  oripeau  ; 
Tes  drapeaux  glorieux  se  changent ,  pour  tes  frères, 

En  linceuls  funéraires , 
Et  tout  champ  de  bataille  est  un  vaste  tombeau. 

Ne  vas  pas  rendre  grâce  au  Dieu  de  la  nature 
D'avoir  été  vainqueur,  tu  lui  ferais  injure  : 
Il  voit  avec  dédain  tes  transports  insensés , 
Et  l'airain  dans  les  aii's  qui  souue  la  victoire  , 

^'ain  écho  de  la  gh.irc  , 
Hélas!  sonnerait  mieux  le  glas  des  trépa.ssés. 

• 

M.  Toussaint  penche  vers  les  idées  humanitaires  •  il  rêve  un 
avenir  dans  lequel  tous  les  peuples  seront  frères,  auront  pour 
patrie  le  monde  et  pratiqueront  une  seule  et  même  religion 
qui  unira  toutes  les  crovances. 

Quant  au  mérile  littéraire  de  son  poème,  on  en  peut  juger 
d'après  les  deux  strophes  que  nous  avons  citées.  Ce  sont  en 
général  des  vers  d'un  travail  assez  pénible,  qui  ne  flattent  pas 
l'oreille. 


354  LITTÉRATURE, 


LES  INDUSTRIELS  ^  métiers  et  professions  en  France:  cent  dessins, 
par  H.  Monnier,  texte  par  E.  de  la  Bédollière.  Paris,  1  vol.  in-S", 
fig.,  lOfr. 


Le  crayon  spirituel  d'Henri  Monnier,  a  reproduit  d'une  ma- 
nière très- piquante  les  divers  industriels  qu'on  rencontre 
le  plus  communément  dans  les  rues  de  Paris.  Depuis  le  suisse 
et  le  bedeau  de  la  paroisse  jusqu'au  cliiiïonnier,  on  y  retrouve 
tous  les  Ivpes  principaux  de  ce  petit  monde  de  la  grande  ville, 
dont  les  progrès  de  la  civilisation  tendent  de  plus  en  plus  à 
effacer  les  traits  originaux..  Avec  ce  caractère  de  vérilé  qui 
dislingue  toutes  ses  productions,  l'artiste  a  su  saisir  et  rendre 
sans  aucune  exagération  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  grotesque 
dans  les  allures  de  chacun  de  ses  personnages.  C'est  une  gale- 
rie de  portraits  forts  ressemblants,  dont  les  pliysionomies  por- 
tent toutes  le  cachet  bien  reconnaissable  de  leur  individualité 
particulière.  On  regrettera  seulement  que  iM.  H.  Monnier  n'ait 
pas  aussi  rédigé  lui-même  le  texte  qui  accompagne  ses  dessins, 
car  il  nous  aurait  sans  doute  donné  quelqu'une  de  ses  scènes 
populaires  dont  il  possède  mieux  que  personne  le  secret.  Nous 
ne  voulons  point  dire  par  là  que  M.  <le  la  Bédollière  se  soit 
mal  acquitté  de  sa  lâche.  Ses  descriptions  sont  en  général  bien 
faites,  el  quel  que  soit  le  sujet  qu'il  traite,  il  ne  s'écarte  jamais 
des  convenances,  il  fait  preuve  de  tact  el  de  bon  goût.  Mais  il 
y  a  peut-élre  un  peu  trop  d'uniformité  dans  sa  manière.  On 
aimerait  mieux  que  l'auteur  s'effaçât  davantage  pour  laisser 
agir  el  parler  ses  acteurs.  I^a  forme  didactique  ne  sied  pas  à 
on  ouvrage  de  ce  genre  ,  et  il  nous  semble  que  RI.  de  la  Bédol- 
lière aurait  pu  facilement  y  jeler  plus  de  vie  et  plus  d'inlérêt. 

Cependant  ce  volume  n'en  est  pas  moins  une  des  meilleures 
publications  illustrées,  et  nous  paraît  tout  à  fait  digne  de  figu- 
rer sur  les  tables  des  amateurs. 


PETITES  MISÈRES  de  la  vie  humaine,  par  Old  Nick  et  Grandville. 
Paris,  \  vol.  in-8°,  illustré  d'un  grand  nombre  de  gravures  sur 
bois ,  1 5  fr. 

Il  serait  difficile  d'imaginer  un  sujet  plus  fécond  que  celui- 
là  pour  la  plume  de  l'un  de  ces  écrivains  que  les  x\nglais  ap- 
pellent huinourist  et  pour  le  crayon  spirituel  d'un  habile  des- 
sinateur, fja  vie  est  pleine  de  ces  petites  misères  qui  viennen 


HISTOIRE.  355 

sans  cesse  nous  assaillir,  nous  rappeler,  au  milieu  de  nos  élans 
les  plus  héroïques,  la  faiblesse  de  la  nalure  humaine,  qui  pro- 
duisent ainsi  les  contrasles  les  plus  pifinnnls  cl  jelteiil  souvent 
sur  nos  actes  les  plus  louahles,  sur  nos  senlinienls  les  phis  no- 
bles une  teinte  ridicule  qui  excite  le  rire  des  specl.iicuts  les 
uioius  disposés  à  se  niorpier  de  nous.  Un  chapeiiu  (jui  lond)e, 
un  bouton  qui  se  détache,  une  gaucherie  involontaii-e  suflisent 
parfois  pour  découperler  même  l'homme  habitué  aux  usages 
du  monde  et  lui  ôter  toute  sa  présence  d'esprit.  (]'est  bien  pire 
encore  si  de  semblables  mésaventures  tombent  sur  le  novice 
qui  s'était  armé  d'un  grand  courage  pour  combattre  des  dan- 
gers plus  réels,  des  obstacles  plus  sérieux,  et  se  voit  ainsi  ar- 
rêté dès  son  début  par  de  petits  contretemps  auxquels  il  n'a- 
vait même  pas  soni.é. 

!M.  Grandville  nous  peint  une  victime  de  ce  genre,  dans 
une  suite  de  desseins  fort  amusants  ,  remplis  de  traits  ingé- 
nieux ,  de  détails  originaux.  On  ne  se  lasse  pas  d'admirer  la 
verve  de  l'artiste,  la  richesse  de  sou  imagination,  et  la  mer- 
veilleuse facilité  qu'il  possède  de  faire  saillir  les  côtés  ridicules 
de  ses  personnages  sans  jamais  cesser  d'être  vrai. 

Malheureusement  le  texte  est  loin  d'offrir  le  même  attrait. 
C'est  un  récit  fort  peu  intéressant,  où  les  incidents  se  trouvent 
accumulés  de  manière  à  fatigtier  le  lecteur.  Les  vignettes  de 
Grandville  se  passeraient  bien  d  un  pareil  commentaire,  et 
nous  croyons  que  les  amateurs  n'eu  feront  guère  plus  de  cas 
que  du  libretto  des  opéras  italiens. 


HISTOIRE  militaire  des  éléphants  depuis  les  temp.s  les  plus  reculés 
jusqu'à  Pintrcduclion  des  armes  à  feu  ;  avec  des  observations  cri- 
tiques sur  quelques-uns  des  plus  célèbres  faits  d''armes  de  Pantiquité, 
par  le  chev.  P.  Armandi.  Paris,  chez  Amyot ,  6  ,  rue  de  la  Paix  ; 
1  gros  vol.  in-8",  fig.,  S  fr. 

Les  éléphants  ont  joué  dans  les  guerres  de  l'antiquité  un 
rôle  assez  important  pour  mériter  d'avoir  leur  historien.  En 
effet  ce  puissant  animal  devait  exercer  sur  la  victoire  ou  la  dé- 
faite une  hitluence  bien  plus  grande  que  tous  les  engins  qui 
ont  précédé  l'emploi  de  l'artillerie.  Il  rendait  à  la  fois  de  pré- 
cieux services  comme  moyen  de  transport,  et  offrait  un  moven 
redoutable  de  porter  la  terreur  et  le  désordre  dans  les  rangs 
ennemis.  On  ne  peut  songer  sans  frémir  à  l'effet  que  devait 
produire  une  troupe  d'éléphants  s'avançanl  en  ordre  de  ba- 
taille, excités  par  les  cris  et  les  aiguillons  de  leurs  conducteurs. 


356  LITTÉRATURE, 

faisant  retentir  le  sol  sous  lenrs  pieds  massifs,  els'animant  bien- 
tôt jusqu'à  la  fureur  au  milieu  d'une  effroyable  mêlée.  Ce  de- 
vait être  un  bruit  semblable  à  celui  du  tonnerre,  et  l'on  ne 
comprend  pas  comment  les  fantassins  pouvaient  résister  de- 
vant une  pareille  cavalerie.  Mais  l'intelligence  buraaine  ne 
montre  jamais  mieux  sa  supériorité  que  lorsqu'elle  se  trouve 
aux  prises  avec  la  force  matérielle.  Malgré  leur  instinct  remar- 
quable, les  élépbants  n  étaient  devant  elle  que  des  macbines 
souvent  dangereuses  pour  ceux  qui  les  emplovaient ,  car  une 
fois  irrités  ils  n^écoutaient  plus  le  commandement  et  se  tour- 
naient aussi  bien  contre  les  leurs  que  contre  l'ennemi.  Sous  ce 
rapport  leur  bistoire  n'est  pas  Irès-glorieuse  pour  eux,  et  l'on 
y  compte  pour  le  moins  autant  de  défaites  que  de  victoires. 
Le  premier  choc  de  ces  animaux  était  surtout  terrible  et  l'on 
cherchait  à  le  rvjndre  décisif  par  leur  nombre,  qui  s'est  élevé 
quelquefois  jusqu'à  mille  sur  un  seul  champ  de  bataille. 

Si  l'histoire  de  l'Inde  était  mieux  connue,  elle  fournirait 
sans  doulo  de  précieux  documents  sur  l'emploi  des  éléphants 
à  la  guerre  ,  car  c'est  le  pavs  où  l'on  en  a  fait  le  plus  ancien- 
nement iisnge.  Mais  les  traditions  manquent  ou  sont  trop  con- 
fuses pour  qu'on  puisse  en  tirer  des  notions  précises  et  dignes 
de  confiance.  L'auteur  a  dû  par  conséquent  se  bornera  partir 
de  répo(|ue  d'Alexandre  pour  venir  jusqu'à  celle  de  César,  et 
diriger  ainsi  les  recherches  sur  les  trois  siècles  de  l'antiquité 
les  plus  féconds  en  grands  événements.  Il  passe  en  revue  les 
principales  batailles  et  donne  des  détails  du  plus  vif  intérêt  sur 
la  tactique  des  anciens  temps.  Il  expose  les  moyens  ingénieux 
avec  les(|uels  on  combattait  les  éléphants,  et  l'instruction  spé- 
ciale que  devaient  recevoir  les  soldats  dans  ce  but.  Son  sujet 
le  conduit  naturellement  à  parler  des  mœurs  et  des  habitudes 
de  ces  animaux,  et  il  offre  à  cet  égare!  tous  les  renseignements 
fournis  par  les  observateurs  tant  anciens  que  modernes.  Il 
montre  que  pour  fournir  à  la  consommation  vraiment  prodi- 
gieuse {ju'on  en  faisait,  leur  nombre  devait  être  beaucoup  plus 
considérable  qu'il  ne  l'est  aujourd'hui,  que  peut-être  même 
on  avait  trouvé  le  moyen  de  les  faire  multiplier  en  captivité. 
Il  traite  en  passant  de  l'étal  des  éléphants  à  Rome  pendant 
les  deux  premiers  siècles  de  l'empire,  où  ils  figuraient  en  si 
grande  abondance  dans  les  spectacles  et  les  cérémonies  publi- 
ques, cl  termine  par  un  aperçu  des  dernières  guerres  de  l'O- 
rient,  où  ils  furent  emplovés  jusqu^à  ce  que  l'on  reconnut 
enfin  leur  impuissance  contre  la  tactique  européenne. 

On  voit  que  M.  Armandi  n'a  rien  négligé  pour  rendre  son 
tiavail  bien  complet.  C'est  une  œuvre  d'érudition  solide  ,  pro- 
fonde, qui  jelte  une  vive  lumière  sur  plusieurs  points  jusqu'ici 


HISTOIRE.  357 

peu  connus  tle  Thisloire  ancienne,  et  présente  en  même  leaips 
une  lecture  fort  intéiessanle. 


CITOLÉGIE  hébraïque  automatique,  par  M.  S.  Franck.  Genève, 
1  vol.  in-12.  —  ESSAI  d'une  nouvelle  traduction  du  cantique  de 
Deborah,  par  le  même.  Genève,  in-12. 


liCs  travaux  de  M.  Franck  ont  pour  objet  de  faciliter  rétucle 
de  la  langue  hébraïque,  par  1  application  des  méthodes  nou- 
velles si  généralement  employées  aujourd'hui  dans  renseigne- 
ment des  langues  vivantes.  Dans  sa  Ciiolégie  il  s'applique  ci 
lamiliariser  promptemenl  1  élève  avec  la  connaissance  tle  l'Ai- 
phabcl  ;  il  donne  des  directions  claires  et  précises  sur  la  pro- 
nonciation et  Tusage  des  différentes  lettres  ainsi  que  des  ac- 
cents, et  présente  une  suite  d  exercices  gradués  propres  à  faire 
successivement  vaincre  toutes  les  difficultés  de  la  lecture.  A  la 
suite  de  ces  exercices  se  trouve  le  cantique  de  Moise  avec  une 
traduction  phiioiogique.  C'est  une  espèce  d'introduction  pré- 
paratoire à  la  méthode  que  l'auteur  se  propose  de  publier  plus 
tai'd  Elle  nous  paraît  très-bien  (aile  pour  servir  de  guide  aux 
commençatits  et  pourra  leur  être  d'un  giantl  secours. 

Fj'autre  opuscule  de  M.Franck,  que  nous  annonçons  ici,  ren- 
ferme une  critique  de  la  traduction  du  cantique  de  Déborah 
publié  par  M.  Cohen.  On  sait  que  ce  dernier  a  entrepris  de 
donner  une  interprétation  aussi  littérale  (jue  possible  de  la 
Bible  tout  eiUière  ,  œuvre  immense  qui  a  soulevé  beaucoup 
de  discussions  ,  mais  qu'il  poursuit  avec  courage  et  non  sans 
succès.  M.  Franck  s'attache  à  signaler  les  imperfections  de  cette 
méthode,  qui  selon  lui, n'a  point  le  raériUî  de  l'exactitude  qu'on 
lui  attribue.  Il  donne,  en  regard  du  travail  de  M.  Cohen,  une 
autre  traduction  plus  française,  plus  élégante  et  qu'il  dit  être 
beaucoup  plus  fidèle.  De  nombreuses  notes  viennent  à  l'appui 
de  ses  critiques,  et  renferment  des  observations  philologiques 
d'un  grand  intérêt  pour  les  savants,  qu'une  connaissance  ap- 
profondie de  riiébreu  met  à  même  d'en  apprécier  la  valeur. 
C'est  à  eux  seuls  qu'il  appartient  de  juger  l'érudition  de  M. 
Franck,  et  d'apprécier  jusqu'à  quel  point  sont  justes  et  bien 
fondées  les  attaques  parfois  assez  mordantes  qu  il  dirige  contre 
son  rival. 


358  .  LITTÉRATURE,  HISTOIRE. 

RELATION  d'un  xoyage  d'exploration  au  nord-est  de  la  colonie  du 
Cap  de  Honne-Espérance ,  par  MM.  T.  Arbousset  et  Uaiimas. 
Paris,  1  gros  vol.  in-S",  fig.,  12  l"r. 

J.C'S  auteurs  de  ce  voyage  sont  deux  missionnaires  français 
prolestanls  qui  vont  annoncer  l'Evangile  aux  peuplades  de 
rA(ri(|Me.  liC  volume  qu'ils  publient  conlient  une  relation  de 
leur  séjour  au  milieu  des  Inbus  diverses  qu'on  rencontre  en 
s'avancant  dans  l'intérieur  au  nord-est  du  cap  de  Boinie-Es- 
pérance.  Là  se  trouvent,  comme  sur  presque  tout  le  continent 
africain,  des  liordes  barbares,  dégradées,  sans  cesse  en  guerre 
les  unes  avec  les  autres,  qui  olfrenl  le  spectacle  repoussant  de 
tous  les  excès  de  l'anarcliie  et  de  la  corruption.  Quelques-unes, 
les  plus  rap|)rocliées  de  la  colonie  européenne  paraissent  bien 
coKiniencer  à  sentir  l'influence  de  la  civilisation,  mais  comme 
il  arrive  presque  toujours,  elles  en  prennent  d'abon!  les  vices 
et  sont  encore  à  peu  prèsj  étrangers  à  ses|  bienfaits.  D'adîeurs 
celle  action  ne  s'étend  pas  bien  loin  ,  et  l'on  atteint  bientôt  le 
repaire  des  Bésbuanas  anlbropopliages  ,  espèce  d'bommes  de 
proie,  dont  la  principale  occupation  est  de  guetter  les  victimes 
bumaines  qu'ils  emportent  dans  leurs  lanières  pour  les  dévo- 
rer à  leur  aise.  Un  voyage  dans  de  telles  contrées  présente 
des  dangers  sans  nombre  ,  exige  un  courage  el  une  persévé- 
rance à  toute  épreuve.  Non-seulemenl  il  faut  prendre  son  parti 
de  voir  sa  vie  tous  les  jours  menacée  par  l'astuce,  la  perfidie, 
la  mauvaise  foi  el  la  cruauté,  mais  encore  il  faut  savoir  sup- 
porter de  conlinuelles  contrariétés,  luller  sans  cesse  contre  les 
obstacles  matériels  qu'on  rencontre  à  cliaque  pas  dans  un  pays 
dépourvu  de  roules  et  de  moyens  de  transport,  souffrir  avec 
patience  les  privations  de  tous  genres,  suppléer  par  les  expé- 
dients d'un  esprit  ingénieux  aux  ressources  qui  manquent,  en- 
fin dominer  par  l'énergie  d'un  caractère  dont  la  fermeté  ne  se 
dément  jamais  l'indiscipline  turbulente  de  serviteurs  et  de 
guides  toujours  prêts  à  vous  abandonner  dans  les  silualions 
les  plus  périlleuses.  Telles  sont  les  qualités  indispensables  pour 
accomplir  une  entreprise  de  cette  nature.  Il  est  vrai  que  si  l'a 
mour  pour  la  science  ou  le  simple  attrait  de  la  curiosité  suf- 
fit souvent  pour  engager  ainsi  le  voyageur  à  braver  la  mort 
sous  toutes  ses  formes,  à  bien  plus  forte  raison  doil-il  trouver 
un  stimulant  puissant  dans  l'ardeur  de  la  foi,  dans  la  noble  et 
généreuse  pensée  d'arracber  de  pauvres  âmes  aux  lénebres  de 
Tignorance,  de  les  régénérer  par  les  lumières  civilisatrices  de 
la  religion.  Cet  appui  solide  peut  faire  en  quelque  sorte  des  lié- 
ros  d'bommes  simples  el  même  naturellement  timides.  !M.  Ar- 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,   MORALE,  ÉDUCATION.     359 

boussel  qui  a  ccril  la  relation  dont  \c.  litre  figure  en  lètc,  tle  cet 
article,  nous  en  est  la  pretive.  Il  n'y  a  en  lui  ni  forfanterie,  ni 
lémérité  de  courage.  Dès  le  début,  il  énuinère  toutes  les  pré- 
cautions prises  pour  faciliter  le  voyage  des  deux  missionnaires, 
tout  le  détail  de  leur  nombreuse  escorte.  c]ui  se  composait  de 
neuf  guides  et  domestifjues,  trente  bœufs,  deux  cbariols  et  sept 
clievaux  ;  il  avoue  ingénuement  (juc  malgré  celte  petite  armée 
qui  l'entourait  il  ne  pouvait  se  défendre  d'un  sentiment  de 
terreur  lorsqu'il  fallait  prendre  la  parole  au  milieu  d'une  peu- 
plade sauvage,  et  que  c'était  toujours  en  tremblant  qu'il  com- 
mençait ses  exborlations,  quoique  le  plus  souvent  elles  fussent 
accueillies  avec  faveur  et  respect.  Son  récit  n'est  point  sur- 
cliargé  d'incidents  propres  à  grossir  son  mérite  ;  sa  personna- 
lité s'eflace  derrière  des  descriptions  de  mœurs  et  d'usages  qui 
ne  font  ressorlii-  qu'indirectement  les  périls  et  les  difficultés 
de  l'entreprise.  Il  trace  un  épouvantable  tableau  du  despo- 
tisme de  ces  petits  princes  africains  qui  ne  régnent  que  par  le 
glaive,  et  peuvent  d'un  geste  ou  d'un  mot  faire  massacrer  des 
centaines  de  leurs  sujets.  Sans  faire  étalage  d'érudition  il  pré- 
sente des  détails  précieux  sur  Ibisloire  naturelle  et  la  géogra- 
pbie  du  pays  ;  il  fournit  quelques  données  sur  la  langue  et  la 
littérature  en  reproduisant  le  texte  et  la  traduction  de  cbants 
ou  de  traditions  populaires.  En  ini  mot  il  sait  exciter  l'inté- 
rêt le  plus  vif  par  la  variété  des  sujets  qu'il  aborde  sans  perdre 
un  seul  instant  de  vue  le  but  élevé  qui  domine  sa  pensée. 


RELIGION,  PHILOSOPHIE,  WORALE,  ÉDUCATION. 


DIEU  DEVANT  PARIS  dans  la  journée,  encore  inconnue,  du  13  juil- 
let (intervention  divine  entre  la  royauté  et  la  régence);  par  l'au- 
teur de  Dieu  devant  le  siècle.  Paris  ,  chez  Pitrat ,  9,  rue  de  l'Eperon, 
in-S". 

A  létrangelé  de  ce  titre  on  reconnaît  M  Madrolle,  dont  les 
allures  originales  ne  ressemblent  à  celles  de  nul  autre.  Revê- 
tant toujours  ses  idées  des  formes  les  plus  bizarres,  il  entasse 
parentbèscs  sur  paienllièses,  appelle  à  son  aide  toutes  les  res- 
sources de  la  typograpbie,  et  emploie  souvent  jusqu'à  trois 
sortes  de  caractères  dans  une  seule  plirase  afin  d'en  faire  mieux 


360  RELIGION,  PHILOSOPHIE, 

ressortir  les  divers  rao.nîjres  et  de  frapper  plus  vivement,  si 
ce  n  est  rinlelligence  du  moins  la  vue  de  ses  lecteurs.  Mallieu- 
l'eusement  il  n'eu  résulte  pas  beaucoup  de  clarté.  On  a  bien 
de  la  peine  à  suivre  l'auteur  dans  ses  perpétuelles  divagations, 
on  ne  saisit  pas  le  sens  de  sou  langage  énigmalique,  el  le  plus 
souvent  on  est  réduit  à  soupçonner  quelque  inysîère  proba- 
blement très-profond,  sans  doute  fort  admirable,  mais  auquel 
on  ne  comprend  i-ien  du  tout.  C'est  ce  (|ui  iîous  est  arrivé  en 
essayant  de  lire  ce  nouvel  opuscule,  ce  que  nous  avons  fait  avec 
toute  l'atteniion  que  nous  imposaient  les  quelques  lignes  sui- 
vantes, dont  l'auteur  avait  accompagné  l'envoi  de  son  livre  à 
notre  adresse  : 

«  Le  plus  affectueux,  le  plus  clirétien  bommage  d'un  fidèle 
qui  aspire  bien  plus  à  frapper  à  l'âme  d'un  Directeur  détour- 
nai ,  qu'aux  lecteurs  du  journal  ,  et  qui  attribue  presque  toutes 
les  erreurs  des  Ennemis  de  la  Religion  aux  faux  Amis  de  la 
Religion,  dont  l'Eglise  est  pleine,  n 

Nous  avons  bien  cru  découvrir  que  l'auteur  se  proposait  de 
signaler  l'action  providentielle  sur  les  destinées  présentes  et 
futures  de  la  France.  Riais  il  nous  a  été  tout  à  fait  impossible 
de  le  suivre  dans  les  détails  de  son  argumentation.  C'est  un 
cbaos  d'allusions  cacbées,  de  propbétics  ambiguës,  de  décla- 
mations politico-religieuses  devant  lequel  nous  nous  avouons 
humblement  aveugle  el  sourd,  en  sorte  que  notre  àme  n'en  a 
pas  été  du  tout  frappée  comme  l'aurait  désiré  M.  Madrolle. 
Nous  dirons  seulement  qu'on  v  trouve  tous  les  récits  de  la  mort 
du  Duc  d'Orléans  publiés  par  les  divers  journaux  de  Paris,  et 
quelques  mots  de  critique  fort  piquante  sur  le  Prince  royal  de 
M.  J.  Jauin. 


ABSURDITES  des  religions  prélendue,s  révélées  ;  par  Toussaint  Michel. 
Paris,  chez  Terry,  au  Palais  lioyal ,  1  vol.  in- 18  ,  I  fr. 

C'est  une  singulière  époque  que  la  nôtre.  Ou  1  appelle  avec 
emphase  le  siècle  du  progrès  ,  et  Ion  devrait  bien  plutôt  la 
nommer  un  siècle  de  fermentation.  Jamais  on  ne  vil  plus  d'idées 
disparates  surgir  à  la  fois  de  toutes  parts.  A  côté  des  théories 
nouvelles  enfantées  par  le  mouvement  révolutionnaire,  on  voit 
reparaître  l'une  après  l'autre  toutes  les  erreurs  du  passé  qu'on 
erovait  jugées  et  condamnées  par  l'expérience.  La  réaction 
s  opère  en  plusieurs  sens  à  la  fois,  et  tandis  que  d  un  côté  l'on 
tente  de  ressusciter  la  superstition  du  moyen  âge,  de  l'autre, 
on  va  chercher  des  armes  que  l'exemple  (lu  dix-huitième  siè- 


MORALE,   EDUCATION.  361 

cle  a  prouvé  n'être  bonnes  que  pour  tout  détruire.  Ainsi  la 
lutte,  loin  lie  tondre  à  linir,  seui])!e  se  préparer  à  devenir'  plus 
vive  (jUe  janiai.s.  Mais,  au  milieu  de  ce  conflit,  l'esprit  liumuin 
a  fait  lieureuscnient  quelques  pas  en  avant  ;  il  est  donc  à  croire 
que  l'erreur  ne  parviendra  point  à  ressaisir  son  vieil  empire,  et 
ne  reparaît  en  quelque  sorte  que  conmic  un  svmploiuc  de  la 
liberté  d'exansen  et  île  discussion,  qui  du  moins  est  défiuilivc- 
nienl  aecpiise  à  toutes  les  ninnifeslalions  de  la  pensée. 

Aussi,  M.  Toussaint  Micbel  nous  paraît  se  tromper,  en 
croyant  pouvoir  faire  quelcjue  bien  à  la  cause  de  la  reiii;ion 
avec  !e  langage  de  ce  scepticisme  usé  (jui  n'a  pas  nujourd'bni 
plus  de  cliauce  de  succès  que  l'excès  opposé.  Nous  disons 
qu'il  se  trompe,  parce  (pi'en  effet,  son  intention  n'est  point 
do  détruire  le  sentiment  religieux  qu'il  s'imagine,  au  contraire, 
épurer  et  rendre  ainsi  plus  fécond,  en  le  débarrassant  de  ce 
qu'il  regarde  comme  des  entraves  funestes  à  son  salutaiie  es- 
sor. Mais  il  oublie  que  scmblal)le  tentative  a  déjà  été  faite  el 
avait  prochnt  des  résultats  non  moins  fâcbeux  c\ue  la  supersti- 
tion (juon  voidail  combattre.  I^e  litre  seul  de  son  livre  suffit 
pour  If  condamnera  cet  égard;  en  effet,  taxei"  d'absurdités 
tous  les  dogmes,  parce  qu'on  ne  peut  les  expliquer  d'une  ma- 
nière satisfaisante  ,  n'est-ce  pas  détruire  par  sa  base  toute  es- 
pèce de  religion?  M.  Toussaint  Micbel  dit  bien  qu'il  faiit  leur 
substituer  !a  religion  naturelle.  TiJais  ce  n'est  là  qu^in  grand 
mol,  dont  on  a  souvent  fait  abus  sans  trop  s'entendre  sur  le 
sens  qu'on  devait  lui  donner;  et  en  admettant  même,  ce  que 
nous  crovons  impossdjle  ,  que  sa  religion  n'offrit  absolument 
rien  de  surnaturel,  s  imagine-t-il  donc  qu^elie  pourrait  satis- 
faire toutes  les  facultés  de  l'âme  bumaine,  réponihe  à  tons  ses 
besoins?  Une  telle  prétention  n'est  pas  acceptable  ,  cai-  ce  se- 
rait nier  des  tendances  qui  se  retrouvent  à  toutes  les  époques 
el  cbez  tous  les  peuples,  qui  poussent  sans  cesse  1  bomme  à 
recbercber  le  monde  spirituel,  et  le  portent  souvent  à  s'égarer 
dans  les  cbamps  obscurs  mais  infinis  du  mysticisme.  Vouloir 
anéantir  ces  tendances,  vouloir  proclamer  la  raison  seule  sou- 
veraine absolue,  c'est  niéconnaître  tout  à  fait  la  nature  com- 
plexe de  notre  être. 

Combattez  les  excès,  attaquez  les  abus,  mais  n'allez  pas  im- 
prudemment bouleverser  la  religion  de  fond  en  comble,  car  il 
pourrait  bien  arriver  que,  contrairement  à  vos  prévisions  ,  la 
superstition  seule  restât  debout  au  milieu  de  ses  ruines.  I/ex- 
périence  du  passé  doit  nous  servir  de  leçon  el  nous  eœpécber 
de  commettre  les  mêmes  fautes  qui  oui  déjà  fait  tant  de  mal 
à  la  cause  du  progrès.  L'incrédulité  ne  vaut  pas  mieux  que  la 
foi  aveugle  ;^ce  sont  deux  extrêmes  aussi  dangereux  l'un  que 


362        RELIGION,  PHILOSOPHIE,  MORALE,  ÉDUCATION. 

l'aulre.  Nos  efforts  tloivent  doue  tendre  à  sortir  de  ce  cercle  fa- 
tal dans  lequel  le  monde  se  démène  depuis  si  longtemps,  et  ce 
n'est  pas  en  sapant  les  principes  de  toute  croyance  religieuse 
que  nous  pouvons  espérer  d  atteindre  ce  but. 


THE  BOY'S  OWN  BOOK  :  a  compendium  of  ail  the  sports  and  ré- 
créations of  yoiilh  .  by  T.-L.  ^"'^^ilHarns.  Paris,  1  vol.  in-8°,  orné 
d'un  très-grand  nombre  de  gravures  sur  bois,  rel. 


Quoique  portant  sur  son  titre  le  nom  de  Paris,  ce  livre  est 
imprimé  en  Angleterre;  il  est  facile  de  le  reconnaître  à  Texé- 
culion  tvpographifiue  (pii  présente  un  caractère  tout  particu- 
lier, très  dilVéïcnl  du  genre  français.  Il  eslimprimé  avec  beau- 
coup de  soins,  de  manière  à  renfermer  le  pluade  matière  pos- 
sible, et  les  petites  figures  semées  le  long  <lu  texte  sont  d'une 
grande  finesse.  C'est  une  espèce  d'encyclopédie  des  amuse- 
menls  et  des  exercices  de  l'enfance  à  l'usage  des  jeunes  gar- 
çons. On  Y  trouve  I;i  description  des  jeux  de  toutes  sortes,  de- 
puis la  bille  et  la  balle  jusqu'aux  cartes  et  aux  échecs  ;  puis  la 
gymnastique,  l'équilalion,  l'escrime,  la  natation,  la  chasse,  la 
pêche,  et  une  foule  de  récréations  scientifiques,  de  tours  d  a- 
dresse  ,  de  problèmes  amusants,  d'énigmes,  de  charades,  etc. 

Ce  volume  renferme  ainsi  non-seulement  de  quoi  occuper  les 
loisirs  de  la  jeunesse  et  développer  leurs  facultés  physiques, 
mais  encore  dos  notions  utiles  propres  à  intéresser  leur  intelli- 
gence et  à  favoriser  chez  eux  le  goiil  de  l'instruction.  C'est  cer- 
tainement l'un  des  plus  jolis  présents  qu'on  puisse  faire  à  un 
petit  garçon  de  8  à  lo  ans. 


LÉGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE.  363 

LEGISLATION,  ÉCONOMIE  POLITIQUE,  ETC. 


DK  LA  PAIX  ^  de  son  principe  cl  cle  sa  réalisation,  par  C.  Fecqueur; 
ouvrage  couronné  en  1842  par  la  Société  de  la  morale  chrétienne, 
l'aris,  I  vol.  in-S°,  7  fr.  —  D1':S  AUSIKES  dans  leurs  rapports  avec 
rindiistrie  ,  la  morale  et  la  liberté,  ou  des  devoirs  civiques  des  mi- 
litaires, par  C.  l'ecfpieur.  Paris,  chez  Capelle,  y,  rue  des  Grès- 
Sorbonne  ;  I  vol.  in-S^,  1  Ir. 


Ija  publication  de  ces  ouvrages  et  rencouragcment  pulilic 
qu'ils  ont  reçu  sont  des  faits  assez  remarquables  qui  dénotent 
un  progrès  réel  dans  les  idées  Me  notre  époque.  En  effet, 
M.  FecqucMir  v  attaque  franchement  l'étal  militaire,  fait  tom- 
ber le  p  •  stige  dont  il  fut  si  longteœj  s  entouré,  prononce  un 
jugemei.t  r  goureuXj  qui  aarail,  il  v  a  quelques  années^seule- 
minil,  (  îc.té  '  n  France  un  muvn^UTi  génér.il  d'improbalion  | 

Il  pose  en  principe  que  les  {;eus  de  guerre  soldés  ont  prestiiie 
toujours  niécounu  leurs  devoirs  ilc  citoyens.  Par  jconséquent 
le  soldat  est  rennenii  de  la  liberté,  les  armées  permanentes 
sont  un  des  plus  grands  obstacles  au  progrès  social, un  instru- 
ment de  tyrannie  et  d'oppression,  un  véritable  fléau  qui  me- 
nace sans  cesse  toutes  les  conquêtes  de  la  civilisation. 

De  telles  v;'Milés  n'auraient  certainement  pas  pu  se  faiie  jour 
au  commencement  de  ce  siècle,  alors  que  la  guerre  se  faisait 
au  nom  de  la  liberté,  que  la  gloire  des  armes  était  la  seule  qui 
semblât  ULérilerdes  statues  et  des  récompenses.  Il  est  vrai  que 
les  résultats  de  ce  dernier  délire  ont  offert  une  leçon  assez 
forte  pour  frappei-  les  esprits.  Lecontraste  de  2-sinnées  do 
repos,  a  ouvert  bien  des  )eux,  et  aujourd'hui  les  bienfaits  de  la 
paix  comptent  des  partisans  assez  nondireux  pour  qu'on  ne 
craigne  pas  d'en  faiie  publiquement  l'éloge,  de  travaillera  les 
rendre  durables  et  de  chercher  tous  les  moyens  de  dépopula- 
riser la  guerre  au  point  qu'elle  devienne  en  quelque  sorte  im«* 
possible. 

C'est  d;.ns  ce  but  que  la  société  de  la  moralechrétienne  ava  t 
or.verl  un  concours  dont  M.Pecquenr  a  remporté  le  prix.]'  e 
livre  qu'elle  a  couronné  ne  doime  pas  sans  cloute  la  solution 
complète  du  problème,  mais  il  en  approche  et  présente  des 
mérites  dignes  d'une  semblable  distinction. 

L'auteur  s'attache  d'abord  à  démontrer  combien  la  guerre, 
considérée  en  elle-même,  est  opposée  aux  principes  du  chrisii^- 


364  LEGISLATION , 

nisme,  à  ceux  de  l'iiuuianilé,  combien  elle  est  fatale  à  la  civi- 
lisatiou  ainsi  qu'aux  progrès  d'une  liberté  réelle  et  salutaire. 
Cette  partie  est  en  général  très-bien  traitée  ;  quoique  parfois  uu 
peu  trop  déclaiiiatoirc,  elle  ne  manque  ni  de  force  logique,  ni 
d'éloquence.  On  v  trouve  uu  aperçu  rapide  et  brillant  des  le- 
çons que  nous  fournit  à  cet  égard  l'bisloire  du  passé  ;  l'expé- 
rience s'y  montre  dépouillée  de  l'auréole  glorieuse  dont  l'avait 
entourée  l'enllioiisiasnie  des  contemporains. 

11  expose  ensuite  les  maux  de  la  guerre  dans  leurs  rapports 
avec  la  prospérilé  des  peuples,  avec  le  bonheur  de  l'iioiume 
envisagé  sous  le  point  de  vue  intellectuel,  moral  et  physique. 
Ici  les  faits  abondent  et  l'auteur  n'a  pas  besoin  d'insister  beau- 
coup pour  prouver  de  la  manière  la  plus  évidente  que  la  paix 
seule  peut  permettre  le  développement  des  sociétés  humaines. 
Il  fait  ressortir  tour  à  tour  les  sacrifices  pénibles  qu\ine  nation 
s'impose  constamment  dans  la  prévision  d'une  guerre  qui  peut 
d'un  instant  à  l'autre  éclater  pour  le  motif  le  plus  injuste  ou 
le  plus  frivole,  les  désastres  qu'elle  entraîne  toujours  et  que  ne 
compensent  jamais  la  victoire  ni  la  conquête,  l'aveuglement 
imbécile  des  peuples  qui  vqnt  verser  leur  sang,  risquer  leur 
indépendance  et  leur  liberté  pour  satisfaire  les  passions  turbu- 
lentes de  quelques  chefs  ambitieux,  enfin  la  foHe  pernicieuse 
du  préjugé  trop  répandu  ,  qui  prétend  y  voir  une  nécessité 
providentielle.  Uu  résumé  historique  termine  encore  cette  se- 
conde partie  ,  pour  démontrer  l'incompatibilité  des  traditions 
guerrières  et  de  la  prospéîilé  des  peuples. 

Dans  sa  lioisième  partie,  M.  Pecqueur  examine  les  moyens 
de  concilier  les  ditTérends  des  nations,  d'obtenir  le  bienfait 
d'une  paix  universelle  et  permanente  sans  recourir  aux  armes. 
Il  demande  qu'on  agisse  d'abord  sur  l'esprit  public  ,  soit  par 
l'éducation,  soit  par  la  voie  de  la  presse,  par  celle  des  congrès 
ou  sociétés  philanthropiques  et  par  toutes  les  institutions  qui 
peuvent  exercer  sur  les  mœurs  une  influence  salutaire,  afin  de 
populariser  la  paix  comme  on  a  jusqu'ici  si  bien  réussi  à  po- 
pulariser la  guerre.  La  substitution  des  milices  nationales  aux 
armées  permanentes  lui  paraît  l'une  des  mesures  les  plus  effi- 
caces qu'on  puisse  prendre  pour  atteindre  ce  but.  Pour  ren- 
dre la  guerre  impossible,  il  faut  que  tout  homme  soit  soldat 
sans  cesser  d'être  citoyen.  Alors  chaque  peuple  sera  parfaite- 
ment préparé  à  défendie  son  territoire  etmul  ne  sera  disposé  à 
l'oflensive,  la  conquête  ne  pouvant  se  faire  qu'avec  des  armées 
permanentes,  instrument  docile,  toujours  prêt  à  seconder  les 
entreprises  les  plus  téméraires,  sans  se  soucier  de  la  cause  ni 
du  résultat. 

Ensuite  M.   Pecqueur  développe  ses  idées  sur  des  moyens 


lîCONOMlE  POLITIQUE.  *  365 

plus  direcls  qu'on  pourrait  employer  pour  résoudre  piicifique- 
meiil  les  roullils  internationaux.  11  expose  tout  un  plan  d'insti- 
lutions  nouvelles  (|ui  eiéeiaient  une  espèce  ile  pouvoir  arhilral 
européen;  un  corps  dans  Unpiel  chaque  état  serait  représenté 
par  un  député  et  qui  siéj^erail  en  permanence  dans  une  ville 
centrale.  Toutes  les  diflîculiés  qui  se  tranchent  ajijourdhui  les 
aimes  à  la  main  seraient  portées  devant  celte  cour  su|)rcnie, 
dont  les  arrèls  pourraient  être  au  besoin  appiivés  par  une  ar- 
mée conipos('e  des  conlini^enls  fournis  par  la  milice  des  divers 
peuples  étrangers  à  la  question. 

L'exécution  de  ce  plan  rencontrerait  sans  doute  de  grands 
obstacles;  on  pourra  lui  adresser  des  critiques  nonjbreuses  et 
fondées.  INIms  il  renferme  des  vues  très-ingénieuses  et  nous 
pnrait  tout  ;';  fait  digne  d'être  étudié. 

I /a (lire  ouvrage  de  M-  Pecqueur,  que  la  Société  de  la  mo- 
rale chrétienne  a  également  couronné,  présente  le  développe- 
ment de  ses  idées  sur  les  arm('es  permanentes  et  sur  l<i  disci- 
pline mililaire.  11  a  pour  objet  la  réforme  d'une  institution 
qu'il  vaudrait  mieux  sans  doute  détruire,  mais  qui  semble  de- 
voir subsister  encoie  longlenqis,  et  dont  il  faut  du  moins  cher 
cher  à  corriger  autant  que  possible  les  vices.  L'auleur  piopose 
une  série  de  moyens  tiès-propres  à  diminuer  le  mal.  Il  vou 
drait  tout  à  la  fois  relever  la  condilion  du  soldat  en  lui  incul- 
quant le  sentiment  du  devoir  ,  en  lui  donnant  une  éducation 
meilleure,  des  habitudes  plus  nK)ral<»s,  ôler  à  la  discipline  son 
caractère  oppressil  et  abrutissant,  modifier  enfin  l'organisation 
de  l'armée  de  manière  à  la  rapprocher  de  l'instilulion  des  mi- 
lices, comme  la  Prusse  en  offre  l'exemple. 

Malheureusement,  quelque  justes  que  soient  toutes  ces 
idées,  il  esl  peu  probable  (pi'elles  puissent  obtenir  aucune  es- 
pèce d'accès  auprès  de  ceux  (jui  seuls  ont  le  pouvoir  d'en  es- 
sayer l'application.  Il  est  même  douteux  que  celle  appli<\ition 
pût  se  faire  sans  compromeltre  l'existence  des  ariîiées  perma- 
nentes. En  ce  qui  touche  surtout  la  discipline,  les  vues  (le  l'au- 
tenr  sont  certainement  pleines  de  justesse  et  de  sens  ,  mais, 
tout  en  partageant  son  opinion  à  cet  égard  ,  nous  ne  croyons 
pas  que  la  pratique  en  retirât  des  avanlages  bien  assurés.  Les 
milices  elles-mêmes  n'ont  de  valeur  qu'autant  que  la  discipline 
y  est  rigoureusement  observée,  et  pour  s'en  convaincre, 
M.  Pecqueur  n'a  qu'à  comparer  celles  de  la  Piusse  et  de  la 
Suisse  qu'il  cite  en  exemple  ,  avec  les  gardes  natioiudes  fran- 
çaises. Ce  qui  fait  l'infériorité  de  celles  ci,  c'est  préiis('menl  le 
manque  de  cette  obéissance  passive  que  le  citoyen  doit  revêtir 
avec  son  uniforme ,  s'il  veut  réellement  être  un  véritable  sol- 
dat utile  à  son  pays. 

26 


366  LEGISLATION , 

Cependaul  nous  reconnaissons  aussi  que  le  livre  tle  M.  Fec- 
<|ueur  renferme  bien  des  choses  applicables,  el  il  esl  à  désirer 
surloul  que  ses  excellentes  considéra  lions  sur  les  devoirs  civi- 
ques des  militaires  soient  lues  et  méditées  par  ceux,  auxquels 
elles  sont  particulièrement  destinées. 


THÉORIE  nouvelle  d^Economie  sociale  et  politique,  ou  études  sur 
rorganisation  fies  sociétés,  par  C.  Pecqueur.  Paris,  1  vol.  in-S», 
9  francs. 

M.  Pecqueur  n'est  pas  Sainl-Simonien  ni  Fouriériste  ;  cepen- 
dant ses  idées  ont  plus  d'un  jjoinl  de  contact  avec  celles  de 
Saint  Simon  et  de  P'ourier.  Comme  eux,  il  prétend  changer  de 
fond  en  comble  1  édifice  social,  aussi  bien  dans  ses  rapports 
religieux  el  moraux  que  dans  ses  conditions  matérielles  j 
comme  eux  il  tend  à  l'unité  universelle  et  veut  remplacer  les 
individualités  par  des  associations,  détruire  les  nationalités  et 
fondre  tous  les  peuples  dans  la  grande  société  humaine.  Seule- 
ment il  s'en  sépare  en  jirenant  pour  bases  de  sa  théorie,  les 
doctrines  chrétiennes  qu  il  interprèle  de  la  manière  la  plus  ra- 
dicale, en  appliquant  aux  relations  de  la  vie  politique  el  sociale 
les  préceptes  de  la  charité  et  de  légalité  fraternelle  avec  tou- 
tes leurs  conséquences  les  plus  rigoureuses. 

C'est  sur  quelques-unes  des  plus  belles  paroles  de  l'Evan- 
gile que  M.  Pecqueur  appuie  son  système  qui  en  ceci  du  moins, 
nous  paraît  oflrir  une  tendance  bien  plus  élevée,  el  certaine- 
ment aussi  plus  féconde  à  certains  égards  que  celle  des  deux 
autres  réformateurs  dont  il  critique  avec  beaucoup  de  justesse 
les  écarts  absurdes,  quoiqu'il  arrive  lui-même  à  des  résultats  à 
peu  près  semblables 

En  prétendant  développer  ainsi  les  principes  du  christia- 
nisme ,  il  oublie  que  son  (ondateur  a  dit  :  won  empire  nest 
pas  de  ce  monde,  el  qu  en  apportant  un  frein  religieux  aux 
passions  de  l'homme,  en  luioflrant  un  guide  moral,  un  espoir 
consolateur,  il  n'a  jamais  parlé  de  changer  cette  terre  d'é- 
preuve en  un  séjour  de  paix  et  de  bonheur,  où  tous  puissent 
trouver  également  la  récompense  de  leurs  efïbris,  recueillir 
infailliblement  le  fruit  de  leurs  travaux. 

Le  christianisme  est  destiné  sans  doute  à  exercer  de  plus  en 
plus  son  influence  salutaire  sur  toutes  les  relations  de  la  so- 
ciété humaine,  mais  nous  ne  pensons  pas  que  cette  influence 
puisse  jamais  avoir  pour  résultat  d'anéantir  le  principe  de  la 
liberté  indiviiluelle  ,  sans  lequel  il  n'y  a  plus  de  responsabilité. 


ÉCONOMIE   POLITIQUK.  367 

Or,  c'est  ce  que  fait  M.  Pecqueur  en  réduisant  l'individu  au 

rôle  passif  de  simple  rouage  dans  la  grande  raacliine  sociale 
qu'il  prétend  luellre  en  oeuvre.  En  cdet,  selon  lui,  tous  les 
maux  de  l'état  acltud  proviennciit  de  la  trop  grande  liberté 
laissée  à  chacun  de  soigner  comme  il  l'entend  ses  propres  in- 
térêts, de  donner  essor  à  ses  (acuités  ,  de  disposer  des  ix'ssour- 
ces  que  sa  position  ou  ses  talents  mettent  à  sa  portée.  C'est  là 
qu'il  voit  la  source  de  toutes  les  injustes  inégalités  qu'on  re- 
marcpie  dans  la  répartition  des  richesses  ,  soit  qu'on  examine 
la  question  de  la  propriété,  ou  celles \lu  travail,  du  salaire,  de 
la  libre  concurrence  ,  etc.,  etc. 

Partout  il  trouve  le  même  vice  résultant  de  !a  même  cause  : 
des  pauvres  en  proie  aux  cruelles  soufTrances  de  la  misère  à 
côté  de  riches  qui  nagent  dans  le  superflu  ,  parce  qu'aucune 
mesure  nest  prise  pour  égaliser  entre  tous  la  répartition  des' 
richesses  à  la  production  desquelles  tous  concourrenl  plus  ou 
moins. 

11  y  a  quelque  chose  devrai  dans  cette  remarque,  on  ne  peut 
le  nier;  c'est  le  grand  problèiue  dont  l'économie  politique  a 
vainement  cherché  jusqu'ici  la  solution,  ou  que  du  moins  on 
ne  lui  a  pas  permis  de  résoudre  ,  car  le  principe  du  laissez 
faire,  laissez  passer  dans  le(juel  elle  a  cru  trouver  un  remède 
efficace,  n'a  jamais  reçu  l'application  générale,  nécessaire  pour 
eu  apprécier  convenablement  l'efTt  t.  M.  Pecqueur,  comme 
tant  d'autres  ,  se  hâte  de  le  déclarer  iuipuissaiil  ,  dangereux 
même,  et  préfère  demander  la  solution  du  problème  à  un 
système  social  complètement  nouveau  ,  qui  présente  un  bi- 
zarre amalgame  des  doctrines  chrétiennes  avec  les  théories 
ultra-démocratiques  du  radicalisme. 

Il  veut  que  la  direction  de  l'industrie  soit  consme  celle  de 
la  politique,  confiée  à  la  volonté  du  peiqile  souverain.  Des  a<l- 
ministrateurs  élus  pai-  cehii-ci,  seraient  chargés d  organiser  le 
travail.  Ils  placeraient  à  la  tête  des  diverses  blanches,  les 
fonctiouriaires  qu'ils  croiraient  offrir  les  capacités  spéciales  né- 
cessaires pour  chacune  d'elles.  Afin  que  leurs  choix  ne  fussent 
pas  resti'einls,  tous  les  enfants  recevraient  dans  les  écoles  pu- 
bliques une  instruction  propre  à  les  reniire  également  aptes  à 
de  telles  fonctions,  jusqu'au  moment  où  ils  devraient  embras- 
ser une  profession  et  pourvoir  eux-mêmes  à  leur  suhs  st;;i!ce. 
L'administration  réglerait  les  heures  et  fixerait  un  n)ininiiini 
de  salaire  suffisant  pour  assurer  à  tous  les  travailleurs  de  (juoi 
subvenir  à  leurs  besoins.  Elle  seule  pourrait  s'occuper  de  l'a- 
chat des  matières  premières  et  de  la  vente  des  produits  j  toute 
opération  commerciale  serait  interdite  aux  individus  sous  peine 
d'amende.  Les  bénéfices  de  la  communauté  seraient  ensuite  ré- 


368  LEGISLATION , 

partis  entre  ses  membres  suivant  le  degré  délaient  avec  lequel 
cli.TCiin  d'eux  y  aurait  concouru. 

Dans  ce  système,  cliaque  commune  représenterait  une  rai- 
son sociale  ,  un  atelier  unique  exploité  par  un  corps  de  tra- 
vailleurs. Toutes  les  années,  l'assemblée  législative  fixerait  le 
prix  de  vente  des  divers  objets,  et  déterminerait  la  quantité  de 
production  nécessaire  pour  fournir  aux  besoins  du  peuple.  L'é- 
quilibre devrait  être  ainsi  maintenu  constamment  entre  la  pro- 
duction et  la  consommation,  de  manière  à  ce  qu'il  n'y  eut  ja- 
mais encombrement  ni  perte  de  ricbesse.  Pour  atteindre  ce  but, 
l'auteur  établit  une  biérarcbie  sévère  et  très-compliquée  dans 
les  fonctions  sociales. 

Nous  ne  suivrons  pas  M  .  Fecqueur  dans  tous  les  dc'tails  de 
cette  organisation,  mais  nous  en  avons  dit  assez  pour  justifier 
notre  critique.  Un  pareil  régime  serait  l'anéantissentent  de 
toute  liberté,  il  conduirait  tôt  ou  tard  à  l'établissement  de  cas- 
tes comme  celles  de  l'Inde,  et  sacrifierait  l'une  après  l'autre, 
toutes  les  conquêtes  de  la  civilisation  ,  pour  replonger  le  monde 
dans  la  barbarie. 

En  vain  l'auteur  prétend  se  séparer  des  Fouriéristes ,  res- 
pecter le  mariage  et  la  famille;  sa  théorie  ne  tend  qu'à  maté- 
rialiser le  principe  chrétien  sur  lequel  il  s'appuie,  et  par  con- 
séquent à  le  frapper  de  mort  pour  lui  substituer  cette  formule 
qui  résume  tout  son  système  :  ^  chacun  selon  ses  besoins. 
Formule  qui,  malgré  ses  eirorls  pour  lui  donner  un  sens  élevé, 
ne  s'appli(pierait  qu'aux  besoins  du  corps  et  négligerait  com- 
plètement ceux  de  Tàme.  On  dirait  à  I  honime  :  tu  travailleras 
tant  d'heures  par  jour  dans  tel  atelier,  et  tu  seras  bien  nourri, 
bien  vêtu,  mais  ne  l'avise  pas  de  vouloir  développer  tes  facultés 
au  delà,  de  prétendre  agrandir  ton  alvéole,  car  cela  dérange- 
rait l'écononne  de  la  ruche  et  nous  ne  le  souffrirons  pas.  Toute 
individualité  doit  disparaîtie  dans  cette  régularité  commune 
qui,  une  (ois  établie,  marchera  comme  une  grande  machine 
dont  le  mouvement  uniforme  ne  peut  durer  qu'autant  que  ses 
divers  rouages  continuent  à  occuper  la  place  qui  leur  est  assi- 
gnée, el  alors  que  deviendra  le  génie,  comment  se  fera  le  pro- 
grès? Si  la  réalisation  dune  telle  hypollièse  était  possible,  ne 
serait-ce  pas  condamner  le  monde  à  l'immobilité ,  larir  la 
source  de  tous  les  perfectionnements  qui  ne  se  trouve  pas 
ailleurs  que  dans  l'activité  de  l'esprit  hinuain  7 

Et  c'est  ainsi  ipie  l'on  prétend  développer  les  principes  du 
christianisme.  En  vérité,  c'est  une  étrange  confusion  d'idées. 
Pour  nous  ,  ce  n'est  pas  de  cette  manière  que  nous  compre- 
nons le  christianisme.  Nous  y  trouvons  au  contraire,  l'émanci- 
pation   de   I  homme,  une  doctrine  qui  est  venue  lui  rendre  le 


ÉCONOMIE  POLITIQUE.  3f)9 

sentimcnl  tle  sa  responsal)ililé,  de  sa  dii^iiilé  el  de  sa  valeur 
individuelle,  (|ui  déi^age  son  esprit  du  \ous,  de  la  lualière  et 
l'élève  au  dessus  de  la  splière  étroite  du  présent,  pour  le  met- 
tre en  face  de  sa  destinée  imtnorlelle,  qui  lui  donne  la  force  de 
se  sacriller  parfois  à  la  généreuse  pensée  d'être  utile  à  ses  sem- 
blables. Mais  ôtez  celte  liberté  d'action,  essayez  seulement  de 
gêner  son  essor,  de  le  remplacer  par  l'effort  commun  des  mas- 
ses, dans  lesquelles  la  movenne  des  intelligences  ne  saurait  ja- 
mais elépasser  la  niédiocrilé,  puis  vous  verrez  disparaîlie 
Missitôt  le  spiritualisme  avec  ses  nobles  et  fécondes  inspirations 
pour  faire  placeà  l'intérêt  matériel  qui,  abandonné  à  lui-même, 
se  traînera  quelque  temps  dans  sa  misérable  ornière,  et  suc- 
combera bientôt  frappé  d'impuissance. 

Il  est  triste  de  voir  tomber  dans  de  telles  aberrations,  un 
écrivain  distingué,  dont  le  talent  remarquable  et  les  intentions 
excellentes  méritaient  un  meilleur  sort.  Pourquoi  faut-il  que 
l'esprit  français  vienne  toujours  se  beurler  contre  cet  écueil? 
[ja  même  faute  qu'il  a  déjà  commise  dans  la  pbilosopbie  et  la 
politique,  il  la  commet  aujonrd'bui  dans  la  science  sociale.  Au 
lieu  de  se  borner  à  combattre  les  préjugés  qui  le  frappent,  à 
détruire  l'un  après  l'autre  lès  abus  qui  le  blessent,  il  préfère 
d'abord  tout  détruire  ,  faire  table  rase,  pour  élever  sur  le  sol 
joncbé  de  ruines,  des  édifices  cbimériques,  dans  l'admiration 
desquels  il  se  complaît  ensuite  sans  s'inquiéter  si  leur  réalisa- 
tion est  possible ,  si  elle  peut  se  concilier  avec  les  premiers 
éléments  de  la  nature  bumaine. 


DE  LA  RUSSIE  et  de  la  France,  entretiens  politiques,  par  un  in- 
connu. Paris,  chez  Dûment ,  88  ,  Palais  Royal  :  1  vol.  in-S»,  6  fr. 

I.e  but  de  cet  écrit  est  de  prouver  la  nécessité  d'une  al- 
liance entre  la  France  et  la  Russie.  L'auteur  paraît  connaître 
fort  bien  l'état  et  les  ressources  de  ces  deux  grandes  puissan- 
ces ;  ilse  livre  à  des  considérations  très  ingénieuses  sur  leurs 
intérêts  respectifs,  et  présente  d'une  manièreassez originale  la 
pbysionomie  particulière  de  chacune  d'elles.  Désireux  de  les 
juger  avec  impartialité,  il  se  place  tour  à  toui"  au  point  de  vue 
russe  et  au  point  de  vue  français.  Il  établit  fort  justement  que 
pour  bien  apprécier  la  Russie  il  ne  faut  pas  prélendic  lui  faire 
1  application  des  théories  politiques  les  plus  avancées,  mais  l'en- 
visager telle  qu'elle  est,  sortant  à  peine  de  la  barbarie  et  tra- 
vaillant avec  vigueur  à  s'approprier  les  bienlaits  de  la  civilisa  - 


370  LÉGISLATION, 

liou.  Ainsi  lo  despotisme,  quelque  mauvais  qu'il  puisse  être  en 
lui-même,  lui  apparaît  comme  l'inslrument  nécessaire  de  celle 
grande  mélamorpliose.  [j'œuvre  commencé  par  le  génie  de 
Pierre-le-Grand  ne  saur.iit  s'accomplir  autrement.  Le  pouvoir 
absolu  tluCzar  e&l  indispensable  pour  comballre  une  noblesse 
puissante  el  détruire  peu  h  peu  ses  privilèges  en  émancipant  le 
peuple  encore  courbé  sous  le  joug  de  l'esclavage.  Dans  une  telle 
entreprise,  lo  caractère  personni'ldu  souverain  joue  un  rôle  im- 
portant :  il  lui  faut  beaucoup  de  fermeté  ,  ua  grand  courage, 
une  constance  à  toule  épreuve.  Os  qualités,  l'auteur  les  trouve, 
au  degré  le  plus  remar(|uable,  cbez  l  empereur  Nicolas.  Il  re- 
pousse vivement  à  ce  sujet  les  idées  trop  facilement  accueillies 
et  répandues  par  la  presse  française,  l'eul-étre  même  va-t-il 
trop  loin  dans  le  sens  opposé-  Il  fait  du  Czar  un  héros  paifail, 
exempt  de  toute  faiblesse  humaine,  il  représente  la  Russie 
comme  destinée  à  prendre  un  jour  le  sceptre  de  la  civilisation 
européenne,  et  c'est  pour  cela  qu'il  veut  l'allier  à  la  France 
afin  que  celle  ci  puisse  partager  avec  elle. 

C'est  une  étrange  idée  de  prc'tendre  ainsi  donner  la  direction 
future  du  progrès  social  à  la  nation  aujourd'hui  la  moins  avan- 
cée. Nous  doutons  fort  que  cette  manière  de  voir  trouve  beau- 
coup de  partisans,  ij'auleur  nous  semble  faire  nn  peu  trop  ab- 
straction du  mouvement  démocratique  qui  tend  à  décentraliser 
le  pouvoir  et  qui  malgré  les  excès  par  lesquels  il  a  compromis 
son  triomphe  paraît  devoir  fournir  encore  une  longue  carrière. 
Il  taxe  assez  légèrement  d'impuissance  la  Prusse  et  l'Allema- 
gne, auxquelles  il  refuse  encpielque  sorte  toute  espèced'action 
dans  les  cond)inaisons  futures  de  la  politique.  Quant  à  1  An- 
gleterre, depuis  la  publication  de  son  livre  ,  les  événements  se 
sont  déjà  chargés  de  prouver  combien  ses  prévisions  étaient 
mal  fondées.  En  effet,  tandis  qu'il  la  représentait  comme  inca- 
pable de  résister,  au  milieu  des  embarras  toujours  croissants 
de  sa  position  critique,  an  choc  inévitable  du  colosse  russe,  la 
voilà  qui  sort  de  ses  embarras,  victorieuse  en  Chine,  victorieuse 
dans  l'Inde  et  plus  forte  que  jamais,  avec  de  nouveaux  débou- 
chés pour  son  industrie,  avec  un  nouvel  aliment  pour  son  ac- 
tivité infatigable. 

Mais  si  l'inconnu  s'est  trompé  dans  quelques-unes  des 
grandes  hypothèses  qu'il  expose,  on  ne  pei:t  lui  refuser  une 
sagacité  remarquable  dans  l'appréciation-  des  diverses  ten- 
dances nationales  dont  il  cherche  à  deviner  les  résultats  pro- 
bables Son  écrit  est  plein  de  détails  pitpianls  ,  de  traits  spiri- 
tuels qui  décèlent  un  observateur  liabiie  et  font  lire  ses  re- 
flexions avec  le  plus  vif  intérêt. 


lîCONOMlli   POLITIQUE.  371 


RAPPORT  sur  Pélat  actuel  nés  populations  de  la  Turquie  irEuropc  , 
par  AI.  Blanqui  Paris,  chez  Guillaurain,  5,  Gnlerie  de  la  Bourse  , 
in-S". 

M.  Iîlan(|ui,  chargé  par  le  gouverneraont  français  de  visiter 
les  populations  clirélieniies  de  la  Turquie  d'Europe,  dVludier 
leur  état  social  et  de  s'assurer  si,  dans  la  supposition  d'un  par- 
tage de  l'empire  ottoman  ,  elles  pourraient  offrir  les  éléments 
d'une  nationalité  viable  ,  rend  compte  de  sa  mission  dans  le 
rapport  que  nous  annonçons  ici  et  qui  a  été  lu  à  l'Académie 
des  sciences  morales  et  politiques.  C'est  un  aperçu  plein  d'in- 
térêt où  l'auteur  conclut  d'une  manière  affirmative,  d'après  les 
impressions  produites  sur  lui  par  un  examen,  bien  rapide  sans 
doute,  mains  empreint  de  celte  admirable  faculté  de  percep- 
tion qui  forme  le  trait  caractéristi(jue  de  l'esprit  français.  Il 
peint  sous  de  vives  coulcu.  s  la  décadence  des  mœurs  turques 
et  le  contraste  qu'offre,  à  côté  de  celte  nation  corrompue,  l'é- 
nergie vigoureuse  des  peuplades  cbréliennes  éprouvées  par 
une  longue  persécution.  D'une  part  tous  les  vices  les  plus  ab- 
jects, toutes  les  passions  les  plus  désordonnées,  la  brutalité, 
l'ignorance  el  la  paresse;  de  l'autre  la  simplicité,  la  pureté, 
les  habitudes  laborieuses  et  les  vertus  de  la  famille.  Ce  sont 
deux  races  dont  l'une  s'en  va  pour  faire  place  à  l'autre  qui 
ne  demande  qu'à  prendre  son  essor. 

Un  gouvernement  ihéocralique  escorté  de  la  polygamie  el 
de  toutes  les  funestes  conséquences  qu'elle  entraîne,  telles  sont 
les  causes  auxquelles  M.  Blanqui  attribue  l'aspect  actuel  de  la 
Turquie.  Il  y  voit  une  nouvelle  preuve  de  la  supériorité  du 
christianisme,  qui  semble  destiné  à  triompher  aujourd'hui  du 
Coran  connue  il  a  triomphé  jadis  des  divinités  usées  du  paga- 
nisme. Les  détails  qu'il  donne  sur  les  abus  de  l'administration, 
sur  la  misère  d'une  des  contrées  les  plus  fertiles  du  globe,  sur 
l'oppression  svstémafique  qui  étouffe  tout  développement  in- 
tellectuel el  moral,  sont  bien  propres  à  faire  désirer  (|ue  la  ques- 
tion d  Orient  reçoive  une  pronqite  solution,  r|ue  la  civilisation 
européenne  se  hâte  de  mettre  un  terme  à  des  excès  qui  sont 
la  honte  de  l'humanité.  En  même  temps  le  tableau  fl.ilteur 
qu'il  présente  des  peuplades  Grecques  el  Bulgares  semble  in 
cliquer  que  l'avenir  leur  appartienl  ,  qu'un  peu  d'aide  suffira 
pour  en  faire  une  nation  forte  et  prospère. 

Malheureusement  ces  données  sont  incomplètes  ;  elles  ne 
s'appuient  point  sur  des  laits;  l'auteur  n  a  pas  jugé  à  propos 
de  fournir  les  documents  nécessaires  pour  permettre  d'en  ap- 
précîier  la  valeur.  Son  rapport  aurait  dû  être  accompagné  de 


372  SCIENCES  ET  ARTS. 

noies  et  de  tléveloppemenls  pour  justifier  les  graves  accusa- 
tions qu'il  perle  contre  les  institutions  et  les  mœurs  turques, 
et  qui  ne  sont  pas  toujours  d'accortl  avec  les  assertions  d'autres 
voyageurs.  On  y  trouve  mènje  parfois  des  traces  d'une  éliange 
légèreté.  Ainsi,  après  avoir  dépeint  les  vices  qui  rongent  la  so- 
ciété niusulniane,  ii  ajouU>  : 

((  Quedirai-je  aussi  d'un  autresigue  funeste  de  la  décadence 
musulmane,  de  ce  crime  ellroyable  qui  allente  à  l'Iiumanité 
dès  avant  le  berceau,  et  qui  s'exeice  en  Turquie,  comme  pro- 
fession, avec  une  hahilelé  infernale 7  II  v  aurait  de  quoi  frémir 
si  je  hasardais  la  statistique  de  ces  homicides  qui  liisputent 
chaque  année  des  nvilliers  de  créatures  au  Créateur.'  Personne 
ne  voudraiteroireque  ces  horreurs  soient  commandées,  comme 
des  expédients  r.'guliers  ,  par  d'affreux  mallhusiens  qui  n'ont 
pas  lu  Mailhus,  mais  qui  l'ont  deviné!  » 

N'est-il  pas  inconcevahle  cpie  dans  le  sein  d'une  Académie 
ime  pareille  insulte  ait  pu  être  faite  à  la  mémoire  de  l'illustre 
auteur  de  V  Essai  sur  le  principe  de  la  population?  M.  Blan- 
qui  nous  paraît  avoir  commis  une  haute  inconvenance  pour  ne 
rien  dire  de  plus.  Il  a  oublié  qu'en  fait  de  science  surtout  il  n'y 
a  rien  de  plus  vide  qu'une  phrase  déclamatoire, etqu'enxployer 
l'invective  pour  combattre  un  savant  tel  que  IMaithus  c'est  tout 
simplement  faire  croire  qu'on  n'a  pas  lu  ses  ouvrages  ou  du 
moins  s'avouer  incapable  d'en  discuter  les  doclrines. 


SCIENCES  ET  ARTS. 


IIISTOIRK  NATURELLE  (îcs  poissons  d'eau  douce  de  l'Europe  cen- 
trale, par  L.  Agassiz.  Neuchàlel  ;  tom.  I<;i',  in-So,  et  liv.  1  et  2  de 
r  Allas ,  in-folio  ,  fig.  col.,  1 1  I  fr.  ♦ 

Toutes  les  publications  de  M.  Agassiz  se  distinguent  par  la 
beauté  de  l'exécution  matérielle  non  moins  que  par  le  mérite 
du  fond.  C'est  un  savant  qui  aime  les  beaux  livres  et  donne 
toujours  l'art  pour  auxiliaire  à  la  science.  Il  lient  à  ce  que  ses 
travaux  ne  laissent  rien  à  désirer,  il  ne  recule  devant  aucun 
sacrifice  pour  les  orner  de  planches  fidèles  et  supérieurement 
dessinées  ,  afin  de  séduire  le  lecteur  et  de  lui  offrir  en  même 
îemps  tout  ce  qui  peut  lui  rendre  l'élude  agréable  et  facile. 


SCIENCES  ET  ARTS.  373 

l/allasde  V Histoire  naturelle  des  poissons  (Veau  douce  est 
un  vérit.il)Ie  cliel-trœuvre  dans  ce  genre.  I.es  figures  en  sont 
exéculées  avec  un  fini  précieux,  de  manière  à  faire  netlemenl 
ressortir  lous  les  caractères  généricjnes,  et  leurs  couleurs  dé- 
licates, clianyeanles  cl  variées  sont  reproduites  avec  une  rare 
perfection. 

Les  deux  livraisons  que  nous  annonçons  ici  renferment  la 
famille  dos  Salnwnes.  La  première  représente  les  individus 
des  diverses  espèces  ;  la  seconde  accompagne  le  volinne  de 
texte  consacré  à  Tenjhrvologie  de  cette  famille.  Ce  volume  di- 
rigé par  l'im  des  coll.d)orateurs  de  M.  Agassiz  ,  M.  C.  ^  ogt, 
offre  les  résidlals  de  deux  années  d'observations  mycrosco- 
piques  faites  sur  les  œufs  de  la  Pulée.  C'est  une  description  fort 
intéressante  de  toutes  les  modifications  éprouvées  par  l'em- 
brvon  depuis  l'époque  de  la  fécondation  (|ui  lui  donne  le  mou- 
vement et  la  vie,  jusqu'à  celle  de  l'éclosion.  Rien  de  plus  cu- 
rieux (|ue  de  suivie  ainsi  la  marche  de  ce  développement 
mystérieux  que  l'auteur  nous  dévoile  jusques  dans  ses  moin- 
dres détails  avec  une  étonnante  sagacité.  M.  Vogt,  sans  se  pré- 
occuper des  théories  existantes  ni  aborder  les  idées  d'analomie 
comparée,  s'est  attaché  surtout  à  faire  une  monographie  bien 
complète  de  l'embrvon  particulier  qu'il  étudiait.  L'intenlion  de 
M.  Agassiz  étant  de  traiter  ainsi  tour  à  tour  chaque  famille  de 
poissons,  les  considérations  générales  résulteront  de  l'ensemble 
de  son  travail  et  seront  d'autant  plus  fécondes  alors  que  les  ob- 
servations viendront  se  prêter  mutuellement  secours  en  se  sou- 
tenant et  se  complétant  les  unes  par  les  autres.  Ecrit  d'ailleurs 
avec  élégance  et  clarté,  ce  volume  fera  vivement  désirer  la 
suite  d'un  ouvrage  qui  nous  parait  digne  à  lous  égards  de  figu- 
rer au  premier  rang  parmi  les  pubficalious  scientifiques  de 
notre  époque. 


COURS  ÉLKMEXTAIRE  de  Zoologie,  à  Tusage  des  collèges  et  des 
maisons  d'éducation,  par  Milne  Edwards.  Paris,  1  vol.  in-l2, 
fig.,  G  fr. 

Cet  ouvrage,  rédigé  conformément  au  programme  de  l'uni- 
versité, est  un  abrégé  des  Eléments  de  zoologie  publiés  il  y  a 
quelques  années  par  le  même  auteur.  On  y  retrouve  la  même 
clarté  ,  le  même  intérêt,  et,  quoique  dans  des  limites  plus  re- 
streintes, un  exposé  très  complet  soit  de  lous  les  caractères  dis- 
tinctifs  des  espèces,  soit  des  connaissances  que  l'observation  a 
pu  fournir  sur  l'inslinct  el  les  mœurs  des  animaux.  L'ouvrage 


374  SCIENCES  ET  ARTS. 

est  divisé  en  deux  parties,  dont  la  première  traite  des  princi- 
pales fonctions  des  animaux,  savoir  :  (onctions  de  nutrition,  et 
ibnciions  de  relaliou,  et  la  seconde  renferme  la  classification 
avec  la  descri[)lion  des  genres.  Une  foule  de  jolies  petites  fi- 
gures dessinées  avec  beaucoup  de  soin  el  fort  bien  gravéee  sur 
bois  sont  répandues  dans  le  texte,  où  elles  viennent  en  aide  à 
l'intelligenre  du  lecteur,  de  la  manière  la  plus  commode.  Nous 
n'Iiésitons  pas  à  recommander  ce  volume  connue  le  meilleur 
livre  élémcnlaii-e  d'bisloire  naturelle  quoii  puisse  mettre  entre 
les  mains  des  jeunes  gens.  Il  est  très-supérieur  sous  tous  les 
rapports  aux  auiies  ouvrages  du  même  genre  qu'on  avait  pu 
blié  jusqu'ici,  et  son  luxe  Ivpograpliique  en  fait  une  publica- 
tion (oui  à  (ait  jolie. 


CHIMIE  ORGANIQUE  appliquée  à  la  physiologie  animale  et  à  la 
pailiologie  ,  par  F.  Liebig ,  trad.  par  Cb.  Gerhardt.  Paris  ,  1  vol. 
in-8'^,   7  fr.  50  c. 


Les  progrès  continuels  de  la  chimie  viennent  cbaque  jour 
lui  donne)'  une  importance  plus  grande  et  plus  générale  dans 
le  domaine  scientifique,  en  la  rattacbant  aux  autres  branches 
et  la  leur  montrant  comme  un  puissant  moven  d'investigation. 
Déjà  la  physiologie  végétale  lui  doit  une  étude  beaucoup  plus 
approfondie  de  ses  phénomènes,  une  histoire  assez  complète 
de  leur  marche  et  de  leur  action  successive.  Maintenant  c'est 
la  physiologie  animale  qui  est  à  son  tour  l'objet  de  ses  recher- 
ches, et  Ton  ne  saurait  douter  qu'elle  ne  lui  soit  aussi  bientôt 
redevable  de  pi-écieuses  découvertes. 

Juscjuici  la  physiologie  animale  s'était  bornée  à  étudier  les 
fonctions  des  divers  organes  et  leurs  rapports  entr  eux.  Elle  a 
enrichi  de  cette  manière  1  anatouue  comparée,  el  produit  sans 
doute  d'excellents  résultats  ;  mais  cela  ne  pouvait  nullement 
l'éclairer  sur  la  nature  des  actes  vitaux,  sur  ce  problème  su- 
blime qui  doit  être  en  définitive  le  but  de  tousses  travaux.  La 
chimie  seule  pouvait  la  remettre  dans  la  bonne  route  en  lui 
fournissant  des  données  certaines  sur  les  transformations 
continuelles  qui  s'opèrent  dans  les  différents  laboratoires  de 
l'économie  animale.  A  l'aide  de  ses  expériences  ingénieuses 
et  d'une  exactitude  toute  madiématique  ,  on  peut  apprécier 
les  relations  entre  les  aliments  et  le  but  qu'ils  ont  à  remplir  , 
on  peut  arriver  à  suivre  jusque  dans  ses  moindres  détails  le 
travail  d'assimilation  q^ui  constitue  le  mode  d'accroissement  et 


SCIENCES  ET  ARTS.  375 

tl'cnlretien  des  animaux.  C'est  de  celle  manière  qu'on  est  par- 
venu, comme  l'a  si  bien  exposé  M.  Dumas,  dans  sa  belle 
Leçon  de  statique  chinii'r/ue,  à  connaître  les  procèdes  aussi 
simples  que  merveilleux  ,  par  lesquels  la  matière  inorganique 
s  élabore  dans  les  végétaux,  pour  servir  ensuite  de  nourriture 
à  riiomuie  et  retourner  à  son  état  primiliT,  accomplissant  cette 
éternelle  révolution  qui  est  la  source  de  tous  les  phénomènes 
de  la  vie  animale. 

M.  Liebig  développe  cette  idée  féconde  en  examinant  tour 
à  tour  les  phénomènes  organiques  en  général ,  les  mélamor- 
phoses  dans  les  tissus  organiques,  et  les  phénomènes  de  mouve- 
ment dans  l'économie  aniraale.  Sappuyant  sur  de  nondireuses 
observations,  il  montre  quel  est  le  rôle  des  alimenls  et  de  l'oxi- 
gèue  atmosphérique  ,  soit  dans  la  formation  du  sang  et  des 
divers  organes  dont  il  est  le  générateur,  soit  dans  le.s  sécrétions 
et  beaucoup  d'aulres  phénomènes  de  Técononiie.  Il  s'allache 
surtout  à  signaler  les  résultais  pratiques  que  la  pathologie 
peut  retirer  des  faits  que  lui  présente  la  chimie.  Ces!  une  car- 
rière toulc  nouvelle  qui  semble  s'ouvrir  à  l'art  de  guérir,  et  lui 
protncltre  une  marche  beaucoup  plus  cei  taine 

Le  livre  de  M.  Liebig  est  d'ailleurs  écrit  d'une  manière  fort 
remarquable;  il  nous  paraît  bien  propre  à  intéresser  non-seu- 
lement les  savants,  mais  tout  le  public  instruit  et  curieus  de 
suivre  les  progrès  de  la  science. 


ENCYCLOPÉDIE  anatoniique  ,  trad.  de  Tallemand  par  A.-J,-L.  Jour- 
dan.  Paris,  1'«  livraison,  2  gros  vol.  in-8°,  fig.,  ta  fr. 


Cet  onvrage  comprendra  l'anatomie  descriptive,  l'anatomie 
générale,  l'anatomie  pathologique,  l'histoire  du  développement 
et  celle  des  races  humaines;  il  sera  publié  en  9  parties  ainsi 
divisées  : 

1°  Biographie  de  Sœmmering,  etbistoire  de  l'anatomie  et  de 
la  phvsiologie  depuis  Haller  ;  par  R.Wagner,  i  vol.  8'. 

2"^  Ostéologie  et  syndesmologie  ;  par  S.  T.  Sœmmering, 
R.  Wagner.  Mécanique  des  mouvements  de  1  homme,  par  G. 
et  E.  Webcr.  i  fort  vol.  0  '  fig. 

3"  Mvologie  et  angéiologie,  par  F. -G.  Tiieile.  i  vol.  8". 

4°  Névrologie,  par  G.  Valentin.ei  vol.  8' 

5"  Splanchnologie  et  organes  des  sens,  par  S.  T.  Sœmme- 
ring et  E.  Huschke.  i  vol.  8". 


376  SCIENCES  ET  ARTS. 

6**  Analomie  générale,  ou  histoire  des  tissus  et  de  l;i  compo- 
sition cliimique  du  corps  humain  ,  par  Henle.  »  vol.  8°  (ig. 

7°  Histoire  du  développement  de  l'Iioinrae,  par  Bisclioff. 
I  vol.  8°. 

8°  Auatomic  palliologique,  par  J.  Vogel.  i  vol   8° 

9'  Anatomie  des  races  humaines  et  des  nations  avec  l'ana- 
toniio  des  téi;uments  extérieurs,  par  R.  Wai^ner.   i  vol.  8". 

Cette  Encyclopédie  pourra  formerainsi,  en  la  réunissiintaux. 
Traités  de  physiologie  deBurdach  et  de  J.  Midier,  un  ensemble 
complet  des  deux,  principales  sciences  sur  lesquelles  repose  la 
médecine  tout  en.licre.  Déjà  les  2'''^,  3*=,  4',  ^^  et  y^  parties 
sont  publiées  en  Allemagne.  M.  Jourdan,  connu  par  de 
nombreuses  Iraduclions  d'ouvrages  scientifiques,  s'est  misa 
l'œuvre  avec  zèle,  et  l'on  peut  compter  que  la  publication  mar- 
chera pronqitement. 

Ija  i""^'  livraison  qui  paraît,  comprend  :  1°  la  Nécrologie, 
par  Valentin  ,  2°  le  tome  i*^''  de  \  Analomie  générale,  par 
Henle. 

La  1^^  livraison  se  composera  du  tome  2"^  d'Hcnle  et  du 
Traité  de  myologie  et  d'angeiologie,  par  Theile. 


TABLE 

DES 

OllRAIiES  AXXOXCÉS  DAXS  LA  REVUE  CRITIOUE. 

tO«   Année,    1^49. 


THEOLOGIE. 

Constituante  genevoise. 
Cours   de   rédaction    nota- 

210 

Absurdités  c!es  religions. 

360 

riale. 

44 

Dieu  (levaiit  Paris. 

359 

Des  peines  et  des  prisons. 

146 

Du  génie  des  religions. 

142 

Essai  sur  le  système  péni- 

Essai sur  la  inanifestalion 

tentiaire. 

115 

des  croyances. 

I6.T 

Le    système    pénilenliaire 

La  nationalité,  sermon. 

302 

d'Auburn. 

340 

La  Vierge  et  les  saints  en 

Manuel  du  droit  romain. 

43 

Italie. 

240 

Philosophie  du  droit. 

335 

Le  Nouveau  Testament. 

14 

Principes  du  droit  maritime. 

169 

Lettres  d'un  Ainérirain. 

43 

L'univers   expliqué  par  la 

Educalion. 

révéiation. 

49 

Œuvres  françaises  de  Cal- 

Alphabet de  la  bonne  mère. 

19 

vin. 

70 

Avis  aux  jeunes  gens. 

110 

Rationalisme    chrétien    du 

Contes  de  ma  mère  l'oie. 

41 

Xl*=  siècle. 

167 

De  l'instruction  publique  en 

Recueil   de  méditations  et 

France. 

208 

prières. 

210 

Des     moyens     d'éducation 

Réflexions  surla  séparation 

morale. 

310 

De  l'Eglise  et  de  l'Etat. 

165 

L'abeille. 

40 

La  veitu  en  exemple.  18 

SCIENCES  MORALES  ET  Lebiacelet.  18 

POLITIQUES.  Le  devoir.  72 

n,  .,          7.  Le  Pater  de  Fénélon.  15 

'  Mélanges  moraux.  40 

Essai    sur    les    caractères  Modèles  de  leçons  pour  les 

moraux.                                   34  salles  d'asile.  114 

Fragments  philosophiques.     17  Progrannned'un  coursd'in- 

Le  livre  de  la  voie.                  145  striiclion.  312 

Œuvres  de  Descaites.           305  Rapport  sur  les  écoles  pri- 

-r  ,   .  ,    ,.          ,     .          I  maires.  38 

Législation,  Jurisprudence.  Xableaude l'instruction pri- 

Constitution  de  Genève.         182  maire.         «  27.^» 


378 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Politique ,  Ecoitomie  politique , 
Commerce . 

A  l'association  du  3  mars.  45 
Coup  (l'œil  sur  le  22  no- 
vembre. «45 
Coursd'éèonomie  politique.  339 
De  la  centralisation.  170 
De  la  création  de  la  ri- 
chesse en  France.  179 
De  la  misère.  117 
De  la  paix.  363 
De  la  Prusse.  174 
Delà  Russie  etdelaFrance.  369 
De  l'association  douanière.  78 
De  la  Syrie.  178 
Des  armées.  363 
Eléments  de  l'Etal.  307 
Etudes  politiques.  314 
Exposé  du  commerce  suisse.  215 
Histoire  élector.  de  France.  277 
L'Algérie.  313 
L'ancien  régime  et  la  révo- 
lution. 161 
Le  livre  terrible.  213 
Lettre  à  M.  Humann.  149 
L<>tlres  à  un  Américain.  45 
Lettres  au  peuple.  45 
Meltray  et  Oswald.  248 
Mission  de  la  femme.  37 
Napoléon  el  l'Ang-leterre.  239 
Plan  d'une  réorganisation 

industrielle.  274 

Politique   d'un    philosophe 

chrétien.  278 

Rapport  sur  la  Turquie.  371 

Solution  du  problème  de  la 

population.  241 

Tableau    de    la    dette    pu- 
blique. 177 
Théorie     d'économie     so- 
ciale.                                    366 
Utopie  de  Th.  Morus.  342 

SCIENCES  NATURELLES  ET 
EXACTES 

Histoire   naturelle  ,   Physique , 
Chimie. 

Chimie  organique.  374 

Cours  de  Zoologie.  373 

De  l'air  comprimé.  51 


Description  des  céréales.        54 
Discours    sur    les    révolu- 
tions du  globe.  51 
Essai  de  statique  chimique.  280 
Guide  du  botaniste  dans  le 

Canton  de  Vaud.  251 

Histoire  de  la  chimie.  246 

Histoire  des  poissons  d'eau 

douce.  372 

L'ami  des  chevaux.  82 

La  pomone  française.  188 

Leçons  sur  la  philosophie 

de  la  nature.  245 

Lettres  à  Sophie.  345 

Mœurs  des  mammifères.  282 
Moyens  de   combattre   les 

insectes.  250 

Nomenclator  zoologicus.  348 
Ossements  et  coquilles  fos- 
siles. 51 
Petit  guide  du  jardinier.  187 
Un  million  de  faits.  282 
Vérités  sur  les  Landes.  83 

Me'decine ,  Ch  irurgie . 

Conseils  aux  mères.  186 

De  l'agonie  et  de  la  mort.  271 
Encyclopédie  anatomique.  375 
Examen  de  la  phrénologie.  207 
Exposition  des  méthodes  de 

Priesnilz.  119 

Journal  du  magnétisme  ani- 
mal. 81 
Le  traitement  du  typhus.       346 
Médecine  vétérinaire.            243 
Traité  de  l'art  des  accou- 
chements.                            120 

Mathe'mntiques,  Astronomie . 

Annuaire    du    biueau    des 

longitudes.  251 

L'anti-Copernic.  220 

Le  mécanicien  anglais.  81 

Révolutions  de  la  raer.  151 

Arts  et  Me'tiers. 

De  la  marine.  55 

Essais  d'autographie.  217 

Idées  sur  la  musique.  47 

Les  environs  du  Léman.  219 


TABLE  DlîS  MATIÈRES. 


379 


Miuiiiel  (lu  rentier.  81 
Mémoire  sur  le  Laocoon.  107 
Œuvres  de  Carême.  85 
Petit  «liclionnaire  de  ma- 
rine. 55 
Tarifs  divers.  8t 
The  boy's  book.  362 
Traité  de  la  législation  des 
chemins  de  fer.  75 

BELLES-LETTRES. 

Grammaire ,  Elude  des  langues, 
liUe'raliire. 

Cilolégie  hébraïque.  357 
Grammaire  française.  163 
Histoire    des    idées     litté- 
raires. 221 
Nouveau  vocabulaire  fran- 
çais. 265 
Nouveau  vocabulaire  fran- 
çais-allemand. 266 
Nouvelle  raoolog-ie,  265 
One    single   ruie   determ. 

the  frenci»  genders.  28 

Phraséologie  allemande.  266 

Poe'sie. 

Bretagne.  130 

Chants  populaires  du  Nord.  127 

Cràneries  et  dettes  de  cœur.  125 

Eglantines.  158 
Essai   d'une  traduction   du 

cantique  de  Deborah.  357 

Fables,  259 

Géorgiques.  329 
Horatii  epistola  de  artepoe- 

tica.  137 

Hymne  de  Callimaque  106 

La  Divine  comédie.  317 

Le  midi  de  l'âme.  3 

Lenoie  196 

Le  paradis  perdu.  321 

Les  failli! icres.  121 

Loisirs  leligieux.  292 

Napoléon,  poëme.  352 

Nice.  326 

Œuvres  d'Homère.  6 

Ossuaire  de  Stanz.  129 

Passe-temps  poétiques.  292 

Poésies  d'Hisely.        ^  194 


Art  dramaliquc . 

(Euvres  sacrées  de  Métas- 
tase. 5 
Pi-Pa-Ki.  24 
Ressources  de  Quinola.  133 
Répertoire  dramatique.  20 
Théâtre  d'autrefois.  269 
Théâtre  d'A.  de  Vigny.  327 

Romans. 

Barnaby  Rudge.  153 

Consuelo.  289 

Doua  Olimpia.  57 

Emile.  33l 

Frédéric  et  Léonie.  8 

Horace              '  157 

La  bague  antique.    '  256 

La  chambre  de  la  reine.  325 

La  goutte  d'eau.  62 

La  marquise  de  Paiabèie.  23 

La  pi  incesse  Sobieska.  223 

La  ville  aux  trois  carnaval  s.  319 

Le  cardinal-roi.  293 

Le  château  de  Ham.  233 

Le  chevalierd'Harmenthal.  155 

Légendes  suisses.  227 

Le  mat  de  Cocagne.  319 

Le  roman  comique.  253 

Les  bals  masqués.  223 

L'honneur  d'une  femme.  231 

Mariam.  260 

Mystères  de  Paris.  285 

Nouvelle  biblioth.  bleue.  199 

Pailla  Monti.  285 

Simple  histoire.  160 

Singhi  le  Malais.  227 

Sir  Richard  Arkwright.  150 

Un  amour  perdu.  351 

Une  année  a  Paris.  224 

Une  mère  ambitieuse.  94 

Un  grand  homme  politique.  224 

Vie  de  Tristram  Shandy.  253 

Mélanges. 

Album    de    la    Suisse    Ro- 
mande. 67 
Bibliographie  catholique.  29 
Catalogue  de  Huzard.  226 
Choix  de  morceaux  de  Fé- 
nélon.               '  9 


380 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


La  chroniqiic.  1 

Les  industriels.  354 

Lettres  de  Cliesierfleld.  258 

Livie  des  proverbes.  125 

Moniteur  de  la  librairie.  87 

Paris  élégant.                '  225 

Petites  misères  de  la  vie.  354 

Recueil  de  patois  suisses.  24 

HISTOIRE. 

Géog-raph  ie ,  J^oyages . 

Allas  Plhno-géograpliique.  234 
Campagne  de  Rome.  189 

Curiosités  italiennes.  2 

Deux  ans  en  Espagne.  96 

Eléments  de  géographie.  54 
Histoire  de  la  royauté.  176 

La  Syrie  sous  Méherael-Ali.  12 
Le  Léman.  296 

Le  Rhin.  21 

Les    Etats-Unis    et   la  Ha- 

vanne.  162 

Lettres  sur  la  Hollande.  65 

Pensées    extraites  de  mes 

voyages.  163 

Quinze  ans  d'exil.  5 

Relation   d'im    voyage    au 

Cap  de  Bonre-Éspér.         358 
Seconde      campagne      de 

Chine.  230 

Souvenirs  d'un  sous-lieute- 
nant. 270 
Traité  de  géographie  phy- 
sique. 55 
Trois  ans  de  promenade.  204 
Un  hiver  à  Majorque.  59 
Un  hiver  aux  Antilles.  147 
Vevey  et  ses  environs.          300 

Histoire  ecclésiastique. 

Histoire  de  Jérusalem.  11  91 
Histoire  de  saint  Bernard.  32 
Histoire  du  pape  Sylvestre.  334 
Port-Royal.  89 


Histoire  ancienne  et  moderne. 

Cours  d'études  historiques.  131 
Dix  années  d'épreuves.  26 

Eléments  d'histoire  compa- 
rée. 104 
Etudes  d'histoire  nationale.  267 
Histoire  de  la  restauration.'  102 
Histoire  de  1811.  262 
Histoire  des  éléphants.           355 
Histoire    politique    d'Espa- 
gne. 30 
Histoire  politique  des  Mu- 
sulmans. 66 
Le  prince  royal.                     263 
Mirabeau  et  la  constituante.  237 
Précis     de      l'histoire     de 

Fiance.  203 

Pologne  illustrée.  10 

Précis  d  histoire  générale.  103 
Révolutions  des  peuples  du 

noid.  7 

Tableau  de  l'empire  britan- 
nique dans  l'Inde.  109 

Biographie. 

Biographie  de  M.  Guizot. 
Biogriiphie  de  Soult. 
Cicéron  et  son  siècle. 
Essai  sur  la  vie  de  Ch.  de 

Savigny. 
Galerie  des  centenaires. 
Galerie  des  contemporains 

illustres. 
Histoire  de  la   vie  de  Spi- 

nosa. 
Histoire  de  R.  Surcouf. 
Le  président  Des  Brosses. 
Mémoires  de  Barére. 
Mémoires   du    comte    Bel- 

liard. 
Mémoires  sur  M""^  de  Sé- 


vigne. 
Notice  sur  Barère. 
Notice  sur  Lafayeiie. 


297 
297 
332 

76 
301 

294 

205 
229 
132 
201 

96 

299 

100 

63 


TABLE 


DES 


NOMS     D'AUTEURS. 


Pagei. 


Pages. 


Adhemar,  .1. 

151 

Cavoiir  (G.  deV 

17 

Agassiz,  L.                   318, 

372 

Cellérier. 

44 

Aimé  Martin. 

345 

Chailly. 

120 

Alauzet,  Is. 

115 

Clianlaire. 

137 

Albités,  A. 

28 

Chiisserol. 

94 

Ancelot. 

121 

Chàtilion. 

5 

Andraud. 

5 

Chaiibard. 

49 

Arboussel,  T. 

258 

Chauvin,  L. 

161 

Armand! ,  P.                   ^ 

355 

Cherbuliez,   A.-E. 

35 

Aiidi^anne. 

277 

Cheslerfield. 

25s 

Bailly  de  Lalonde. 

296 

Cheviilier,  M. 

339 

Balzac. 

133 

Chodzko,  L. 

10 

Barère. 

201 

Chopin,  F. -M. 

7 

Barreau,  J.-J. 

66 

Clater,  Fr. 

243 

Baumgartner. 

346 

Cobbett,  W. 

110 

Bellanger,  St. 

204 

Corsai,  Ph. 

158 

Belliard  (comte). 

96 

Cunal,   Ch. 

229 

Berlhoud,  H.                  15, 

256 

Dante. 

317 

Biornstierna. 

109 

Dash  (comtesse). 

23,  223 

Blanqui. 

371 

Daiinoii. 

131 

Bouchillé. 

167 

De  la  Nourrais. 

78 

Bouet,  Aug. 

227 

Delécluze. 

57 

Bouffrel  (chevalier  de). 

292 

Dembowski. 

96 

BouUée,  M.-A. 

63 

De.scarles. 

305 

Bracewicli. 

224 

Deschéres. 

297 

Brun . 

310 

Desdouils. 

54 

Bryner. 

2(9 

D'Esterno. 

117 

Biiessard,  P. 

72. 

Dickens. 

1.53 

Bugeaud, 

343 

Dilier,  Ch. 

189 

Burger. 

196 

Donné. 

J86 

Callimaque. 

106 

Droz,  J. 

237 

Calvin. 

•^0 

Diiby,  F.-L. 

■M 

Cantagrel. 

248 

Dumas,   Alex. 

155 

Carême. 

S5 

Dumas,  .1. 

280 

Cornot. 

100 

Dupin. 

45 

382  TABLE  DES  NOMS  D'AUTEURS. 

Diival,'^Ac.  8  Lesson.  282 

Ehrenberg.  119  LoiuJon ,  Ch.  241 

Farelle  (F.  fie  la).  274  Lowenstern.  162 

FazY,  J.  45  Liicchcsi-Palli.  169 

Fénéloii.  9  Muckeusifî.  230 

Feuillide.  233  Mailinui.  30 

Flourens.  207  Marinier,   X.                     65,   127 

Foisset.  132  Mai  chai.  224 

Franck,  357  Mar(|iiessac,  (vicomte  de)    239 

Galieii-Anioult.  104  Marlin,  J.                          38,  302 

GaulIiiHir.  103  Martin  DuTIicil.  213 

Gaiilier,  A. -F.  332  Masson  (Michel).  351 

Gillard.  163  Malalène.              '  220 

Gir.irdin  (E.  de).  208,  314  ,  331  Métastase.  Ô 

Glinka  (D.  de).  335  Michiels.  221 

Gonod,  B.  137  Midy  (madame).  19 

Gonzenbach.  215  Milton.  321 

Grandville.  354  Mollevaiit.  107 

Guériii.  130  Monnier,  H.  354 

Gurney.  147  Montrond.  240 

Hisely,  Fréd.  194  Monis,Th.  342 

Hock.  334  Mulhauser,  J.  20 

Hœfer.  246  Munier.  165 

Hollard.  245  Néander.  32 

Homère.  6  rxicholson.  81 

Horace.  137  Nodicr,"Ch.  199 

Houry,  178  Nog-enl-Saiul-Laurens.  75 

HiJgCjV.  21  Oboi  millier.  234 

Huot,  J-J.  51  Olivier,  J.  267 

.lacrjuier.  259  Oscar.  146 

Janin,   J.  263  Pecqiieiir,  C.                  363,  366 

Inchbald  (Mislress).  l60  Poirier,   F.  12 

Kao-Tong-Kia.  24  Peler,  A.                       265,  266 

Kaiipert.  250  Pelit-Senn.  326 

Kick  (P.  de).  270  Pitre-Chevalier.  325 

Laboulage.  "76  Pommier.                         ,        125 

Lacrélelie,  Ch.  26  Poujoiilal.                           11,  91 

Lacroix,  J.  231  Quinet,  Eth^.  142 

Lagrange,  Eiig.  43  Ragonot-Godefroy .  187 

Lajolais  (M'="'=  de).  73  Rapiii.  251 

Lambert.  l49  Renard.  102 

Lamy,    Ed.  ô.'i  Richard  ,  Alb.  129 

Lno-Tseii.  l45  Rogniat.  312 

Laiivergne,  H.  271  Roi  lin,   Anth.  293 

Leblanc,  P.  226  Saintes,   A.  205 

Lebrun  (madame).  "^  Sainte-Beuve.  89 

Lecomle  55  Saint-Germain  Leduc.  150 

Lejoncourt.  301  Saint-Priesl.  176 

Leiieur.  !««  Sand ,  G.                59,    157,  289 

Lenz,  Ed.  i"  Scarron.  2.')3 

Le  Roux  de  Lincy.  l'^o  Sclinitzier.  1 Î9 

Lesguillon  (madame).  3  Segrclain.  307 


TABLE  DES  NOMS  D'AUTEURS.  583 


Ségur  (comte 

de). 

18 

Urbino  da  Mantova. 

349 

Seringe. 

54 

Valéry. 

2 

Sisinoiidi. 

45 

Valeyre  (G.  de). 

227 

Soiiveslre. 

62 

Vigny  (A.  de). 

327 

Sterne. 

253 

Villemain. 

273 

Sue,  Eiig. 

285 

Villemin,  Eiig. 

84 

Teule. 

' 

163 

Villeroy. 

262 

Timon. 

170 

Williams,  J.-L. 

362 

Topffer. 

217 

Viiiel,   A. 

165 

Toiissaiiit-Miol 

hel. 

352 

Virçile. 

329 

Trembicka  (  iM™«  F.). 

37 

Walckenaer. 

299 

Ulliac-Tremadeiire(M<='l«S.)  41 


Fl.X    l)i;S    TABLES.